Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 44

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LETTRE 44

Miss Byron, à Miss Selby.

jeudi, 16 mars. Sir Charles nous a déjà quittés : il est retourné ce matin à la ville, pour l’exécution du testament de son ami. Le docteur Barlet, dont je me flatte de m’être fait un ami, et qui paroît connoître le fond de son cœur, me dit qu’il est sans cesse accablé d’occupation. C’est ce que j’avois déjà remarqué : et je ne m’étonne donc point que dans une vie si sérieuse, il n’ait pas trouvé de loisir pour l’amour, qui est une passion oisive, ou du moins le fruit de l’oisiveté. Vous conviendrez que dans les petits exercices qui m’occupoient au château de Selby, je n’y connoissois rien, mais il ne s’y trouvoit point de sir Charles, pour engager d’abord ma reconnoissance, et bientôt après, toute la tendresse de mon cœur. C’est la vérité, ma chère. Il me semble que je ne dois plus le désavouer. " si je voulois feindre, un enfant en amour me découvriroit tout d’un coup. "

ô chère Lucie ! Les deux sœurs m’ont traitée sans ménagement. Elles ont déchiré le voile, ou plutôt elles m’ont fait connoître qu’elles l’avoient percé depuis long-tems. Il faut vous rendre compte de tout ce qui s’est passé. J’avois écrit si tard dans la nuit, que malgré mon ancienne habitude d’être toujours vêtue la première, j’étois encore en déshabillé, moins occupée de ma parure, que d’une lettre que je commençois pour vous. Elles sont entrées toutes les deux dans mon cabinet, le bras de l’une sous celui de l’autre ; et je me suis rappelée depuis, qu’elles avoient l’air de méditer une méchanceté, sur-tout Miss Charlotte ; elle m’avoit menacée de me jouer quelque tour. J’ai marqué un peu de confusion d’avoir été si paresseuse, et de leur voir tant d’avance sur moi. Miss Charlotte a voulu me coîffer de ses propres mains ; elle a fait sortir ma femme de chambre qui commençoit son office. Ses premiers discours ont été des complimens flatteurs. En s’occupant avec bonté autour de ma tête, elle m’a dit deux fois que j’étois une fille charmante ; et la seconde fois en s’adressant à sa sœur, ne trouvez-vous pas, miladi, a-t-elle continué, que ce que mon frère pense d’elle est fort juste ? Un excès de vivacité m’a fait ouvrir aussi-tôt la bouche. Que… que… j’allois dire, que pense-t-il donc de moi ? Mais je me suis retenue assez heureusement pour changer d’idée, et j’ai dit, pour finir ma phrase : que d’honneur vous me faites, mademoiselle, de prendre tant de peines pour moi ! Elle m’a regardée d’un air malicieux, se tournant vers sa sœur : comptez, lui a-t-elle dit, que cette chère Henriette est plus qu’une demi-friponne. Punissez-là donc, Charlotte, a repondu miladi. Il vous en a tant coûté pour vous ouvrir à nous, que vous avez acquis une espece de droit de punir ceux qui affectent les déguisemens avec leurs meilleurs amis. Juste ciel ! Me suis-je écriée. Que… que… je voulois dire, que signifie ce reproche ? Mais je n’ai pu achever, et j’ai senti la rougeur qui me montoit au visage. Que… que… a répété Miss Grandisson. Que, que va devenir le ramage de cette chère folle ? J’avois à la main mon mouchoir de cou, et j’ai voulu le mettre ; mes bras sont demeurés immobiles. J’ai tremblé. La parole m’a manqué. Miss Grand. confirmation, miladi ! Confirmation ! Miladi L. j’en juge de même, mais soyez sûre que je n’en avois pas besoin. Miss Byron. en vérité, mesdames, vous me jetez dans une extrême surprise. Que peut signifier cette attaque soudaine ? Miss Grand. et que signifient, chère Henriette tous vos que, que , et cette soudaine émotion ? Donnez-moi ce mouchoir. Votre embarras me fait pitié. Elle m’a pris brusquement mon mouchoir. Elle me l’a mis autour du cou. Mes mains trembloient. Miss Grand. pourquoi cette palpitation ! Me répondrez-vous ? Ah ! Ah ! Chère miss, vous ne voulez donc pas vous fier à vos deux sœurs ! Eh ! Croyez-vous, s’il vous plaît, que nous ne vous eussions pas déjà pénétrée ? Miss Byron. pénétrée ! Que voulez-vous dire ? En vérité, chère Miss Grandisson, je ne connois personne qui ait le secret d’alarmer comme vous. Miss Grand. oui ? Vous me connoissez si bien ? Mais pour aller vîte au fait… remettez-vous donc, chère Henriette ; vous me paroissez tout émue… est-il si déshonorant, pour une belle personne d’être vaincue par l’amour ! Miss Byr. de qui parlez-vous, moi de l’amour ? Miss Grand. (éclatant de rire.) vous voyez, miladi, que Miss Byron se reconnoît dans la belle personne dont je parle. Désavouez à présent, ma chère. Qui vous empêche ? Dites-nous des fables. Donnez dans l’affectation. Assurez-nous que vous n’êtes pas une belle personne, et d’autres propos de cette force. Miss Byr. chère Miss Grandisson, c’étoit hier votre tour. Comment pouvez-vous oublier… Miss Grand. le dépit s’en mêle aussi ? Je vous réponds, Henriette, que vous me le payerez cher. Mais, mon enfant, je n’étois pas amoureuse. Ah Miss Byron ! Cet homme de Northampton-Shire ! Avez-vous pu croire que nous ne le découvririons pas ? (j’ai repris ici un peu de courage.) Miss Byr. est-ce par cette voie que vous espérez de réussir ? Je devois être plus en garde contre le talent que Miss Charlotte a pour alarmer. Miss Grand. autre offense que vous me payerez aussi. Ne sommes nous pas convenues, miladi, que je prendrois les rênes ? Je veux mener sans pitié une sœur cadette, pour la guérir de cette abominable affectation. Miss Byr. ainsi, mesdames, vous croyez, je le vois, que M Orme… Miladi L. (interrompant). Prenez les rênes, Charlotte. Je vous déclare, Henriette, que je suis contre vous. Je veux mettre à l’épreuve cette franchise qu’on m’a tant vantée dans votre caractère. Assurément, si vous avez dû la montrer à quelqu’un, c’est à vos deux sœurs. Miss Grand. c’est assez, miladi, c’est assez. Ne me l’avez-vous pas abandonnée ? Je suis résolue de la punir. Votre douceur nous trahiroit. Répondez-moi, Henriette. N’a imez-vous pas plus M Orme qu’aucun des hommes que vous avez vus ? Miss Byr. je n’en conviens point. Miss Grand. qui aimez-vous plus que lui ? Miss Byr. de grâce, Miss Charlotte… Miss Grand. eh de grâce, Miss Henriette… Miss Byr. reprenez les rênes, miladi, je vous le demande instamment. Miss Grandisson est sans pitié. Cependant elle en trouva beaucoup… Miss Grand. hier n’est-ce pas ? Fort bien. Mais vous ne me reprocherez pas d’avoir manqué d’ingénuité. Miss Byr. et croyez-vous que j’en manque ? Dites, miladi. Miladi L. oui, je le crois. (elle m’a paru jouir un peu trop cruellement de mon embarras). Miss Grand. et Miss Byron prétend qu’il n’y a point un homme dans Northampton-Shire… Miss Byr. je ne comprends pas, mesdames, qu’elles peuvent être vos vues, mais je vous assure qu’il n’y en a pas un… Miss Grand. voyez, miladi. Il y a des questions auxquelles elle ne se fait pas presser pour répondre. (je crois que j’ai dû paroître sérieuse. Je gardois le silence. J’étois piquée jusqu’au fond de l’ame). Miss Grand. courage, Henriette. J’aime à vous voir cette humeur. Ne répondez point du tout. C’est le seul moyen à présent… et nous n’irons pas plus loin, vous savez. Mais dites-moi : ne vous repentez-vous pas du refus que vous avez fait à miladi D. Miss Byr. je n’ai point d’humeur, mesdames ; mais il n’est point agréable de se voir poussée… Miss Grand. convenez donc que vous êtes femme, Henriette, et que sur certains points vous êtes capable d’affectation et de réserve. Je vois, ma chère, qu’il y a des cas où les vertus contraires surpassent le pouvoir d’une femme. Miss Byr. supposez donc que j’en suis une : je ne me suis jamais donnée pour supérieure aux défauts que vous attribuez à mon sexe. Je suis foible, très-foible… et vous voyez que je le suis. (j’ai tiré mon mouchoir, sans pouvoir m’empêcher de le porter à mes yeux). Miss Grand. bon, pleurez, mon amour. Ma sœur se souviendra de m’avoir entendu dire que je n’ai rien vu de si aimable que Miss Byron en pleurs. Miss Byr. qu’ai-je fait pour mériter… Miss Grand. un compliment de cette nature. Fort bien ; mais je ne veux pas non plus que vous pleuriez. Quoi donc, le sujet, Henriette, vous paroît-il si touchant ? Miss Byr. vous me surprenez, mesdames. Nous nous sommes quittées sans aucune ombre de reproches ; et tout d’un coup, vous m’accablez toutes deux. Miss Grand. de reproches, Henriette ? ' ' Miss Byr. c’est ce qui me semble. Je ne vois pas quel autre nom je puis leur donner. Miss Grand. quoi ! Est-ce un reproche de vous attribuer de l’amour ? Miss Byr. mais la manière, mademoiselle… Miss Grand. ho ! C’est donc la manière qui cause vos plaintes ? Hé bien (prenant un air grave et un ton plus doux) il n’en sera pas moins vrai que votre cœur est touché ; mais par qui ? C’est la question. à nous qui sommes vos sœurs, n’apprendrez-vous point par qui ? (assurément, mesdames, ai-je pensé, vous avez vous-même quelque chose à m’apprendre, qui vous paroît un dédommagement pour cette insupportable persécution ; et ma fierté néanmoins ne me faisoit pas trouver bon qu’elles attachassent tant d’importance à ce qui m’auroit paru du plus haut prix, si je n’avois traité qu’avec mon propre cœur). Miladi L. (venant à moi, et me prenant par la main.) je vous dirai, chère Henriette, que vous êtes la plus insensible de toutes les filles, si vous êtes sans amour… à présent, que me répondrez-vous ! Miss Byr. que peut-être je ne connois pas assez cette passion, pour devoir être si peu ménagée. (ici, s’étant assises toutes deux à côté de moi, chacune a pris une de mes mains tremblantes.) Miladi L. je suis tentée, Charlotte, de reprendre les rênes. Nous sommes cruelles. Mais dites-nous, ma charmante sœur, dites en un mot à votre Caroline, dites à votre Charlotte, s’il n’existe pas dans le monde un homme que vous aimez plus que tous les autres ? Vous devez cette confidence à notre amitié, sans laquelle assurément nous ne vous ferions pas une guerre si vive. (je demeurois en silence. Je tenois la vue baissée. J’étois dans un accès de fievre qui me faisoit passer alternativement du froid au chaud. Elles ont poussé toutes deux leurs caresses, jusqu’à presser mes mains de leurs lèvres ; et je ne pensois point à les retirer). Miss Grand. ouvrez la bouche. Ne craignez point. Faites fond sur notre parfaite amitié. Je m’étois proposé de vous ouvrir le chemin, en vous apprenant tous les secrets de mon cœur avant que mon frère les eût pénétrés… mais on ne peut rien dérober à sa pénétration… Miss Byr. (d’un air fort alarmé). Miss Charlotte ! Mesdames ! Votre frère n’aura pas… il est impossible qu’il ait… je mourrois plutôt… Miss Grand. charmante délicatesse ! Non, il n’a pas… mais pourquoi seroit-il impossible qu’il eût… chère Henriette, si nos persécutions vous fatiguent, mettez la réserve à part. Croyez-vous que dans mille occasions nous n’ayons pas vu votre cœur dans vos yeux ; que nous n’entendions pas ce que signifient ces soupirs qui vous échappent ; (j’ ai soupiré) oui, cela précisément. Je suis demeurée confondue ; mais pour nous expliquer sérieusement, nous vous protestons, chère Henriette, que si nous n’avions pas eu quelque petit engagement avec miladi Anne S nous n’aurions pas attendu si tard à vous mettre sur cette matière. Tous ses parens nous ont sollicités ; et vous avez pu remarquer vous même qu’elle ne fait pas mystère de ses sentimens. Miss Byr. (retirant une de ses mains pour prendre son mouchoir). Mes chères dames ! Vous m’assurez de votre amitié, ne fera-t-elle pas place au mépris ? J’avoue… (la voix m’a manqué. J’ai continué d’essuyer mes yeux). Miladi L. qu’avoue-t-elle cette chère fille ? Miss Byr. ah, madame ! Si j’avois de moi l’opinion que je n’ai pas sujet d’en avoir ; car je n’en ai jamais eu moins que depuis que je vous connois toutes deux, je consentirois à vous ouvrir mon cœur sans réserve ; mais j’ai une grâce à vous demander, et je compte de n’être pas refusée. Miladi et Miss Grand. quelle grâce ? Parlez. Miss Byr. c’est de me prêter un carrosse pour retourner ce soir à Londres. Et je vous assure que la ville ne me retiendra pas long-tems. En vérité, mesdames, je ne pourrai plus regarder votre frère en face. Vous me mépriserez toutes deux. Je suis sûre que vous me mépriserez. (elles m’ont donné mille assurances de la continuation de leur amitié ; et ce secours étoit de saison : car je me sentois fort émue.) Miss Grand. nous avons eu ce matin un long entretien avec sir Charles. Miss Byr. sur moi ? Ciel ! J’espère qu’il n’a pas la moindre notion… Miladi L. on a parlé de vous ; mais pour ne pas vous alarmer davantage, nous vous rendrons compte de ce qui s’est passé. Miladi Anne a fait le sujet de l’entretien. Miss Grand. nous avons demandé à mon frère s’il pensoit au mariage ? Cette question venoit à propos. Il n’a point fait de réponse ? Mais il lui est échappé un soupir, et son air est devenu fort grave. (un soupir ! Chère Lucie. Qu’elle raison sir Charles a-t-il de soupirer ?) nous lui avons répété notre demande. Vous nous avez assurées, lui ai-je dit, que vous n’aviez aucune intention de reprendre le traité de mon père. Que pensez-vous de miladi Anne S. Il est inutile de vous représenter son immense fortune et sa naissance. Sa figure est fort éloignée d’être désagréable, et tout le monde sait qu’elle a beaucoup d’estime pour vous. Je rends justice, m’a-t-il répondu, au mérite de miladi Anne ; mais je regretterois beaucoup qu’elle eût des sentimens particuliers pour moi, parce qu’il n’est pas en mon pouvoir d’y répondre. Quoi donc, mon frère ? Lui ai-je dit en le regardant. Non, a-t-il répété avec un soupir, il n’est pas en mon pouvoir d’y répondre. ô chère Lucie ! Qu’il s’est élevé ici de mouvemens dans mon cœur ! La fievre est revenue avec ses chaleurs et ses frissons. Elles m’ont promis de ne me plus tourmenter ; mais il y a des sujets auxquels on ne peut toucher, sans causer une vive émotion à ceux qui sont partagés entre l’espérance et la crainte. Que l’incertitude est un tourment cruel ! Chaque instant de cette triste situation me tue. Miss Grand. mon frère a continué : vous m’avez sondé plus d’une fois sur le même sujet. Je ne veux pas vous répondre, comme je le pourrois, que mon premier désir est de vous voir heureusement mariée, avant que de prendre aucun engagement pour moi-même. Mais, dans quelque tems, je serai peut-être en état de vous donner les explications que vous pouvez attendre d’un frère. Ce qui nous cause de l’embarras, ma chère Henriette, c’est le terme de pouvoir, qu’il nous a répété ; et comme il nous a fait entendre qu’il ne peut répondre que dans quelque tems à notre question, nous craignons qu’il n’ait des vues sur quelque dame étrangère… elles avoient excité mes espérances ; et leur crainte faisant naître la mienne, elles ont été obligées, pour leur peine, de me soutenir leurs sels sous le nez. Mon cœur avoit été si affoibli par leurs persécutions précédentes, qu’il n’a point eu la force de résister, et j’ai laissé tomber ma tête sur l’épaule de Miss Grandisson. Cependant quelques larmes m’ayant soulagée, je leur ai demandé leur pitié. Elles m’ont promis toute leur tendresse, et miladi m’a pressée, au nom de leur amitié de leur ouvrir entièrement mon cœur. J’ai pensé. J’ai réfléchi. J’ai hésité. Les expressions sembloient se refuser à ma langue. Enfin elle s’est déliée. Si j’avois trouvé, mesdames, quelque raison qui m’eût paru capable de m’excuser à vos yeux, le nom de sœur que vous m’avez fait la grâce de me donner dès le premier moment, m’auroit fait bannir toute réserve avec mes sœurs. Mais à présent, néanmoins… (je me suis arrêtée ici, et ma tête s’est penchée malgré moi.) Miladi L. parlez donc, ma chère. Eh bien, à présent… Miss Grand. eh bien, à présent néanmoins… (ces instances m’ont encouragée. J’ai levé la tête aussi hardiment que je l’ai pu ; pas trop hardiment, je m’imagine.) Miss Byr. j’avouerai que celui dont le courage et la bonté ont engagé ma reconnoissance par le plus important des services, est en possession de tout mon cœur. Et là, chère Lucie, sans savoir en vérité ce que je faisois, j’ai jeté un de mes bras autour du cou de miladi, l’autre autour de celui de Miss Grandisson, et mon visage, que je sentois brûlant, a cherché à se cacher dans le sein de l’aînée des deux sœurs. Elles m’ont embrassée toutes deux. Elles m’ont promis de s’unir en ma faveur. Elles m’ont dit que le docteur Barlet n’avoit pas moins d’estime et d’amitié pour moi ; mais qu’elles avoient fait des efforts inutiles pour tirer de lui le secret de leur frère, et qu’il les renvoyoit toujours à sir Charles même. Enfin, elles m’ont assuré que j’avois aussi pour moi toute l’affection et tous les vœux de milord L. C’est une consolation, ma chère ; dirai-je que c’est même un soulagement pour mon orgueil, de voir l’opinion qu’on a de moi dans la famille ? Mais que cet orgueil est blessé, de me voir réduite à former une espèce de ligue, pour me fortifier dans le cœur d’un homme, dont personne de nous ne connoît les dispositions ni les engagemens ! Cependant, s’il se trouve à la fin que le plus digne de tous les cœurs soit libre, et si je parviens à m’y établir, qu’il ne soit plus question d’orgueil. Cet homme, comme ma tante me l’écrivoit, n’est-il pas sir Charles Grandisson ? J’ai eu beaucoup d’empressement à demander aux deux sœurs, puisque mes yeux leur en avoient tant appris, si leur frère n’avoit pas eu quelque soupçon de mes sentimens. Elles n’en ont rien apperçu, m’ont-elles dit, dans ses discours et dans sa conduite. Il ne m’a pas vue si souvent qu’elles. Miladi souhaiteroit qu’il ne se défiât de rien. Elle prétend que les meilleurs et les plus sages des hommes se plaisent à trouver des difficultés ; et tout généreux qu’est leur frère, il est homme. Cependant, on se souvient de lui avoir entendu dire, qu’il ne voudroit pas de la première princesse du monde, s’il n’étoit sûr d’en être aimé. Je m’imagine, ma chère, que les femmes qui aiment, et qui doutent du retour, ont baucoup à souffrir du partage de leurs sentimens, entre la crainte de dégouter l’objet de leur affection par un amour trop empressé, et celle de le désobliger par un excès de réserve. Ne le pensez-vous pas aussi ? Les dames avouent qu’elles souhaitent ardemment de voir leur frère marié. Elles ne désirent pas moins que ce soit avec moi, et si j’en dois croire leur flatteuse amitié, j’avois tous les suffrages de leur cœur dans le tems même que, par d’autres engagemens, elles étoient obligées de prendre les intérêts de miladi Anne. Elles m’ont raconté ce que sir Charles avoit dit de moi, et dont elles m’avoient fait entrevoir quelque chose en commençant notre conversation. Lorsqu’il nous eut assurées, m’a dit Miss Grandisson, qu’il n’étoit pas en son pouvoir de répondre à l’estime de miladi Anne, j’eus la malice de lui faire cette question : " mais, si miladi Anne ressembloit à Miss Byron, croyez-vous que vous pussiez prendre du goût pour elle ? " il me répondit que Miss Byron étoit une personne charmante. Ma sœur ajouta négligemment à cet éloge, que Miss Byron étoit la plus aimable fille qu’elle eût jamais connue ; et que jamais elle n’avoit vu la beauté, les grâces, la douceur, la dignité dans un assemblage si parfait. Vous jugez bien, Lucie, que je ne donne rien ici à la vanité, et que je ne pense qu’à vous répéter fidellement jusqu’au moindre mot. Mon frère, a continué Miss Grandisson, prit occasion de ce portrait pour en faire un beaucoup plus vif et plus étendu ; et j’en fus si frappée, que je lui demandai librement si cette chaleur ressembloit à l’amour. Mes yeux, chère Lucie, ont eu la hardiesse de demander aussi quelle réponse on avoit fait à cette question. Miss Grandisson les a fort bien entendus. Ah ! Chère Henriette, m’a-t-elle dit, je comprends ce regard, malgré l’embarras dont il est accompagné. Voici la réponse de mon frère : " il est impossible de voir Miss Byron sans l’aimer. Vous savez, Charlotte, que je vous l’ai présentée comme une troisième sœur, et qui eût jamais plus d’affection que moi pour les siennes ? " miladi et moi, chère Henriette, nous baissâmes les yeux ; mais moins surprises encore et moins trompées dans notre attente, que vous ne l’êtes actuellement vous-même. Miss Byr. chère Miss Grandisson ! Miss Grand. apprenez une autrefois à ne pas faire parler vos yeux au lieu de vos lèvres. (une troisième sœur !) ô Lucie ! Je crois qu’en effet je parus fort sotte : et j’avoue que mon attente fut trompée. Miss Byr. est-ce tout, chère miss ? Vous voyez par cette question, que je suis résolue de laisser faire leur office à mes lèvres. Miss Grand. c’est tout ; car il se retira dans son cabinet après cette réponse. Miss Byr. comment se retira-t-il ? Remarquâtes-vous un peu d’émo… vous riez de ma folie, de ma présomption, peut-être ? Miss Grand. (en souriant). Non, je ne vis pas de changement dans son visage ni dans ses manières. Je ne remarquai pas beaucoup d’émo… Miss Byr. hé bien, mesdames, ce que j’ai à dire, c’est qu’il ne me reste point d’autre parti que d’emprunter un carrosse et six chevaux, pour retourner promptement à Northampton-Shire. Miss Grand. pourquoi donc, chère Henriette ? Miss Byr. parce qu’il est impossible que chaque fois que je paroîtrai devant votre frère, je ne perde pas quelque chose à son estime, soit que j’aie la bouche ouverte, ou fermée. Elle m’ont fait des complimens très-flatteurs, qui l’auroient été bien plus réellement, s’ils étoient venus de la part de leur frère. Qu’en dites-vous, chère Lucie ? Croyez-vous que si sir Charles avoit quelque vue, il eût fait de moi un éloge si magnifique à ses sœurs, avant que de m’avoir fait la moindre ouverture de ses sentimens ? J’en juge par moi-même. Il y a tant de ressemblance entre les hommes et les femmes, qu’en mettant à part la tyrannie de l’usage, on peut généralement deviner les dispositions d’un sexe par celles de l’autre, dans les affaires où le cœur est intéressé. Avec quelle politesse n’ai-je pas parlé vingt fois de M Orme et de M Fouler ? N’ai-je pas loué la bonté de leurs caractères, et déclaré que mes sentimens pour eux alloient jusqu’à la pitié ? Pourquoi, ma chère ? Parce qu’il n’y entroit qu’une espèce de civilité plus vive, que je croyois due à leur mérite, et dont je ne craignois pas de suivre le mouvement. Je m’imagine que j’entends mieux aujourd’hui, que je ne le faisois alors, quelles étoient les vues de M Greville, lorsqu’il me pressoit instamment de lui déclarer que je le haïssois. Le tartuffe ! Il sait que les rebus d’une femme en amour, donnent plus d’importance qu’elle ne veut à l’homme pour lequel elle a cette sorte d’attention. Mais quel plaisir puis-je prendre à me tourmenter ? Ce qui est réglé par la provid ence arrivera tôt ou tard. Qui sait ce qu’elle a résolu pour sir Charles ? Puisse-t-il être heureux dans toutes les suppositions ? Mais, en vérité, chère Lucie, c’est un avantage que votre Henriette ne connoît guère à présent.