Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 139

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- Lettre 138 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 140


vous-même ; offrez de les lire. D’autant plus propres, ajouta M Barlet, qu’étant, non de Sir Charles à miladi, et de miladi à Sir Charles ; mais de l’un et l’autre à leurs plus intimes confidens, elles portent un caractère admirable de candeur. " nos démarches furent réglées de concert sur cet heureux fondement ; et la première loi que nous nous imposâmes, fut celle du secret qui convient à notre profession. J’annonçai à Clémentine des informations qu’elle n’osoit espérer. Elle en attendit l’instant avec une curiosité avide. Le jardin et la plus sombre allée du jardin furent choisis pour nos rendez-vous : ce fut le soir même du retour de M Lowther ; et le tems fut réglé, tous les jours, à sept heures du matin. M Barlet, après avoir mis ses lettres dans l’ordre des dates, nous les lisoit avec l’air d’ingénuité qui respire dans ses yeux, et l’onction qu’il a naturellement dans la voix. Il étoit assis entre Clémentine et moi. Elle l’écoutoit, la vue baissée, sans l’interrompre jamais ; si remplie de ce qu’elle attendoit, que sa respiration ne se faisoit remarquer qu’au mouvement de son sein. Moi, qui l’observois à si peu de distance, je n’ai pas découvert une fois la moindre altération sur son visage. J’étois partagé délicieusement entre ce spectacle et le plaisir d’une lecture qui me ravissoit. " nous donnions une heure ou deux à cette douce occupation, jusqu’à ce que le bruit du château nous avertît que nous pouvions être apperçus. En nous retirant, Clémentine parloit peu, et se bornoit à quelques excuses de l’embarras qu’elle nous causoit. Mais il nous étoit aisé de remarquer qu’elle partoit contente. Le reste du tems, elle nous paroissoit plus tranquille, tout le monde a fait ici la même observation depuis six jours. L’ordre sembloit renaître dans ses idées, et le calme dans son cœur, à mesure que ses dernières préventions se dissipoient ; ou du moins, les premières ne revenoient que par intervalles. Elle cherchoit Miladi Grandisson. Elle ne la voyoit plus assez. En public, ses regards s’attachoient sur elle avec complaisance ; et lorsqu’elle pouvoit la trouver seule, ou descendre avec elle au jardin, elle s’oublioit dans son entretien. C’étoit un sentiment plus ouvert, un autre intérêt que celui que vous lui avez vu prendre à sa santé pendant quelques jours de maladie. L’étude de M Barlet et la mienne étoit de compter ses pas, de suivre ses mouvemens, et d’expliquer toutes ces nouvelles apparences. Nous étions charmés sur-tout de cette chaleur d’affection pour miladi ; et la cause en étoit si sensible, que nous ne pouvions nous méprendre. Enfin, nos espérances augmentoient de jour en jour, et nous pensions même avant-hier à vous les communiquer, lorsque la lettre de Naples nous fit craindre quelque fâcheuse révolution. Aussi nous vîtes-vous fort empressés à demander que la publication de cet incident fût suspendue. " hier nous ne fûmes pas peu surpris de nous voir appelés dès six heures au jardin. Clémentine y étoit déjà. Nous la trouvâmes à genoux, sans doute en prières dans une allée qui conduit à celle de nos rendez-vous. Cette posture, l’heure à laquelle on nous avoit pressés de descendre, et sur-tout l’action vive avec laquelle nous la vîmes venir au-devant de nous, ne purent manquer de nous faire naître des soupçons fort affligeans. Son discours, qu’elle commença même à quelque distance, en levant les yeux d’un air passionné, ne fut pas plus propre à nous rassurer ; elle remercia le ciel avec transport ; elle nous supplia de joindre nos remercîmens aux siens ; elle parla de sa guérison, comme d’un prodige qui devoit faire notre étonnement ; et passant du même ton à l’aventure dont vous êtes informés, elle nous fit un récit, qu’il est inutile de vous rappeler. Elle nous montra plusieurs fois le lieu ; elle nous répéta l’heure et les circonstances : la figure, les mouvemens, le langage du fantôme, tout fut exprimé avec la même force. " j’atteste le ciel que dans ma première surprise, je ne pris cette scène que pour un accès de sa maladie, qui revenoit sous une nouvelle forme ; et M Barlet m’a dit qu’il n’en avoit pas eu d’autre opinion. Cependant nos propres connoissances, c’està-dire, la lettre de Naples, et la certitude qu’elle n’étoit pas divulguée, nous jetèrent dans quelqu’embarras. Ensuite nous ne désavouons point que l’entretien de Clémentine, ses réflexions sur le changement qu’elle éprouvoit, un air ferme de raison, qui ne paroissoit pas moins dans ses yeux que dans son langage, qui s’est soutenu dans une conversation de deux ou trois heures, ne nous aient fait penser que sa guérison pouvoit venir d’une main supérieure à la nature. Loin de nous croire humiliés par cet aveu, c’est un hommage que nous rendrons hautement à la toute-puissance du ciel. Mais un coup-d’œil ayant suffi pour nous communiquer nos idées, nous jugeâmes qu’un si merveilleux effet demandoit plus d’une confirmation, et nous refusâmes de vous en informer sur le champ. C’est par notre conseil que Clémentine prit la résolution de passer le jour entier dans la solitude ; et vous n’avez pas oublié qu’à notre retour nous demandâmes encore que la nouvelle de Naples lui fût cachée. Elle s’étoit proposé, en nous quittant, de vous faire elle-même la relation de son aventure dans une lettre qu’elle prit beaucoup de peine à composer ; mais d’autres réflexions lui firent conclure qu’un détail si singulier étoit plus décent dans la bouche d’un ami. Elle fit le billet que vous avez lu ; et me l’ayant remis au jardin, elle me pria de lui servir d’interprète. Cette commis sion me parut si délicate, qu’après quelques difficultés, je ne l’acceptai qu’à deux conditions : l’une, qu’elle fût différée jusqu’au jour suivant ; l’autre, qu’il nous fût permis de la reconduire à son appartement, de l’entretenir le reste du jour, et de souper même avec elle, pour entendre de nouvelles explications, secours nécessaire à ma mémoire, et pour recevoir plus particulièrement ses ordres. Je ne vous fais pas observer que ma seule vue étoit de vérifier, par toutes sortes d’épreuves, un miracle sur lequel je n’osois me fier encore aux plus fortes apparences. " vous lui donnerez tout autre nom ; je ne pense point à rabaisser les services de M Lowther ; mais il est certain que jamais Clémentine n’a joui d’une raison plus saine. C’est toute la liberté d’esprit, toute la justesse et la clarté qu’on admiroit avant sa disgrâce. Elle assure qu’au moment de l’apparition, il s’est passé des mouvemens sensibles dans sa tête. Sa physionomie même est changée, l’air de langueur a disparu, et vous serez étonnés de l’éclat qu’elle a dans les yeux. La lettre de Madame De Sforce lui causa d’abord quelqu’émotion : c’est ma tante qui m’écrit, nous dit-elle avec une espèce d’effroi ; la vérité va se découvrir. Ensuite, se reprochant sa précipitation, elle fit venir Camille, qu’elle chargea de porter la lettre à madame la marquise. En recevant la permission de l’ouvrir, elle parut tremblante ; mais elle reprit toute sa tranquillité après l’avoir lue ; elle nous la présenta d’un air composé : lisez, messieurs, comparez les faits. Nous ne pûmes retenir quelques marques d’admiration. Comptez les faveurs du ciel, reprit-elle modestement. Daurana est morte dans des sentimens chrétiens ; ma tante me rend son affection, et je suis guérie. " tout le reste du tems fut employé à nous expliquer ses intentions. Elle nous avoit déjà prié de demander pour le lendemain une assemblée de tous ses amis. Dans sa première vue, c’étoit seulement pour vous faire le récit de son aventure, et vous rendre témoignage de sa guérison ; mais ses idées s’étendant plus loin dans notre entretien, elle souhaita qu’avec la connoissance que j’ai toujours eue de ses plus intimes sentimens, je commençasse par vous découvrir le fond de son cœur dans ce qu’elle nomme le cours de ses infortunes ; que cette expression fût suivie de l’aventure du jardin, avec toutes les preuves de sa guérison ; et que, tout-à-la-fois, pour ne lui laisser que le plaisir pur de vous présenter dès aujourd’hui une fille soumise, une sœur complaisante, une amie sincère, une ame pénétrée de tendresse et de reconnoissance, je vous fisse l’ouverture de ses véritables dispositions. Il me reste à remplir cette charmante partie de ses ordres, que je regarde comme le sceau de son rétablissement. " ma fille, car dans la tendresse et la joie de mon cœur, un nom si doux doit m’être permis ! Ma fille, la gloire de son sexe, n’ayant jamais rien eu de si respecté que sa religion, de si précieux que son honneur, et de si tendrement aimé que sa famille, vous proteste par ma bouche, qu’au fond de son cœur, où toute son attention s’est portée au premier instant de sa guérison, elle n’a trouvé que le goût et le plus saint exercice de ces trois devoirs. Sa mémoire même, qui se rappelle imparfaitement quelques circonstances de sa maladie, ne lui reproche point d’avoir rien mis en balance avec des objets si chers. Elle croit au contraire, que la seule crainte de les blesser, a causé toutes ses peines. à des sentimens si purs, elle joint sans violence une parfaite soumission. Ainsi les articles, que des idées mal conçues lui avoient fait regarder comme une faveur, s’évanouissent pour elle, et ne lui donnent aucun avantage qu’elle veuille conserver. Tout séjour lui devient égal avec sa famille : le célibat et la vie religieuse ne lui paroissent plus les seuls états qu’elle puisse aimer. Quelque penchant qu’elle y ait encore, elle reconnoît que la volonté d’une famille vertueuse, est la plus sûre vocation d’une fille, et ses désirs n’ont plus d’autre règle. Si c’est au mariage qu’elle est destinée, elle se réduit à supplier qu’il soit différé d’un an, moins pour sa propre satisfaction, que pour celle de sa famille,