Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 56

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LETTRE 56

Miss Byron, à Miss Selby.

vendredi 24 mars. La conférence, ma chère, cette conférence que j’attendois en tremblant, vient de finir. Et quel en est le résultat ? Vous en jugerez par toutes les circonstances que vous allez lire. Miss Grandisson et ses amans n’ont pas été nos seuls sujets comptez que je vous reverrai bientôt, chère Lucie ; mais, malgré tout ce qui s’est passé, je ne laisserai pas d’être exacte sur les détails. Eh ! Que s’est-il passé ? Lisez, ma chère. Sir Charles nous a tenu compagnie à déjeûner. Il est entré d’un air fort grave ; mais bientôt la gravité a fait place aux accompagnemens ordinaires de son visage, qui sont la douceur et la bonté. Milord lui a témoigné l’inquiétude où nous étions depuis hier au soir, sur les nouveaux sujets de peine qu’il avoit trouvés dans ses lettres. émilie, sans ouvrir les lèvres, a fait lire la sienne dans ses yeux. Miss Grandisson a pris une contenance sérieuse. Miladi L avoit l’impatience peinte sur son charmant visage ; et le docteur Barlet s’est tenu assis, de l’air d’un homme qui est déterminé au silence. Pour moi, je suppose qu’on auroit lu dans mes traits la crainte et l’espérance, partagée comme j’étois entre l’une et l’autre, et ne sachant si je devois souhaiter la conférence annoncée. Aussi me suis-je senti les joues brûlantes. Sir Charles a répondu : n’admettons rien que d’agréable, milord, dans cette délicieuse compagnie. Il s’est informé civilement de ma santé, et de la manière dont j’avois passé la nuit, à l’occasion d’un rhume fort léger qui changeoit un peu ma voix. Il a voulu savoir d’émilie pourquoi elle paroissoit triste ; de milord et de miladi L quand ils se proposoient de retourner à la ville ; de Miss Grandisson, ce qui lui d onnoit l’air si méditatif ; c’est son expression. Ne voyez-vous pas, Miss Byron, a-t-il dit en souriant vers moi, que Charlotte n’a pas encore achevé de se déterminer sur l’humeur qu’elle prendra dans le quart-d’heure qui va suivre ? Je lui ai répondu que Miss Charlotte me paroissoit déterminée à régler son humeur sur celle qu’il prendroit lui-même. Je me garderai donc bien, a-t-il repliqué, d’en prendre une sérieuse ; car je souhaite que tout le monde ne connoisse ici que la joie. En continuant de s’adresser à moi, puis-je espérer, mademoiselle, que vous me permettrez de vous conduire à la bibliothéque ? Assurément, monsieur… assurément, je ne ferai pas difficulté de vous suivre. Telle est la réponse de l’innocente, qui ne l’a pas finie sans hésiter ; mais elle ne peut vous dire, Lucie, quelle figure elle faisoit alors. L’engagement n’a pas été plus difficile. Il m’a présenté la main. Je me suis laissée conduire à la bibliothéque. Quels efforts n’ai-je pas faits en chemin, pour rappeler toute ma présence d’esprit ! Et quel mêlange de tendresse et de respect n’ai-je pas cru voir dans ses regards et dans ses manières ! Il m’a priée de m’asseoir. Ensuite il s’est placé devant moi. Je crois que j’ai commencé par baisser la vue. Ma contenance trahissoit mon cœur ; mais il y avoit dans ses regards une si respectueuse modestie, qu’on pouvoit les voir attachés sur soi sans en être gêné, sur-tout avec l’air de langueur que je croyois y découvrir ; et chaque fois que mes paupières se levoient pour jeter un coup d’œil sur lui, j’étois sûre de lui voir détourner les yeux. J’en suis devenue plus libre que je n’aurois pu l’être autrement. Quelle hardie créature que celle qui préfère un homme hardi ! Et si la hardiesse lui manque, quel doit être son embarras sous les regards d’un œil fixe où elle voit briller la confiance ? Que sa timidité doit augmenter le courage d’autrui, et donner d’avantage sur elle ! Il a fait l’ouverture de notre sujet dans ces termes. Je ne vous fais point d’excuses, mademoiselle, de la liberté que j’ai prise de vous demander cette conférence, parce que je connois la franchise de votre cœur, et peut-être aurai-je l’honneur de vous entretenir de plus d’un sujet. (que mon cœur a palpité, chère Lucie !) mais permettez que je commence par ce qui regarde ma sœur Charlotte. Je crois pouvoir conclure de quelques-unes de ses expressions, et du témoignage de miladi L qu’elle approuve la recherche de milord G cependant il est aisé de voir qu’elle n’a pas une haute opinion de lui. Ma crainte est qu’elle ne soit plutôt portée à souffrir ses soins, par l’opinion qu’elle a de mon penchant, que par la force du sien. Je lui ai dit plus d’une fois que son goût sera le mien, mais elle est d’une vivacité qui ne permet guère de pénétrer ses véritables sentimens. Cependant je suppose qu’elle préfère milord G au chevalier Watkins. Il s’est arrêté. Je le crois, monsieur ; mais pourquoi dire, je le crois, lorsque Miss Grandisson m’a permis de vous avouer que la préférence est entièrement pour milord G ? êtes-vous bien persuadée, mademoiselle, qu’elle le préfère en effet, non-seulement à M Watkins, mais à tout autre homme ? En d’autres termes, croyez-vous qu’il n’y ait point d’homme qu’elle puisse préférer à milord G ? J’ai le bonheur de sa vie fort à cœur, d’autant plus que sa vivacité m’inquiète, et que je crains cette qualité dans une femme, de quelque agrément qu’elle puisse être avant le mariage. J’ose assurer, monsieur, que si Miss Grandisson ne préféroit pas milord G à tout autre homme, elle ne consentiroit pas à recevoir ses soins. Je ne m’attends point, mademoiselle, qu’une fille du caractère de Charlotte, qui n’a pas trouvé le mérite qu’elle supposoit dans l’objet de ses premières affections, prenne une passion fort vive pour un homme qui n’a pas des qualités extraordinaires. Elle peut à présent se faire un jeu de l’amour. Milord G est un homme de mérite, sans être un homme fort brillant. Les femmes ont des yeux, et les yeux veulent être satisfaits. De là vient que les dehors l’emportent souvent sur le mérite intérieur. Si Charlotte ne consultoit que son bonheur, peut-être ne feroit-elle aucune objection contre milord G toutes les qualités ne se trouvent pas réunies dans le même homme ; mais si milord suivoit la même règle, je ne sais s’il devroit souhaiter Charlotte pour sa femme. Pardon, mademoiselle, vous savez ce que je pense des deux partis qui se présentent. Laissons M Watkins, puisqu’il n’a plus de part à nos délibérations. Milord G ne manque point d’esprit. Il est homme d’honneur, vertueux même, et c’est une qualité qui mérite beaucoup de considération dans un jeune homme de son rang. Il est aussi d’un caractère fort doux ; je le crois capable de patience : mais où trouver un mari qui puisse souffrir dans sa femme des airs méprisans ou tout ce qui leur ressemble ? Je craindrois beaucoup plus pour elle, les ressentimens invétérés d’un homme doux que les emportemens soudains d’un homme passionné. Miss Grandisson m’autorise, monsieur, à vous assurer que si vous approuvez la recherche de milord G et si vous avez la bonté de prendre vous-même la conduite de cette affaire, elle se gouvernera uniquement par vos conseils… Miss Grandisson a vu pendant quelque tems milord G. Elle connoît la bonté de son caractère ; et j’ose répondre qu’elle est capable de remplir, avec autant de prudence que d’honneur, toutes sortes d’engagemens, sur-tout celui qui tient le premier rang entre tous les devoirs d’une femme. M’est-il permis, mademoiselle, de vous demander quelles sont ses vues, dans les questions qu’elle me fait quelquefois sur M Belcher ? Je crois qu’elle ne l’a jamais vu. Mais suppose-t-elle, sur les éloges qu’elle m’entend faire de lui, qu’elle pût le préférer à milord G. Je m’imagine, monsieur, que ce qu’elle en a dit n’est qu’un effet de sa vivacité. Si Miss Grandisson avoit réellement quelques vues, je suis persuadée qu’elle y auroit apporté plus de mesures. Je le crois aussi. J’aime ma sœur, et j’aime M Belcher. Je connois de la délicatesse à mon ami. Si Charlotte avoit eu les vues que je soupçonnois, je ne pourrois soutenir qu’il crût trouver une raison de refuser son estime à ma sœur, dans le malheur qu’elle a eu d’entretenir une correspondance secrète avec un homme absolument indigne d’elle. (mes esprits étoient un peu abbattus. J’ai été forcée de tirer mon mouchoir. ô chère Miss Grandisson ! Ai-je dit assez haut pour être entendue. Je tremblois qu’elle n’eût perdu, en partie du moins, un bien qu’elle ne peut trop estimer ; la bonne opinion de son frère). Pardon, mademoiselle. C’est une peine bien généreuse, que je vous fais souffrir ici. Elle me fait adorer votre bonté ; mais je crois pouvoir vous révéler tous les secrets de mon cœur. Votre noble franchise excite la mienne. Elle m’en inspireroit, si j’en avois moins. Ma sœur, comme vous me l’avez entendu dire à elle-même, n’a rien perdu de mon affection, je l’aime avec tous ses défauts : mais je ne dois point m’aveugler. La justice n’a-t-elle pas également ses droits dans le blâme et dans les éloges ? J’ai mes défauts aussi : que penserois-je d’un homme qui les traiteroit de vertus ? à quel danger ne m’exposerois-je pas, si je faisois céder la juste opinion que j’ai de moi-même, aux impostures de la flatterie ? Cette manière de penser, monsieur, est digne de sir Charles Grandisson. Elle est digne de tout le monde, chère Miss Byron. Mais, monsieur, il seroit bien dur qu’une simple indiscrétion exposât les femmes au reproche, sur-tout lorsque leur vertu n’a rien souffert, et lorsqu’elles sont rentrées promptement en elles-mêmes. J’en conviens ; et c’est aussi par tendresse pour Charlotte que j’aurois peine à favoriser une alliance avec un homme aussi délicat que M Belcher, quand les deux parties y auroient la même inclination. J’espère, monsieur, que Miss Grandisson ne sera jamais en danger d’être méprisée de personne, pour une démarche qui a coûté si cher à son repos. J’ai hésité, chère Lucie, j’ai baissé la vue. J’entens, m ademoiselle. Quoique j’aime M Belcher plus que tous les autres hommes, je ne veux pas rendre moins de justice à milord G qu’à lui. J’étois si persuadé de l’indifférence de Charlotte pour ce jeune seigneur, et de la différence de leurs caractères, quoique fort estimables tous deux, que j’ai fait tous mes efforts pour le guérir de sa passion ; lorsque je l’ai vu obstiné dans ses sentimens, je lui ai raconté l’aventure du capitaine Anderson, et le bonheur que j’ai eu de la terminer. Il se flatte que la difficulté qu’il a trouvée jusqu’à présent à faire agréer ses soins à ma sœur, est venue de l’embarras où elle s’étoit jetée, et que sa situation étant changée, il la trouvera plus disposée à les recevoir. Il ajoute que, s’il réussit, il ne doute pas qu’elle ne lui fasse un mérite de sa constance. C’est à présent, mademoiselle, que je vous demande votre opinion. Croyez-vous que Charlotte puisse être gagnée par l’amour et par l’indulgence ? Aurez-vous la bonté de lui dire, qu’en épousant un homme dont elle croit les talens inférieurs aux siens, elle doit apporter plus de soins à réprimer sa vivacité, que si la différence du mérite étoit à l’avantage de son mari ? Permettez-moi d’ajouter que si je la croyois capable, après s’être engagée par des sermens, de payer sa tendresse de mépris, de prendre, avec un homme dont elle est aimée, des libertés qui puissent l’avilir, et qui l’aviliroient elle-même aux yeux du public, je serois tenté d’oublier que j’ai plus d’une sœur ; car lorsqu’il est question de justice, les droits du sang et de l’amitié disparoissent. Cet exemple ne prouve-t-il pas, Lucie, que grandeur et bonté sont des termes synonymes ? Je suis persuadée, monsieur, ai-je répliqué, que si milord G est d’aussi bon naturel qu’il le semble, et s’il n’est pas fâché de trouver dans sa femme une vivacité à laquelle il ne paroît point aspirer lui-même, Miss Grandisson le rendra parfaitement heureux ? N’a-t-elle pas des qualités charmantes ? N’est-elle pas généreuse, tendre, compatissante ? Vous lui connoissez toutes ces vertus. Et peut-on supposer que son aimable vivacité l’emporte jamais assez loin au-delà des bornes de la prudence et de la discrétion, pour lui faire oublier la nature des devoirs qu’elle pense à s’imposer ? Hé bien, mademoiselle, je puis donc réjouir le cœur de milord G en lui annonçant qu’il a la liberté de voir ma sœur lorsqu’elle sera retournée à Londres ; où si ce départ est retardé, car je prévois son impatience, à Colnebroke. J’ose dire, monsieur, que vous le pouvez. à l’égard des articles, je me charge de ce soin. Mais ayez la bonté de répéter à Charlotte, que de ma part elle est absolument libre. Si dans les occasions qu’elle aura de connoître mieux que jamais le caractère et la conduite de milord G elle ne se sent point capable de lui accorder l’estime qu’une femme raisonnable doit à son mari, je ne la blâmerai point de renoncer à lui, pourvu qu’elle ne le tienne point en suspens, lorsqu’elle sera sûre de ses propres dispositions, et qu’elle prenne pour exemple le modèle de son sexe. Je ne pouvois ignorer à qui ce compliment étoit adressé ; et peu s’en est fallu que je ne l’en aie remercié par une inclination ; mais je me suis applaudie de ne l’avoir pas fait. Il me semble, mademoiselle, qu’il ne nous reste rien à dire sur ma sœur Charlotte. J’ai déjà écrit au chevalier Watkins, pour le prier, dans les termes les plus civils, de renoncer à ses espérances. Milord attend impatiemment mon retour à la ville. Je partirai avec d’autant plus de joie, que je suis sûr de lui en causer beaucoup. Vous devez être extrêmement heureux, monsieur, puisqu’au plaisir continuel de faire du bien, vous joignez celui de partager si vivement la satisfaction d’autrui. Sa modestie, ma chère, est si noble, que je pouvois lui parler avec plus de hardiesse que je ne me l’étois figuré en le suivant à la bibliothéque. D’ailleurs, la présence d’esprit m’étoit revenue depuis que nos discussions sur l’amour d’une autre avoient fait de moi une personne importante : mais mon attention devoit être bientôt engagée dans un sujet bien plus intéressant pour moi, comme vous allez l’entendre. En vérité, mademoiselle, je suis fort éloigné d’être heureux en moi-même. Ne convient-il pas que je m’efforce de contribuer au bonheur des autres, pour me donner quelque droit de le partager ? Si vous n’êtes pas heureux, monsieur… je me suis arrêtée. Je crois avoir soupiré. J’ai baissé les yeux. J’ai pris mon mouchoir, dans la crainte d’en avoir besoin. Je crois appercevoir, m’a-t-il dit, un mêlange de généreuse compassion et de curiosité obligeante, sur un des plus aimables visages du monde. Mes sœurs m’en ont marqué beaucoup en votre présence. Si je n’avois pas été fort incertain d’un événement qui doit influer beaucoup sur ma destinée, j’aurois pris plaisir à les satisfaire, sur-tout depuis que milord L a secondé leurs instances. Je n’ai pas laissé de leur dire, comme vous vous en souvenez peut-être, que la crise n’étoit pas éloignée. Je m’en souviens, monsieur. En effet, Lucie, le peut-être étoit de trop. Loin de l’avoir oublié, rien n’étoit revenu si souvent à ma mémoire. Oui, mademoiselle, la crise approche. Mon dessein n’étoit pas, jusqu’au dénouement, de m’ouvrir à d’autres qu’au docteur Barlet, qui sait toutes les circonstances de cette affaire, et qui n’ignore aucun événement de ma vie ; mais je me sens le cœur ouvert par la franchise du vôtre. Si vous voulez m’accorder un moment d’attention, je vous exposerai une partie de mes embarras, et je vous laisserai la liberté d’en faire le récit à milord L et à mes sœurs. Vous paroissez tous quatre animés du même esprit. Je prends, monsieur, un intérêt fort vif à vos peines… (un intérêt fort vif, a répété l’innocente en tremblant, les joues successivement froides et brûlantes, tantôt rouges et tantôt pâles, avec d’autres symptômes dont il n’a pu manquer de s’appercevoir). Mais je regarderai votre confiance comme une faveur. On m’interrompt, ma chère, à l’entrée de cette intéressante narration. Ne soyez point impatiente. Je souhaiterois volontiers de ne l’avoir pas entendue moi-même. Je ne vous fatiguerai point, mademoiselle, par le récit de cette partie de ma jeunesse, que j’ai passée hors de ma patrie, depuis l’ âge de dix-sept ans jusqu’à vingt-cinq. Elle contient néanmoins autant d’événemens sérieux qu’il en puisse arriver dans cette première saison, et dans la vie d’un jeune homme qui n’a jamais pris plaisir à marcher par des chemins tortueux. Mais après l’ouverture que je vais commencer, le docteur Barlet, avec qui j’ai vécu pendant quatre ans dans la plus étroite correspondance dont il y ait peut-être aucun exemple entre deux personnes d’un âge si différent, sera libre de satisfaire plus particulièrement votre curiosité. Je dois reconnoître ici les avantages que j’ai tirés de son amitié. Dans l’opinion que j’ai de sa probité et de ses lumières, je me suis accoutumé à ne rien entreprendre d’important sans me faire les questions suivantes, dont j’éprouve continuellement l’utilité pour la conduite de ma vie. " quel compte rendrai-je de cette action au docteur ? Si je me laisse emporter par cette passion, en ferai-je l’aveu au docteur, ou, devenant un lâche hypocrite, ne lui présenterai-je que le bon côté, et lui déguiserai-je honteusement le mauvais " ? Ainsi, le docteur Barlet me tient lieu d’une seconde conscience. Si j’ai fait quelques bonnes actions dans ma vie, et si je me suis soutenu dans la haine du vice, c’est pour l’avoir établi comme un surveillant sur ma conduite. Ce secours m’étoit d’autant plus nécessaire, que je suis naturellement passionné, fier, ambitieux ; et que dès ma première jeunesse, si vous me pardonnez, mademoiselle, cette apparence de vanité, j’ai eu quelque part à l’attention d’un sexe pour lequel on n’a jamais eu plus d’admiration que moi : c’est une faveur que je crois devoir à l’éloignement que j’ai toujours eu pour les femmes trop libres, sans me laisser éblouir par le rang et la beauté, qui sont les amorces ordinaires de la plupart des jeunes gens. Vous ne serez pas surprise, mademoiselle, que sous de si bons auspices j’aie obtenu dans mes courses des avantages dont tous les voyageurs n’ont pas le même sujet de s’applaudir. Ma longue résidence dans les principales cours, et les fréquens voyages que je faisois dans les grandes villes, m’ont fait regarder comme un habitant naturel du pays ; tandis que la distinction avec laquelle j’y ai toujours paru, m’attiroit les égards que les françois et les italiens ont naturellement pour les étrangers. La générosité de mon père m’a soutenu avec distinction. J’étois considéré de mes compatriotes, auxquels j’ai trouvé mille occasions de me rendre utile. Ils ont vanté de toutes parts l’affection que mon père avoit pour moi, ses inclinations magnifiques, et l’ancienne noblesse de notre maison. J’ai vu les meilleures compagnies, j’ai fui l’intrigue, je me suis asservi aux préjugés des nations, mais sans pousser ma complaisance jusqu’à l’esclavage, et sans déguiser, dans l’occasion, mes véritables principes. Cette conduite m’a fait respecter au-delà de mes désirs, et j’ajoute même au-delà de ma condition. Je ne vous ferois pas, mademoiselle, une si flatteuse peinture de mes avantages, si je ne la croyois nécessaire pour vous expliquer la faveur où je me suis vu dans plusieurs maisons du premier rang, et pour fournir une excuse à quelques-unes, où l’on n’a pas fait difficulté de désirer mon alliance. Milord L vous a parlé d’une dame de Florence, qui se nomme Olivia. Elle possède assurément des qualités distinguées. Sa naissance est illustre. Elle a de l’esprit, de la beauté, de l’agrément dans les manières, avec un bien considérable, dont la mort de sa mère, qui n’avoit point d’autre enfant, l’a laissée seule héritière. Je la vis pour la première fois à l’opéra. Une occasion que j’eus sous ses yeux, de prendre la défense d’une autre dame, qui avoit reçu quelqu’insulte, m’attira beaucoup d’applaudissemens ; et la Signora Olivia fit retentir ses éloges. J’eus l’honneur ensuite de la rencontrer deux ou trois fois, dans une maison dont on m’accordoit l’entrée. J’étois fort éloigné de cette présomption qui fait naître trop facilement des espérances : mais une personne à laquelle on connoissoit quelque amitié pour moi, me fit entendre que j’étois maître de ma fortune avec cette jeune dame. Je me retranchai sur la différence des religions. On m’assura que cet obstacle seroit facile à lever ; mais pouvois-je approuver un changement qui n’avoit pour motif qu’une aveugle passion ? Il n’y avoit aucune autre objection contre la Signora Olivia ; sa vertu n’étoit pas soupçonnée, mais on lui attribuoit un naturel impérieux et violent. Mes notions d’amour ont toujours été les mèmes : je n’aurois pu me croire heureux avec elle, quand elle m’auroit apporté l’empire du monde. J’eus le chagrin de me voir forcé de lui faire cette déclaration. Il fallut m’éloigner pour quelque tems de Florence. J’appris que le désir de la vengeance avoit pris la place d’une passion plus douce, et qu’il m’exposoit à quelque danger. Combien ne regrettai-je point alors de me voir privé de mon asyle naturel, dans le sein de ma patrie et dans les bras de mon père ! Je me trouvois menacé, dans une saison si tendre, de toutes les disgrâces qui peuvent être le partage d’un banni ! Aussi me considérois-je souvent dans ce jour, et je déplorois d’autant plus ma situation, que non-seulement je n’avois point à me reprocher de m’être rendu indigne de l’affection de mon père, mais qu’au contraire les marques que je recevois constamment de sa bonté paternelle, me faisoient souhaiter plus ardemment de pouvoir les reconnoître à ses pieds. Devois-je empêcher ici mes yeux, chère Lucie, de montrer de la sensibilité pour cette vive expression de la tendresse filiale ? Si je le devois, je suis fâchée de n’avoir pas eu plus de pouvoir sur moi-même. Mais considérez, ma chère, combien le sujet étoit touchant. Il a continué : cette violente signora m’a suscité depuis divers embarras ; et jusqu’aujourd’hui… mais je laisse au docteur la relation de cette partie de mon histoire. Je ne m’y suis arrêté, que pour vous donner une légère connoissance de l’événement qui paroît piquer la curiosité de Charlotte. Je passe à celui qui cause mes plus vives inquiétudes, et qui, excitant toute ma compassion, quoique mon honneur n’y soit point engagé, me tourmente réellement jusqu’au fond de l’ame. Je me suis trouvée mal, ma chère Lucie. Je me suis crue prête à m’évanouïr. La crainte qu’il ne prît cette altération autrement que je ne l’aurois souhaité, car je ne crois pas qu’elle vînt de là, n’a servi qu’à l’augmenter. Quand j’aurois été seule, le même accident me seroit arrivé. Je suis sûre qu’il ne venoit pas de là. Mais il ne pouvoit arriver plus mal à propos, me direz-vous. Il m’a pris la main avec tout l’empressement du plus tendre intérêt. Il a sonné. Miss émilie est accourue. Chère miss ! Lui ai-je dit en penchant la tête sur elle… pardon, monsieur… et me levant, j’ai marché jusqu’à la porte. à peine ai-je pris l’air, que sentant revenir mes forces, je me suis tournée vers lui, qui m’avoit suivie pas à pas. Je suis déjà mieux, monsieur, lui ai-je dit ; je vous rejoins à l’instant pour entendre la suite de votre intéressante narration. En effet, je m’étois trouvée bien, au moment que j’étois sortie de la bibliothéque. Le feu y étoit trop ardent, ou peut-être en étois-je trop près. C’étoit cela, n’en doutez pas, Lucie ; et je l’ai dit à mon retour, après avoir bu un verre d’eau fraîche. Que j’ai cru voir de tendresse dans toutes ses attentions pour moi ! Il ne m’a pas humiliée, en attribuant mon incommodité à son récit, ou en m’offrant de l’interrompre, et de le remettre à quelqu’autre tems. De bonne foi, Lucie, ce n’étoit point cela. Je l’aurois distingué facilement. Au contraire, comme il n’arrive guère d’être aussi affecté des événemens fâcheux dans le moment qu’ils arrivent, qu’après avoir eu le tems de les étendre, de les comparer par des réflexions et d’en peser les conséquences, je me sentois le cœur très-ferme. Rien, disois-je, n’est pire que l’incertitude. à présent, ma constance aura l’occasion de s’exercer ; et je réponds de soutenir aussi courageusement que lui, un mal que je croirai sans remède. C’est du moins la disposition où je me suis sentie en revenant. Ainsi, ma chère, vous pouvez être persuadée que mon altération n’est venue que de la trop grande chaleur. Je me suis donc armée de tout mon courage, et je l’ai prié de reprendre son histoire ; mais j’ai eu soin de tenir le bras de mon fauteuil, pour m’affermir contre de petits tremblemens qui pouvoient augmenter. Il m’en étoit resté un peu de mon accident ; et vous vous imaginez bien, Lucie, que je n’aurois pas voulu qu’il les eût attribués à l’impression que son récit pouvoit faire sur moi. Il l’a repris dans ces termes : Boulogne et le voisinage d’Urbin contiennent deux branches d’une maison fort noble, sous les titres de marquis et de comte Della Porretta, qui doivent leur origine à des princes romains, et qui ont donné plusieurs cardinaux à l’église. Le marquis Della Porretta, qui fait sa résidence à Boulogne, est un homme du premier mérite. Sa femme n’est pas d’une naissance moins illustre, et joint à la noblesse du sang, beaucoup de douceur et de bonté, avec une prudence distinguée. Ils ont quatre enfans, trois fils et une fille. (ah ! Cette fille ! Ai-je dit en moi-même). L’aîné des fils est officier général au service du roi des deux Siciles. Il passe pour homme d’honneur et de courage ; mais passionné, hautain, rempli de lui-même et de son origine. Le second a pris le parti de l’église, et n’a pas été long-tems sans obtenir un évêché. On ne doute point que le crédit de sa famille et son propre mérite, ne l’élèvent quelque jour à la pourpre. Le troisième, qui porte le titre de baron Della Porretta, et qu’on nomme plus ordinairement le Signor Jeronimo , commande un régiment au service du roi de Sardaigne. La sœur est l’idole de cette belle famille. Avec tous les agrémens de la figure, elle est d’un naturel fort doux. Elle a de hautes, mais justes idées de la noblesse de sa maison, de l’honneur de son sexe, et de tout ce qui est dû à son propre caractère. Elle est pieuse, charitable, obligeante. Ses trois frères paroissent l’aimer plus qu’eux-mêmes. Son père la nomme l’honneur de sa vie. Sa mère ne respire que pour elle, et ne connoît de bonheur que dans sa chère Clémentine. ( Clémentine ? ah ! Lucie, quel aimable nom) ! J’avois formé à Rome une étroite liaison avec le seigneur Jeronimo, environ dix-huit mois avant que d’être connu du reste de sa famille, autrement du moins, que par le témoignage de mon ami, qui n’avoit pas ménagé les éloges en ma faveur. Il possédoit mille bonnes qualités ; mais son malheur le fit tomber dans une société de jeunes libertins du même rang, dans laquelle il s’efforça de me faire entrer avec lui. J’eus la complaisance d’assister quelquefois à leur assemblée, non que j’ignorasse la dissolution de leurs mœurs, mais j’espérois de lui faire ouvrir les yeux, et de le dégoûter insensiblement d’une si dangereuse liaison. L’amour du plaisir l’emporta sur mes conseils et sur ses meilleures inclinations. Notre amitié ne pouvant pas se soutenir, avec cette différence de goût, nous nous séparâmes, et notre correspondance cessa tout-à-fait dans l’éloignement ; mais le hasard nous rejoignit à Padoue. Jeronimo, qui avoit eu de fâcheuses occasions de reconnoître ses erreurs, m’avoua qu’il avoit changé de principes ; et l’amitié fut renouée de bonne foi. Cependant elle dura peu. Une femme de condition, moins célèbre par sa vertu que par sa beauté, prit sur lui un ascendant, contre lequel mes avis et ses promesses n’eurent pas la force de le défendre. Je lui en fis des plaintes. Je le rappelai à sa parole. Il s’offensa d’une liberté pardonnable à l’amitié ; et l’aveuglement de sa passion le faisant sortir de son caractère naturel, il s’emporta jusqu’à défier outrageusement son ami. Cher Jeronimo ! Avec quelle générosité a-t-il reconnu, dans un autre tems, la conduite que je tins alors avec lui ! Nous nous quittâmes pour la seconde fois, dans la résolution de ne nous revoir jamais. Il suivit l’aventure qui avoit causé notre séparation ; et quelques mois se passèrent dans cet oubli de lui-même. Un autre amant de la même dame, jaloux d’une si longue préférence, entreprit de se défaire de son rival par une voie trop ordinaire en Italie ; et prenant le tems d’un voyage auquel ses affaires l’obligeoient, il loua quelques bandits de Bresce pour l’assassiner. Cet attentat fut exécuté dans le Crémonois. Ils l’attendirent dans un petit bois, à peu de distance du grand chemin. Une de ces rencontres, qu’on nomme vulgairement d’heureux hasards, mais qui reçoivent un meilleur nom de ceux qui reconnoissent une providence, me fit passer dans le même tems sur cette route, avec deux valets qui couroient devant ma chaise. J’apperçus un cheval effrayé, qui traversoit le chemin, sa bride rompue, et la selle ensanglantée. Ce spectacle me faisant craindre quelqu’accident pour le cavalier, je tournai vers l’ouverture du bois ; et je découvris bientôt un homme à terre, qui se défendoit de toutes ses forces contre deux brigands, dont l’un s’efforçoit de boucher le passage à ses cris pendant que l’autre le poignardoit. Je sautai de ma chaise, et je courus vers eux l’épée à la main, en criant à mes gens de me suivre, et feignant même, par la manière dont je les appelois, qu’ils étoient en plus grand nombre autour de moi. Les assassins prirent aussi-tôt la fuite ; et je les entendis, qui se disoient l’un à l’autre, sauvons-nous, il est mort . Cette lâcheté m’échauffant, je les poursuivis, et j’en joignis un, qui se tourna pour me présenter le bout d’une espèce d’arquebuse ; mais je fus assez prompt pour la baisser d’une main, et saisissant le meurtrier de l’autre, je le terrassai à mes pieds. Mon espérance étoit de l’arrêter. Cependant, la vue du plus éloigné, qui retournoit au secours de son compagnon, et celle des deux autres scélérats qui parurent tout d’un coup à cheval, me fit prendre le parti de la retraite. Mes gens accoururent vers moi bien armés, et le postillon même avoit quitté ma voiture pour les seconder. Alors les braves , qui jugèrent au moins le péril égal, parurent aussi contens de pouvoir se retirer, que je le fus de leur voir prendre cette résolution. Je me hâtai d’approcher du malheureux voyageur, qui étoit étendu sur l’herbe et couvert de sang. Quelle fut ma surprise, de reconnoître le baron Della Porretta ! Il donna quelques signes de vie. Je dépêchai aussi tôt un de mes gens à Crémone, pour amener un chirurgien ; et dans l’intervalle, j’employai tous mes soins à bander ses blessures. Il en avoit une à l’épaule, une à la poitrine, et une troisième qui me parut la plus profonde, à la hanche droite. L’habileté me manquant pour celle-ci, je fus réduit à me servir de mon mouchoir pour arrêter le sang. Les gens qui me restoient, m’aidèrent à le transporter dans ma chaise, où je continuois de l’assister, lorsqu’on m’avertit qu’à peu de distance, dans le même bois, ils venoient de trouver son valet, couvert aussi de blessures, et lié au tronc d’un arbre, avec son cheval mort à son côté. Je me le fis amener ; et le voyant dans un état qui ne lui permettoit pas de se soutenir, je lui cédai ma place auprès de son maître. Nous nous mîmes en chemin vers Crémone, pour rencontrer plutôt le chirurgien, et je marchai à côté de la chaise. Jeronimo continuoit d’être sans connoissance ; mais à l’arrivée du chirurgien, qui lui donna aussi-tôt tous les secours de l’art, il ouvrit les yeux, il parut me regarder avec étonnement, et il ne fut pas long-tems à me reconnoître. Le chirurgien lui ayant appris qu’il me devoit sa conservation ; ô Grandisson ! Me dit-il, que n’ai-je suivi vos conseils ! Que n’ai-je été plus fidelle à mes promesses ! J’ai eu l’indignité de vous insulter : mon libérateur me pardonnera-t-il ? Vous disposerez de ma vie, vous en serez le guide, si le ciel me la rend. Ses blessures ne se trouvèrent pas mortelles, mais il ne reviendra jamais ce qu’il étoit ; soit pour n’avoir pas reçu des secours assez prompts ; soit pour en avoir retardé l’effet par son impatience ; sur-tout à la blessure de la hanche, dont il n’est point encore rétabli. Pardonnez ce détail, mademoiselle ; il appartient nécessairement au sujet, et le Signor Jeronimo est dans une situation qui mérite toute votre pitié. Je le conduisis à Crémone, où sa foiblesse l’obligea de s’arrêter. Il y reçut la visite de toute sa famille, qui vint de Boulogne avec le plus vif empressement. On n’a jamais vu plus d’affection entre les personnes du même sang. La disgrâce de l’un est celle de l’autre. Jeronimo étoit excessivement aimé de son père, de sa mère, de sa sœur ; et la douceur de ses manières, son caractère liant, l’enjouement et la vivacité de son esprit, faisoient rechercher son amitié de tout le monde. Vous jugerez aisément, mademoiselle, du prix qu’on attacha au service que j’avois eu le bonheur de lui rendre. Je fus comblé de caresses et de bénédictions ; et plus encore, lorsqu’on eut appris que j’étois le même, dont Jeronimo avoit fait tant de fois l’éloge à sa sœur et à ses frères, dans le tems de notre liaison. Il leur raconta l ’occasion de la froideur qui avoit succédé, dans des termes aussi honorables pour moi, qu’humilians pour lui-même. L’état désespéré, où il se voyoit réduit, lui fit regarder ces aveux comme une condition nécessaire à son repentir. Dans les soins que je continuois de lui rendre, il me prioit souvent de lui répéter les conseils et les maximes qu’il se reprochoit d’avoir méprisés. Il me demanda mille fois pardon de la conduite qu’il avoit tenue avec moi, et lorsqu’il en parloit à sa famille, il la supplioit de me regarder, non-seulement comme le conservateur de sa vie, mais comme le restaurateur de sa raison et de ses mœurs. Il poussa ses généreux regrets, jusqu’à faire voir une lettre que je lui avois écrite avant notre séparation, et qui contenoit ce que l’amitié m’avoit fait imaginer de plus touchant, contre les emportemens du plaisir. Toutes ces circonstances firent prendre une haute opinion de mes principes. Aussi la reconnoissance ne peut-elle aller plus loin dans une famille. Le père s’affligeoit de ne savoir comment témoigner la sienne à un homme que sa naissance et sa fortune mettoient au-dessus de ce qu’il pouvoit lui offrir. La mère, avec une liberté plus aimable qu’on ne la trouve ordinairement dans les dames d’Italie, donna ordre à sa fille de me regarder comme un quatrième frère, qui lui avoit conservé le troisième. Le baron déclara qu’il se croiroit malheureux toute sa vie, et que sa santé ne se rétabliroit jamais, s’il ne satisfaisoit pas les sentimens de son cœur par quelque retour éclatant, auquel j’attachasse moi-même de l’honneur et du plaisir. Lorsqu’il fut en état de se faire transporter à Boulogne, toute la famille chercha des prétextes pour m’engager à le suivre, et pour me retenir dans cette ville. Le général me fit promettre qu’aussi-tôt que son frère pourroit consentir à se priver de moi, je ferois avec lui le voyage de Naples. L’évêque, qui passe à Boulogne tout le tems qu’il peut dérober à ses fonctions, et qui est homme de lettres, me pria de lui donner les premières leçons de la langue angloise. La réputation de notre Milton commençoit à se répandre en Italie. Milton devint notre principal auteur. Nos lectures se faisoient ordinairement dans la chambre du malade, pour contribuer à son amusement. Il voulut être aussi mon écolier. Le père et la mère étoient souvent avec nous, et Clémentine prenoit plaisir à les accompagner. Elle me nomma aussi son précepteur ; et quoiqu’elle n’assistât pas à mes lectures aussi souvent que ses frères, elle fit beaucoup plus de progrès qu’eux. (en doutez-vous, Lucie) ! Si j’étois en Italie contre mon inclination et mes désirs, je ne regrettois pas l’emploi de mon tems, dans une si douce compagnie. J’étois honoré particulièrement de la confiance de la marquise, qui m’ouv roit son cœur sur toutes ses affaires, et qui n’entreprenoit rien sans me consulter. Le marquis, dont je ne puis trop louer la politesse, n’étoit jamais plus satisfait que lorsqu’il me voyoit au milieu de sa famille ; et dans les momens mêmes où nous n’étions point occupés de nos lectures, la belle Clémentine s’attribuoit le droit d’accompagner sa mère. Vers ce tems, on apprit que le comte de Belvedere étoit revenu à Parme, pour s’établir dans le lieu de sa naissance. Son père, qui avoit joui d’une grande faveur auprès de la princesse de Parme, et qui l’avoit suivie à la cour d’Espagne, y étant mort depuis peu, ce jeune seigneur n’avoit rien eu de si pressant que de retourner dans sa patrie, avec les immenses richesses qui composoient sa succession. Dans un voyage qu’il fit bientôt à Boulogne, il vit Clémentine ; et rapportant d’Espagne un cœur libre, il en devint amoureux. Le comte de Belvedere est un homme aimable. Sa fortune et ses qualités naturelles, ne pouvoient donner d’éloignement pour son alliance. Le marquis parut disposé à l’approuver. La marquise me fit l’honneur de m’en parler plusieurs fois. Elle se croyoit peut-être obligée de savoir là dessus mes sentimens, parce que Jeronimo avoit déclaré, sans ma participation, qu’il ne connoissoit pas d’autre moyen, pour reconnoître les services que j’avois rendus à la famille, que de m’y faire entrer par une alliance. Le docteur Barlet vous convaincra, mademoiselle, par la lecture de mes lettres, et par des détails que je vous épargne aujourd’hui, qu’en Italie, comme dans les autres pays du monde, il y a de l’honneur, de la bonté, de la générosité, et qu’il s’y trouve des caractères supérieurs à la dissimulation, à la vengeance, à la jalousie ; en un mot, aux passions odieuses qu’on attribue trop généralement à toute la nation. Pour moi, qui me voyois traité avec tant de distinction par une famille, dont je connoissois la noblesse et la vertu ; qui avois l’occasion d’admirer sans cesse une jeune personne remplie d’excellentes qualités, et qui m’étois conservé jusqu’alors dans une grande liberté de cœur, il étoit impossible que ma vanité ne fût pas quelquefois réveillée, et qu’entre mes désirs, il ne m’en échappât jamais un pour le trésor que j’avois devant les yeux. Mais je l’étouffai, aussi-tôt que je crus le reconnoître. Je me serois reproché comme une noire infidélité, pour toute une famille qui se reposoit sur mon caractère, de marquer la moindre prétention, par des soins secrets ou par mes regards. La fierté d’une maison si distinguée, ses richesses extraordinaires, du moins pour le pays dont elle faisoit l’ornement, ma qualité d’étranger, le mérite d’une fille qui avoit été recherchée avant l’arrivée du comte de Belvedere, par divers jeunes gens d’une haute naissance, dont aucun n’avoit obtenu son cœur, ni les suffrages de sa famille ; mais plus que tout le reste, la différence de religion, l’attache ment si remarquable de Clémentine à la sienne, qu’on avoit eu peine à lui ôter la pensée de prendre le voile, et qu’un jour, m’entendant avouer les principes de la mienne, elle avoit dit, avec une espèce de colère, qu’elle regrettoit qu’un la Porretta dût la vie au courage d’un hérétique ; toutes ces considérations l’emportoient trop sur l’espérance qu’un cœur aussi sensible que le mien auroit pu concevoir des faveurs qu’on me prodiguoit continuellement. Ce fut vers le même tems, que les derniers troubles éclatèrent en écosse. On ne s’entretenoit que de cette nouvelle en Italie. J’eus à soutenir la joie et le triomphe de tout ce qu’il y avoit de personnes de considération dans les intérêts du jeune prétendant. Chaque avis qui venoit de la part des rebelles, sembloit annoncer le rétablissement de la religion romaine ; et Clémentine se réjouissoit de l’espérance de voir bientôt rentrer son précepteur hérétique dans le sein de son église. J’essuyai, du matin au soir, des félicitations de cette nature, dont elle prenoit plaisir à me tourmenter dans la langue que je lui avois apprise, et qu’elle commençoit à parler facilement. Mon zèle pour le gouvernement sous lequel j’étois né, me fit prendre la résolution de quitter pour quelque tems l’Italie, et de me retirer à Vienne, ou dans quelqu’une des cours d’Allemagne qui s’intéressoient moins au succès du prétendant. Je fus confirmé dans ce dessein par des lettres de Florence, qui m’apprenoient ce que j’avois à craindre de la Signora Olivia : son ressentiment, que je croyois éteint depuis que j’avois quitté cette ville, s’étoit rallumé sur les informations qu’elle avoit eues de mon séjour à Boulogne. M Jervins, qui me donnoit cet avis, ajoutoit qu’avec moins de discrétion qu’il ne convenoit à la fierté de son caractère, elle parloit ouvertement de sa vengeance. La marquise fut la première à qui je communiquai le projet de mon départ. Elle en parut affligée ; et ne consultant d’abord que ce sentiment, elle me pressa de lui accorder du moins quelques semaines ; mais elle me fit bientôt entendre, avec une franchise qu’elle crut devoir à la mienne, la crainte qu’elle avoit, elle et son mari, que je n’eusse pris de l’amour pour leur Clémentine. Je l’assurai que l’honneur m’avoit servi de défense ; et de son côté, elle en convainquit si parfaitement le marquis, que sur l’éloignement qu’ils trouvèrent à leur fille pour les offres du comte de Belvedere, ils poussèrent la confiance jusqu’à me prier de lui parler en sa faveur. Je ne pus leur refuser ce service, et j’eus avec elle une conférence, dont M Barlet vous fera lire le récit, si vous en prenez la peine. Le père et la mère ne m’avoient pas dit qu’ils devoient se placer dans un cabinet voisin de la chambre, où j’eus la liberté d’entretenir leur fille ; mais cette curiosité ne leur fit rien entendre qui pût leur déplaire. Le tems de mon départ n’étoit éloigné que de quelques jours, et Clémentine s’obstinant à rejeter le comte de Belvedere, Jeronimo, toujours sans m’en avertir, et dans la persuasion que je recevrois avec joie l’honneur qu’il pensoit à me procurer, se déclara ouvertement en ma faveur. On lui fit les objections qui se présentoient d’elles-mêmes, c’est-à-dire, celles qui regardoient mon pays et ma religion. Il demanda la commission de s’expliquer avec moi sur ces deux points, et d’approfondir les motifs qui faisoient refuser le comte de Belvedere à sa sœur. On ne lui promit point de me mettre à l’épreuve qu’il désiroit ; mais la marquise entreprit de parler elle-même à sa fille ; et de lui demander les raisons qui sembloient lui donner du dégoût pour tous les partis qui s’offroient. Le même jour elle la fit appeler dans son cabinet. Elle ne put tirer d’elle que des larmes. Un silence dont on ignoroit la cause, avoit paru marquer, depuis quelques jours, que son cœur étoit dans une profonde mélancolie. Elle s’offensoit, lorsqu’on l’attribuoit à l’amour. Cependant sa mère me dit qu’elle la soupçonnoit d’être engagée dans cette passion sans le savoir. Elle me fit remarquer qu’on ne lui voyoit plus de gaieté, que dans les momens qu’elle employoit à prendre des leçons d’une langue, qui, vraisemblablement, ajouta cette dame, ne devoit jamais être d’aucun usage pour elle. (ajouta cette dame… ah Lucie) ! Sa mélancolie ne fit qu’augmenter. On pria le précepteur de faire quelques tentatives, pour découvrir le sujet de ses peines. Il eut cette complaisance, quoiqu’il en sentît les difficultés. Elle n’eut aucun succès. Tout le monde croyoit s’appercevoir que Clémentine prenoit un air serein, lorsqu’elle étoit avec lui ; mais elle parloit peu. Cependant, elle paroissoit prendre plaisir à l’entendre ; et quoiqu’il ne lui parlât qu’italien ou françois, les courtes réponses qu’il obtenoit d’elle, étoient toujours dans la nouvelle langue qu’elle avoit apprise. Au moment qu’il la quittoit, elle changeoit de visage, et toute son étude étoit à trouver l’occasion de se dérober à la compagnie. (que pensez-vous de mon courage, chère Lucie ? Mais la curiosité me soutenoit. Lorsqu’il sera tems de réfléchir, disois-je en moi-même, je rappellerai tout sur mon oreiller). Ses parens étoient dans la plus profonde affliction. Ils consultèrent les médecins, qui prononcèrent tous que sa maladie étoit l’amour. On lui fit cette déclaration, en lui promettant toute l’indulgence que son cœur pouvoit désirer pour l’objet : mais elle ne put encore supporter l’imputation. Un jour, sa femme de chambre lui ayant dit qu’elle aimoit, elle répondit, est-ce de la haine que vous voudriez que j’eusse pour moi-même ? Sa mère lui parla de l’amour dans des termes favorables, et comme d’une passion légitime. Elle parut l’écouter avec attention ; mais elle ne fit aucune réponse. La veille de mon départ pour l’Allemagne, on donna dans la famille un somptueux souper, à l’honneur d’un homme sur lequel on avoit répandu tant de faveurs. On consentoit enfin à le voir partir, avec d’autant moins de peine, qu’on vouloit éprouver si son absence feroit quelque impression sur Clémentine. Sa mère lui laissa le choix d’être de la fête, ou de s’en dispenser. Elle en voulut être. Tout le monde se réjouit de lui voir plus de gaieté qu’elle n’en avoit eu depuis long-tems. Elle prit part à la conversation, avec la vivacité et le bon sens qui lui étoient naturels, jusqu’à me faire regretter de n’être pas parti plutôt. Cependant, il me sembla étrange qu’ayant toujours paru me voir avec plaisir, depuis le changement même de son humeur, elle témoignât de la joie d’un départ que tout le monde avoit la bonté de regretter, et qu’elle parût même lui devoir son rétablissement. On ne remarqua d’ailleurs aucune affectation dans ses manières, ni dans ses regards. Lorsqu’on me fit des remercîmens du plaisir que j’avois fait à toute la famille, elle y joignit civilement les siens. Lorsqu’on me souhaita de la santé et du bonheur, elle fit les mêmes vœux. Lorsqu’on me pressa de repasser à Boulogne avant mon retour en Angleterre, elle me tint le même langage. Mon cœur en fut soulagé. J’étois charmé d’une si heureuse révolution. Enfin, lorsque je pris congé pour la dernière fois, elle reçut mes complimens d’un air libre. Je voulus porter mes lèvres sur une de ses mains : elle me dit que le libérateur de son frère devoit la traiter plus familièrement ; et se baissant vers moi, elle me présenta la joue. Que le ciel, ajouta-t-elle, conserve mon précepteur ! (et qu’il vous convertisse, chevalier) me dit-elle aussi en anglois. Puissiez-vous ne manquer jamais d’un agréable ami, tel que vous l’avez été pour nous ! Le Signor Jeronimo n’étoit point en état de quitter sa chambre. J’allai lui faire mes adieux. ô cher Grandisson ! S’écria-t-il en me serrant dans ses bras ; il est donc vrai que vous nous quittez ! Que toutes les bénédictions du ciel vous accompagnent ! Mais que deviendront le frère et la sœur, après vous avoir perdu ? Vous me comblerez de joie, lui dis-je, si vous me faites l’honneur de m’écrire quelques mots, par un de mes gens, que je laisse ici pour quelques jours, et qui doit me rejoindre à Inspruck. Donnez-moi des nouvelles de toute cette chère famille, et marquez-moi si la santé de votre sœur se soutient. Elle sera, elle doit être à vous, reprit-il, du moins si tous mes efforts ont quelque pouvoir. Pourquoi, pourquoi nous quitter ? Je fus surpris d’une explication qu’il ne m’avoit jamais donnée si clairement. Vaine, vaine espérance, lui dis-je. Il y a mille obstacles… que je me flatte de vaincre, interrompit-il, du moins si votre cœur n’est point à Florence ? Comme ils savoient tous, par l’indiscrétion d’Olivia, les propositions que cette dame m’avoit fait faire, et le parti que j’avois pris de les refuser, je l’assurai que j’avois le cœur libre. Nous réglâmes une correspondance, et je pris congé du plus reconnoissant de tous les hommes. Mais avec quelle douleur appris-je, par sa première lettre, que les espérances de sa famille n’avoient duré que jusqu’au jour suivant ? La maladie de Clémentine étoit revenue avec une nouvelle force. Vous expliquerai-je, en peu de mots, mademoiselle, les circonstances de ce funeste accident ? Elle s’enferma dans sa chambre, sans savoir, ou sans faire attention que sa femme de chambre y étoit. Elle ne répondit pas même à deux ou trois questions de cette femme ; mais s’asseyant, le dos tourné vers elle, et le visage vers un cabinet qui touchoit la chambre, elle demeura quelques momens dans un profond silence. Ensuite, étendant la tête, comme pour écouter mieux quelqu’un qui lui auroit parlé du cabinet, elle dit d’une voix basse : " il est parti, m’assurez-vous ? Parti pour jamais ! Oh ! Non, non " ! Qui donc, mademoiselle ? Lui dit sa femme de chambre. à qui parlez-vous ? Elle continua : " nous lui avons, sans doute, de grandes obligations. Sauver si généreusement mon frère ; poursuivre les assassins, et comme mon frère le raconte, le mettre dans sa propre voiture, pour le suivre à pied… les brigands, comme vous dites, pouvoient l’assassiner lui-même. Leurs chevaux auroient pu l’écraser sous leurs pieds ". Elle paroissoit toujours prêter l’oreille, comme si quelqu’un lui eût parlé de loin. La femme de chambre passa devant elle, ouvrit la porte du cabinet, et la laissa ouverte, pour détourner son attention, en rompant le cours de ses idées ; mais elle ne laissa point de se baisser encore, comme pour ne rien perdre de ce qu’on lui disoit, et de répondre tranquillement à ce qu’elle croyoit entendre. Ensuite, poussant un éclat de rire forcé : " de l’amour ! Ah ! L’idée est plaisante ! On ne se trompe pas, néanmoins, si l’on veut dire que je chéris tout le monde, et plus que moi-même ". L’inquiétude fit prendre ce moment à sa mère, pour entrer dans sa chambre. Elle se leva d’un air empressé, elle ferma la porte du cabinet, comme pour y enfermer quelqu’un ; et se jetant aux pieds de la marquise, elle la supplia de lui accorder une grâce nécessaire à son bonheur ; la permission d’entrer dans un couvent. On a su depuis, que son confesseur, alarmé mal-à-propos pour sa religion, par quelques aveux qui regardoient le précepteur anglois, avoit rempli cette ame tendre de terreurs qui avoient affecté sa tête. Je crois vous avoir déjà dit, mademoiselle, qu’elle est d’une piété et d’une modestie exemplaires ; mais je m’arrête trop à cette triste scène. Elle fait trop d’impression, je le vois, sur le sensible cœur de Miss Byron. En effet, chère Lucie, croyez-vous que j’aie pu retenir mes larmes ? Non, non. Malheureuse Clémentine ! Mais je me sentois, dans ce moment, du goût pour les sujets mélancoliques, et j’ai prié sir Charles de continuer son récit. Je vous le demande en grâce, monsieur, continuez, lui ai-je dit. Quel cœur ne saigneroit pas d’une si déplorable aventure ! Il m’a répondu que je trouverois dans ses lettres, que le docteur Barlet avoit gardées, toutes les explications que je pouvois désirer ; mais qu’il alloit être plus court, pour ménager sa propre douleur. Tous les secours de la médecine furent tentés sans succès. Son confesseur, qui étoit d’ailleurs homme de bien, entretenoit les terreurs qu’il avoit inspirées. Il avoit vu le précepteur anglois dans une haute faveur à Boulogne ; il savoit que Jeronimo s’étoit expliqué sur ce qu’il croyoit devoir à la reconnoissance ; et dans plusieurs conversations, qu’il avoit eues lui-même avec cet homme favorisé, il l’avoit reconnu fort attaché à ses principes de religion. La crainte d’une séduction, qu’il jugeoit inévitable, lui avoit fait susciter dans l’esprit de la jeune pénitente, un combat entre la reconnoissance et la piété, auquel sa tendre constitution n’avoit pu résister. Il y avoit alors à Florence une dame angloise, qui s’y étant trouvée sans fortune, après la mort de son mari, étoit tombée heureusement dans une des plus nobles familles de cette ville, où son esprit et sa conduite lui avoient fait obtenir tant d’estime et de considération, qu’elle y avoit été retenue depuis plusieurs années. Quoiqu’elle fût née protestante, l’espérance d’en faire une conquête à l’église romaine, s’étoit jointe à l’amitié, pour engager les dames de cette maison à se l’attacher par leurs caresses et leurs bienfaits. Madame Bemont, c’étoit le nom de la dame angloise, étoit devenue leur compagne inséparable, et sembloit acquérir de jour en jour de nouveaux droits sur leur affection. Un jour qu’elles avoient fait le voyage de Boulogne avec elle, pour rendre une visite à la marquise Della Porretta, cette mère affligée leur fit la confidence de ses peines. Dans l’opinion qu’elles avoient de la prudence de Madame Bemont, elle souhaitèrent que Clémentine fût confiée pour quelque tems à ses soins, dans leur maison de Florence. La marquise y consentit, et sa fille n’y fit pas d’opposition. Les deux familles vivoient dans une étroite amitié, et la réputation de l’angloise étoit bien établie. Clémentine partit pour Florence, avec les trois dames. Permettez, mademoiselle, que pour abréger mon récit, je remette encore ce détail au docteur Barlet. Madame Bemont pénétra jusqu’à la racine du mal, et se hâta d’en informer la famille. On se détermina, sur les nouvelles instances du seigneur Jeronimo, à se gouverner par cet avis. Clémentine fut assurée qu’on auroit de l’indulgence pour tous ses désirs. Ce fut alors qu’elle en fit l’aveu. Cette déclaration l’ayant beaucoup soulagée, elle retourna plus tranquille à Boulogne. Toute la famille conclut à rappeler le précepteur. Les propositions qu’on devoit faire à cet heureux homme furent réglées de concert ; mais on attendoit à s’expliquer avec lui, qu’il eût vu Clémentine, et c’étoit manquer de prudence. Il étoit alors à Vienne. Jeronimo le félicita dans sa lettre, avec toutes les expressions d’un cœur tendre et pénétré de reconnoisance, qui croyoit avoir enfin trouvé l’occasion de s’acquitter. Il lui faisoit entendre que les conditions seroient au-dessus de ses espérances ; il vouloit dire, apparemment, pour la fortune. L’ami, pour lequel on marquoit tant de considération, ne put manquer d’y être extrêmement sensible. Cependant, comme il connoissoit Clémentine et sa famille, il craignit qu’on n’eût de la peine à s’accorder sur l’article de la religion et de la résidence. Cette idée lui laissa des doutes, et l’obligea de suspendre ses résolutions. Il se rendit à Boulogne. On lui permit, à son arrivée, de voir Clémentine, en présence de sa mère. Qu’il trouva de charmes dans la noble franchise de l’une et de l’autre ! Qu’il fut touché des tendres embrassemens de Jeronimo, qui ne fit pas difficulté de lui donner d’avance le nom de frère ! Le marquis n’eut pas moins d’empressement à le reconnoître pour son quatrième fils. On proposa de joindre une grosse dot aux biens qui étoient assurés à Clémentine, par les dispositions de ses deux grands-pères. La cérémonie du mariage ne devoit être différée que jusqu’à l’arrivée de mon père, qu’on vouloit engager à faire le voyage d’Italie, pour augmenter la joie par sa présence. Je ne m’étendrai point sur le reste. Il fut impossible de convenir des moyens. Je devois renoncer formellement à ma religion, et fixer mon établissement en Italie, avec la liberté seulement d’aller passer, de trois ans en trois ans, quelques mois dans ma patrie, et d’y mener une seule fois leur fille, si son inclination l’y portoit, pour le tems qu’ils se réservoient de pouvoir limiter. Quel dut être mon chagrin, de me voir forcé de répondre si mal à l’attente d’un grand nombre d’honnêtes gens, auxquels je connoissois pour moi les plus vrais sentimens de l’estime et de l’amitié ! Vous ne sauriez vous figurer, mademoiselle, quels furent les tourmens de mon cœur. Mais, lorsque ce frère, avec qui j’étois uni si tendrement, implora ma complaisance… lorsque cette excellente mère me conjura d’avoir pitié de sa fille et de son propre cœur ; et lorsque l’aimable Clémentine, sans dire un mot d’elle-même, me pressa, pour l’intérêt de mon ame, d’embrasser la doctrine de son église, que pensez-vous, mademoiselle… je m’apperçois que ce récit vous cause trop d’émotion. (il s’est arrêté. Il a fait usage de son mouchoir, moi du mien. Quelle scène, chère Lucie) ! Eh quoi, monsieur, lui ai-je dit d’une voix entrecoupée… avez-vous pu résister ? Persuadé, comme je suis, de la vérité de ma religion ; attaché par mille raisons au lieu de ma naissance, pouvois-je me rendre, sans faire le double sacrifice de mon dieu et de ma patrie ? Mais je m’efforçai de trouver des conciliations. J’offris de passer alternativement une année en Angleterre, et l’autre en Italie, si la chère Clémentine vouloit y consentir ; ou si le séjour de ma patrie la révoltoit, je me réduisis à n’y passer que trois mois de chaque année. Je proposai de lui laisser une liberté entière sur l’article de la religion ; et si le ciel accordoit d’heureux fruits à notre mariage, je promis de lui abandonner l’éducation des filles, en me réservant celle de mes fils, condition pour laquelle j’espérois le consentement du pape même, parce qu’elle n’étoit pas sans exemple. C’étoit sacrifier beaucoup à la compassion, beaucoup à l’amour. Que pouvois-je de plus ? Et trouvâtes-vous, monsieur, trouvâtes-vous de l’opposition à ces offres, de la part de Clémentine ? Ah ! Malheureuse fille ! C’est cette réflexion même qui fortifie ma douleur. Elle y auroit consenti : elle n’épargna rien pour obtenir le consentement de sa famille à ces conditions. Cet empressement en ma faveur, dévouée comme elle l’étoit à sa religion, excita vivement ma reconnoissance et ma pitié. Quels tristes événemens ont succédé ! Le père oublia l’indulgence qu’il avoit promise. La mère, à la vérité, sembla demeurer neutre ; et le plus jeune des trois frères demeura ferme dans mes intérêts ; mais le marquis, le général, l’évêque, et toute la branche d’Urbino furent inflexibles, sur-tout lorsque s’offensant de mes difficultés, ils commencèrent à me traiter d’homme obscur, d’aventurier, pour qui leur alliance étoit aussi glorieuse que la mienne l’étoit peu pour une famille si distinguée. En un mot, on me permit, on me pressa même de quitter Boulogne, sans m’accorder la liberté de dire adieu à la malheureuse Clémentine, quoiqu’elle demandât cette grâce à genoux. Et quelles furent les suites ? Vous les apprendrez de M Barlet. Infortunée Clémentine ! Ils me proposent aujourd’hui de retourner à Boulogne. Malheureuse fille ! Quelles peuvent être leurs espérances ? En finissant, il m’a paru trop pénétré pour répondre à mes questions, quand j’aurois eu la force de lui demander d’autres éclaircissemens. ô Lucie ! ô mes chers amis ! Vous voyez à présent le fond du mystère. Puis-je être aussi malheureuse que lui, aussi malheureuse que sa Clémentine ! M Barlet peut bien dire que sir Charles n’est pas heureux. Il peut bien assurer lui-même qu’il a beaucoup souffert, et de la part des plus vertueuses femmes. Il peut se plaindre des nuits qu’il passe sans dormir. Infortunée Clémentine ! Je le répète après lui. Disons aussi, malheureux sir Charles ! Et qui, ma chère, qui connoissez-vous d’heureux ? Ce n’est pas assurément votre Henriette Byron.