Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 2

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- Lettre 1 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 3


LETTRE II
(enfermée dans la précédente.)

M. Greville à Mylady Trampton.


Northampton, 6 janvier.


Vous me demandez, Madame, un portrait fidele de la célèbre Miss Byron, qui fait l’ornement de notre Province ; & vous voulez savoir s’il est vrai, comme vous l’avez appris, que l’Amour m’ait mis au nombre de ses Admirateurs particuliers. Cette distinction, Madame, est fort juste ; car il n’y a personne, assurément, qui puisse la voir sans l’admirer. Votre curiosité, dites-vous, ne regarde que sa figure ; et vous ajoutez que la plupart des femmes donnent plus de soin à cette espèce de beauté qu’à celle de l’ame. Peut-être conviendrai-je du moins que l’une excite plutôt leur jalousie que l’autre. Mais qui pourroit représenter Miss Byron, et ne s’arrêter qu’à sa figure, lorsque tous ses traits sont vivifiés par une ame qui leur fait annoncer toutes les perfections, et qui donne de la dignité à son air, à ses regards, à ses moindres mouvemens ? Personne au monde n’a plus de passion que moi pour la beauté. Jusqu’au moment où j’ai connu Miss Byron, j’étois du nombre de ceux qui ne considèrent point d’autre avantage dans une femme. Sérieusement je regardois toutes les qualités de l’esprit, comme inutiles ou comme déplacées dans ce sexe. Vous savez, madame, quelles libertés je m’accordois là-dessus, et vous m’en avez fait souvent des reproches. Une femme sage, une femme savante me paroissoient des caractères forcés qui blessoient la nature. Je voulois que les femmes fussent tout amour, et rien de plus. Si j’y admettois un peu de prudence, c’étoit seulement ce qu’il en falloit pour distinguer l’homme sensé du sot, et cela pour mon propre intérêt. Vous me connoissez de la vanité, madame ; mais, toute charmante qu’est Miss Byron, je défie le plus sensuel de ne pas admirer son ame plus que sa figure. Quel triomphe pour Satan, ai-je souvent pensé, en considérant ses perfections, sur-tout à l’église, s’il pouvoit rendre un homme capable de ravaler cet ange au rang des femmes ! Pardon, madame, souvenez-vous que j’ai la mauvaise habitude d’exprimer librement toutes mes folles idées. La bonté du naturel se répand sur les traits les plus communs : quel doit être son effet sur un beau visage ! Jamais femme ne fut d’un meilleur naturel que Miss Byron. C’est une qualité qu’on attribue à tout votre sexe, depuis l’ âge de seize ans jusqu’à vingt, c’est-à-dire, pendant le règne des désirs et des sentimens ; mais elle est remarquable dans Miss Byron. On ne lui donneroit pas plus de dix-sept ans, quoiqu’elle en ait presque vingt. Sa beauté, qui ne fait que s’épanouir, durera plus long-tems que si elle avoit été plutôt dans sa fleur. Cependant un air de prudence, qui frappe dans son aspect, lui a donné, dès l’ âge de douze ans, une véritable distinction, qui annonçoit ce qu’elle devoit être dans un âge plus avancé. Aussi cette beauté dominante, qui éclate sur son visage et dans toutes ses manières, est-elle accompagnée d’une dignité naturelle dans tout ce qu’elle dit et tout ce qu’elle fait, qui, malgré le mêlange d’une aimable franchise, à laquelle on reconnoît la supériorité de son ame sur celles de la plupart des autres femmes de son âge, étouffe, dans les plus hardis, toute espérance d’une familiarité trop libre. Sur ma foi, j’ignore comment elle s’y prend ; mais je ne dis rien que je n’éprouve. Elle badine, elle raille avec finesse, et je ne puis lui rendre ses plaisanteries. L’amour, dit-on, relève ce qu’on adore. C’est peut-être ce qui me tient en bride. à présent, doutez-vous, madame, de ma réponse à votre seconde question, si l’amour m’a mis au rang de ses admirateurs particuliers ? J’y suis, et le diable m’emporte, si je puis m’en défendre. Cependant je ne suis point encouragé, et personne ne l’est ; c’est ma consolation. Fenwich en tient plus que moi, s’il est possible. Notre connoissance a commencé par une querelle à cette occasion, et vous en avez su les suites, mais à présent nous sommes amis jurés. Chacun est convenu de tenter fortune par la patience et la persévérance, d’autant plus que l’un n’a pas plus à se louer de son bonheur que l’autre. " à la vérité, nous avons fait abandonner le terrein à quelques douzaines d’autres admirateurs. Le pauvre Orme ne laisse pas de tenir bon ; mais il nous cause peu d’inquiétude, c’est un larmoyeur

et, quoiqu’il ait une

ouverture par sa sœur, qui voit souvent Madame Selby, et qui, étant fort estimée dans cette maison, lui rend apparemment le bon office d’entretenir Miss Byron de ses sentimens, nous ne craignons point une flamme qu’il éteindroit par ses larmes, avant qu’elle puisse nous troubler, quand il seroit assez heureux pour la faire naître. Vous aimez, vous autres femmes, qu’un homme fasse le plaintif autour de vous ; mais je n’ai point encore vu que dans la concurrence d’un amant vif et d’un doucereux, la préférence ait été pour le second ". Je dois néanmoins cette justice à Miss Byron, qu’avec le secret qu’elle a de se faire respecter, sa politesse est extrême, et qu’aucun de ses amans ne peut l’accuser d’orgueil ni de cruauté. Tout ce que j’appréhende, est qu’une si parfaite égalité d’ame ne rende l’entrée de son cœur fort difficile à l’amour. Elle attendra du moins qu’il se présente quelqu’un d’aussi parfait qu’elle, et dont le caractère puisse justifier son goût. Ma crainte vient d’une conversation que j’ai eue avec Madame Sherley, sa grand’mère. Cette dame, qui fait l’honneur de la vieillesse, m’a laissé entendre que les objections de sa petite-fille, contre Fenwich et contre moi, venoient de quelques discours libres qui nous échappent quelquefois, quoique la mode en soit peut être établie dans le monde, et que la plupart des femmes n’en aient pas plus d’aversion pour ceux qui s’accordent ces libertés. Mais quelle est donc son objection contre Orme ? C’est assurément un animal fort réservé. Miss Byron n’avoit que huit ans, lorsqu’elle perdit sa mère. On prétend que c’étoit aussi une excellente femme, et qu’elle mourut du regret d’avoir perdu son mari. Elle ne lui survécut que six mois. Rare exemple ! La grand’mère et la tante, que la jeune personne respecte à l’excès, déclarent qu’elles ne veulent pas se mêler de son choix. Lorsqu’on sollicite leur faveur auprès d’elles, elles répondent constamment qu’il faut commencer par obtenir l’approbation de leur Henriette, et que leur consentement est prêt. Elles ont autour d’elles un M Deane, d’excellent caractère pour un homme de robe ; mais, à la vérité, une bonne succession, à laquelle il ne s’attendoit point, lui a fait quitter sa profession. Il est parrain d’Henriette, qui l’appelle son papa, et toute la maison a beaucoup de confiance à ses lumières. Je me suis adressé à lui ; mais sa réponse est la même ; sa fille Henriette doit choisir, toutes les propositions de cette nature doivent venir d’elle. Et pourquoi désesperois-je de réussir auprès d’elle-même ? Moi, Greville, qui n’ai rien de méprisable dans la figure, à qui l’on accorde du moins l’air aisé, jouissant d’un bien considérable, avec des espérances qui le sont encore plus : moi qui chante, qui danse, qui me mets d’assez bon goût, et qui ai reçu en partage une honnête portion d’assurance, ce qui me fait passer pour un joli homme aux yeux de mille autres femmes : elle, âgée de vingt ans, avec une fortune qui ne passe point douze ou quinze mille livres sterlings, car la meilleure partie du bien de son père, qui étoit beaucoup plus considérable, est passée dans une autre branche, faute d’héritiers mâles, n’attendant d’ailleurs que cinq cents livres sterlings de rente après sa grand’mère ; et, quoique son oncle Selby soit sans enfans, et qu’il ait beaucoup d’affection pour elle, il a, de son côté, des neveux et des nièces qu’il aime aussi ; car cette Henriette est la nièce de sa femme. Je ne désespère de rien. Si la résolution, si la persévérance ont quelque pouvoir ; et si miss Byron est une femme, elle sera Madame Greville. Je l’ai dit à sa tante Selby, je l’ai dit à son oncle, je l’ai dit à sa cousine Lucie, qui est digne de toute l’amitié qu’elle a pour elle, et je n’ai pas fait difficulté de le dire vingt fois à elle-même. Mais, pour venir à la description de sa figure… que je mente, si je sais par où commencer ! Elle est universellement charmante. Ne l’avez-vous pas entendu dire à tous ceux qui l’ont vue ? Sa taille… commencerai-je par sa taille ? On ne peut pas dire qu’elle soit grande ; mais elle est un peu au-dessus de la moyenne. Nous autres jeunes anglois, qui avons couru le monde, nous faisons peu d’attention aux tailles d’Angleterre, et nous leur préférons la négligence françoise. J’observe, en passant que les dames étrangères ont raison de ne pas rechercher une perfection à laquelle il leur est impossible d’atteindre. Si nous sommes raisonnables aussi, d’entrer là-dessus dans leur goût, c’est une autre question. Mais, quelque parti qu’on prenne là-dessus, il y a tant de dignité, d’agrément dans le port, dans l’air et dans tous les mouvemens de Miss Henriette Byron, que les belles tailles seront toujours en honneur dans le lieu qu’elle habitera, au jugement des étrangers, comme à celui des anglois. Sa peau est d’une blancheur et d’une finesse admirable. Je me suis attaché quelquefois à considérer sa peau, jusqu’à m’imaginer que je voyois couler son sang avec une douce égalité au-travers de ses veines transparentes. Son front s’ouvre avec une noblesse qui semble allier sensiblement la dignité et la modestie, et qui frappe, à la seule vue, d’une sorte de respect accompagné d’un délicieux plaisir. Ne m’en demandez pas d’autre description. Chaque trait, en un mot, est à l’épreuve de la plus fine critique ; et tout son visage et son cou, si admirablement placé sur deux épaules les mieux proportionnées du monde… que je périsse, si tout pris ensemble, je ne la crois pas la plus parfaite beauté qu’on ait jamais vue ! Mais une autre perfection qui lui est particulière, et qui la distingue de toutes les femmes d’Angleterre, car il faut confesser qu’elle est plus commune en France ; c’est cette espèce de grâce que les françois nomment physionomie , et qu’on pourroit fort bien appeler expression . Quand sa taille, son port, sa peau, et tous ses traits ne seroient pas aussi parfaits qu’ils le sont, cette seule grâce, cette ame qui transpire de toutes les parties de son aimable visage, jointe à l’air aisé et gracieux de ses moindres mouvemens, forceroit tous les yeux de l’admirer. Entrerai-je dans une description plus détaillée ? Oui, j’y veux entrer, au risque de n’en pas sortir aisément. Ses joues… je n’ai jamais vu des joues d’une si belle forme, relevées, comme elles sont, d’un teint ravissant, qui marque une parfaite santé ; le moindre sourire y creuse deux fossettes charmantes. Avec tant de raisons d’être si contente d’elle-même et de tout ce qui l’environne, car elle est l’idole de sa famille, je m’imagine que depuis l’enfance ses traits n’ont jamais souffert d’altération ; un pli, j’en suis sûr, ne pourroit habiter un instant sur son visage. Plût au ciel que j’eusse assez de pouvoir sur son cœur, pour troubler quelquefois cette sérénité ! Sa bouche… il n’y en eut jamais de si divine. Mais quel sujet de s’en étonner ? Des lèvres si vermeilles, des dents si égales et si blanches, donneroient de la beauté à toute autre bouche. Son nez ajoute une nouvelle dignité à ses autres attraits ; son menton est tourné avec une grace inexprimable, et s’abaisse par une fossette presque imperceptible, ses yeux : ah, madame, ses yeux ! Bon dieu, quel éclat ! Cependant il est doux, sans aucun mélange de fierté. Que j’ai souvent méprisé dans les poëtes, ces descriptions forcées des yeux de leurs héroïnes ! Mais en accordant quelque chose à la licence poëtique, je leur pardonne, depuis que j’ai vu les yeux de Miss Henriette Byron. Ses cheveux sont un ornement qui ne demande aucun soin ; toutes les boucles sont naturelles ; l’art ne prête rien au lustre qu’ils communiquent à toutes ses autres beautés. J’ai parlé de son cou… ici je n’ose me fier à moi. Incomparable fille ! Tout en est mille fois plus charmant qu’on ne peut se l’imaginer. Ses bras… vous avez quelquefois remarqué ma passion pour de beaux bras : en vérité, madame, les vôtres même ne l’emportent pas sur les siens. Ses mains ont toute la perfection que les plus grands peintres peuvent donner à des mains. Quels doigts ! Ils sont accoutumés à manier la plume, l’aiguille, le pinceau, les touches du clavessin, et tout avec la même excellence. ô madame ! Les femmes ont une ame, j’en suis à présent très-convaincu. Me pardonnerez-vous d’en avoir douté, d’avoir pensé long-tems qu’elles pouvoient n’avoir été données à l’homme que pour des usages passagers ? N’ai-je pas entendu chanter Miss Byron ; ne l’ai-je pas vue danser ? Mais, corps et ame elle est toute harmonie. S’il est question de lecture et de savoir acquis, quelle femme à cet âge… mais vous avez connu M Sherley, son grand père ; c’étoit un homme d’un savoir universel, et qui avoi acquis, dans le commerce des étrangers, autant de politesse que de lumières. Sa fille a fait ses délices depuis l’ âge de sept ans, où elle étoit à son retour en Angleterre, jusqu’à quatorze, qui est à peu près le tems où elle l’a perdu ; son éducation étoit l’amusement de cet habile et vertueux précepteur. C’est entre ces deux âges, disoit-il souvent, qu’il faut jeter les fondemens du mérite et de la bonté dans les personnes de ce sexe, parce que de là elles passent tout d’un coup à l’état de femmes. Il ne pensa point à lui faire apprendre les langues mortes, dans la crainte de surcharger une plante si foible ; mais il prit plaisir à la perfectionner dans le françois et l’italien. Depuis la perte d’un père si respectable, qui fut suivie de celle de sa mère, elle a tiré aussi beaucoup d’avantage du commerce de sa grand’mère et de Madame Selby, sa tante paternelle, deux dames d’un mérite si distingué, que leurs leçons et leur exemple pourroient suppléer aux présens de la nature, dans une jeune personne qui les auroit reçus avec moins de profusion. Je vous l’avois dit, madame, qu’ en faisant le portrait de Miss Byron, il étoit bien difficile de se borner à sa figure. Mais quelle horrible crainte vient me troubler ? Suis-je bien certain de n’avoir pas fait l’éloge de la femme d’autrui. Nous avons dans ce quartier une de ses cousines, une Madame Reves de Londres, qui est une femme de bel air, et que ma mauvaise étoile n’a conduite ici, que pour emmener cette Henriette avec elle, dans un monde que je redoute beaucoup. Femmes ! Femmes ! Pardon, madame ; mais quel ange de vingt ans est à l’épreuve de la vanité ? Au moment que Miss Byron paroîtra, l’éclat de ses charmes va se répandre ; mille nouveaux prétendans vont s’assembler autour d’elle ; et qui sait si quelque heureux petit-maître n’éblouira point une fille qui mérite une couronne ? Malheur au téméraire, quel qu’il puisse être, dont les prétentions oseront croiser les miennes avec quelque apparence de succès. En vous demandant grâce pour cette saillie, je ne puis vous dire, madame, qu’elle ne soit pas partie du cœur de votre très-humble, etc. Greville.