Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 129

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- Lettre 128 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 130


Dimanche, à 2 heures. Sir Charles n’a pas eu de peine à calmer les craintes de Clémentine. Il souffre pour elle. On appréhende beaucoup le retour de sa maladie, et Miladi L croit en avoir déjà remarqué quelques symptômes. Le comte de Belvedère a reçu Sir Charles avec des transports de joie, qui ont augmenté, lorsqu’il a su que nous pouvions écrire librement à Clémentine. Je dois être présentée ce soir à la marquise. Dimanche au soir. J’ai vu la glorieuse famille. Je les admire tous. Le marquis et la marquise sont deux personnes de haute apparence dans le port et dans les manières : la mélancolie paroît fixée dans eurs traits. Le prélat a l’air d’un homme de qualité ; mais je lui ai trouvé, dans la contenance, plus de gravité qu’au père Marescotti même, que je ne saurois mieux comparer qu’au docteur Barlet. Il lui ressemble d’autant plus, que la modestie et la bonté brillent sur son visage. Mais le seigneur Jéronimo est un jeune homme des plus aimables. Au premier coup-d’œil, j’aurois pu le traiter de frère ; son air caressant sembloit m’y inviter. Sir Charles m’a présentée à son cher ami, avec un compliment digne de sa bonté ; et le seigneur Jéronimo m’a reçue avec la même complaisance, en félicitant Sir Charles. Tout le monde a joint ses félicitations aux siennes. L’aimable Madame Bemont ! Elle s’est avancée pour m’embrasser. Elle m’a fait son compliment avec une grâce, que je mets au-dessus même de ses expressions. On m’a présenté Camille. Vous la prendriez pour une femme de condition. Combien la vue de cette fidelle servante a-t-elle rappelé de scènes à ma mémoire, la plupart tristes et douloureuses ? Le comte de Belvedère et les deux jeunes cousins avoient dîné avec la famille. Comme c’étoit une première visite, je l’ai faite assez courte, et nous nous sommes rendus chez Miladi G à l’heure du thé. Sir Charles a dit qu’il ne se sentoit pas la force d’aller entendre les soupirs de la fille, immédiatement après avoir entendu ceux du père et de la mère, qui ne savent point, et qui ne doivent point encore savoir qu’elle est si près d’eux. Priez, ma chère grand’maman, sollicitez le ciel pour la pauvre Clémentine, c’est-à-dire pour une heureuse réconciliation, dont le résultat soit la tranquillité de tant d’honnêtes gens, si nécessaire à celle de votre cher Sir Charles et de votre

Henriette Grandisson.

LETTRE 127

Miladi Grandisson à la même.

jeudi, 22 mars. Rien encore de décisif. Il s’est élevé quelques généreuses contestations entre la famille et Sir Charles, à l’occasion du logement et des autres frais. Il les a suppliés d’être sans inquiétude, en leur promettant de se rendre à tout ce qu’ils exigeroient de raisonnable. Ils ne pensent point à manger chez nous, ni même à prendre notre maison pour demeure, avant que d’avoir appris quelque chose de consolant sur la situation de leur chère fille. Cependant Sir Charles a commencé la négociation entre Clémentine d’une part, la famille d’une autre, et le comte de Belvedère la troisième. Leur fille semble insister sur la liberté de prendre le voile, et même avec une plus sombre obstination que jamais. Le prélat paroît moins ardent qu’autrefois dans son opposition, et Sir Charles ne doute pas qu’au fond du cœur, le père Marescotti ne favorise le désir de Clémentine. Mais le marquis, la marquise, et le seigneur Jéronimo sont toujours déclarés pour le mariage, ne fût-ce que pour assurer l’exécution du testament des grands-pères, et frustrer l’espérance intéressée de Madame De Sforce et de Daurana sa fille. La constance du comte de Belvedère, malgré les accidens passés, qui peuvent renaître, lui fait un mérite extrême dans la famille ; et les deux cousins en sont si touchés, que non-seulement ils prennent parti pour lui, mais qu’ils déclarent que le comte Della Poretta, leur père, est autant dans ses intérêts que le général même. D’un autre côté, la tendre mère a tant d’impatience de voir sa fille, que si la scène ne change pas bientôt, on en craint des suites fâcheuses pour sa santé ; et Clémentine n’étant pas moins impatiente de voir ses parens, quoique cette idée la fasse trembler, s’afflige nuit et jour d’une situation qui l’oblige d’entrer en condition avec eux, avant que de pouvoir se jeter à leurs pieds. Quelquefois, et ce sont ses momens les plus calmes, elle blâme la démarche où elle s’est engagée : dans d’autres tems, elle s’efforce d’y trouver des excuses. Dimanche matin. à la prière de toutes les parties, Sir Charles a jeté sur le papier un plan de réconciliation. Il en donna hier au soir une copie à Clémentine, une autre au comte, et une au prélat. Demain est le jour marqué pour leur réponse. Il m’en abandonne aussi une copie que je vous envoie. I que Clémentine, par soumission pour les dernières volontés de ses deux grandspères, par respect pour son père, sa mère et son oncle, et par complaisance pour les plus affectionnés des frères, s’engagera d’honneur à quitter toute idée de renoncer au monde, non-seulement pour le présent, mais pour l’avenir, aussi long-tems qu’elle demeurera fille. Ii elle aura la liberté de choisir son état de vie, celle de visiter son frère et sa belle-sœur à Naples, son oncle à Urbin, Madame Bemont à Florence. Elle sera mise immédiatement, si elle le désire, en possession du revenu des terres qui lui ont été léguées, pour être en état de faire tout le bien qu’elle n’auroit pas le pouvoir de faire en prenant le voile. Iii elle aura la liberté de nommer ses domestiques, et même son directeur, supposé que la mort, ou quelqu’autre changement la prive du père Marescotti : mais le droit d’exclusion sera réservé à son père et à sa mère, pendant qu’elle continuera de demeurer avec eux ; et cette restriction ne doit pas lui paroître onéreuse, puisqu’elle n’a jamais souhaité d’être indépendante d’un père et d’une mère, dont elle révère la bonté ; sans compter que la raison demande qu’ils soient juges de la conduite des domestiques qui seront admis dans leur famille. Iv comme de malheureux incidens ont donné à Clémentine une forte aversion pour le mariage, et que dans les circonstances présentes, il est raisonnable de céder à la force de ses répugnances, on espère que m le comte de Belvedère, pour contribuer au repos d’une personne qu’il fait profession d’aimer si tendrement, et par considération pour lui-même, consentira volontiers à discontinuer ses soins, et s’engagera même à ne les renouveler que dans une supposition plus heureuse, et du consentement de Clémentine. V les respectables parens, pour eux-mêmes et pour le comte Della Poretta leur frère ; le seigneur Jéronimo, pour lui et pour son frère le général, auront la bonté de promettre que jamais ils n’emploieront de fortes instances pour engager, et bien moins pour forcer Clémentine à prendre le parti du mariage, et qu’ils ne feront agir ni Camille, ni d’autres confidens ou amis, pour la faire changer de condition. Cependant ils se réservent le droit de lui faire les propositions qu’ils jugeront convenables, renonçant seulement à celui de la presser, parce qu’ils connoissent à leur chère fille un naturel si doux, et tant de respect pour eux, qu’elle n’est pas plus capable de résister à leurs indulgentes sollicitations, qu’à leurs commandemens les plus absolus. Vi ces termes une fois accordés de part et d’autre, on propose que Clémentine obtienne la permission, comme elle le désire avec une vive impatience, de se jeter aux pieds de ce qu’elle a de plus cher au monde, et que tout le passé s’ensévelisse dans un éternel oubli. L’humble médiateur osant se promettre que ces six articles seront acceptés, prend la liberté d’ajouter que ses nobles hôtes lui accorderont quelques mois, pour se réjouir avec eux dans sa patrie, du rétablissement de leur bonheur mutuel. Il espère qu’ils approuveront ses efforts, p our leur faire trouver en Angleterre autant d’agrément qu’ils lui en ont procuré à Boulogne. Il les supplie de considérer leur famille et la sienne, comme une même famille, qui soit toujours unie par une indissoluble amitié. Il compte sur l’honneur de leur compagnie dans ses terres. Il cherchera toutes les occasions de leur plaire, de les obliger, de leur procurer toutes sortes de commodités ; et lorsqu’il ne pourra plus les retenir en Angleterre, il les accompagnera jusqu’en Italie, avec sa femme, ses sœurs et leurs maris, dont il connoît assez les sentimens, pour ne pas douter qu’ils n’acceptent volontiers cette partie. Lundi, à dix heures du matin. Sir Charles est allé chez le comte de Belvedère, qui l’en a prié par un billet fort pressant. à deux heures. Je reçois le billet que vous trouverez ici. " nous nous hâtons, le comte et moi, de nous rendre à Grosvenor-Squarre, où nous ne pourrons nous dispenser de demeurer à dîner. Ce digne étranger mérite de la compassion ". Je suis toute impatiente pour le succès de ces conférences. Mais je ne dînerai pas seule, tandis que je puis aller tenir compagnie à Clémentine, à miladi et à Milord L. Ainsi je ferme cette lettre ; mais ne doutez pas, ma chère grand’maman, qu’elle

ne soit bientôt suivie d’une autre.

LETTRE 128

Miladi Grandisson à la même.

lundi, 26 mars. Miladi L m’a dit, à mon arrivée, que Clémentine avoit été dans la dernière agitation, après avoir lu les six articles. Elle a gardé la chambre depuis. Miladi L ne faisoit que la quitter. Je lui ai fait faire mes complimens. Elle m’a fait prier de monter ; et m’étant venue recevoir au haut des degrés, elle m’a fait entrer avec elle dans son cabinet. Ses yeux étoient en larmes : avez-vous vu, madame, les propositions du chevalier ? Je lui ai confessé que je les avois vues. Renoncer pour jamais, m’a-t-elle dit, à des résolutions pour lesquelles j’ai… elle s’est arrêtée. Il étoit aisé de deviner ce qu’elle alloit dire. Le sujet étoit trop délicat, pour l’aider à continuer. Très-chère Clémentine, ai-je répondu, considérez tout le bien que vous aurez le pouvoir de faire par le second article, si vous l’acceptez. Que Sir Charles a bien consulté vos généreuses inclinations ! Toute ma crainte est que vos parens ne souscrivent point à la partie qui dépend d’eux. S’ils le font, à quelles espérances ne renoncent-ils pas eux-mêmes ? Elle a paru méditer. Ensuite, rompant le silence : est-ce réellement votre opinion, miladi ? Votre opinion jointe à celle du chevalier ? Permettez que je considère… elle s’est levée, elle a fait deux ou trois tours dans le cabinet. Ensuite, pensant au projet de Sir Charles pour son voyage d’Italie : avec quelle bonté, quelle complaisance va-t-il au-devant de mes désirs ! Et vous, madame, pouvez-vous, voulez-vous entreprendre le voyage avec nous ? Oh ! Que ces ouvertures sont flatteuses ! Elles me flattent beaucoup aussi, mademoiselle. Si nous partons, ne m’aimez dans votre Italie, qu’autant que je vous aime dans notre Angleterre, et je serai heureuse dans un pays dont on vante d’ailleurs la beauté. Mais, très-chère sœur, que ferons-nous, pour obtenir de vos proches leur consentement à ces articles ? Me jetterai-je à genoux devant votre père et votre mère, votre main dans la mienne, et toutes deux noyées dans nos larmes ? Toujours bonne, toujours noble, Miladi Grandisson ! Mais parviendrai-je d’abord à calmer mon propre cœur, pour céder la partie qui me co ncerne ? Ah ! Que l’obstacle ne vienne pas de vous, mademoiselle. Clémentine ne fera-t-elle pas le quart du chemin ? On ne lui en demande pas davantage. J’y penserai. Je saurai ce qu’ils auront fait. Votre avis, ma très-chère madame, aura pour moi tout le poids que doit avoir celui d’une sœur. On est venu nous avertir qu’on avoit servi. Elle s’est excusée de descendre. J’ai pris congé d’elle pour le reste du jour, en lui disant que mon intention étoit de retourner au logis, immédiatement après le dîner. Lundi au soir. Sir Charles est revenu, le visage brillant du plaisir d’avoir exercé toutes ses vertus. Il n’est pas sans espérance de conduire cette affaire à la plus heureuse fin. Le comte de Belvedère, chez lequel il s’est rendu d’abord, l’a reçu avec beaucoup d’émotion. Que je brûlois de vous voir ! Lui a-t-il dit. J’avois prévu que je serois la victime. ô chevalier ! Si vous saviez les promesses, les assurances que j’ai reçues du général et de toute la famille ! Sir Charles s’est étendu sur toutes les raisons qui pouvoient servir à lui calmer l’esprit. Veut-elle promettre, engager sa parole, que si jamais elle se marie, ce ne sera qu’a vec l’homme qui est devant vous ? Pourquoi, chevalier, n’avoir pas fait cette stipulation en ma faveur ? J’aurois cru vous rendre un mauvais office. Ce seroit vous tenir en suspens pour tout ce qui peut s’offrir en Italie, en Espagne, deux pays où vous avez les plus grandes espérances. Si Clémentine renonce au cloître, il ne sera pas impossible, d’ici à ce tems, de la déterminer en faveur d’un homme de votre mérite. Si rien n’ébranle sa résolution, vous ne serez lié par aucun engagement qui vous empêche de faire un autre choix. Un autre choix, monsieur ! Comment pouvez-vous tenir ce langage à un homme qui l’adore depuis si long-tems, et qui, dans les divers états de sa maladie, a toujours conservé pour elle une affection sans partage ? Mais nous saurons, s’il vous plaît, ce que sa famille pense des articles. Ils sont allés à Grosvenor-Squarre. Après le dîner, l’importante affaire a fait le sujet d’une délibération solennelle. Le seigneur Jéronimo et Madame Bemont ont d’abord embrassé le plan dans toutes ses parties, et tout le monde est venu enfin à la même opinion. Le ciel en soit loué ! à présent le bonheur de la chère Clémentine est certain. Mais le pauvre comte de Belvedère ! Il ne remporte point sur lui-même, en sacrifiant l’inclination de son cœur, une victoire aussi noble que celle de Clémentine dans la même occasion ; mais il chérit un reste de possibilité, dont il conservera l’espérance, tant que l’objet de sa passion sera sans engagement. ô Clémentine ! ô la plus noble des femmes ! Mais Henriette est-elle de fer ? Non, ma chère grand’maman, elle répond aux souhaits que votre générosité vous a fait faire pour elle. Mardi 27. Sir Charles fit hier ses excuses à Clémentine par un billet, de ne l’avoir pas vue de tout le jour. Ce matin, lorsqu’il étoit prêt à se rendre chez elle, il a reçu du seigneur Jéronimo le billet suivant, dont le but est de fortifier ses efforts pour faire goûter les articles à Clémentine. " vous faites, cher Grandisson, le bonheur de toute la famille à la fois, si vous engagez Clémentine à souscrire, comme nous y sommes tous disposés. Rendez-vous dès aujourd’hui, ma très-chère sœur, aux embrassemens d’un père et d’une mère, à ceux de deux frères, qui vous répondent du troisième. Avec quelle impatience allons-nous compter les heures, jusqu’à celle où nous recevrons du plus cher des amis et du meilleur des hommes, une sœur si tendrement aimée ! " ne vous écriez-vous pas ici avec moi, ma chère grand’maman : ô Clémentine ! ô la plus noble des femmes ! Refuserez-vous la branche d’olivier qui vous est offerte ? Mardi, à deux heures. Triomphe ! Heureux jour ! Heureuse nouvelle ! Sir Charles m’apprend que Clémentine s’est enfin rendue. Demain après-midi elle doit se jeter aux pieds de son père et de sa mère. Réjouissez-vous avec moi, ma chère grand’maman ! Tous mes amis, prenez part à ma joie. Qu’on me félicite ! Qu’on m’applaudisse ! N’est-ce pas moi-même qui vais être réconciliée avec la plus tendre et la plus indulgente famille ? Mardi au soir. Tandis que nous étions à souper, Sir Charles et moi, tête-à-tête, le monde entier l’un pour l’autre, on m’a remis le billet suivant, écrit en italien, que je traduis pour vous en anglois. Demain, ma très-chère miladi, comme le chevalier vous l’aura dit sans doute, la pauvre fugitive doit être introduite chez ses parens. Priez pour elle. Mais si vous me faites la grâce de me regarder en effet comme une sœur, je vous demande plus que des prières. étoit-ce sérieusement que vous m’offriez hier votre bienfaisante main pour me soutenir, si je consentois à me jeter aux pieds de mon père et de ma mère ? Miladi L a la bonté de vouloir confirmer, elle-même, la protection qu’elle m’accorde. Ma sœur consentira-t-elle à l’être, da ns cette redoutable occasion ? Sa main est-elle réellement disposée à me soutenir ? Si vous et Miladi L vous vouliez aider de votre présence la fugitive pénitente, elle auroit plus de courage à lever les yeux devant ses tendres parens, ses chers frères, dans le sein desquels elle a répandu tant d’amertume. Jusqu’à ce que le jour de demain soit passé, elle n’ose joindre l’addition respectable au nom de Clémentine. Si je le veux ! Ai-je répété après ma lecture. Si je parlois hier sérieusement ! Oui, oui, n’en doutez pas. Lisez, cher Sir Charles, et permettez que ma réponse soit conforme aux désirs de cette charmante sœur. J’espère, m’a-t-il dit, que des scènes, qui ne manqueront pas d’être fort touchantes, n’affecteront pas trop mon cher amour ; mais je trouve également, et de la bonté dans la demande de Clémentine, et de la générosité à l’accorder. Voici, ma chère, l’ordre que nous pourrons mettre dans notre entreprise. Après le dîner vous irez prendre votre aimable sœur et Miladi L que vous ménerez à Grosvenor-Squarre. J’y serai pour vous recevoir, et pour la présenter à mes amis, quoique je ne puisse douter de la joie avec laquelle ils la recevront. Demain au matin, je l’informerai de mon arrangement.