Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 21

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LETTRE XXI

Miss Byron, à Miss Selby.

lundi, 20 février. Il m’est donné encore de vous écrire, ma chère Lucie ! à vous ; c’est-à-dire à tous mes chers parens, de vous écrire avec joie, et de vous inviter tous à la partager. Que de grâces je dois au ciel ! Vous ne vous imagineriez jamais de combien de dangers il m’a délivrée, ni combien ma tête et mon cœur en ont souffert. Je n’ose penser encore aux tourmens que je vous ai causés. Avec quelle légéreté j’avois fini ma lettre ! Vaine, imprudente que j’étois ! Mais venons promptement à ma triste histoire. Votre impatience ne vous a déjà que trop coûté. Je commence par vous déclarer que, malgré toute la gaieté que j’affectois en vous faisant une si frivole peinture de mes ajustemens, de mes conquêtes, et d’autres circonstances aussi ridicules, je n’ai pas pris le moindre goût à la mascarade, ni à me voir environnée d’une multitude de fous qui me prodiguoient leur admiration. Je ne me sentois que du mépris pour eux et pour moi-même. Du mépris, c’est dire trop peu ; la scène m’a révoltée. Dans cette légion d’insensés, il y avoit, ma chère, deux véritables démons ; mais le pire, le pire, le plus infernal, parut sous un habit d’arlequin. Il fit mille tours, mille souplesses ; il sauta et se replia long-tems autour de moi. Enfin il me dit qu’il connoissoit Miss Byron, et qu’il étoit l’odieux, le méprisé Pollexfen. Cependant il ne lui échappa rien d’incivil, et je n’eus pas le moindre pressentiment des violences qu’il méditoit. M Reves vous a marqué qu’il me vit dans la chaise que mon fripon de nouveau laquais avoit disposée. ô chère Lucie ! Une des principales branches de ma vanité est retranchée pour jamais. Moi, prétendre à quelque connoissance de la physionomie ! Non, après cet exemple, je ne dois plus prendre la moindre confiance aux lumières que je croyois pouvoir tirer du visage pour juger des sentimens du cœur. M Reves vous a fait le récit de tout ce qui regarde la chaise et les porteurs. Comment vous décrire les agitations de mon cœur, lorsque je commençai à soupçonner de la trahison ? Mais lorsqu’ayant tiré les rideaux de la chaise, je me vis trompée par un autre perfide, dont j’implorai inutilement le secours, que je n’apperçus autour de moi que des champs, et que bientôt les lumières furent éteintes, je perçai l’air de la nuit de mille cris aigus, qui durèrent jusqu’à ce que la force me manqua pour crier. Je tombai dans un profond évanouissement. Ce fut dans cet état que je fus tirée de la chaise. Lorsque je revins un peu à moi-même, je me trouvai sur un lit, environnée de trois femmes, dont l’une me tenoit des sels sous le nez, et presque empestée d’une forte odeur de corne de cerf et de plumes brûlées. Je ne vis pas d’homme dans la chambre. Où suis-je ? Qui êtes-vous, madame ? Et qui êtes-vous, et où suis-je, furent les premières questions que je répétai plusieurs fois. Les trois femmes étoient une mère et ses deux filles. La mère me répondit que je n’étois pas en de mauvaises mains. Fasse le ciel que vous ne me trompiez pas ! Répliquai-je en fixant mes yeux tremblans sur les siens. Elle m’assura qu’on n’avoit aucun dessein de me nuire, qu’on ne pensoit au contraire qu’à me rendre une des plus heureuses personnes du monde, et qu’elle n’étoit pas capable d’entrer dans une mauvaise action. Hélas ! Repris-je, j’ose… j’ose le croire encore. Que la pitié vous parle pour moi, madame. Vous paroissez une mère ; ces jeunes personnes sont apparemment vos filles. Sauvez-moi, je vous en conjure ! Sauvez-moi, madame, comme vous sauveriez vos filles ! Elle me dit que ces deux jeunes filles étoient les siennes, qu’elles étoient sages et modestes, et qu’on ne me vouloit aucun mal ; mais qu’un homme des plus riches et des mieux nés d’Angleterre, mouroit d’amour pour moi, et qu’il n’avoit en vue qu’un mariage honorable. Vous n’êtes point engagée, ajouta-t-elle, vous serez sa femme. Consentez-y, si vous voulez prévenir des meurtres ; car il promet la mort à tous ceux que vous seriez tentée de préférer à lui. Ah ! M’écriai-je aussi-tôt, ce doit être une lâche invention de Sir Hargrave Pollexfen. C’est lui, n’est-ce pas ? C’est lui. De grâce, dites-le-moi. Je vous supplie de me le dire. Je me levai alors, pour m’asseoir sur le bord du lit, et dans le moment je vis entrer le misérable Sir Hargrave. Je poussai un grand cri. Il se jeta brusquement à mes pieds. Ma tête se pencha d’elle-même sur le sein de la vieille dame, qui eut beaucoup de peine à soutenir mes esprits avec de l’eau et des sels ; s’il ne s’étoit pas retiré, s’il eût continué de demeurer devant mes yeux, il est certain que je me serois évanouie. Mais ayant levé la tête, et n’appercevant plus que les trois femmes, je repris un peu de force, et je commençai à les supplier, à les presser, à leur promettre des récompenses, si elles vouloient faciliter mon évasion, ou répondre de ma sûreté. Mais je vis rentrer l’odieux visage. Je vous demande en grâce, Miss Byron, me dit-il d’un air beaucoup plus arrogant que la première fois, de ne pas vous troubler, et d’écouter ce que j’ai à vous dire. Il dépend de vous et de votre choix d’être ce que vous voudrez, et de faire de moi ce qu’il vous plaît. Vos terreurs ne mènent à rien. Vous voyez que je suis homme de résolution. Mesdames, en s’adressant aux trois femmes, faites-moi la grâce de sortir. Non, non ! M’écriai-je, vous ne me laisserez pas seule ici ; et tandis qu’elles se retiroient, je me jetai derrière la mère, que je suivis jusques dans l’antichambre. Là, je me laissai tomber à ses genoux, et les serrant de mes deux bras : oh ! Sauvez-moi, sauvez-moi, lui dis-je avec un ruisseau de larmes. Le misérable entra aussi-tôt : je laissai la femme, et je me mis à genoux devant lui. Je ne savois ce que je faisois. Je me souviens de lui avoir dit, en me tordant les mains : si vous êtes capable de pitié ; si vous êtes sensible à quelque chose, monsieur, je vous en conjure, prenez compassion d’une malheureuse. Je suppose qu’il fit signe aux femmes de se retirer. Elles quittèrent toutes trois la chambre où j’étois. Le cruel, après avoir fixé un moment les yeux sur moi, me dit d’un ton dédaigneux : je vous ai demandé de la pitié, mademoiselle ; je vous l’ai demandée aussi à genoux, inexorable miss, et vous n’en avez pas eu pour moi. Priez, suppliez à votre tour. Vous ne le ferez pas plus ardemment que je ne l’ai fait. Les dés sont aujourd’hui pour moi. Barbare, m’écriai-je en me levant. Ma colère s’étoit allumée ; mais elle se rallentit aussi vîte. Je vous conjure, Sir Hargrave… et je me tordois les mains, comme dans un accès de frénésie. Je m’approchai de lui, je courus à la fenêtre, ensuite à la porte… sans penser néanmoins à sortir par l’une ou par l’autre, quand elles eussent été ouvertes ; car où pouvois-je aller ? En retournant vers lui : Sir Hargrave, au nom du ciel, ne me traitez pas cruellement. Je n’ai jamais eu de cruauté pour personne. Vous savez que j’ai toujours été civile pour vous… oui, oui, me dit-il avec un sourire moqueur ; civile, et fort obstinée aussi. Vous ne m’avez jamais dit d’injure. Je ne vous en dis pas non plus, Miss Byron. Vous avez été civile, et jusqu’à présent je crois ne l’avoir pas été moins que vous. Mais souvenez-vous, mademoiselle… mais chère et adorable fille… et le perfide jeta ses bras autour de moi. Vos terreurs même, continua-t-il, vous donnent de nouveaux charmes. Que j’en jouisse, mademoiselle ! Et le sauvage voulut m’arracher un baiser. Je l’évitai en détournant la tête ; mais je le conjurai encore de ne pas traiter avec indignité une malheureuse fille qu’il avoit si lâchement trahie. Il me répondit qu’il ne pénétroit pas ma pensée. Je lui demandai s’il étoit capable de joindre l’insulte à la trahison. Vous avez mauvaise opinion de mes mœurs , me dit-il d’un ton malin. Est-ce donc là, repliquai-je, la voie que vous prenez pour m’en donner une meilleure idée ? Hé bien, mademoiselle, vous éprouverez de ma part une générosité que vous n’avez pas eue pour moi. Vous verrez que je ne pense ni à l’insulte ni à la vengeance. Vous avez piqué néanmoins mon orgueil, mais vous me trouverez homme de bonnes mœurs . Alors, Sir Hargrave, je vous bénirai du fond du cœur. Mais vous savez, mademoiselle, ce qui est nécessaire à présent pour justifier, aux yeux du public, la démarche où je me suis engagé. Soyez à moi, mademoiselle ; soyez à moi par les plus pures voies de l’honneur. Je vous offre ma main. Consentez à devenir Miladi Pollexfen. Que tous les ressentimens disparoissent, ou… ne reprochez les peines qu’à vous-même. Quoi, monsieur ! Votre indigne démarche vous paroît justifiée par des offres de cette nature ? Prenez ma vie, que je n’ai pas le pouvoir de défendre ; mais mon cœur et ma main sont à moi ; jamais l’un ne sera séparé de l’autre. Mes genoux trembloient sous moi. Je me jetai sur une chaise proche de la fenêtre, et je me mis à pleurer amèrement. Il vint à moi, me voyant jeter les yeux de tous côtés, pour éviter de les fixer sur lui ; il me dit que je cherchois en vain le moyen de fuir ; que j’étois à lui sans retour, et que j’y serois plus sûrement encore ; qu’il me conseilloit de ne pas le réduire au désespoir ; qu’il me juroit par tout ce qu’il y avoit de sacré… il s’arrêta, comme effrayé de son propre transport. Il me parcourut toute entière, d’un œil égaré ; et se jetant tout d’un coup à mes pieds, il embrassa mes genoux de ses odieux bras. Je fus épouvantée de ce mouvement. Je poussai un cri. Une des jeunes filles parut aussi-tôt. Elle fut suivie de sa mère. Quoi ? Quoi, monsieur, s’écria cette femme, dans ma maison… grâce au ciel, pensai-je en moi-même, il y a plus d’honneur dans cette maison que je n’osois m’en promettre ! Cependant je ne remarquai que trop, ma chère Lucie, que ces trois femmes regardoient le mariage comme une réparation pour chaque insulte. Le monstre se plaignit beaucoup de la liberté qu’elles prenoient de venir sans être appelées. Il avoit cru, leur dit-il brusquement, qu’elles connoissoient assez leur sexe pour ne pas s’embarrasser des cris d’une femme, et leurs folles craintes le faisoient penser à ce qui ne lui étoit pas tombé dans l’esprit. La vieille répéta qu’elle entendoit que sa maison et ses filles fussent respectées ; et se tournant vers moi, elle me garantit que je ne sortirois de chez elle qu’avec la qualité de femme légitime de Sir Hargrave Pollexfen. Il jura qu’il n’avoit pas d’autre vue. Mais, ma chère, j’ai bien d’autres récits à vous faire ! Mes représentations et mes larmes furent peu écoutées. Cependant je ne cessois pas de joindre les mains avec de nouvelles instances, lorsqu’une des filles est venue avertir mon tyran, qu’on attendoit ses ordres à la porte. ô dieu ! Dis-je en moi-même, de quoi suis-je menacée ! Et dans le même instant je vis entrer un ministre, de la plus horrible physionomie que j’aie jamais vue, avec un livre à la main, que je reconnus pour un rituel, et qui étoit ouvert au feuillet du mariage. Affreux spectacle ! Je m’élançai vers lui, en poussant d’un côté Sir Hargrave, et de l’autre Madame Auberry, que le choc de mon coude fit chanceler. Je me jetai à ses pieds : homme de dieu ! Lui dis-je, les mains jointes et levées vers le ciel ; ame noble et vertueuse ! Car toutes ces qualités sont celles d’un digne ecclésiastique ; si vous avez jamais eu des enfans, des nièces, sauvez une malheureuse fille, qu’on a lâchement enlevée à ses parens, une fille innocente, qui n’a jamais fait de mal à personne, qui chérit tout le monde, et qui ne voudroit pas avoir causé le moindre chagrin ; sauvez-mo i d’une violence inouïe ! Ne prêtez pas votre ministère, pour sanctifier un lâche attentat. Le ministre, si c’en étoit un, parut chercher à s’affermir sur ses jambes, pour soutenir sa monstrueuse grosseur, et prononça moins sa réponse qu’il ne la souffla par le nez. Lorsqu’il ouvroit la bouche, les croûtes du tabac tomboient jusqu’à ses dents, avec un ruisseau d’humeurs jaunes, qui leur donnoient la même couleur. Il me regarda du coin de l’œil ; et prenant mes deux mains qui se trouvèrent comme ensévelies dans les siennes, il me pria de me lever, de ne pas m’humilier devant lui, et d’être bien assurée qu’on ne pensoit à me faire aucun mal. Je n’ai qu’une question à vous faire, me dit-il, en reprenant son haleine à chaque mot : qui est le gentilhomme en galons d’argent, que j’ai devant moi ? Quel est son nom ? C’est le chevalier Hargrave Pollexfen, lui répondis-je, un des plus méchans hommes du monde, malgré l’apparence. Le misérable Hargrave ne répondit que par un sourire, comme s’il eût pris plaisir à jouir de mon affliction. Ah ! Mademoiselle, interrompit le ministre, en se baissant vers lui, parlez autrement d’un homme de cette distinction : et vous, mademoiselle, puis-je savoir aussi qui vous êtes ? Quel est votre nom ? Mon nom, monsieur, est Henriette Byron, une fille simple et innocente, ajoutai-je, en regardant mes habits, malgré l’indécente parure où vous me voyez devant vous. J’implore votre pitié, mon cher monsieur ; et je me jetai encore une fois à ses pieds. Vous êtes de Northamptonshire, mademoiselle ? Et vous n’êtes point engagée dans le mariage ? Le nom de votre oncle, s’il vous plaît ? Selby, monsieur. Mon oncle est connu pour homme d’honneur. Il vous récompensera au-delà de vos désirs, si… fort bien, mademoiselle, tout est dans l’ordre. Je vois qu’on ne m’en a point imposé. Ne me croyez pas capable de me laisser corrompre par des espérances. Avant la fin de la nuit vous serez la plus heureuse femme du monde. Alors il dit aux trois femmes de s’avancer, et je remarquai mieux que jamais son effroyable figure. Sir Hargrave s’approcha aussi. Les deux horribles personnages se placèrent à mes deux côtés. Sir Hargrave prit une de mes mains, malgré toute ma résistance ; et dans le même moment je vis entrer un autre ministre, d’aussi mauvaise mine que le premier. C’étoit apparemment celui qui devoit aider à l’abominable cérémonie. Le premier commença aussi-tôt à lire la fatale formule. ô ma chère Lucie ! Ne vous sentez-vous pas le cœur serré pour votre Henriette ? Le mien étoit agité par des mouvemens que je ne puis décrire, et qui ne sauroient être comparés qu’à l’affreux trouble de mon esprit. On me tenoit la main avec une force qui la rendoit immobile. Je m’agitois inutilement, et l’haleine me manquoit pour crier. Ce seul récit me suffoque encore. Permettez que je respire pendant quelques minutes. J’étois dans une véritable frénésie. Arrêtez ! M’écriai-je enfin ; cessez de lire… et parvenant à dégager ma main, je saisis le livre du ministre, que j’arrachai heureusement des siennes. Pardon, monsieur, lui dis-je. Vous n’achèverez pas votre horrible entreprise. Je suis trahie avec la plus indigne lâchete. Je ne puis, je ne veux jamais être à lui. Poursuivez, poursuivez, lui dit Sir Hargrave, en reprenant ma main avec la dernière violence. Toute emportée qu’elle est, je la reconnoîtrai pour ma femme. Quel changement, mademoiselle ! En me regardant d’un air moqueur. êtes-vous la douce, la civile Miss Byron ? Hélas ! Chère Lucie, ce n’étoit point emportement ; c’étoit aliénation d’esprit, égarement de raison : heureuse néanmoins d’être tombée dans un état qui me garantit de l’évanouissement, puisque le misérable avoit protesté que l’évanouissement ne me sauveroit pas ! Poursuivez, poursuivez, reprit-il encore ; et le ministre recommença la formule. Je l’interrompis par des reproches sur l’horrible abus qu’il fa isoit du nom de dieu, et de la sainteté de sa profession. Je m’adressai ensuite aux deux jeunes filles dont j’implorai la pitié. Je leur représentai ce qu’elles devoient à leur sexe. Je leur demandai le secours qu’elles souhaiteroient pour elles-mêmes, si elles étoient traitées avec la même barbarie. Les expressions de ma douleur furent si touchantes, que je leur vis répandre des larmes, et la mère même commençoit à paroître émue. Cependant l’impitoyable Hargrave ordonnoit toujours de poursuivre, et je n’avois plus d’autre ressource que d’interrompre le ministre chaque fois qu’il vouloit recommencer. J’admire la force que j’eus de me soutenir sur mes jambes. Ma tête étoit tout en feu. Ma main, que j’avois toujours entre celles du cruel, et qu’il serroit avec violence, étoit si engourdie, que je ne la sentois plus. Je levois l’autre vers le ciel, en le prenant à témoin d’une barbarie sans exemple, en lui demandant la mort, et répétant que je la préférois mille fois à l’horreur de ma situation. L’assistant, qui étoit demeuré jusqu’alors en silence, proposa de me fermer la bouche, pour arrêter mes plaintes ; et je ne sais ce que cet affreux conseil auroit produit. Mais la vieille dame, rejetant ce parti avec assez de fermeté, pria Sir Hargrave de me laisser quelques momens avec elle et ses filles. Oui, oui, dit le ministre, il faut laisser les dames ensemble. Un peu de considération ramène quelquefois les esprits. Sir Hargrave quitta ma main ; et Madame Auberry la prit aussi-tôt, pour me conduire dans un cabinet voisin. Ses deux filles nous suivirent. Là, je me crus prête d’abord à tomber sans connoissance. Les sels, la corne de cerf, furent encore employés. Lorsque les trois femmes me crurent en état de les entendre, elles me représentèrent les richesses de Sir Hargrave. Je leur répondis que je les méprisois. Elles firent valoir l’honnêteté de ses sentimens ; et moi, mon invincible aversion. Elles vantèrent les agrémens de sa figure ; je leur dis qu’il étoit à mes yeux le plus difforme et le plus odieux de tous les hommes. Enfin elles me parlèrent du danger où je me trouvois exposée, et de la difficulté qu’elles auroient à me garantir d’un traitement beaucoup plus fâcheux. De la difficulté ! M’écriai-je. Quoi, mesdames ! Cette maison n’est-elle pas la vôtre ? êtes vous sans voisins ? Ne pouvez-vous crier au secours ? Je m’engage à vous faire compter mille guinées avant la fin de la semaine ; mille guinées, mes chères dames ! Je vous les promets sur mon honneur, si vous me sauvez d’une violence à laquelle d’honnêtes femmes ne peuvent jamais prêter la main. Mes persécuteurs, qui n’étoient pas éloignés, entendirent sans doute une partie de ce discours. Sir Hargrave parut au même instant, le visage enflé de colère ou de malice. Il dit aux trois femmes, qu’il se reprochoit d’avoir troublé trop long-tems leur sommeil ; qu’elles pouvoient se retirer, et le laisser avec une personne qui étoit à lui. Madame Auberry lui répondit qu’elle ne pouvoit s’éloigner. Vous aurez cette complaisance pour moi, répliqua-t-il, vous et vos filles : et me reprenant par la main, Miss Byron, me dit-il, d’un ton absolu, comptez que vous êtes à moi. Vos Greville, mademoiselle, vos Fenwick, vos Orme, lorsqu’ils apprendront les peines et la dépense qu’il m’en a coûté pour m’assurer de vous, me reconnoîtront pour leur maître… en cruauté, monsieur, ne pus-je m’empêcher d’interrompre. Il n’y a point de tigre, en effet, qui puisse vous le disputer. en cruauté, me dit-il, en affectant une voix pincée ? C’est Miss Byron qui parle de cruauté ! Vous, mademoiselle, en reprenant le ton violent, qui vous faites un triomphe de fouler aux pieds une légion d’amans méprisés, souvenez-vous de la manière dont vous m’avez traité ; à genoux, humilié devant vous, comme le plus vil des hommes, à genoux pour implorer votre pitié ! Mes soumissions ont-elles pu toucher votre cœur ? Ingrate, orgueilleuse fille ! Cependant je ne vous humilie point : prenez-y garde : je ne pense point à vous humilier. Mon intention, mademoiselle, n’est que de vous exalter, de vous rendre riche, heureuse… mais si vous vous obstinez à me refuser une main que je vous présente… il voulut porter la mienne à sa bouche ; je la retirai avec dédain. Il s’efforça de me saisir l’autre ; je les mis toutes deux derrière moi. Il allongea promptement le cou, pour me dérober un baiser ; mais je retrouvai aussi-tôt le secours de mes deux mains, pour repousser son odieuse tête. Charmante créature ! S’écria-t-il d’un air et d’un ton passionné ; et tout de suite me traitant de cruelle, d’orgueilleuse et d’ingrate, il jura par le ciel que si je n’acceptois pas sur le champ sa main, il étoit résolu de m’humilier. Sortez, dit-il aux trois femmes ; de grâce, sortez. Elle sera Miladi Pollexfen, ou tout ce qu’il lui plaît : laissez-moi seul avec elle. Le méchant homme prit la mère et les deux filles pour les conduire à la porte du cabinet. Je jetai les bras autour de celle qui étoit la plus proche de moi ; vous ne me quitterez point ! M’écriai-je avec transport : cette maison n’est-elle pas à vous ? Délivrez-moi de ses cruelles mains, et je jure de partager ma fortune avec votre famille. Il eut la force de me faire quitter celle que je tenois embrassée. Elles sortirent toutes trois, forcées en apparence par la violence avec laquelle il les pressoit, mais d’intelligence peut-être avec lui. Dans mon trouble, je ne laissai point de saisir encore la dernière. Je la pressai, je la conjurai avec de nouvelles instances de ne pas m’abandonner ; et la voyant prête à sortir, je voulus m’échapper avec elle. Mais l’indigne personnage se hâtant de pousser la porte, lorsque j’étois à moitié dehors, me heurta la tête avec tant de violence, qu’il me sortit aussi-tôt un ruisseau de sang du nez. Je poussai un cri : il parut effrayé : pour moi, je le fus si peu, que, me tournant vers lui, je lui demandai s’il étoit satisfait, et je le félicitai de m’avoir ôté la vie. Au fond, ma vue s’étoit obscurcie ; je me sentois la tête fort pesante, et le bras tout brisé. Cependant, pour ne rien donner à la haine, je dois avouer que son intention n’étoit pas de me nuire. Ma douleur étoit si vive, que je parus quelques momens comme hors de moi. Je me jetai sur la première chaise. Ainsi donc vous m’avez tuée, répétai-je. Fort bien ; vous m’avez tuée de votre propre main. Il ne doit rien manquer à votre contentement : et voyant qu’il s’agitoit avec beaucoup de tendresse et d’effroi : oui, ajoutai-je, vous pouvez gémir à présent sur le sort d’une malheureuse fille à qui vous causez la mort. Au fond, je me croyois mortellement blessée. Je vous pardonne, lui dis-je encore. Appelez seulement les dames. Retirez-vous, monsieur, retirez-vous. Que je ne voie ici que des personnes de mon sexe. La tête me tournoit. Mes yeux ne distinguoient plus rien, et je perdois tout à fait conno issance. On m’apprit ensuite qu’il avoit été dans la plus affreuse consternation. Il avoit fermé la porte en dedans ; et pendant quelques minutes, il n’eut pas assez de présence d’esprit pour l’ouvrir. Cependant les femmes, qui entendoient pousser des exclamations lugubres, vinrent frapper avec assez d’inquiétude. Alors il se hâta d’ouvrir, en se maudissant lui-même. Il les conjura de me donner du secours, s’il n’étoit pas trop tard. Elles m’ont dit que la pâleur de la mort étoit répandue sur mon visage, et que leurs premiers mouvemens n’avoient été que des lamentations. Mon sang s’étoit arrêté. Mais le monstre, n’oubliant pas sa sûreté au milieu de ses terreurs, eut l’attention de prendre mon mouchoir sanglant, dans la crainte qu’il ne servît de témoignage contre lui si j’étois morte, et passa dans l’autre chambre, où il le jeta au feu. Le ministre et son assistant étoient au coin du feu, à boire de l’eau-de-vie brûlée. Oh ! Messieurs, leur dit le misérable, il n’y a rien à faire cette nuit. La demoiselle n’est point en état… prenez cette somme. Il les pria de se retirer, après les avoir payés libéralement. La jeune fille, de qui j’appris bientôt toutes ces circonstances, ajouta qu’en sortant de la chambre, ils avoient offert de demeurer jusqu’au jour, pourvu qu’on fît bon feu, et qu’on ne les laissât pas manquer d’eau-de-vie ; mais qu’elle leur avoit répondu que j’étois morte, et que leurs services étoient inutiles : sur quoi, paroissant assez effrayés, ils avoient dit qu’il étoit tems pour eux de partir, et qu’ils espéroient qu’étant innocens de ma mort, et n’ayant pas eu d’autre intention que de servir Sir Hargrave, leurs noms ne seroient pas mêlés dans les procédures, quelque chose qui pût arriver. En revenant à moi, je me trouvai au milieu des trois femmes, mais couverte d’une sueur froide, et dans un tremblement auquel je ne pouvois résister. Il n’y avoit pas de feu dans le cabinet. Elles me conduisirent à la cheminée que les ministres venoient de quitter. Elles me placèrent dans un grand fauteuil ; car je n’avois pas la force de me soutenir ; et le secours qu’elles me donnèrent, fut de me frotter les tempes avec des liqueurs fortes. Que pensez-vous, ma chère Lucie, du caractère des hommes qui sont capables de se faire un jeu si cruel de la santé et du bonheur des malheureuses créatures pour lesquelles ils se prétendent remplis d’amour ? Je crains de ne jamais redevenir ce que j’étois. Il me reste des étourdissemens et de petites agitations convulsives, qui ne sont point encore sans douleur. La mère et l’ainée des deux filles me quittèrent bientôt, pour rejoindre Sir Hargrave. Je ne puis juger de leurs délibérations, que par les effets qu’elles produisire nt. Mais la jeune sœur étant demeurée près de moi, répondit à toutes mes questions avec de grandes apparences de franchise et de pitié. Après m’avoir dit qu’elle s’étonnoit de me voir refuser un homme aussi riche, et d’aussi bonne mine que Sir Hargrave, elle ajouta que j’étois dans une maison où l’on avoit la bonne renommée fort à cœur ; que sa mère ne feroit pas une mauvaise action pour toutes les richesses du monde, et qu’elle avoit un frère à la douane, qui étoit un des plus honnêtes officiers de cette profession. Elle avoua qu’elle connoissoit le nouveau valet que j’avois pris à mon service : et louant beaucoup sa fidélité pour tous les maîtres qu’il avoit eus avant moi, comme si tout le mérite d’un domestique consistoit dans une obéissance aveugle. M Wilson, me dit-elle, étoit un homme fort agréable, qui étoit en état de bien gagner sa vie, et propre à faire quelque jour un excellent mari. Je reconnus bientôt que la petite innocente étoit amoureuse de cet infame hypocrite. Elle prit ardemment sa défense. Elle m’assura que c’étoit un honnête homme, et que, s’il avoit jamais fait quelque chose de mal, c’étoit par ordre de ceux qui le payoient pour leur obéir. Ils en répondent, ajouta-t-elle ; vous le savez bien, mademoiselle. Nous fûmes interrompues lorsque j’espérois tirer d’autres lumières ; car je crois avoir découvert que ce Wilson est ici le principal agent. Mais la fille aînée appela sa sœur, et Sir Hargrave parut aussi-tôt. Il prit une chaise, sur laquelle il s’assit fort près de moi, une jambe passée sur le genou de l’autre, le coude appuyé sur le même genou, et la tête assez penchée pour être soutenue par sa main. Il n’ouvrit point la bouche, mais il se mordoit les lèvres. Il me regardoit un moment. Ensuite il jetoit les yeux d’un autre côté. Il les ramenoit sur moi, et ce jeu fut recommencé cinq ou six fois, comme s’il eût roulé quelque idée maligne. Odieux personnage, dis-je en moi-même, tremblant de cet étrange silence, et m’attendant à quelque nouvelle scène. à la fin je me déterminai à lui parler avec autant de douceur qu’il me seroit possible, dans la crainte de m’attirer d’autres insultes. Hé bien, monsieur, avez-vous porté la violence assez loin, contre une fille qui ne vous a fait et qui n’a jamais pensé à vous faire aucun mal ? Je m’arrêtai. Il ne me répondit point. Quels tourmens n’avez-vous pas causés à M et Madame Reves ? Mon cœur en saigne pour eux. Je m’arrêtai encore. Il demeura dans le même silence. Je me flatte, monsieur, que vous avez quelque regret des peines que vous m’avez fait souffrir, et de celles que vous avez causées à mes amis. Je me flatte, monsieur… il m’interrompit par un affreux jurement. Je fermai la bouche, dans l’idée qu’il continueroit de parler ; mais il n’ajouta rien. Il changea seulement de posture, et ce fut pour reprendre aussi-tôt la même. Les femmes de cette maison, monsieur, paroissent d’honnêtes gens. Je me flatte que votre dessein n’a été que de m’effrayer. M’avoir amenée dans un lieu honorable, c’est une preuve qu’il n’est rien entré dans vos vues… il m’interrompit encore par un violent soupir. Je crus qu’il m’alloit répondre… mais il fit une grimace, il secoua la tête, et ce fut pour la baisser encore sur sa main. Je vous pardonne, monsieur, tout ce que vous m’avez fait souffrir. Mes amis me touchent beaucoup plus… à la pointe du jour, que je ne crois pas éloignée, je prierai les dames de faire savoir à M Reves… il se leva ici brusquement ; Miss Byron, me dit-il, vous êtes une femme, une véritable femme. Il s’arrêta un moment, en portant le poing au front. Je ne savois à quoi je devois m’attendre. Miss Byron, reprit-il, vous êtes la plus fieffée comédienne que j’aie vue de ma vie. Je n’ignorois pas néanmoins, ajouta-t-il, que la meilleure de votre sexe peut s’évanouir, perdre connoissance, quand elle le juge à propos. Cette cruelle ironie me fit trembler. Il continua : stupide, insensé, ridicule, dupe que je suis ! Je mériterois le feu, pour ma folle crédulité ! Mais je vous déclare, Miss Byron… il me regarda d’un œil égaré ; et comme s’il eût oublié ce qu’il vouloit dire, il fit deux ou trois tours dans la chambre. être mourante pendant une demi-heure entière, se disoit-il à lui-même, et me tenir tout d’un coup un langage si piquant. Je gardois le plus profond silence. Il reprit : malédiction sur ma folie, pour avoir renvoyé le ministre ! Je croyois connoître mieux les ruses des femmes. Cependant comptez, mademoiselle, que tous vos artifices vous seront inutiles. Ce qui ne s’est pas fait ici s’achévera dans un autre lieu. J’en jure par le grand dieu du ciel. Je me mis à pleurer, sans avoir la force de remuer la langue. Recommencez à perdre connoissance, me dit le barbare, un nouvel évanouissement vous est-il si difficile ? L’air de son visage répondoit à ses indignes reproches. Puissances du ciel, m’écriai-je, accordez-moi votre protection ! Il ne m’adressa plus que ces trois mots : votre sort est décidé, mademoiselle ; et sur le champ il appela une servante, qui entra aussi-tôt avec un capuchon à la main. Elle lui dit à l’oreille quelques mots dont il parut satisfait. Lorsqu’elle fut sortie, il s’approcha de moi avec le capuchon. Je tressaillis, je tremblai ; et me sentant prête à tomber, je saisis le dos d’une chaise pour me soutenir. Votre sort est décidé, répéta-t-il d’un ton ferme. Mettez cette coîffe, mettez-la ; et les évanouissemens viendront quand vous les jugerez nécessaires. Au nom de dieu ! Sir Hargrave. Au nom de dieu ! Miss Byron. Je connois des lieux plus sûrs que celui-ci, où j’aurai peut-être un peu plus de pouvoir sur vous. Encore une fois, mettez cette coîffe. Votre complaisance peut tourner encore à votre avantage. J’élevai la voix pour appeler les femmes. Il me répondit qu’elles avoient disparu ; et lui-même appela deux de ses gens, qui accoururent à son ordre. Cette vue augmentant mes frayeurs, je criai encore, aussi haut que ma foiblesse me le permettoit ; mais, ne pouvant me souvenir du nom des femmes, je ne prononçai que madame… miss… avec trop peu de force pour me faire entendre de bien loin. Cependant l’aînée des filles fut amenée par mes cris. ô chère miss, lui dis-je, en reprenant haleine, quel bonheur pour moi de vous revoir ! Et pour moi aussi, dit le monstre. Il pria la jeune fille de me mettre le capuchon. Pourquoi ? M’écriai je. Que veut-on faire de moi ? Je refusai absolument de le prendre ; mais le sauvage, passant les bras autour des miens, me les serra si fort, dans l’endroit même où j’avois senti la plus vive douleur, que je ne pus retenir un grand cri ; et la jeune fille profita de cette facilité pour me mettre le capuchon sur la tête. à présent, Miss Byron, me dit mon tyran, soyez tranquille, faites la furieuse, ou recourez à vos évanouissemens, tout m’est égal ; et le dernier seroit le plus utile à mes vues. Miss, donnez les ordres, dit-il à la jeune fille. Elle sortit avec une chandelle à la main. Pendant son absence, il appela un de ses laquais, qui parut avec un manteau rouge sous le bras. Le barbare maître prit le manteau entre ses mains, et renvoya tous ses gens, après leur avoir nommé leurs postes. Ma chère vie, me dit-il alors, avec un sourire dans lequel je crus remarquer un air insultant, vous êtes maîtresse de votre sort, si vous ne faites difficulté de rien. Il jeta le manteau autour de moi. Je m’abandonnai aux larmes et aux prières les plus touchantes. Je voulus me jeter à ses genoux ; mais le tigre, comme M Greville l’a nommé justement, ne fit aucune attention à moi. Il tourna tous ses soins à m’envelopper dans le manteau ; et me traînant par la main, il me força de le suivre jusqu’à la porte de la rue. J’y étois attendue par un carrosse à six chevaux, et la fille aînée étoit sur le seuil avec sa chandelle. Je la conjurai d’aider à me retenir. J’appelai à haute voix sa mère et sa sœur. Je demandai en grâce qu’il me fût permis de dire quatre mots seulement à la mère ; mais il ne parut personne ; et, malgré mes prières, mes efforts et toute ma résistance, je fus enlevée dans la voiture. Je remarquai plusieurs hommes à cheval, entre lesquels je crus reconnoître mon infame Wilson ; et la suite prouva que je ne m’étois pas trompée. Sir Hargrave lui dit, en montant après moi : vous savez ce que vous aurez à répondre si vous rencontrez des impertinens. Mes cris avoient recommencé, en me voyant prendre brusquement par le milieu du corps, et jeter dans le carrosse avec la même rudesse. Ils augmentèrent, lorsque je vis mon ravisseur assis près de moi. Le cruel me dit : criez, criez à votre aise, mademoiselle. Il eut la bassesse de me contrefaire, en imitant le bêlement d’une brebis. Ne l’auriez-vous pas étranglé de vos propres mains, ma chère Lucie ? Après cette insulte, il ajouta d’un ton triomphant : je suis donc maître absolu de Miss Byron ! Mais voyant que je ne cessois pas de crier, il mit sa main devant ma bouche, avec tant de violence qu’il me fit mordre plusieurs fois mes lèvres. Le cocher, qui avoit sans doute ses instructions, n’attendit pas d’autre ordre pour toucher ; et voilà votre Henriette en pleine marche. Comme nous avions à suivre une rue assez longue, la vue des maisons que j’apperçevois dans les ténèbres, me fit crier deux ou trois fois au secours. Mais, sous prétexte de me garantir du froid, Sir Hargrave me lia un mouchoir autour de la tête, et m’en couvrit entièrement le visage, le front et la bouche. Il m’enveloppa plus soigneusement que jamais dans le manteau ; avec l’attention, pendant ce travail, de me presser les bras de tout le poids de son corps, pour m’ ôter le mouvement des mains ; et lorsqu’il m’eut garottée à son gré, il me les prit toutes deux dans sa main gauche, tandis que de la droite, qu’il me passa autour de la ceinture, il me tint ferme sur le siége. Ainsi, à la réserve d’un peu d’ouverture, dont j’étois quelquefois redevable aux mouvemens de ma tête, j’avois la vue tout-à-fait bouchée. Mais dans un autre village, sur la route, où le bruit que je crus entendre me fit pousser des cris et faire un nouvel effort pour dégager mes mains la voiture s’arrêta, et j’entendis clairement plusieurs voix autour de nous. Quelle espérance n’en conçus-je point ! Mais hélas ! Elle dura peu. Un de ses gens, je crois que ce fut Wilson, répondit pour tous les autres, que c’étoit leur maître qui ramenoit sa femme de Londres, d’où il avoit eu beaucoup de peine à la tirer de certaines intrigues. C’est le meilleur de tous les maris, ajouta le vil imposteur, comme notre maîtresse, pour l’avouer librement, est la plus méchante de toutes les femmes. Je poussai encore un cri. Oui, oui, dit un des étrangers, crie tant qu’il te plaira, si tu es si méchante. C’est ton pauvre mari qu’il faut plaindre. Et le carrosse se remit en marche aussi-tôt. Mon cruel geolier fit un éclat de rire, en me serrant par le milieu du corps. Entendez-vous de qui l’on parle ? Me dit-il : c’est de vous, ma chère : vous êtes la méchante femme. Il se remit à rire ; et s’applaudissant de ses inventions, il défia Greville, Orme, Fenwick, et tous les jaloux. La charmante histoire, ajouta-t-il, que nous aurons à raconter : ma chère Byron, lorsque vous serez revenue de toutes vos craintes ? La connoissance faillit de m’abandonner plusieurs fois. Je demandai en grâce un peu d’air ; et lorsque nous fûmes dans une route ouverte, éloignés apparemment de la vue de tout le monde, il daigna baisser le mouchoir qui me couvroit les yeux ; mais il ne cessa point de le tenir sur ma bouche : de sorte qu’à l’exception de quelques momens, où les efforts que je faisois, en secouant la tête, me dégageoient un peu les lèvres, je ne pouvois articuler un seul mot. Il m’en reste encore une douleur assez vive des deux côtés du cou. Les stores étoient presque toujours baissés, et j’étois avertie du voisinage des maisons, par le soin qu’il avoit de renouveler ses cruelles précautions pour m’ ôter la voix et la vue. Un peu avant la rencontre de mon libérateur, le bruit du pavé m’ayant fait connoître que j’étois dans une ville, je dégageai assez promptement une de mes mains pour écarter le mouchoir dont j’étois bandée, et je poussai un fort grand cri. Mais il eut la barbarie de m’enfoncer aussi-tôt son propre mouchoir dans la bouche, jusqu’à me faire craindre d’en être étouffée ; et je me sens encore de cette violence, et d’un grand nombre d ’autres. à la vérité, il me faisoit quelquefois des excuses de la dureté à laquelle il se prétendoit forcé par mon invincible obstination. Le grand malheur pour moi, me disoit-il, de devenir la femme d’un homme tel que lui. Il faut vous y résoudre, répéta-t-il plusieurs fois, ou à quelque chose de pis. Toute votre résistance est vaine ; et le ciel me punisse, si je ne suis pas vengé de l’embarras que vous me causez ! Vous ne gardez pas de mesures avec moi, Miss Byron : que je meure, si j’en garde avec vous ! Je ne doutois pas de sa méchanceté. Son amour n’avoit aucune tendresse. Comment aurois-je pu consentir, par la moindre complaisance, à des traitemens si barbares, et de la part d’un homme si odieux ? Quelle bassesse auroit été la mienne, si j’avois été capable d’une lâche composition, c’est-à-dire, d’oublier ce que je me devois à moi-même. Dans un autre lieu, où je crus reconnoître, par le mouvement du carrosse, que nous marchions dans un chemin rude et inégal, il quitta mes mains, pour me demander la paix, et pour m’offrir de me laisser la vue libre, pendant le reste de la route, si je voulois cesser de crier. Mais je lui déclarai que je ne donnerois pas cette espèce d’approbation à ses violences. La voiture ne laissa point de s’arrêter. Un de ses gens parut à la portière, et mit entre les mains de son maître un petit panier, qui contenoit quelques rafraîchissemens. Je fus vivement sollicitée de prendre ce qui seroit de mon goût ; mais l’appétit me manquoit autant que la volonté. Je répondis que le repas que j’avois fait la veille, seroit vraisemblablement le dernier de ma vie. Pour lui, il mangea d’un air fort libre, en continuant de m’insulter par des railleries. Le peu de jour qu’il m’accorda, me fit remarquer que j’étois dans un lieu fort désert, et même éloigné du grand chemin, autant que j’en pus juger par les apparences. Je ne m’informai point du terme de mon voyage. S’il me restoit quelqu’espérance de m’échapper, c’étoit en traversant quelque ville : mais il m’en restoit peu ; et je prévoyois que dans quelque lieu que je fusse menée, ce seroit pour y essuyer de nouvelles persécutions. J’étois résolue de souffrir plutôt la mort que d’accepter sa main. Mais ma plus grande crainte étoit de tomber dans mes évanouissemens ; et je répondois le moins qu’il m’étoit possible à ses barbares insultes, pour conserver le peu de force que je me sentois encore. Avant que de se remettre en marche, il me dit que mon obstination le forçoit d’en revenir à la contrainte, et prenant le mouchoir pour me bander les yeux, il tenta de me prendre deux ou trois baisers. Je le repoussai avec indignation. Vous êtes un barbare, lui dis-je, dans l’amertume de mes sentimens. J’ai le malheur d’être en votre pouvoir. Votre injurieux traitement pourra vous coûter cher ; et tendant la tête au mouchoir : vous m’avez rendu la vie odieuse, ajoutai-je ; je me prête volontiers à tout ce qui peut en hâter la fin. Deux ruisseaux de larmes couloient sur mes joues. Je me sentois réellement défaillir. L’impitoyable tyran remit le mouchoir sur ma bouche et sur mes yeux. Il m’enveloppa dans le manteau avec de nouvelles précautions. Il reprit mes deux mains dans les siennes, et je souffris tout sans la moindre résistance. Le carrosse n’avoit pas marché plus d’un quart-d’heure, lorsqu’il fut arrêté par une dispute entre le cocher de Sir Hargrave, et celui d’une autre voiture à six chevaux. Dans l’état où j’étois, je ne pus deviner tout d’un coup d’où venoit le bruit ; mais Sir Hargrave ayant mis la tête à la portière, je trouvai le moyen de dégager une de mes mains. J’entendis la voix d’un homme qui donnoit ordre à son cocher de faire passage. Aussi-tôt de la main que j’avois libre, j’écartai le mouchoir de ma bouche, je le levai de dessus mes yeux, et je criai de toute ma force : au secours, au secours ! La même voix, qui se trouva heureusement celle de mon libérateur, défendit au cocher de Sir Hargrave d’avancer ; et Sir Hargrave lui commanda, au contraire, avec des juremens et des imprécations terribles, de toucher malgré toutes les oppositions. L’étranger, parlant alors à mon ravisseur, le nomma par son nom, et lui reprocha de s’être engagé dans une mauvaise entreprise. Ce misérable répondit que c’étoit sa femme, dont il avoit jugé à propos de s’assurer, après l’avoir surprise dans le crime, horrible invention, et prête à fuir d’une mascarade avec son adultère. Il leva le manteau dont j’étois couverte, pour donner en preuve la vue de mes habits. Non, non, non ! M’écriai-je cinq ou six fois : mon trouble m’ ôtant la faculté de parler, j’étendis les deux mains pour demander de la protection et de la pitié. Le méchant homme s’efforça de remettre sur ma bouche le mouchoir lié, que j’avois baissé sous mon menton, et me dit brutalement quelques injures grossières. Mais l’étranger, ne se payant point de l’explication qu’on lui avoit donnée, voulut m’entendre moi-même, et malgré la rage de Sir Hargrave, qui lui demanda d’un air méprisant qui il étoit, avec de furieuses menaces, il me demanda s’il étoit vrai que je fusse sa femme ? ô ! Non, non ; c’est tout ce que je pus répondre. J’avoue qu’encouragée par la physionomie de mon libérateur, je n’aurois pas balancé, dès ce moment, à me jeter entre ses bras, quoique, dans toute autre occasion, j’eusse pu m’effrayer de son âge. Il auroit été bien malheureux que je ne fusse sortie des mains d’un monstre, que pour retomber dans celles d’un autre, et qu’un second Hargrave eût abusé du nom sacré de protecteur, en joignant à ce crime celui de trahir ma confiance. Mais quelque nouveau malheur que j’eusse à redouter, le péril présent étoit le seul qui m’occupoit. Vous concevrez mieux que je ne puis l’exprimer, la terreur dont je fus saisie, lorsque Sir Hargrave, ayant tiré l’épée, en poussa un coup terrible à mon défenseur, avec des termes qui durent me faire juger que le coup avoit porté ; car le passage étoit fermé à ma vue de ce côté-là. Mais aussi, lorsque je vis mon tyran enlevé par une main victorieuse, et jeté hors de la portière, avec tant de force, que la voiture en trembla, je fus prête à m’évanouir de joie, comme j’avois failli de mourir de terreur. Je m’étois dégagée du manteau, et j’avois délié le mouchoir. Sir Charles Grandisson me prit dans ses bras, et me porta dans son carrosse ; je n’étois point en état de marcher. Les juremens, les imprécations et les menaces de Sir Hargrave se faisoient entendre. Ne le craignez plus, me dit Sir Charles ; ne faites pas d’attention à lui, mademoiselle. Il recommanda au cocher de prendre garde à son maître, qui étoit embarrassé sous une roue de derrière ; et m’ayant placée dans son carrosse, il en ferma aussi-tôt la portière sur moi. Son occupation, pendant quelques momens, fut d’observer les lieux autour de nous. Ensuite, ayant chargé un de ses gens d’apprendre à Sir Hargrave qui il étoit, il revint à moi. Il me trouva au fond du carrosse, où j’étois tombée, sans le savoir, autant de foiblesse que d’épouvante. Il me releva. Il s’efforça de me rassurer, avec la tendresse d’un frère ; et s’asseyant près de moi, il donna ordre à son cocher de retourner à Colnebroke. La curiosité ne lui fit faire aucune question ; mais, pour relever mes esprits, il me dit, du ton le plus obligeant, qu’il alloit me confier aux soins d’une de ses sœurs, dont il me garantissoit la prudence et la vertu, après quoi il continueroit son voyage à Londres. Quelle douceur ne trouvai-je point, dans la route, à me voir soutenue par un de ses bras, en comparaison de ceux du perfide Hargrave ? M Reves vous a fait le portrait de la divine sœur. ô ma chère Lucie ! Ce sont deux anges. Vous ne vous plaindrez point que je ne vous aie pas fait un assez long détail de mes infortunes et de ma délivrance. Je vous promets d’autres explications sur cet excellent frère et sur sa sœur, lorsque mes forces seront un peu raffermies. Mais que vous dirai-je de ma reconnoissance ? J’en suis si pénétrée, que devant eux, elle ne peut s’exprimer que par mon silence. Mes regards néanmoins servent d’interprètes à mon cœur. Le respect se mêle à la reconnoissance. Cependant il y a quelque chose de si doux, de si aisé dans les manières de l’un et de l’autre ! ô chère Lucie ! Si je ne sentois pas que ma vénération est égale pour la sœur et pour le frère ; si je ne trouvois pas, après toutes mes réflexions, que cette aimable sœur m’est devenue aussi chère par la tendresse de ses soins, que son frère par l’heureux effet de son courage, qui emporte, comme vous le jugerez bien, un peu de crainte avec l’estime ; en un mot, que j’aime la sœur et que je révère le frère ; j’avoue que je serois effrayée de ma reconnoissance. Ma lettre devient trop longue, et je me sens fatiguée d’avoir écrit si long-tems. ô mes chers amis ! Mes chers parens ! C’est à vos ardentes prières, à votre incomparable affection, que j’attribue le bonheur de ma délivrance. Peut-être ne le méritois-je pas, après la témérité qui m’a conduite au plus ridicule de tous les spectacles, vêtue comme une folle, que j’ai dû paroître, et volontairement exposée à toutes les suites de mon aveugle imprudence ! Combien de fois, pendant le cours de ma disgrâce, et même après son heureuse fin, n’ai-je pas tourné les yeux sur moi, et ne les ai-je pas détournés, avec une honte et un dégoût qui n’ont pas été la plus légère partie de ma punition ? Aussi, ma chère, ai-je dit adieu aux mascarades pour jamais. Il me semble que cette fâcheuse aventure ne doit être communiquée à personne, sans une véritable nécessité. Que sur-tout M Greville et M Fenwick n’en soient point informés. Il n’y a que trop d’apparence qu’ils chercheroient Sir Hargrave, particulièrement M Greville, ne fût ce que dans la vue de faire éclater les prétentions qu’il a sur moi. Je serois extrêmement affligée d’être l’occasion de quelque nouvel événement, d’autant plus que jusqu’à présent, j’ai lieu de croire qu’une aventure si choquante ne s’est pas malheureusement terminée. Que l’odieux personnage demeure tranquille et content, s’il le veut, de lui-même. L’unique satisfaction que je désire, est de ne le revoir jamais. M Reves vous envoie, sous mon enveloppe, une lettre de mon libérateur, qui porte son explication avec elle. Adieu, ma très-chère Lucie.