Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 33

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
- Lettre 32 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 34


LETTRE 33

Miss Byron, à Miss Selby.

vendredi, 3 mars, à midi. Nous l’avons reçue, cette relation qui s’est fait attendre avec tant d’impatience. Qu’avez-vous pensé, ma chère, de l’intrépide visite de Sir Charles ? Je vous avoue que je l’aurois nommée téméraire, si je l’avois sue, comme M Reves, avant que l’événement l’eût justifiée ; et j’aurois proposé d’envoyer la garde à Cavendish-square, ou de prendre quelques mesures pour éclaircir des obscurités si terribles, sur-tout lorsque trois heures ont commencé à s’approcher. M Reves s’est chargé de transcrire ce long mémoire, pour me donner le tems de vous rendre compte de plusieurs visites que j’ai reçues. Je lui ai demandé si la méthode de ce Bagenhall, qui se fait suivre ainsi d’un écrivain, ne lui paroissoit pas étrange ? Il m’a répondu qu’elle n’étoit pas commune ; mais que dans les cas de cette nature, où le meurtre peut être le fruit de la témérité, et donner occasion par conséquent aux recherches de la justice, elle marquoit du moins de la droiture, quoiqu’avec un air assez odieux de préméditation ; et qu’il y avoit beaucoup d’apparence que Bagenhall s’étoit trouvé dans plus d’une mauvaise aventure, qui lui avoit fait sentir l’utilité de cette précaution. Relation. jeudi matin, 2 mars 17…

moi, soussigné, sur l’ordre qui me fut donné hier au soir, je me suis transporté ce matin, vers huit heures et demie, à la maison de Sir Hargrave Pollexfen, baronnet dans Cavendish-square, pour recueillir, en notes abrégées, une conversation qui devoit s’y tenir entre ledit Sir Hargrave Pollexfen et Sir Charles Grandisson, tous deux baronnets, sur un différent entre leurs personnes, au sujet duquel j’ai déjà accompagné Jacques Bagenhall, écuyer chez ledit Sir Charles Grandisson, dans Saint-James-square, et dont on appréhende des suites qui peuvent rendre cette relation d’une grande im portance. J’ai été introduit, à neuf heures, dans une salle où étoient présens ledit Sir Hargrave, ledit Jacques Bagenhall, Salomon Merceda , écuyer, et Jean Jordan , écuyer, que j’ai trouvé en pleine conversation sur la manière dont ledit Sir Charles Grandisson devoit être reçu : ce qui n’appartenant point à l’office pour lequel j’étois appelé, je n’ai pas reçu ordre de le coucher par écrit. Et, pour être en état de recueillir avec moins d’interruption tout ce qui devoit se passer, j’ai été placé dans un grand cabinet qui touche à ladite salle, dont il n’est séparé que par une légère cloison ; et dans la crainte que Sir Charles ne s’opposât à l’exécution de mon ministère, on m’a recommandé de me tenir caché jusqu’à ce qu’il me fût ordonné de paroître, et d’écrire tout ce que j’entendrois, si exactement et de si bonne foi que je pusse l’attester avec serment dans l’occasion. Vers neuf heures et demie, j’ai entendu M Bagenhall qui, avec une exclamation de joie et de surprise, accompagnée d’un jurement, a dit que Sir Charles étoit arrivé. Aussi-tôt un laquais est venu annoncer Sir Charles Grandisson. Alors les quatre messieurs qui étoient dans la salle, ont parlé entr’eux avec assez de chaleur ; mais, dans la confusion, je n’ai pu démêler que ce qui suit. Sir Hargrave a dit : donnez-moi ces deux pistolets, et dites-lui de me suivre au jardin. De par tous les diables, il en prendra un. Non, non, a dit M Merceda, dont j’ai d’autant mieux distingué la voix, qu’il est étranger ; non, non, ce n’est point par-là qu’il faut commencer. Une autre voix que j’ai reconnue pour celle de M Jordan, a dit : Sir Hargrave, écoutons d’abord ce qu’un si galant homme peut dire en sa faveur. Les occasions naîtront ensuite. M Bagenhall, dont la voix m’est familière, a dit qu’il vouloit être damné, s’il souffroit que Sir Charles perdît un cheveu dans cette visite. Que le diable vous emporte tous, a dit Sir Hargrave : quel reproche ai-je à craindre, lorsque je lui offre le choix des pistolets ? Quoi ! Dans votre propre jardin ? A repris M Merceda. L’aventure seroit jolie à raconter. Le diable s’en mêlera, s’il refuse à présent de vous donner, dans quelqu’autre lieu, la satisfaction d’un homme d’honneur. Qu’on le fasse donc entrer, a dit Sir Hargrave, et que le ciel le confonde ! Alors j’ai vu, par un petit trou de la cloison, Sir Charles qui entroit, et dont l’air m’a paru fort tranquille. Il étoit en habit noir, l’épée au côté. La conversation a commencé aussi-tôt dans l’ordre suivant : Sir Charles. votre serviteur, Sir Hargrave ; messieurs, votre serviteur. M Bagenhall. on est le vôtre, Sir Charles. Vous êtes homme de parole. M Jordan, M Merceda, c’est Sir Charles Grandisson. Sir Ch. M Merceda. Il me s emble que ce nom ne m’est pas inconnu. Ne me trouvez-vous pas bien libre, Sir Hargrave, de m’être invité moi-même à déjeûner avec vous ? Sir Harg. oui, pard… et ce n’est pas la première liberté que vous ayez prise avec moi. êtes-vous accompagné de quelqu’un, monsieur ? Vous pouvez le faire entrer. Sir Ch. je n’ai personne, monsieur. Sir Harg. ces trois messieurs sont mes amis. Ils sont gens d’honneur. Sir Ch. je les crois tels. J’ai cette opinion de tout le monde, jusqu’à ce qu’on me donne raison de penser autrement. Sir Harg. mais ne vous figurez pas qu’ils soient ici pour vous intimider. Sir Ch. m’intimider, Sir Hargrave ! On ne m’intimide point aisément. Ces messieurs, dites-vous, sont vos amis ; je viens dans la vue d’augmenter, et non de diminuer le nombre de vos amis. Sir Harg. qu’entends-je ? Quoi ! Celui qui m’a dérobé le seul bien que j’estimois au monde ! Celui qui, par les cruels avantages qu’il a pris sur moi, m’a ravi une femme avec laquelle je serois heureux aujourd’hui, et qui me refuse néanmoins la satisfaction qui convient, monsieur, entre gens d’honneur ? Mais j’espère que vous êtes venu… Sir Ch. pour déjeûner avec vous, Sir Hargrave. Ne vous échauffez point. Je suis résolu de ne pas me piquer mal à propos ; mais je ne veux pas être maltraité. Sir Harg. hé bien, monsieur, prenez un de ces deux pistolets. Mon carrosse nous conduira… Sir Ch. nulle part, Sir Hargrave. Ce qui s’est passé entre nous est un pur accident. Mon usage n’est point de récriminer. Cependant j’en appelle à votre propre cœur. Il vous forcera de reconnoître que la méthode par laquelle vous aviez entrepris de vous donner une femme, vous rendoit indigne d’elle. Je n’ai pris sur vous aucun avantage. Le refus que j’ai fait de répondre à votre appel, me donne droit de me regarder moi-même comme votre meilleur ami. Sir Harg. mon meilleur ami, monsieur ! Sir Ch. oui, monsieur, du moins, si vous me tenez compte de vous conserver la vie, ou de vous épargner le long regret d’avoir pris celle d’un autre. En un mot, il dépend de vous, monsieur, de me faire connoître si c’est l’emportement d’une passion violente qui vous a rendu coupable d’une mauvaise action, ou si elle est venue d’une inclination naturelle à la violence, seul motif qui puisse vous faire penser aujourd’hui à justifier une mauvaise action par une autre. Sir Harg. hé bien, vous me regarderez, si vous voulez, comme un naturel violent. Que m’importe l’opinion d’un homme qui m’a cruellement… j’en serai vengé, ou j e périrai. Voyez-vous les marques que je porterai jusqu’au tombeau ? Sir Ch. si j’étois aussi violent que vous, Sir Hargrave, vous auriez pu les porter jusqu’au tombeau, sans les porter long-tems. Déjeûnons, monsieur. Un peu d’intervalle vous refroidira le sang. Quand j’aurois dessein d’entrer dans vos vues, il seroit de votre intérêt d’avoir l’esprit plus reposé. Vous ne pouvez croire que je veuille profiter de l’avantage que votre colère me donneroit sur vous. M Bagenhall. rien de plus noble, en vérité. Déjeûnons, Sir Hargrave. Vous serez plus maître de vous même, plus propre à discuter ce point, ou tout autre. M Merceda. c’est aussi mon sentiment : vous avez un ennemi fort noble, Sir Hargrave. Sir Ch. je ne suis l’ennemi de personne, M Merceda. Sir Hargrave devroit considérer que dans l’occasion dont il se plaint, tout le blâme tombe sur lui, et que le hasard seul m’y a fait prendre part, sans aucun motif qu’il puisse me reprocher. M Jordan. je ne doute pas, Sir Charles, que vous ne soyez prêt à lui faire des excuses de la part… Sir Ch. des excuses, monsieur ! Non. Je n’ai rien fait à quoi le devoir ne m’ait obligé, et que je ne fisse encore dans la même occasion. Sir Harg. voyez-vous, messieurs ? Entendez-v ous ? Et vous me demandez de la patience ! Sir Ch. avec justice, Sir Hargrave. J’aurois fort mauvaise opinion de ceux qui nous écoutent, si dans les mêmes circonstances, ils eussent été capables de refuser le secours qu’on m’a demandé ; et je penserois plus mal encore que je ne fais de vous, Sir Hargrave, si vous aviez refusé votre protection, dans le même cas, à une femme sans défense. Mais il est inutile de répéter ce que je me souviens d’avoir écrit. Sir Harg. si vous êtes homme d’honneur, chevalier Grandisson, choisissez un de ces pistolets. Je l’exige, et ne répliquez pas. Sir Ch. c’est en homme d’honneur, Sir Hargrave, que je le refuse encore. Je croirois prendre un air d’insulte, que je veux éviter, si je vous rappelois que dans notre première entrevue vous avez eu des preuves que je ne manque point de courage ; mais je crois vous en donner une beaucoup plus forte en refusant votre défi. Je sais repousser une insulte personnelle ; je sais défendre mon honneur et ma vie : mais encore une fois, je me dispense de répéter ce que vous avez lu dans ma lettre. M Merceda. mais Sir Charles, dans votre lettre même, si nous en avons bien pris le sens, vous avez menacé un homme d’honneur d’employer des armes qui ne sont pas d’usage entre les honnêtes gens, et vous refusez néanmoins… Sir Ch. apprenez, monsieur, que celui qui entreprendroit de m’insulter, pourroit le faire, sinon avec impunité, du moins avec d’autant plus de sûreté qu’il pourroit compter que je ne le tuerois pas s’il m’étoit possible de l’éviter. Je sais badiner avec mes armes, monsieur ; c’est un mérite que j’ose m’attribuer ; mais je ne me ferai jamais un badinage de la vie d’un homme, ni de la mienne. Sir Harg. au diable votre sang-froid, monsieur. Je ne puis soutenir… Sir Ch. parlez mieux de ce qui fait votre sûreté, Sir Hargrave. M Jordan. au fond, Sir Charles, voilà des airs de supériorité que je ne pourrois supporter. Sir Ch. c’est plus que des airs, M Jordan. Celui qui est capable de vouloir justifier une violence par une autre, donne sur soi une supériorité réelle… que Sir Hargrave reconnoisse sa faute ; je lui en ouvre la voie par les moyens les plus honorables qu’il puisse désirer après l’avoir commise, et je lui offre ma main. Sir Harg. damnable insulte ! Quoi ! Je m’entendrai reprocher des fautes par celui qui m’a fait sauter les dents sans la moindre provocation, et qui m’a mis dans un état… vous êtes témoins, messieurs… et vous me demandez de la patience ! Sir Ch. mon dessein n’a pas été de vous causer aucun des maux dont vous vous plaignez. Je n’ai pas tiré l’épée pour vous rendre un coup qui ne m’a touché que légèrement l’épaule, mais qui menaçoit ma vie. Je n’ai cherché qu’à me garantir du mal que je ne voulois pas vous faire. Telle est la vérité du fait ; et l’occasion étoit assurément d’une nature qui ne laissoit point à un homme d’honneur la liberté de s’y refuser. Aujourd’hui, monsieur, je viens chez vous de mon propre mouvement, et j’y viens seul, pour vous faire connoître que je suis toujours dans la même disposition, qui est de ne vous faire aucune injure. Voilà, messieurs, ce qui me donne sur Sir Hargrave une supériorité qu’il peut diminuer, en se conduisant comme je le désire. M Bag. ma foi, c’est parler fort noblement. M Jordan. j’avoue, Sir Hargrave, que ces sentimens m’inspirent du respect. Sir Harg. que je périsse, si je lui pardonne, aussi long-tems que je porterai ces détestables marques ! Prenez un de ces pistolets, monsieur ; ils sont également chargés. Vous, messieurs, soyez témoins que s’il me loge une balle dans le cœur, je lui pardonne ma mort. Si je meurs, je me serai attiré mon sort ; mais je veux mourir en homme d’honneur. Sir Ch. pour mourir en homme d’honneur, monsieur, il faut avoir vécu de même ; il faut avoir une bonne cause à défendre. Sir Harg. (se levant de sa chaise). C’est perdre le tems en ridicules propos. Vous avez votre épée, monsieur, faites-moi la grâce de descendre un moment avec moi dans mon jardin, vous et moi seulement. Mes amis ne quitteront point cette chambre, et pourront, s’ils le veulent, nous regarder par la fenêtre. Si vous tombez, tous les désagrémens de l’aventure seront pour moi, qui aurai tué un homme dans ma maison ; et si c’est moi qui tombe, vous aurez le témoignage de mes amis pour vous justifier. Sir Ch. je me lève aussi, monsieur, mais c’est pour vous offrir ma main. Si vous me voulez du mal, je ne vous en souhaite aucun. L’offre que je vous fais, ne doit pas être refusée deux fois. Je m’étois invité à déjeûner avec vous, mais vous serez le maître de venir dîner chez moi, vous et vos amis. Le tems que je m’étois proposé de passer ici, (en regardant sa montre) est prêt d’expirer. M Jordan. sa tranquillité me confond. Quelle force dans cette ame ! Le diable m’emporte, Sir Hargrave, si vous ne devez chercher quelque voie d’acommodement avec un adversaire si noble. M Merceda. il me gagne aussi. Je me donne au diable, si je ne préférois l’amitié de Sir Charles Grandisson à celle du plus grand prince du monde. M Bag. je vous l’avois dit, messieurs, il a fait les mêmes impressions sur moi, dans les deux premiers entretiens que j’ai eus avec lui. Sir Harg. (d’un ton de voix dans lequel j’ai cru remarquer du trouble). Quoi ! Je me laisserois vaincre… Grandisson, vous descendrez avec moi. Vous descendrez, je le répete. J’ai des propositions à vous faire. Vous serez le maître ou de les accepter ou de me donner la satisfaction d’un homme d’honneur ; mais il faut que je vous parle seul au jardin. Sir Ch. je descends volontiers dans la première de ces deux vues. Montrez-moi le chemin, Sir Hargrave. Les trois témoins ont voulu s’y opposer ; mais Sir Charles leur a dit qu’il devoit cette complaisance à Sir Hargrave, et il est descendu avec lui. Alors l’écrivain, par l’ordre de M Bagenhall, est entré dans la chambre, et s’est placé proche de la fenêtre. Bientôt il a vu paroître Sir Charles et Sir Hargrave, qui marchoient d’un pas de promenade, mais qui s’entretenoient avec chaleur. Quelques mots qu’on entendoit par intervalles, prouvoient que l’un faisoit quelques propositions auxquelles l’autre refusoit de consentir. Ils sont arrivés proche d’un quarré de verdure, qui est vis-à-vis de la fenêtre ; et là, Sir Hargrave mettant tout d’un coup l’épée à la main, a paru, par ses mouvemens, presser Sir Charles de tirer aussi la sienne. Sir Charles avoit la main gauche sur le côté, et l’autre pendante. Il s’est avancé alors vers son adversaire, qui s’étoit mis en garde, et qui sembloit continuer ses instances. Il a baissé de la main gauche l’épée de Sir Hargrave, et dans cet état, il a tenu quelques discours, dont l’écrivain n’a pu rien entendre. Mais, sur un mouvement brusque que Sir Hargrave a fait en arrière, avec un air d’emportement fort vif, il a mis l’épée à la main, il a croisé celle qui le menaçoit, et plus promptement que l’écrivain n’a pu le voir, il l’a fait sauter d’entre les mains de Sir Hargrave. Elle est tombée à quelques pas. Il a mis légèrement le pied dessus, tandis qu’il remettoit la sienne au fourreau. Ensuite, l’ayant ramassée, il s’est rapproché de Sir Hargrave, qui étoit demeuré dans le quarré de verdure, et qui tenoit le poing appuyé sur son front. Il lui a dit quelques mots d’un air doux et civil ; et passant le bras gauche sous son bras droit, il lui a remis son épée dans la main. Sir Hargrave a levé l’autre bras avec un mouvement passionné ; mais il s’est laissé conduire vers la maison sans beaucoup de résistance, et comme vaincu par la conduite et le langage de Sir Charles, toujours le bras sur le sien, et son épée dans la même main. Ici l’écrivain est retourné à sa première place. Sir Harg. (en rentrant et jetant son épée sur le plancher). Cet homme-là, messieurs, ce Sir Charles est un diable, il a fait de moi un véritable enfant. Cepend ant il a le front de me dire encore, qu’il n’embrassera point mes intérêts dans l’affaire que j’ai le plus à cœur ! Qu’il soit mon ami sur cet unique point, et je lui pardonne tout le reste. Sir Ch. une femme, Sir Hargrave, doit être maîtresse de ses inclinations. Je n’ai acquis aucun droit sur celles de Miss Byron. Elle est d’un caractère excellent ; mais vous conviendrez qu’un cœur ne se gagne point par l’épouvante. Je vous assure que nous avons tremblé pour sa vie. Il a fallu tous les soins de ma sœur et d’un habile médecin, pour aider à la rétablir. Sir Harg. le plus inflexible de tous les hommes ! Mais vous n’opposerez rien du moins à la résolution où je suis de la voir ? Elle reconnoîtra ce que j’ai souffert pour elle. Comment puis-je vous le pardonner ? Si je ne puis la fléchir, ces marques deviendront son ouvrage, et je cesserai de les regarder comme le vôtre. Loin de penser à l’effrayer, je veux tenter d’obtenir sa pitié. Elle sait, personne ne le sait mieux qu’elle, jusqu’où j’ai poussé la retenue pendant qu’elle étoit en mon pouvoir. Ma seule vue, j’en jure par tout ce qu’il y a de sacré, étoit d’en faire Miladi Pollexfen. Je lui voyois autant d’amans que d’hommes qui la connoissoient ; je n’ai pu supporter ce spectacle. Vous, Sir Charles, si vous voulez me servir en ami, je ne désespère point encore, qu’avec tant d’amo ur et des offres sans bornes, je ne puisse obtenir son cœur. Sir Ch. je ne puis vous promettre un service de cette nature. Tous les parens de Miss Byron se reposent de son choix sur elle-même. Qui entreprendra de le diriger ? Je répète ce que je vous ai dit au jardin, lorsque vous avez voulu m’imposer cette condition : Miss Byron ne doit pas être à vous ; et pour votre propre intérêt, comme pour le sien, vous ne devez pas souhaiter qu’elle vous appartienne jamais. Allons, Sir Hargrave, faites-y plus de réflexion ; pensez à quelqu’autre femme, si vous êtes disposé à vous marier. Votre figure… Sir Harg. oui pard… ma figure est brillante à présent. Sir Ch. votre fortune vous fera trouver plus de bonheur avec toute autre femme. Pour moi, je ne vous dissimulerai pas que je refuserois la première princesse du monde, si je ne lui croyois pas plus d’affection pour moi que pour tous les autres hommes, soit que je crusse le mériter ou non. Sir Harg. et cet avis n’est-il pas intéressé ? N’avez-vous aucune vue pour vous-même ? J’exige là-dessus de la bonne foi. Sir Ch. je n’aurois que du mépris pour moi-même, si, lorsque je donne un avis, je ne considérois uniquement l’intérêt de celui qui me consulte, sans aucun rapport à moi. L’ordre ayant été donné pour le déjeûner, l’arr ivée des domestiques a fait cesser l’office de l’écrivain. Les trois amis de Sir Hargrave, dont l’admiration sembloit croître pour Sir Charles, lui ont fait diverses questions dans l’intervalle, sur les principes de cette grandeur d’ame qui les charmoit dans son caractère, et particulièrement sur les motifs de son horreur pour les duels. Il les a satisfaits avec autant de force dans ses raisonnemens, que de noblesse et de civilité dans ses manières. Après le déjeûner, M Bagenhall s’est avancé jusqu’à la porte du cabinet, pour faire signe à l’écrivain qu’il étoit tems de reprendre ses fonctions. M Jordan. j’ose promettre à Sir Charles, qu’une conversation si singulière, ne sera pas sans utilité pour moi. Sir Harg. fort bien : et moi je reviens à ce qui me touche uniquement. Miss Byron doit être à moi : la vie ne m’est rien sans elle, et j’espère que les obstacles ne viendront plus de Sir Charles. Sir Ch. Miss Byron est maîtresse d’elle-même. Je serois charmé, messieurs, que vous prissiez un jour pour nous rassembler dans Saint-James-square. M Bag. il reste une circonstance, dont je crois, messieurs, qu’il est à propos que Sir Charles soit informé. Vous savez, Sir Charles, que dans le doute des événemens, je me suis fait accompagner chez vous d’un jeune homme qui a recueilli par écrit nos deux premières conversations. La même crainte m’a fait obtenir de Sir Hargrave… Sir Harg. oui, Bagenhall, et je vous en veux un mal extrême. Une affaire, dont je souhaitois la publication pour mon honneur, n’a tourné qu’à la gloire de Sir Charles. Pour qui vais-je passer à présent ? M Jordan. je ne vois rien à regretter pour vous dans cette occasion ; ou vous auriez mal profité des nobles sentimens de Sir Charles. Sir Ch. comment donc, M Bagenhall ? M Bag. j’ai obtenu de Sir Hargrave, que le même jeune homme, qui est d’une discrétion à l’épreuve, et le plus habile de sa profession pour les notes abrégées, jetât sur le papier tout ce qui s’est passé. Il est dans ce cabinet. Sir Ch. je ne vous dissimulerai point que cette méthode me paroît fort extraordinaire : mais comme je ne dis jamais rien que je ne pense, un recueil de mes discours ne peut être effrayant pour moi, lorsque je ne trouve rien à me reprocher dans ma mémoire. M Bag. vous devez être fort tranquille, Sir Charles. Il ne s’est rien passé, comme Sir Hargrave vient de l’observer, qui ne soit à votre gloire. L’embarras est pour nous mêmes qui avons employé l’écrivain. Nous lui avons recommandé d’être exact, et de ne s’attacher qu’à la vérité. Notre espérance n’étoit guère de voir finir si paisiblement cette entrevue. M Jordan. heureuse fin, grâce au ciel ! M Merceda. très-heureuse en effet. Sir Harg. oui, si Miss Byron consent à me faire oublier ces odieuses marques. M Bag. votre tâche est finie, M Cotes. Apportez tout ce que vous avez écrit. L’écrivain est venu. M Bagenhall a demandé si l’on vouloit entendre la lecture du recueil. Sir Hargrave a protesté qu’il ne l’entendroit point, parce qu’il y faisoit un triste rôle. Sir Charles a dit qu’il ne pouvoit demeurer plus long-tems ; mais que, puisque le recueil étoit fait, et qu’on lui avoit accordé une copie des deux premiers, il seroit bien aise d’en avoir une aussi du troisième, d’autant plus que s’il y trouvoit quelque chose à se reprocher, il donneroit un exemple de la disposition où il étoit toujours à se condamner lui-même. On a ordonné de faire une copie pour Sir Charles, qui a pris congé alors, et que Sir Hargrave et ses trois amis ont conduit fort civilement. Lorsqu’ils sont rentrés dans la même chambre, ils ont gardé le silence pendant quelques minutes, en se regardant mutuellement, comme si chacun avoit attendu que les autres parlassent les premiers. Mais aussi-tôt qu’ils ont ouvert la bouche, ils se sont tous répandus sur les louanges de Sir Charles, qu’ils ont nommé le plus modeste, le plus poli, le plus brave et le plus noble des hommes. Cependant ses maximes, ont-ils dit, leur paroissoient fort étranges. Mais Sir Hargrave est tombé dans une rêverie profonde, dont ses amis ont eu peine à le faire sortir. Il leur a dit qu’il ne pouvoit supporter le souvenir de tout ce qui venoit d’arriver. Il m’a traité comme un enfant, a-t-il ajouté ; mais quelque promesse qu’il ait tirée de moi, je ne serai point tranquille jusqu’à ce que Miss Byron soit Miladi Pollexfen. Je certifie que cette relation contient la vérité, avec autant d’exactitude que de bonne foi. Henri Cotes. suite de la lettre xxxiii.

pendant que M Reves transcrivoit le mémoire de l’écrivain, Sir Hargrave s’est présenté, sans nous avoir fait donner le moindre avis de sa visite. Le cœur m’a manqué, lorsqu’on est venu m’avertir que sa voiture étoit à la porte. Il est entré. J’ai prié M et Madame Reves de l’aller recevoir. Il leur a fait des excuses fort soumises de tous les embarras qu’il leur a causés. Il a rejeté tout sur l’amour : nom prostitué, qu’on fait servir de voile, dans les deux sexes, à toutes sortes de violences, d’indiscrétions et de folies. J’étois demeurée dans mon appartement ; Madame Reves est venue me proposer de descendre. Elle m’a trouvée dans un tel effroi, qu’étant retournée aussi-tôt, elle a prié Sir Hargrave de ne pas insister sur le dessein de me voir aujourd’hui. Il a protesté que son unique intention, dans cette visite, étoit de me demander pardon. Il ne doutoit pas, a-t-il ajouté, que tout autre jour, sa première visite ne me causât la même émotion. Ainsi c’étoit une faveur qu’il me suplioit de ne pas différer, à laquelle même il avoit quelque droit par ses souffrances ; et M Reves devoit s’appercevoir qu’il n’étoit plus le même homme. D’ailleurs, a-t-il dit encore, puisqu’il avoit si mal réussi dans la satisfaction qu’il avoit voulu tirer de Sir Charles, je devois lui accorder le pouvoir de me demander pardon, comme une grâce qui achèveroit de le réconcilier avec son adversaire. Quel moyen de résister à cette raison ? Je suis descendue en tremblant. Malgré tous les petits raisonnemens par lesquels je m’étois préparée à prendre l’air de dignité qui convient à une femme injuriée, je n’ai pu l’appercevoir en entrant dans la salle, et lui voir faire les premiers pas pour s’avancer vers moi, sans un mouvement de terreur, qui m’a fait saisir le bras de M Reves. Mes regards ont dû se ressentir de cette impression. Si Sir Charles eût été présent, je suppose que j’aurois couru de même vers lui. Chère et adorable bonté ! S’est-il écrié en s’approchant de moi. Que cette terreur a de charmes, et que j’y reconnois de justice ! Mais j’ai pardonné de plus cruelles injures, a-t-il ajouté en montrant sa bouche. Vous savez qu’il n’est entré que de l’honneur dans mes vues. De l’honneur, monsieur ? Dites de la cruaut 2 ! De la barbarie. Comment avez-vous pu souhaiter de voir celle que vous avez si maltraitée ? J’en appelle à vous-même, mademoiselle. M’est-il échappé la moindre indécence ! Que me revient-il de ma folle entreprise, et de tout ce que j’ai souffert ? Une mortelle humiliation… oui, monsieur, c’est votre partage. (j’étois presque hors d’haleine). Que demandez-vous de moi, monsieur ? Pourquoi cette visite ? (je savois à peine ce que je disois, et je ne cessois pas de tenir le bras de M Reves). Je vous demande grâce, mademoiselle. C’est le seul motif qui m’amène. Je viens vous demander pardon. Je vous le demande à genoux. (et le méchant a mis un genou à terre). Levez-vous, monsieur. Ne prenez point cette posture devant moi. Vous m’avez maltraitée, vous m’avez blessée, vous m’avez remplie d’horreur et d’effroi ; et ce que je n’oublierai jamais, monsieur, vous m’avez mise dans le danger d’être votre femme ! Il s’est levé. dans le danger d’être ma femme !

c’est-à-dire, mademoiselle, que j’ai pris une mauvaise voie, et j’en conviens. Cette partie de ma réponse, chère Lucie, ne vous paroît-elle pas extrêmement bizarre ? Mais le souvenir de ce que j’ai souffert, et du secours qui m’a sauvée, s’est présenté si vivement, qu’il ne m’a pas laissé la moindre présence d’esprit, lorsque je l’ai vu à genoux devant moi. Vous voyez, Sir Hargrave, a interrompu Madame Reves, que Miss Byron est pénétrée de frayeur. Asseyez-vous, mon amour (en s’adressant à moi et me prenant les mains). Comme vous tremblez, chère Henriette ! Vous voyez Sir Hargrave, dans quel état vous la mettez par une si prompte visite. Vous voyez… je vois, je vois, madame, et j’en suis désespéré. (tout le monde s’est assis). Rassurez-vous, chère Miss Byron, et pardonnez-moi, je vous en conjure. Eh bien, monsieur, je vous pardonne. Si vous étiez moins agitée, mademoiselle, si votre situation le permettoit, je vous dirois ce que j’ai de plus à vous demander ; je vous supplierois… dites, monsieur, parlez et que jamais… souffrez que je vous interrompe, mademoiselle. J’appréhende trop ce jamais , pour vous laisser achever. Il faut que vous consentiez à recevoir mes adorations. Je ne demande de votre indulgence, qu’autant que ma conduite à l’avenir… votre conduite, monsieur ! Mais vous deviendriez le meilleur de tous les hommes, que je ne consentirois jamais… de grâce, chère Miss Byron ! (en m’interrompant encore). Il a fait plaider alors sa passion, sa fortune, ses souffrances : le méchant ! Ses dents néanmoins et sa bouche défigurée, m’inspiroient, par intervalles, un petit sentiment de pitié. Il a fait vœu de se laisser gouverner par moi, dans toutes les actions de sa vie. Il a promis de m’assurer la moitié de son bien. L’odieux personnage a parlé d’enfans, ma chère, du partage des enfans ! Il s’est étendu avec autant de complaisance en lui-même, que s’il avoit été question de dresser les articles de notre mariage. Sur la renonciation absolue que j’ai faite à toutes ses offres, il m’a demandé si Sir Charles n’avoit pas fait quelque impression sur mon cœur ? Je ne sais pourquoi cette question m’a si fort irritée ; mais à peine ai-je daigné lui répondre. Je vois, ma chère, que j’ai plus d’orgueil que je ne crois. Assurément, lui ai-je dit, je ne vous dois aucun compte… non, mademoiselle, a-t-il interrompu, mais j’insiste sur un mot d’explication. Si Sir Charles vous a fait connoître qu’il recherche votre faveur, il ne peut me rester d’espérance. Sir Charles, monsieur, m’a servie sans intérêt. Sir Charles ne m’a fait… je me suis arrêtée ici, sans que je puisse en apporter de raison. M Reves a répondu pour moi, que Sir Charles ne m’avoit fait aucune sorte d’ouverture. C’est le plus noble des hommes, a-t-il ajouté. Quand il auroit quelques vues de cette nature, j’ose dire qu’il seroit embarrassé à les expliquer, dans la crainte de diminuer, par cette déclaration, le mérite de ses services. C’est une fort bonne pensée de M Reves. Qui sait, ma chère, si cette réflexion est tout à fait sans fondement ? Ses services ! Juste ciel ! A repris le personnage. Mais cette assurance me rend plus tranquille, et je vous déclare, M Reves, que si je n’avois pas trouvé dans le chevalier Grandisson un mérite qui m’étonne, notre affaire ne seroit pas terminée comme elle paroît l’être à présent. Sir Hargrave, lui a dit Madame Reves, permettez-moi de remarquer que pour ceux qui connoissent l’ame de Miss Byron, il n’y a pas la moindre apparence de s’imaginer qu’elle puisse jamais… chère madame, a-t-il interrompu, mille pardons ! Mais je ne puis recevoir des refus d’une autre bouche que de la sienne. Un repentir sincère n’obtiendra-t-il rien d’une si belle ame, que je suppose, d’ailleurs, sans aucun engagement ? Je lui ai dit qu’il ne manquoit rien à mes explications, et que j’étois surprise qu’ayant connu mes sentimens avant que de m’avoir cruellement insultée, il pût conserver la moindre espérance après une action si noire. Il a recommencé sur la violence de sa passion, avec toutes les figures dont j’étois déjà fatiguée. Je crois, Lucie, qu’il me sera impossible, pour tout le reste de mes jours, d’entendre de la bouche d’un homme les termes d’amour, de passion, et les autres flatteries de cette espèce. J’ajouterai en deux mots, pour supprimer cent autres impertinences, plus fades que toutes les louanges de M Everard Grandisson, qu’il s’est réduit à demander la préférence sur M Greville, M Fenwick et M Orme, et qu’en se promettant d’exciter ma pitié tôt ou tard, en faveur de ses souffrances, il se flattoit, m’a-t-il dit, que le pardon qu’il avoit accordé à l’homme dont il avoit été le plus injurié dans toute sa vie, auroit quelque pouvoir sur un cœur tel que le mien. Il a pris congé de nous d’un air assez noble. Je ne lui souhaite aucun mal, mais j’espère que je ne le reverrai jamais. Cette dépêche est déjà si longue, que je remets à l’ordinaire suivant, la matière que j’ai pour une autre lettre.