Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 45

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LETTRE 45


sir Charles Grandisson, à Miss Grandisson.

vendredi, 17 mars. Vous apprendrez avec plaisir, ma chère Charlotte, que j’ai déjà vu M Anderson. Je lui avois fait rendre votre lettre en arrivant à Londres ; et sa chaleur, à cette lecture, s’étoit déclarée par quelques termes indiscrets : mais comme j’étois résolu d’avoir une conférence paisible avec lui, je ne me fis pas rendre un compte exact de ses expressions. Nous nous vîmes hier à quatre heures après midi, dans le café du- pall-mall . Il étoit accompagné de Messieurs Mackenzie et Dillon, deux de ses amis, l’un lieutenant colonel, et l’autre major du même régiment. Je n’avois pas l’honneur de les connoître ; mais lorsque je passai avec M Anderson dans une chambre particulière, ils y entrèrent avec nous. Vous me demanderez sans doute un peu de détail. Convenez, chère sœur, que je n’avois pas une bonne cause à ménager. Je ne pouvois faire valoir sans offense les raisons qui vous ont déterminée contre M Anderson, lorsque vous êtes parvenue à le connoître. D’ailleurs, il n’en seroit pas tombé d’accord aisément ; et par conséquent je n’en pouvois tirer aucun avantage. Ses deux amis étant entrés, sans m’avoir prévenu par un mot d’explication, je lui demandai s’ils étoient informés de l’affaire qui nous amenoit. Il me répondit qu’ils étoient ses amis inséparables, et qu’ils connoissoient tous les secrets de son cœur. Peut-être, monsieur, répliquai-je, seroit-il mieux, dans cette occasion, qu’ils les eussent ignorés. Nous sommes gens d’honneur, monsieur le chevalier, interrompit assez vivement le major. Je n’en fais aucun doute, monsieur, lui répondis-je : mais dans une affaire où la délicatesse d’une femme est intéressée, les deux parties devroient être le monde entier l’une pour l’autre ; mais c’est un mal sans remède. Je suis prêt, M Anderson, à vous écouter devant vos amis, si vous le jugez à propos. Comptez, sir Charles, me dit fort civilement le lieutenant colonel, que vous nous trouverez gens d’honneur. Alors le capitaine commença son histoire avec quelque chaleur, mais de fort bonne grâce, et j’en eus de la joie pour ma sœur. Pardonnez-moi cette réflexion, Charlotte. Je ne l’ai pas trouvé méprisable, du côté de l’esprit ni de la figure. Il peut être peu lettré ; mais on ne sauroit dire qu’il soit ignorant ni grossier, quoique les amis de Charlotte Grandisson puissent ne le pas trouver digne de tenir la première place dans son cœur. Après avoir achevé son récit, qu’il est inutile de vous répéter, il insista sur votre promesse ; et ses deux amis se déclarèrent en sa faveur d’un air qui me parut un peu trop décisif. Je ne fis pas difficulté de leur en expliquer mon opinion, et de leur dire qu’ils me devoient la justice de me croire instruit, comme eux, des loix de l’honneur. J’apporte ici, messieurs, ajoutai-je, des intentions droites et paisibles. L’exemple de la vivacité ne m’en inspire jamais au-delà des bornes ; mais si vous espérez de l’emporter avec moi sur quelque point, ce ne sera, ni par le ton, ni par des apparences de chaleur. Leurs yeux s’adoucirent tout-d’un-coup ; et M Dillon m’assura qu’ils n’avoient aucun dessein dont je puisse m’offenser. Je dis au capitaine que le mien n’étoit pas d’entrer dans un long détail pour la défense de ma sœur. J’avouai qu’elle avoit marqué un peu de précipitation dans sa conduite. Quelques chagrins, continuai-je, qu’elle avoit essuyés dans sa famille, et qui lui en faisoient redouter d’autres, sa jeunesse, l’ignorance du monde, y ont beaucoup contribué. D’ailleurs, les jeunes personnes se laissent prendre aisément par les apparences. Vous avez, monsieur, dans la figure et dans les manières, des avantages qui peuvent s’attirer l’attention d’une jeune fille ; et dans les circonstances où se trouvoit ma sœur, je ne suis pas surpris qu’elle ait prêté l’oreille aux offres d’un galant homme, qui commandoit dans le voisinage, et dont la conduite ajoutoit sans doute un nouveau lustre à sa commission. Cependant je suis persuadé, monsieur, que vous avez trouvé des obstacles dans son esprit, lorsqu’elle a fait réflexion sur le tort que se fait une personne de son âge, par un commerce ignoré de son père. Il n’est question, d’un côté ni de l’autre, de ces violentes passions qui font oublier la raison et le devoir. On ne sera donc pas surpris que ma sœur, avec le bon sens qu’on lui connoît, ait été capable de quelque retour sur elle-même ; et peut-être le sera-t-on moins encore, qu’ayant remarqué ses variations, vous ayez pensé à l’engager par une promesse ; mais quelle est cette promesse ? Ce n’est point celle qu’il paroît que vous désiriez, et qui vous auroit donné un pouvoir absolu sur elle ; c’est uniquement celle de ne pas disposer de sa main, sans votre consentement, aussi long-tems que vous n’aurez pas disposé de la vôtre : engagement, permettez-moi cette observation, qu’il n’étoit pas plus raisonnable de proposer, qu’à elle de l’avoir accepté. Monsieur ! Interrompit le capitaine, en levant la tête d’un air guerrier. Je répétai l’observation qu’il venoit d’entendre. Monsieur, me dit-il encore. Et ses yeux se tournèrent vers ses deux amis, qui penchèrent successivement la tête l’un vers l’autre et vers lui, comme pour faire connoître qu’ils trouvoient mon langage fort libre. En effet, monsieur, repris-je tranquillement, n’étoit-ce pas donner lieu de croire que vous doutiez de votre mérite, ou de l’inclination et de la constance de ma sœur ? Et dans l’un ou l’autre cas, un engagement de cette nature devoit-il être supposé ? Devoit-il être accepté ? Pour moi, je dédaignerois la main d’une femme qui me donneroit occasion de penser qu’elle eût pu balancer un moment entre un autre homme et moi. C’est un sentiment que je ne puis blâmer, interrompit le major. Il est vrai, sir Charles, que je penserois comme vous, ajouta M Mackenzie. Le capitaine s’agita sur sa chaise et ne jugea point à propos d’expliquer son avis. Je repris encore. Votre motif, monsieur, nous n’en doutons pas, étoit une sincère tendresse. Miss Grandisson est une jeune personne pour qui tout le monde peut prendre de l’amour. Vous me permettrez d’observer en passant, qu’il n’est pas besoin de promesse pour un homme qui se croit sûr d’un parfait retour ; mais on a fait une promesse. Ma sœur est une fille qui pense noblement. Elle se croit engagée, et sa résolution est de passer toute sa vie dans le célibat, si vous ne lui rendez pas la liberté de disposer d’elle-même. Cependant, elle vous laisse la vôtre, et jamais elle n’a pensé à vous l’ ôter. Ayez la justice de convenir qu’il y a dans cette conduite une générosité à laquelle vous n’avez point encore répondu, puisqu’une promesse suppose de l’égalité dans les termes. Voudriez-vous qu’elle fût engagée, sans l’être vous-même ? Elle ne s’attribue aucun droit sur vous. Je vous avoue, monsieur, que dans votre situation, si j’avois été capable d’employer tous mes efforts à tirer une promesse de cette nature, il me resteroit le chagrin de penser que je ne serois pas fort aimé, puisqu’on n’auroit pas cherché à me retenir par la même chaîne. Quoi ! Dirois-je, cette femme m’est-elle donc plus chère que toutes les femmes du monde ! Quoi ! Tandis que je cherche à me l’attacher par une promesse solemnelle, qui me rendra maître de sa liberté, son estime est si foible pour moi, quelle me laisse libre de lui préférer toute autre femme ? Les deux amis se regardèrent mutuellement, mais sans prononcer un seul mot. Je continuai. Considérons cette affaire dans son véritable jour. Je vois une personne qui s’est laissée engager dans un traité auquel elle assure que son cœur n’a jamais eu de part. C’est sa faute ; mais ne savons-nous pas quels sont les pièges de l’amour pour toutes les femmes qui entrent une fois en correspondance avec les hommes ? Notre sexe a des occasions de connoître le monde, que l’autre n’a point. L’expérience, messieurs, qui engage le combat avec l’inexpérience, et malgré la différence peut-être de deux fois le nombre des années, (monsieur ! Interrompit le capitaine) la partie est trop inégale. Quel secours les hommes ne tirent-ils pas de l’art, pour gagner le cœur d’une femme qu’ils croient digne de leurs soins ? Mais en est-il un de nous qui voulût être le mari de celle qui déclare qu’on l’a fait insensiblement avancer au-delà de ses intentions, qui, en refusant de s’engager par une promesse à se donner à lui, a fait voir qu’elle n’a pas pour lui une préférence d’amour ; qui, lorsqu’elle a consenti à recevoir des chaînes, n’a pas fait assez de cas de lui, pour souhaiter de l’enchaîner aussi ; enfin, qui lui a déclaré depuis long-tems, et qui ne cesse point de lui déclarer, qu’elle ne veut jamais lui appartenir ? Vous paroissez gens d’honneur, messieurs. Voudriez-vous de la première femme du monde, à ces conditions ? Et le cas néanmoins est bien différent, puisque la promesse de ma sœur ne va pas jusqu’à s’être obligée d’épouser M Anderson. Le capitaine témoigna ici qu’il ne goûtoit point une partie de mes raisons ; qu’il approuvoit encore moins quelques-uns de mes termes ; et l’air de son visage sembloit marquer de la disposition à s’expliquer avec plus de fierté qu’il ne convenoit au sujet de notre entrevue. Je lui dis : mon dessein, capitaine, n’est pas d’entrer en discussion sur les termes. Lorsque je vous ai protesté que j’apportois ici des intentions paisibles, vous avez dû m’en croire. Je ne pense point à vous offenser. Mais parlons en gens sensés. Quoique je sois le plus jeune ici, j’ai vu le monde autant que personne de mon âge ; je sais ce qui est dû au caractère d’un homme d’honneur, et je ne m’attends point à des interprétations qui blessent mes sentimens. Mon intention, monsieur, répondit le capitaine, n’est que de vous faire connoître que je ne veux pas être traité avec mépris. Non ; pas même par le frère de Miss Grandisson. Le frère de Miss Grandisson, répliquai-je, n’est point accoutumé à prendre un ton méprisant. Commencez par vous respecter vous-même, et vous n’aurez point à vous plaindre que je mette aucun devoir en oubli. Chacun est le maître d’établir avec moi le caractère qu’il lui plaira. Ma charité a beaucoup d’étendue, quoiqu’elle n’aille point jusqu’à la crédulité, et je ne refuse jamais de m’en rapporter à la décision d’un tiers sur la justice de ma conduite et de mes intentions. Le capitaine me dit qu’il attribuoit une grande partie de l’obstination de ma sœur, (c’est son expression) aux nouvelles idées qu’elle avoit conçues depuis mon retour en Angleterre ; qu’il ne doutoit pas que je n’eusse appuyé les propositions, soit du chevalier Watkins, soit de milord G en faveur de leur rang et de leur fortune ; et que de là venoient les difficultés. Là-dessus il se leva ; il frappa du poing sur la table ; il porta la main à son épée ; et lâchant pour exorde une imprécation contre lui-même, il sembloit prêt à s’expliquer avec peu de ménagement. Je l’interrompis : possédez-vous, capitaine ; écoutez-moi de sang froid, s’il est possible. Je veux vous exposer la vérité nue. Lorsque j’aurai fini, vous reprendrez, si vous le jugez à propos, l’air chagrin avec lequel vous vous êtes levé, et vous verrez l’usage que vous en voulez faire. Ses amis l’exhortèrent à se calmer. Il s’assit, comme hors d’haleine, d’agitation et de colère ; mais l’enflure de ses traits se dissipa par degrés. " voici la vérité pure. Tous les embarras de Miss Grandisson, dans lesquels il entroit peut-être moins de raison que de crainte, finirent avec la vie de mon père. Mon premier soin, en arrivant, fut d’assurer la fortune de mes sœurs. Milord L épousa l’aînée. Milord G et M Watkins se présentèrent pour la seconde. On ne parla point de vous, capitaine. Miss Grandisson s’étoit réservé son secret. Elle ne s’étoit pas même ouverte à sa sœur. La raison qu’elle en apporte, et que vous ne pouvez ignorer, est la résolution qu’elle avoit formée de n’être jamais à vous. Je m’explique sans détour, monsieur, et le sujet m’y oblige. Elle se flattoit de vous engager à lui rendre sa liberté, aussi généreusement qu’elle vous avoit laissé la vôtre. Je vous assure, en homme d’honneur, qu’elle ne favorise aucun des deux prétendans, et que j’ignore si elle favorise quelqu’un. C’est moi, moi son frère, qui souhaite de la voir mariée, sans qu’elle paroisse elle-même y penser. Son indifférence pour un changement d’état, malgré des offres qui ne pouvoient souffrir d’objection, m’a fait supposer qu’elle avoit le cœur prévenu ; et j’ai su ensuite d’une personne qui le tenoit d’un de vos amis, que vous étiez en commerce de lettre avec elle. La présence des deux messieurs qui nous écoutent, semble confirmer que vous n’avez pas apporté autant d’attention qu’elle au secret ". Ils se regardèrent tous deux avec un air d’étonnement. " j’ai reproché à ma sœur, après cette découverte, de me faire un mystère de ses sentimens ; mais je lui ai offert tous les services qui dépendoient de moi, en l’assurant que si son cœur étoit engagé, la qualité, le titre, la fortune ne seroient d’aucune considération pour moi, et que j’accepterois pour frère celui qu’elle choisiroit pour mari ". Les deux amis applaudirent sans mesure à une conduite qui ne mérite qu’une approbation commune. " elle m’a protesté solennellement, ai-je continué, qu’en se reconnoissant liée par une promesse, que l’imprudence de son âge, ses peines domestiques, et de pressantes sollicitations avoient tirée de sa main, elle étoit résolue, si l’on insistoit sur l’exécution, de la remplir par un célibat perpétuel. Ainsi vous voyez, monsieur, qu’il dépend de vous de condamner Charlotte Grandisson à vivre fille, jusqu’à ce qu’il vous prenne envie d’épouser une autre femme ; pouvoir, souffrez cette réflexion, qu’il ne seroit pas glorieux d’exercer ; ou de lui rendre généreusement la même liberté qu’elle vous a laissée. Vous, messieurs, si c’est la qualité de juges que vous souhaitez de prendre entre nous, plutôt que celle de parties, j’abandonne cette affaire à vos considérations, et je vais me retirer pour quelques momens ". Je les quittai, lorsqu’ils se disposoient tous à parler, et je passai dans la salle publique du café. J’y trouvai le colonel Marter , que j’ai connu dans mes voyages, et qui cherchoit le major Dillon. Ma surprise fut extrême de recevoir un compliment de lui sur l’affaire qui m’avoit amené. Jugez, ma sœur, de quelle importance vous étiez pour le capitaine Anderson ; il n’a pu renfermer dans son sein l’honneur de plaire à la fille de sir Thomas Grandisson, et les espérances d’avancement qu’il établissoit sur vous. Chère sœur ! Il est bien malheureux pour lui, qu’une juste fierté vous ait fait croire votre bonheur intéressé à cacher une liaison qu’il se faisoit au contraire une gloire de publier ; car il paroît, dirai-je à son avantage ? Qu’il a quantité d’ amis inséparables, qui connoissoient tous les secrets de son cœur . M Mackenzie ne tarda point à me suivre, et nous nous retirâmes ensemble dans un coin de la salle. Il me parla beaucoup de la violente passion du capitaine, et des idées de fortune qu’il avoit fondées sur le crédit d’une famille à laquelle il attribuoit de la considération. Il me fit des complimens recherchés. Il releva le dommage extrême, qu’une affaire si long-tems suspendue, n’avoit pu manquer de causer à son ami. Il ajouta d’un air grave, que le capitaine étoit plus vieux d’autant d’années, qu’il en avoit employées au succès de ses prétentions, et qu’il mettoit à fort haut prix la perte de sa jeunesse. En un mot, il attribua au capitaine les sentimens et le chagrin d’un militaire qui voit manquer un établissement sur lequel il a compté. Après l’avoir entendu, je le priai de m’apprendre quel étoit le but de ce discours, et dans quelle résolution il avoit laissé le capitaine ? Il s’étendit encore sur les mêmes sujets, pour me demander, à la fin, s’il n’y avoit aucune espérance que Miss Grandisson… non, monsieur, interrompis-je, ma sœur est une fille sensée, qui joint à cet avantage d’autres qualités distinguées. Elle a des objections insurmontables, qui sont fondées sur une plus parfaite connoissance de M Anderson et de son propre cœur, qu’elle n’a pu l’avoir dans un âge moins avancé. Je ne suis pas capable, monsieur, de vous faire un portrait désavantageux de votre ami ; mais que je sache, s’il vous plaît, quelles sont ses prétentions. Il paroît d’une humeur vive. Peut-être ne suis-je pas plus disposé à souffrir. évitons les démêlés contentieux ; et qu’on ne dise jamais que M Anderson, qui espéroit quelque avantage de ses liaisons avec ma sœur, ait reçu de moi la moindre offense. Le colonel Marter, qui n’étoit pas assez éloigné pour n’avoir pas entendu quelques-uns de nos discours, pria M Mackenzie de lui accorder un moment d’entretien, et j’étois trop près d’eux aussi, pour me défendre de prêter l’oreille. J’entendis M Marter, qui donnoit carrière à son amitié sur la réputation qu’il m’attribuoit dans les pays étrangers. Il vanta ma bravoure, qui est un article de grand poids dans le militaire, et pour votre sexe. Enfin il s’étendit avec si peu de modération sur mes louanges, que j’étois prêt à lui en faire des plaintes, lorsque M Mackenzie le fit passer avec lui dans le cabinet où le major étoit encore avec M Anderson. Je suppose qu’on l’informa de tout ce qui s’y étoit passé. Un quart-d’heure après, il vint me prier, au nom des autres, de retourner au cabinet ; et me laissant partir seul, il demeura lui-même dans la salle publique. Je fus reçu avec de grandes marques de considération. Quelques nouvelles difficultés me donnèrent occasion de répéter une partie de ce que j’avois dit en votre faveur. Enfin, l’on me fit deux propositions, en m’assurant que si je consentois à l’une ou à l’autre, le capitaine feroit profession toute sa vie d’un extrême attachement pour moi. Un mouvement de compassion m’en fit accepter une, sans m’expliquer sur les raisons qui me donnoient de l’éloignement pour l’autre. Au fond, je ne crus pas devoir engager mon crédit, quand j’en aurois beaucoup plus, en faveur d’un homme dont je ne connoissois pas mieux le mérite. Peut-être ne m’auroit-il pas été difficile de le servir, par milord W qui est lié fort étroitement avec les ministres. Mais je ne regarde point une vive recommandation comme une démarche indifférente, sur-tout pour les emplois où le public est intéressé ; et ma parole engagée, ne me permettoit pas de m’employer foiblement. Je me déterminai, par conséquent, pour le service dont je n’étois responsable qu’à moi-même. J’espère, à présent, que ma sœur ne me fera point là-dessus d’autre question. à la prière du capitaine, je donnai un modele, pour la forme que je souhaitois dans le nouvel écrit. On pria M Marter de rentrer, et chacun promit d’ensévelir dans le silence tout ce qu’il savoit de cette étrange aventure. Il ne faut pas, ma chère sœur, que ces précautions vous offensent. Combien de jeunes personnes, auxquelles il ne manquoit rien du côté de la naissance et de l’esprit, se sont laissées entraîner beaucoup plus loin ? Avec de grandes qualités, car j’ai une fort haute opinion de ma Charlotte, on ne tombe pas ordinairement dans de petites fautes. La plupart des femmes, qui commencent à se lier avec notre sexe, se flattent de pouvoir s’arrêter lorsqu’elles en auront la volonté. Elles s’abusent. Nous, et l’esprit noir qui nous met en action, auquel souvent on donne mal-à-propos le nom d’amour, nous réussirons presque toujours à vous en empêcher. Les deux sexes font l’office de démons l’un pour l’autre. Ils n’ont pas besoin d’autres tentateurs. Tout doit être terminé avant la fin du jour, et votre promesse sera remise entre mes mains. J’en félicite ma sœur. Elle est à présent maîtresse d’elle-même, et libre dans son choix. Après avoir heureusement servi à la délivrer d’un joug, je ne me pardonnerois pas de l’engager sous un autre. Ne pensez ni à milord G ni au chevalier Watkins, si votre cœur ne vous dit rien pour l’un ni pour l’autre. Vous m’avez quelquefois cru sérieusement déclaré pour milord G mais je n’ai jamais parlé en sa faveur, que pour répondre à des objections dont je n’ai pas bien senti la force ; et dans le fond, chère sœur, elle m’ont toujours paru si légères, que je vous ai soupçonnée de les faire, pour vous donner le plaisir de les voir détruire. Charlotte Grandisson ne manquera point d’admirateurs dans quelque lieu qu’elle paroisse ; et je répéte, que celui qui aura le bonheur de lui plaire, peut compter sur l’approbation et les bons offices du plus affectionné de tous les frères. Ch. Grandisson.