Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 34

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LETTRE 34

Miss Byron, à Miss Selby.

3 mars. Je n’étois pas remise de la visite de Sir Hargrave, lorsque j’ai vu paroître Miladi L et Miss Grandisson, qui ne s’arrêtoient, m’ont-elles dit, que pour un moment ; mais cet agréable moment a duré deux heures. Au premier coup d’œil, Miss Grandisson a remarqué de l’altération sur mon visage. Elle m’a demandé, elle a demandé à Madame Reves, d’où venoit ce changement, et si c’étoit douleur ou plaisir. Je lui ai dit naturellement quelle visite j’avois reçue, et grâce à l’assistance de ma cousine, je lui ai fait le récit de ce qui s’étoit passé. Les deux sœurs nous ont écoutées avec d’autant plus de plaisir, que leur frère les voyant dans l’inquiétude, leur avoit bien appris que l’affaire étoit accommodée entre Sir Hargrave et lui, mais n’avoit pas eu d’occasion de s’expliquer davantage. Il faut que nous comptions ensemble, m’a dit Miss Grandisson, en prenant ma main. Vous me rendez à demi jalouse. Miladi L a pris le rang sur moi dans l’affection de mon frère, mais elle est ma sœur aînée. Que les premiers venus l’emportent, je suis capable de patience ; mais je ne veux pas qu’une sœur plus jeune que moi vienne tout d’un coup me supplanter. Que signifie ce langage, ai-je dit en moi-même ? Et j’ai rougi comme une folle, sur-tout en voyant ses yeux attachés sur les miens, comme s’ils eussent voulu pénétrer dans mon cœur. Une palpitation, qui ne faisoit qu’augmenter, m’a fait paroître aussi embarrassée que si j’avois cru son reproche fort sérieux. Quelle est donc ma situation, chère Lucie ? Charlotte, a dit Miladi L en souriant, pourquoi jeter notre charmante sœur dans cet embarras ? Et s’adressant à moi : ma chère, ne faites point d’attention à ses discours ; avec le tems, vous la connoîtrez. Ne vous tairez-vous pas ? Lui a dit Miss Grandisson. Comptez que j’aurai son secret. Eh ! Quel secret ? Leur ai-je demandé. ô Miss Grandisson ! Quel plaisir prenez-vous à m’alarmer ? Fort bien, fort bien, m’a-t-elle répondu ; j’examinerai toutes ces agitations dans un autre tems. J’ai battu quelquefois le buisson pour un lièvre, et j’en ai fait sortir deux. Mais je ne parle ici que d’un écrit ou d’une lettre, mon frère l’a nommé un écrit, qui lui a été remis bien cacheté, dont il a récompensé le porteur, et qu’il s’est hâté de vous envoyer, ma chère Henriette, sans l’avoir ouvert ; c’est ce qui est bien certain pour nous. Si nous lui passons ses réserves, nous ne sommes pas d’humeur à supporter les vôtres. Une réponse nette, s’il vous plaît : que contenoit cette lettre ou ce papier ? Cette explication m’ayant un peu soulagée, je lui ai dit naturellement qu’il étoit question de ce qui s’étoit passé dans une entrevue fort effrayante, entre Sir Charles et Sir Hargrave. Elle n’a pas laissé de revenir à la charge, en me reprochant du même ton, de leur avoir dérobé l’affection de leur frère qui avoit pour moi une confiance dont il sembloit manquer pour elles ; et je n’ai eu à représenter, pour ma défense, que la nature de l’affaire qui me regardoit uniquement : mais l’arrivée d’un laquais étranger, avec une carte, a fait tourner notre attention d’un autre côté. C’étoit de la part de Miladi D qui faisoit ses complimens à Madame Reves et à Miss Byron, et qui faisoit demander la permission de leur rendre une courte visite, parce qu’ayant fort peu de tems à passer à Londres, elle étoit résolue de ne pas partir sans les voir. Il n’y avoit aucun moyen de s’en défendre. Cependant je n’étois pas encore revenue du trouble où Sir Hargrave m’avoit jetée. Miss Grandisson a pénétré tout d’un coup le sujet de cette visite, et je n’ai rien désavoué ; mais, dans ma mauvaise humeur, je lui ai dit que ma réponse étoit déjà faite, et que Miladi D se donnoit une peine inutile. Pourquoi donc ? M’a-t-elle demandé. Savez-vous que son fils a douze mille livres sterlings de rente ? C’est ce qui me touche peu, ai-je répondu. Je n’y conçois rien, a-t-elle repris ; et comptant sur ses doigts les noms d’Orme, de Fenwick, de Greville, de Fowler, de Sir Hargrave et de Milord D si j’ai bien compté, c’est déjà six ; et l’heureux homme n’est pas du nombre ! Que signifie ce dégoût ? Prenez-y garde, l’orgueil a ses chûtes. Dites-moi, chère Lucie, ce qu’elle peut avoir entendu par-là. Je me flatte que les sœurs de Sir Charles Grandisson ne me prennent point… mais peut-être a-t-elle parlé sans réflexion. Vous me croyez donc de l’orgueil ? Ai-je répliqué d’un air grave et froid, comme M et Madame Reves m’ont dit ensuite qu’ils l’avoient observé. Si vous en avez ! M’a-t-elle dit, oui, oui, c’est de l’orgueil, ou quelque chose de pis. Je vous demande encore, ma chère, ce que cette badine a voulu dire ici… et ce que j’ai voulu dire moi-même, car j’avois les larmes aux yeux. J’ai senti dans ce moment mes esprits fort abattus. Cependant j’ai demandé aux deux sœurs si la comtesse étoit de leur connoissance. Miladi L m’a répondu qu’elle la connoissoit depuis long-tems, et m’a fait une peinture fort avantageuse de son caractère. Elle m’a fait aussi celle de Milord D auquel il semble qu’il n’y a rien à reprocher. Miss Grandisson a voulu savoir quels pouvoient être mes motifs pour refuser un homme tel que lui. Je lui ai dit que je ne voulois plus entendre parler des hommes ; que j’étois dégoûtée de toute la race, et que j’avois cette obligation à Sir Hargrave. Elle n’en a rien voulu croire ; et son agréable esprit s’est exercé long-tems sur l’alternative qu’elle venoit d’établir. Sa sœur a cru devoir l’arrêter. Ne finirez-vous point ? Lui a-t-elle dit, et se tournant vers moi, ah ! Chère Miss Byron, vous n’obtiendrez rien de cette folle imagination, que toute sa chaleur ne soit épuisée ; et si vous avez un secret, le meilleur parti est de l’en informer d’abord. Charlotte est une fille généreuse, après tout, mais quelquefois, comme à présent, d’une curiosité qui passe les bornes. Encore une fois, chère Lucie, que veulent dire ces deux sœurs ? Je le cherche avec étonnement. Me soupçonnent-elles d’aimer quelqu’un ? Il me semble que, généreuses comme elles sont, ce n’est pas cette voie qu’elles devroient prendre, lorsqu’elles me croient sans engagement, et qu’elles savent que leurs doutes doivent tomber sur leur frère. Mais, avec toute leur pénétration, elles ne peuvent l’approfondir. Que ne donnerois-je pas pour savoir si Sir Charles a jamais aimé ? La comtesse, qui est arrivée alors, a fait prendre un autre tour à la convers ation. C’est une dame d’environ quarante-cinq ans, qui a beaucoup de noblesse et de bonté dans la physionomie. Après beaucoup de civilités générales sur la réputation qu’elle m’attribue, et sur l’empressement qu’elle avoit eu de vérifier par ses yeux tout ce qu’elle avoit entendu de moi, quelques mots qu’elle m’a dit de Madame Selby, et d’une lettre qu’elle en attendoit impatiemment, m’ont fait juger que ma tante ne l’avoit point informée de ma réponse. Un moment après, elle s’est baissée vers Miladi L qui se trouvoit assise près d’elle ; et prenant sa main, elle lui a parlé quelques momens à l’oreille. Miladi L n’a pas fait d’autre réponse que, non madame . La comtesse a répliqué qu’elle en étoit ravie. Je ne crains point, a-t-elle ajouté, de m’ouvrir avec confiance à une amie telle que vous. Ah, ma chère, elle a demandé à Miladi L j’en suis sûre, si le nom de sœur, qu’elle m’avoit entendu donner par Miss Grandisson, avoit rapport à quelque vue de son frère ; et l’air ouvert et caressant qu’elle a pris ensuite avec Madame Reves et moi, me persuade qu’après cette explication, il ne lui est resté aucun doute que son fils ne pût penser à moi, sans obstacle du côté de Sir Charles. Loin toute bassesse, ma Lucie ! Quelque admiration dont je me reconnoisse remplie pour quelqu’un que j’en crois digne, ces excellentes sœurs ne me verront point engagée dans une passion sans espoir . La comtesse m’a demandé un moment d’entretien particulier, sans nous écarter plus loin qu’une fenêtre voisine, où elle m’a menée par la main. Elle m’a parlé dans des termes assez vagues, d’une lettre qu’elle ne doutoit point que Madame Selby ne m’eût communiquée ; et sans attendre ma réponse, elle s’est étendue, avec une bonté extrême, sur toutes les qualités qu’elle me suppose, dont elle prétendoit appercevoir la confirmation dans mon langage et dans ma figure. J’aurois souhaité de pouvoir m’expliquer sur le fond de ses vues ; mais s’abandonnant toujours à ses préventions, et prenant quelques détours civils, dont elle ne me laissoit pas le tems de sortir, pour l’embarras d’une jeune personne qui n’ose avouer ce qu’elle désire le plus, elle m’a ramenée par la main vers la compagnie, en me répétant qu’elle en avoit assez vu, et qu’elle se reposoit sur la réponse qu’elle attendoit de ma tante. Il est certain que son air de bonté, ses manières nobles et ouvertes, et l’expression vive et naturelle de ses sentimens dans un entretien si court, m’ont prévenue aussi d’une forte inclination pour elle. Que je serois heureuse, me suis-je dit à moi-même, de pouvoir obtenir une telle mère, sans devenir la femme de son fils ! Et dois-je refuser de le voir, si l’on me demande une entrevue ? Sur-tout lorsque miladi semble vouloir persuader à la comtesse qu’un aut re n’a pas la moindre vue… au fond, je ne désire pas que cet autre… du moins si… je ne sais plus, ma chère Lucie, ce que je voulois ajouter ; mais je vous prie de bien assurer ceux qui s’intéressent à moi, que jamais ils ne me verront engagée dans une passion sans espoir. Non, non. Ils peuvent compter là-dessus. Mais, que je vous fasse une question, ma Lucie, une question puérile, je le reconnois, à vous qui avez eu le cœur pris, comme vous me l’avez confessé, et qui vous êtes heureusement dégagée. Je me surprends, depuis quelques jours, dans l’usage de certains termes, tels qu’un autre, quelqu’un, il, lui, au lieu d’écrire hardiment, comme je faisois toujours, Sir Charles, ou le chevalier Grandisson , qui sont des termes plus mesurés ; quoiqu’assurément je ne manque point de considération pour un homme qui mérite celle de tout le monde. Que veux-je vous faire entendre ? Est-ce un signe ?… ah, Lucie ! Vous m’avez menacée d’avoir l’œil ouvert sur moi, et ne vous ai-je pas dit que je l’ouvrirois aussi moi-même ? J’étois sincère ; vous le croirez sans peine, en voyant que des remarques si légères ne peuvent m’échapper. Mais si vous trouvez qu’elles le soient trop, ne m’exposez pas, ma chère, ne les lisez pas à la chère assemblée ; elles marqueroient de la foiblesse aux yeux des uns ; elles obtiendroient de l’indulgence aux yeux des autres, parce qu’ils y reconnoîtroient le langage de la nature. Je serois coupable, si je vous écrivois séparément ; et je n’ai rien dans le cœur, que je ne sois prête… j’allois dire, que j’aie honte de publier ; mais je crois en avoir quelquefois un peu de tout ce que je vous écris. Ah ! Chère Lucie, ne me dites pas qu’elle est juste. La conversation est tombée sur Sir Charles, que Miladi D ne connoît que de réputation, et dont elle désire passionnément l’amitié, sans intérêt, a-t-elle dit, puisqu’elle n’a point de fille. Ensuite, s’étant rappelée apparemment quelques mots par lesquels je m’étois efforcée de lui expliquer mes véritables dispositions, elle m’a dit à l’oreille : j’espère néanmoins, chère miss, que vous n’êtes pas déclarée contre mes désirs. Vous ne me répondez pas. Savez-vous que les mères n’aiment pas l’incertitude ? Vous ne connoissez pas mon impatience. Je lui ai répondu qu’il m’en coûtoit beaucoup pour m’éloigner d’une proposition qui m’auroit liée plus étroitement avec elle. Eh quoi ! Ma chère, a-t-elle repris, c’est la qualité de fille qui vous inspire cette réserve ? Vous êtes supérieure à ces affectations. Songez que nous traitons entre femmes, et d’une fille à sa mère. Vous êtes au-dessus des vaines formalités. Elle s’est tournée tout d’un coup vers la compagnie. Rien ne m’est ici suspect, a-t-elle continué. Quelqu’un de vous sait-il que le cœur de Miss Byron soit engagé ? Miss Grandiss on, permettez que je m’adresse à vous. Les jeunes personnes ont de l’ouverture entr’elles. Connoissez-vous quelque homme en faveur duquel Miss Byron soit prévenue ? Sa tante Selby m’écrit qu’elle ne lui connoît aucune inclination. Miss Grandisson a répondu que souvent les jeunes personnes ne connoissent rien elles-mêmes à leur propre cœur. Elle s’est tournée vers moi : parlez, ma sœur Henriette, m’a-t-elle dit, répondez pour vous-même. N’étoit-ce pas une malice cruelle, chère Lucie ? Cependant, pourquoi n’ai-je pu répondre sans embarras ? Mais l’extrême bonté de la comtesse… et je puis dire aussi l’odieuse méchanceté de cet Hargrave… en vérité, depuis le cruel traitement que j’ai reçu de lui, je ne me reconnois plus moi-même. Soyez sûre, madame, ai-je dit à la fin, que ma tante ne vous a marqué que la vérité. Il y auroit de l’affectation à déclarer que je renonce au mariage, parce que j’ai toujours porté du respect à cet état ; mais il m’est survenu quelques chagrins qui m’ont donné du dégoût pour toute la race des hommes. Pour tous les hommes ? A répondu la comtesse. Je passe aux ames foibles quantité de choses qui ne conviennent point à la vôtre. Dans le peu de séjour que j’ai fait à Londres, il m’est revenu que vous avie z quelque plainte à faire de Sir Hargrave Pollexfen ; car j’ai pris plaisir à m’entretenir de vous ; mais je n’ai vu, dans cette petite disgrace, qu’une confirmation de votre mérite. Que penser d’une femme qui n’est au goût que d’un seul homme ? Enfin la comtesse, pressée par les arrangemens de son départ, nous a quittées vers six heures, en me répétant qu’elle s’en fioit à la réponse de Madame Selby, qui lui rendroit bon compte de mes sentimens, et que, se proposant de revenir passer le reste de l’hiver à Londres, elle donneroit tous ses soins à ce qu’elle avoit de plus à cœur au monde. Miss Grandisson m’a fait un reproche amer du silence que j’avois gardé avec elle, sur les lettres de ma tante. Je me suis retranchée sur les chagrins qui ne m’avoient pas laissé un moment de repos, et parmi lesquels je comptois le nouvel embarras où les propositions de la comtesse m’avoient jetée. On ne m’en a pas fait moins la guerre sur le caprice qui me rendoit insensible à toutes ces offres. Cependant, a repris Miladi L à présent que Miss Byron a vu la comtesse de D et qu’elle commence, a continué malignement Miss Grandisson, à oublier les mauvais traitemens de Sir Hargrave, elle pourra changer de disposition. Dites, Lucie, dites, ma chère tante, n’auriez-vous pas souffert ici pour moi ? Je vous avoue que j’ai trouvé de la cruauté dans cette malice. Ma tête, ai-je répondu affectueusement, s’est beaucoup ressentie de la violence de Sir Hargrave, et de l’appréhension des funestes effets qui pouvoient suivre la généreuse protection que j’ai reçue. J’étois déjà fatiguée par la persécution de quelques honnêtes gens, tels que M Orme et Sir Rowland Meredith, et par celle de M Greville et de M Fenwick, dont je n’ai pas si bonne opinion. Lorsque j’aurois souhaité de trouver un peu de loisir pour respirer, et pour recueillir mes esprits dissipés, je me vois faire de nouvelles propositions, à moi, à mes amis, et par une personne d’un mérite si distingué : vous ne devez pas être étonnées, mesdames, qu’il ne me soit pas facile de vous donner tout d’un coup des raisons de mon refus, quoiqu’elles viennent réellement du fond du cœur. Elles ont vu que leur badinage commençoit à m’affliger. La bonté de leur naturel a fait passer à d’autres sujets ; et lorsqu’elles m’ont quittée, avec leurs caresses ordinaires, elles ont paru emporter beaucoup de satisfaction de leur visite. En réfléchissant sur tout ce qui m’arrive, il me semble, mes chers amis, qu’il est tems de vous faire voir plus clair dans ma situation, afin que vous puissiez m’aider de vos instructions et de vos conseils ; car je vous proteste que je suis dans une espèce de désert. De grâce, chère Lucie, apprenez-moi… mais ce ne peut être de l’amour ! Ainsi je dois être sans inquiétude. Ce n’est pas non plus de l’envie, quoiqu’avec le poids de tant d’obligations, je me trouve encore accablée de l’ascendant que les deux aimables sœurs prennent sur moi : oh non ! L’envie est une passion basse qui ne sera jamais logée dans mon cœur. Seroit-ce de l’orgueil ? L’orgueil est un vice qui produit toujours quelque mortification ; et vous m’avez rendue tous orgueilleuse, ou fière, du moins de votre amitié ; mais j’ai cru que cet orgueil, ou cette fierté, devoit faire partie de ma reconnoissance. Je souhaiterois d’être avec vous, ma chère Lucie ! Je vous ferois mille questions. Mon cœur agité se reposeroit dans votre sein. Il trouveroit des armes dans vos réponses, contre les excès de sensibilité. Mais, à propos, ne me souviens-je pas de vous avoir entendu dire, dans une certaine occasion, que vous trouviez du soulagement à soupirer ? Cette question est sérieuse, ma chère. Ne m’avez-vous pas dit que les soupirs étoient accompagnés d’une certaine douceur, qu’ils étoient involontaires néanmoins, et que vous étiez prête à vous quereller vous-même, sans savoir pourquoi ? Et je vous prie, ne vous sentiez-vous pas alors une peine dans l’estomac, que vous étiez embarrassée à décrire, disiez-vous ? N’étiez-vous pas humble, soumise, demandant comme la pitié de tout le monde, et prête à donner la vôtre ? N’auriez-vous pas lu attentivement les histoires tristes, sur-tout celles des jeunes femmes qui étoient engagées dans des peines et des difficultés ? Votre compassion pour autrui n’étoit-elle pas plus vive ? Votre attention n’étoit-elle pas diminuée pour vous-même ? Mais l’incertitude ne vous sembloit-elle pas le plus rude de tous les tourmens ? Je me souviens, ma chère, que vous viviez sans boire et sans manger ; vous n’en étiez pas moins fraîche. L’amour est peut-être, pour les amans, ce que la manne du ciel étoit pour les israélites ; mais on peut s’en plaindre comme eux, et murmurer d’en avoir trop. Votre sommeil, je m’en souviens aussi, étoit interrompu. Vous étiez troublée par vos songes. C’étoient des montagnes, des précipices où vous rouliez continuellement ; des tempêtes ou des inondations qui vous emportoient ; des eaux profondes où vous vous abîmiez ; des flammes, des voleurs et d’autres imaginations. Qu’on se rappelle volontiers tout ce qu’on n’a pas clairement conçu dans l’examen d’autrui, quelqu’intérêt qu’on y ait pu prendre, lorsqu’on appréhende de se trouver dans le même cas ! Je sais néanmoins que tout ce que je dis ici, et que vous ne vous souviendrez pas d’avoir éprouvé, peut venir du danger, de la terreur où m’ont jetée les violences de Sir Hargrave Pollexfen. Combien de fois tout ce qu’il m’a fait souffrir ne s’est-il pas représenté dans mes songes ! Tantôt je crois implorer sa compassion, et ne recevoir de lui que des reproches et des menaces. Tantôt il me semble que j’ai la bouche fermée de son mouchoir. Son horrible ministre, si c’en étoit un, lit quelquefois la formule, et je réclame contre la validité d’un tel mariage. D’autres fois, je crois m’être échappée, il me poursuit ; je crois l’entendre sur mes traces, et je m’éveille en faisant d’inutiles efforts pour crier au secours. Mais lorsque mon imagination me sert plus heureusement, je vois paroître mon libérateur. C’est quelquefois un puissant dieu, car mes songes me rendent une parfaite romancière ; et moi, je suis une demoiselle dans l’infortune. Le blanc palefroi se présente aussi-tôt ; et la carrière s’ouvrant au merveilleux, je vois tuer des lions et des tigres, pourfendre des géans, et mettre des armées en déroute par la puissance du seul bras de mon héros. Toutes ces rêveries ne vous convainquent-elles pas que mon inquiétude ne peut être attribuée qu’à ce que j’ai souffert de la barbarie de Sir Hargrave ? Il me semble que le seul parti que j’aie à prendre, est d’aller demander les avis de ma tante, de quitter Londres, ma chère ; et je serai plus capable alors de découvrir si, comme tous mes amis le soupçonnent, et comme je dois avouer que je commence moi-même à le craindre, une passion plus forte que la reconnoissance, ne s’est pas emparée de mon cœur. Je suis sûre d’une chose, c’est que mes facultés intellectuelles sont affoiblies. Miss Grandisson m’a dit qu’à Colnebroke mes agitations d’esprit avoient été jusqu’au délire, et que le médecin qu’on fit appeler avoit tremblé pour ma tête. Si je me laissois engager dans une passion sans espoir , il ne faudroit pas d’autre preuve que ma raison a souffert. Adieu, chère Lucie. Quelle lettre je viens d’écrire ! Les dernières lignes suffiront seules pour faire connoître que j’ai le cœur et la tête affoiblie.