Histoire du chevalier Grandisson/Lettre 138

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- Lettre 137 Histoire du chevalier Grundisson - Lettre 139


Dites-moi naturellement, madame, croyez-vous que mon tuteur (mais, je vous en prie, ne faites que le sonder : je suis si jeune ! Vous le savez) désapprouvât les intentions de son ami, s’il arrivoit qu’avec le tems elles devinssent plus sérieuses : dans trois ou quatre ans, par exemple, supposé que M Belcher ne crût pas son tems mal employé par une si sotte créature ? Je n’y voudrois pas penser plutôt. Si ce n’étoit pas l’avis de mon tuteur, je ne me permettrois pas d’être si souvent dans la compagnie d’un jeune homme : vous savez, madame. Il passe pour riche ; et quoiqu’il soit plus vieux que moi de dix ou douze ans, il ne le sera jamais davantage, puisqu’à chaque année qui lui viendra, il m’en viendra une aussi. Ayez donc la bonté, madame, de me donner là-dessus votre opinion. Tout le monde est ici dans le goût du mariage. Je crois qu’on peut regarder celui de Miss Selby comme déjà fait. Son frère fait la cour à Miss Patty-Holle. Miss Kitty n’est pas sans un très-humble serviteur. Il me semble que Miss Nancy même, depuis le rétablissement de sa santé… mais j’aime mieux que toutes ces nouvelles vous viennent d’elles-mêmes. C’est vous, chère miladi, qui avez ouvert la danse. L’exemple de votre bonheur… je m’imagine que les jeunes filles ont raison de penser au mariage, lorsqu’elles voient les jeunes hommes dans l’intention d’imiter Sir Charles. Ne me faites pas trop attendre votre avis, n’eussiez-vous le tems de le donner qu’en six lignes. Nous attendons M Belcher dans quelques jours. Sa compagnie doit m’être agréable ; car il a toujours quelque chose de charmant à nous dire de mon tuteur, et des éloges continuels à faire de son bonheur et du vôtre.


LETTRE 126

Miladi Grandisson à Miss Jervins.

21 mai. Votre prudence, mon cher amour, ne m’est pas moins connue que votre bonté ; et j’ai la même opinion de l’honneur et de la discrétion de M Belcher. Son mérite et sa fortune sont sans objection. Votre tuteur n’a pas de meilleur ami. Si vous êtes sûre de pouvoir l’aimer plus que tout autre homme, et si vous le croyez disposé à vous aimer plus que toute autre femme, je suis persuadée que votre tuteur ne trouvera point d’alliance plus heureuse, pour tous deux et pour lui-même : car vous savez, ma chère, quel intérêt il prend à votre bonheur. Approuvez, chère émilie, que pour aider à vous conduire dans une occasion si délicate, je vous adresse à mes propres conseillers, deux conseillers presqu’infaillibles, ma grand’mère et ma tante. N’ayez pas honte de leur ouvrir votre cœur. N’êtes-vous pas sous leurs ailes ? Je garderai tant de ménagemens, qu’elles ouvriront elles-mêmes le chemin à vos tendres confidences. Ainsi la peine sera légère pour vous. Leur avis ne peut manquer d’être d’un grand poids pour Sir Charles. Mais je demande que l’ouverture et la confiance que vous aurez pour elles, ne me privent point de vos charmantes communications.


LETTRE 137

Miladi G à Madame Sherley.

24 mai. Je commence cette lettre, comme j’ai fini ma dernière. Puisse le jour où nous sommes, être heureux pour ma chère Lucie ! Il le sera pour toutes nos familles ensemble. J’espère que ma tante ne laissera point passer le jour de la célébration, sans me donner une ligne d’avis, pour me mettre en état d’en faire aussi-tôt mes félicitations. Je reviens à ce qui engage ici l’attention de tout le monde. Vous vous souvenez d’une conversation sur la force du premier amour, tenue au château de Selby, d’où le récit m’en fut envoyé, et sur laquelle Miladi G donna une décision fort badine. Madame Bemont, à laquelle il nous est arrivé d’en parler, inspira hier à Clémentine la curiosité d’en entendre la lecture. Je ne fis pas difficulté de la satisfaire. Madame Bemont étoit présente. Nous ne fûmes point tentées, elle ni moi, de dire un mot d’application. Mais, pendant que je lisois, Clémentine changea plusieurs fois de couleur. Elle ne parut point du tout amusée par les saillies de Miladi G quoiqu’elle admire la vivacité de son esprit. Elle tint continuellement les yeux baissés, dans le plus grave silence ; et lorsque j’eus achevé, elle soupira, elle tressaillit, comme revenant d’une méditation profonde ; elle se leva, nous fit une révérence, et sortit, sans avoir ouvert une fois les lèvres sur le sujet. Il étoit dix heures du matin. Je rencontrai, un moment après, l’évêque, le seigneur Jéronimo et leurs deux jeunes cousins, qui s’étoient unis pour solliciter Sir Charles de se faire l’avocat du comte auprès d’elle. Je ne leur dis rien de ce qui venoit d’arriver, et j’acceptai la main du seigneur Jéronimo, pour entrer avec eux chez Sir Charles. Ils le pressèrent beaucoup, en lui représentant qu’elle paroissoit tout-à-fait maîtresse d’elle-même ; que dans la solitude qu’elle cherche si constamment, elle balance sans doute en faveur du comte, et que la moindre influence de sa part emporteroit la balance. Non-seulement il s’excusa, mais il les pria fort sérieusement de ne le plus solliciter sur ce point. N’y a-t-il pas beaucoup d’apparence, leur dit-il, que dans ses méditations solitaires, elle examine à quoi la justice l’oblige pour le comte et pour elle-même ? Son repos futur demande peut-être que sa détermination vienne de ses propres raisonnemens. Ne l’exposons point au regret tardif de s’être laissé persuader contre son inclination. D’ailleurs, s’il paroît que la persuasion suffit à présent, n’est-il pas à craindre que cet état même ne la porte à s’envelopper dans une certaine réserve, pour ne pas démentir la résistance qu’elle a faite auparavant à toute sorte de persuasion ? Suivant cet avis, la marquise, dans une conversation qu’elle eut avec elle, et qui pouvoit la conduire au sujet qu’ils ont à cœur, se dispensa aussi de lui en parler. Elle veut, dit-elle, que toutes les résolutions de sa fille partent d’elle, et son choix sera celui de la famille. Clémentine se trouva fort obligeamment à dîner. Entre les attentions de Sir Charles, pour l’amusement de ses convives, toute la compagnie fut charmée de lui voir adresser souvent le discours au comte de Belvedère, sur divers sujets dans lesquels il le savoit fort versé, pour lui donner occasion de briller. C’étoit le meilleur office qu’il pût lui rendre ; car le pauvre comte, assez timide devant la maîtresse de son sort, avoit besoin de ce secours pour se soutenir. Jamais le mérite modeste n’eut un protecteur plus adroit et plus zélé que Sir Charles. Clémentine parla sans affectation, et sembloit observer tout. Le seigneur Sébaste ayant dit quelques mots de son départ et de celui du comte, Sir Charles, dans la crainte qu’elle ne soupçonnât un dessein formé de hâter ses résolutions, répondit qu’il falloit éloigner les idées d’une séparation affligeante pour des amis ; et Clémentine, qui avoit d’abord prêté l’oreille, feignit alors de n’avoir rien entendu. Le soir, un exprès de Londres remit au seigneur Jéronimo une lettre, à l’occasion de laquelle il assembla aussi-tôt toute sa famille. Clémentine fut seule exceptée. Nous étions dans l’inquiétude sur cet incident, lorsque la marquise reparoissant, et venant à moi d’un air consterné, me dit à l’oreille : ah ! Madame, la malheureuse Daurana… mais l’arrivée de l’évêque et du père Marescotti l’ayant interrompue, elle mit dans mes mains la lettre, dont je joins ici la traduction. au seigneur Jéronimo Della Poretta.

28 avril. On peut avoir à présent plus d’indulgence pour notre chère et perverse Clémentine, si la reconnoissance n’a point encore eu de pouvoir sur elle en faveur de Belvedère. Nous avons un motif de moins pour la presser. Daurana ne vit plus. Sa mère lui a caché long-tems le départ du comte pour l’Angleterre ; mais, lorsqu’elle a su qu’il y étoit arrivé, et que vous aviez retrouvé ma sœur, elle n’a pas douté que le premier effet de votre voyage ne fût la ruine de ses espérances. Une profonde mélancolie s’est saisie d’elle ; des accès furieux ont succédé ; et j’entends soupçonner que la misérable créature, ayant trompé la vigilance de ses gardes, a précipité la fin de ses jours. Sa mère est inconsolable. On a fait passer la maladie pour une fièvre maligne. Je ne détromperai personne. Celle que cette malheureuse fille a si cruellement maltraitée, versera sans doute une larme pour la compagne de son enfance. Qui la regrettera d’ailleurs, à l’exception de sa mère ? Cependant, si les circonstances de sa mort sont aussi tragiques qu’on me l’a fait entendre… mais je renonce aux informations, dans la crainte de me laisser tenter à la pitié, pour une misérable qui a refusé la sienne au modèle de son sexe, dont le soin lui avoit été confié, et qu’elle devoit chérir à toutes sortes de titres. Quel glorieux homme que votre Grandisson, tel que vous le représentez, vous, la renommée, le père Marescotti, et tous ceux qui viennent ou qui écrivent ici d’Angleterre ! Il ne sera pas aisé de retenir votre belle-sœur. Depuis votre départ, elle ne parle que de vous suivre. Elle menace de se dérober à son mari, s’il refuse d’y consentir, et de faire le voyage ; à présent que Clémentine lui a montré le chemin, pour mettre ma tendresse à l’épreuve, comme cette étrange fille y mit la vôtre, dans une saison… mais qu’importe la saison, qu’importent les vents, les montagnes, les mers, pour une femme qui s’est mis dans la tête une aventure ? Ce que je puis dire en faveur de la mienne, c’est qu’elle me quitteroit pour se rendre auprès du père, de la mère, des frères, dont sa sœur a voulu s’éloigner. Cruelle, cruelle Clémentine ! Pourrai-je lui pardonner ? Cependant, si nos parens m’en donnent l’exemple, qu’ai-je à dire ? Je vous assure, cher Jéronimo, que ma joie est égale à la vôtre, d’apprendre qu’un homme du mérite de Grandisson n’a rien perdu au renversement de nos espérances communes, et qu’il est heureusement récompensé de ses vertueuses douleurs. Je me sens même quelque impatience de voir ensemble deux femmes, qui ont été capables d’une magnanimité si rare dans leur sexe. Ma gloire est que l’une des deux soit ma sœur. Mais Clémentine a toujours été la plus généreuse des femmes, quoique la plus obstinée sur quelques points. Faites connoître à Belvedère combien je lui suis attaché. Quel que puisse être le succès de sa constance pour une perverse, je le regarderai toujours comme mon frère. Distribuez, mon cher Jéronimo, mes respects, mes complimens, mes amitiés, dans l’ordre convenable à ces devoirs et à ces sentimens, de la part de votre, etc. Le comte Giacomo Della Porretta. Ce matin, la marquise étoit résolue d’informer Clémentine de la mort de Daurana, sans autre précaution, pour un accident commun, que de lui cacher les noirs soupçons que le comte son frère ne dissimule point dans sa lettre. Mais le père Marescotti, voyant cette dame prête à passer dans l’appartement de sa fille, l’a priée de suspendre une ouverture inutile aux circonstances ; et prenant un air fort grave : ne mêlons rien à l’ouvrage du ciel, a-t-il ajouté ; il ne m’est pas encore permis de m’expliquer : M Barlet gardera le même silence : mais je vous annonce le plus merveilleux événement. Attendez-vous néanmoins à ne pas voir aujourd’hui Clémentine. Elle vous fera demander la permission de passer le jour entier dans sa chambre. Le docteur Barlet, qui étoit présent, s’est contenté d’applaudir d’un signe de tête. Ils sont sortis ensemble, apparemment pour faire connoître qu’on ne devoit pas leur faire d’autres questions ; et toute la compagnie est demeurée dans l’étonnement. Je savois que dès sept heures on leur avoit vu prendre le chemin du bois ; mais, par le conseil de Sir Charles, à qui je l’avois dit, comme les jours précédens, et qui m’avoit fait la même réponse, je n’avois communiqué ma découverte à personne, et j’avois même ordonné au jardinier, de qui je tenois mes informations, de n’en parler qu’à moi. Il ne m’a pas été difficile de comprendre que des entrevues si régulières devoient avoir du rapport à l’évènement qu’on nous annonçoit. Quelques momens après, Clémentine a fait demander effectivement la liberté de garder sa chambre, sous le prétexte d’une indisposition qui ne lui permettroit pas de voir ses amis pendant le reste du jour. Sa mère, en lui accordant tout ce qu’elle désiroit, n’a pas laissé de lui en faire témoigner de l’inquiétude. Camille, chargée de ce message, a répondu avec un transport de joie, que si sa maîtresse étoit indisposée, c’étoit d’un rhume si léger, qu’il ne devoit pas nous alarmer ; qu’il venoit de la fraîcheur du bois, où elle étoit descendue trop matin ; mais qu’elle en avoit rapporté une humeur charmante, qui alloit même jusqu’à la gaîté ; et que, grâces au ciel, il ne falloit plus douter de sa guérison. Ainsi, de toutes parts, nous sommes dans l’attente de quelque nouvelle scène, qui ne nous menace de rien d’affligeant, et sur laquelle néanmoins nous n’osons nous fier à nos conjectures. Sir Charles, que j’ai cherché l’occasion d’entretenir un moment, pour lui demander les siennes, m’a dit qu’il ne pouvoit en former que d’heureuses, mais qu’il voyoit d’autant moins de jour dans les circonstances, que le docteur Barlet s’y trouve mêlé sans sa participation. Le comte n’est informé de rien ; cependant, la résolution de Clémentine, qui le condamne à ne la pas voir de tout le jour, un air de satisfaction répandu dans tous les yeux, dont on lui laisse ignorer la cause, quelques entretiens qu’il nous voit tenir à l’écart, et qu’on interrompt lorsqu’il s’approche, paroissent le remplir d’amertume, et lui faire craindre quelque nouvel arrangement où le bonheur de la famille pourra lui coûter le sien. Pour le marquis et ses deux fils, sur le seul témoignage du père Marescotti et de Camille, ils se livreroient aux plus douces espérances, si leur joie n’étoit combattue par l’état de la marquise, dont la santé s’affoiblit beaucoup. Deux profonds évanouissemens, qui viennent de se succéder dans l’espace d’une heure, ont fait trembler pour sa vie. Nous nous sommes bien gardés d’informer sa fille de cet accident. à quatre heures après-midi. La marquise est un peu mieux. La peinture qu’on lui fait de notre flatteuse perspective, aide plus à la fortifier que les remèdes. En effet, nous sommes ranimés nous-mêmes par les récits de Camille. Elle raconte que dans les plus heureux tems de son service, elle n’a jamais vu sa maîtresse plus tranquille, plus gaie, plus ouverte, et sur-tout plus remplie de cette douce complaisance qui donne un si grand lustre à toutes ses perfections. Avant midi, elle avoit passé quelques heures à faire une longue lettre, qu’elle a lue ensuite, et relue fort paisiblement. Elle l’a posée sur la table ; et paroissant méditer sur ce qu’elle avoit écrit, elle a repris son papier, qu’elle a déchiré, comme si les réflexions l’eussent fait changer d’avis ; mais sans aucune marque de chagrin ou d’impatience. Elle a commencé une autre lettre, fort courte, qu’elle a lue aussi plusieurs fois, après l’avoir finie. Enfin, paroissant contente d’elle-même, elle s’est fait apporter de la lumière, elle a cacheté sa lettre, elle y a mis une adresse ; et sans retomber dans ses réflexions, elle s’est levée d’un air libre, en mettant la lettre dans sa poche. Camille et Laura attendoient ses ordres pour lui faire servir à dîner. Elle les a donnés. Elle a pris plaisir à leur parler, à les entendre. Elle s’est applaudie de sa santé ; elle a reçu avec joie leurs félicitations. Dans quelques détails, qu’elle s’efforçoit néanmoins d’éviter, elle s’est attendrie jusqu’aux larmes, des peines qu’elle a causées, et de celles qu’elle a ressenties. Elle a confessé que le souvenir qui lui en reste est obscur, interrompu ; qu’elle a sur-tout de la difficulté à se rappeler les premiers tems de sa maladie ; et que dans les circonstances même que sa mémoire lui représente, une partie de ces tristes vérités lui paroît un songe ; que les traces du passé sont beaucoup plus nettes depuis son arrivée à Londres, sur-tout depuis qu’elle se croit réconciliée avec sa famille ; mais qu’elle n’a retrouvé sa liberté d’esprit, sa mémoire, sa raison, qu’elle ne se reconnoît, qu’elle ne jouit d’elle-même que depuis hier au soir, et par une révolution si subite, par un miracle si sensible, qu’elle a peine à se le persuader. Vous saurez tout, vous saurez tout, a-t-elle ajouté avec une précipitation causée par sa joie ; il n’est pas tems encore : mais je suis guérie, j’en suis sûre ; je ne puis dissimuler les faveurs du ciel. Elle s’est dérobée là-dessus, pour descendre légérement au jardin. Ce récit nous a jetés dans un excès de joie et d’étonnement, qui nous portoit d’abord à la suivre, pour nous assurer, par nos propres yeux, du miracle qu’elle nous annonçoit, pour la serrer tous entre nos bras, pour lui faire de tendres plaintes du retardement qu’elle apporte à notre bonheur : mais on a jugé qu’il falloit lui laisser la liberté qu’elle sembloit désirer, et qu’elle avoit demandé le reste du jour. Je me suis déclarée particulièrement pour cet avis, en faisant réflexion que le père Marescotti et le docteur Barlet nous avoient quittés immédiatement après le dîner, et qu’apparemment ils étoient allés la joindre au jardin. Pendant que nous nous livrions aux plus douces espérances, et que tout le monde raisonnoit sur des incidens si mystérieux, une autre nouvelle est venue augmenter notre satisfaction. Le seigneur Jéronimo n’avoit point encore paru d’aujourd’hui, et nous avoit fait dire ce matin, que, sans être plus mal, quelques remèdes qu’il vouloit tenter par le conseil de M Lowther, ne lui permettoient pas de descendre à l’heure du dîner. Nous étions tranquilles pour lui, sur la foi d’un homme qu’il appelle son sauveur après Dieu ; lorsque M Lowther est venu nous dire lui-même, avec un transport de joie qui n’est pas suspect dans un homme si sage, que son expérience avoit réussi au-delà de son attente, et que dans peu de jours il nous promettoit une parfaite guérison pour son malade. Nous ne sommes pas encore informés de ce qu’il nomme son expérience ; mais il nous a permis de monter à l’appartement du seigneur Jéronimo, que nous avons trouvé dans la plus heureuse disposition, et qui nous a parlé de son chirurgien, comme d’un homme divin. Le récit qu’on lui a fait de tout ce qui regarde sa sœur, n’a pas peu servi à le confirmer dans la persuasion qu’il touche à son rétablissement, qui ne peut jamais être parfait, dit-il, sans celui d’une sœur si chère. Quoiqu’un peu agité par des remèdes que nous ignorons, il s’est trouvé en état de passer, avec la compagnie, dans l’appartement de la marquise, la seule à présent pour laquelle nos alarmes ne diminuent point. Nous l’avons forcée de garder le lit, depuis les deux évanouissemens. Camille, qui est demeurée près d’elle, aura contribué sans doute à la fortifier par de charmantes peintures du changement de sa fille. En me retirant, pour achever cette longue lettre, je balançois si je n’attendrois pas à la faire partir, que le rideau fût un peu levé ; c’est-à-dire, que nous vissions quelque jour dans l’étrange obscurité où Clémentine se plaît à nous retenir. Mais l’heure de la poste me détermine. Je suis contente de mes espérances ; pourquoi tarderois-je à vous causer la même joie ? Peut-être seront-elles demain ; peut-être dès aujourd’hui : mais comptez que je ne vous ferai pas languir pour l’éclaircissement. Je suis, etc. à sept heures du soir. Ma lettre étoit fermée, comme vous le remarquerez au cachet, livrée au courrier, et je désespérois qu’elle pût rentrer dans mes mains. Grâces au ciel, elle me revient. Quel regret j’aurois eu de ne pouvoir vous informer aujourd’hui de ce que j’apprends ! Le père Marescotti et M Barlet ont demandé à la marquise et à moi, par un billet remis à cette dame pendant que j’étois à vous écrire, deux grâces qu’elle n’a pas fait difficulté d’accorder pour elle, et que Sir Charles a promises pour moi ; " l’une qu’il leur soit permis de tenir compagnie ce soir à Clémentine, et de souper avec elle dans son appartement ; l’autre, qu’il plaise à la famille de Clémentine et à la nôtre de s’assembler demain, au réveil de la marquise, et dans sa chambre, pour ne lui pas causer d’incommodité ". Ils ajoutent simplement qu’ils ont à nous faire quelques ouvertures d’importance. Que penser d’une demande si solennelle et si grave ! Dans quelle impatience elle me jette depuis un instant ! Je renonce au sommeil pour toute la nuit. Vous ressentirez la même peine ; mais songez qu’elle ne sera pas tout-à-fait égale, et que vous promettant une lettre pour demain, il ne peut vous rester, comme à moi, une nuit à passer dans l’incertitude.


LETTRE 138

Miladi Grandisson à Madame Selby.

25 mai. Ah ! Ma chère tante, quels droits j’ai, dans cette lettre, sur toute la tendresse de votre cœur ? Loin les frivoles préludes qui pourroient suspendre vos nobles et généreux sentimens. Cependant il faut reprendre les évènemens dans leur source. Hier au soir, madame, lorsqu’après avoir fermé une seconde fois ma lettre, je m’abandonnois à mes réflexions sur tout ce que je venois d’écrire, on vint me dire de la part de Sir Charles, que j’étois attendue chez la marquise. Je m’y rendis aussi-tôt. M Lowther y étoit. Le silence que je vis régner en entrant me fit connoître que j’étois effectivement attendue ; et Sir Charles me le déclara civilement, en se plaignant de ma longue absence, qui faisoit différer des explications fort intéressantes. M Lowther ne me laissa pas le tems de répondre, et reprit un discours qu’on l’avoit prié de remettre à mon arrivée. Il est vrai, dit-il en me regardant, que j’ai promis le récit d’une aventure fort singulière. Peut-être ne me serois-je pas hâté d’en faire l’aveu, si je n’apprenois que l’effet répond à mes espérances, et si je ne craignois de commettre deux hommes respectables, à qui de fausses apparences peuvent en avoir imposé. Le père Marescotti et M Barlet ne vous demanderoient point une audience si sérieuse, s’ils n’avoient conçu des idées fort extraordinaires d’un évènement dont ils ignorent le fond. Je le connois seul. J’admire un succès que j’ai tenté sans le croire certain ; mais, puisqu’il est tel qu’on me l’assure, et que j’avois osé l’espérer, je vous en dois l’explication ; un plus long silence ne feroit pas d’honneur à ma bonne foi. Je ne suis ici que depuis sept jours. Le tems que j’ai employé à Londres s’est passé à recueillir des lumières sur la situation du seigneur Jéronimo et de sa sœur. Je laisse ce qui regarde le frère, dont je crois actuellement la santé entre mes mains. Dans une infinité de consultations sur le triste état de la signora Clémentine, je n’ai rien trouvé de plus vraisemblable, après tant de remèdes inutiles, que l’opinion de quelques docteurs qui m’ont proposé d’attaquer le mal par un autre mal, c’est-à-dire, de causer, dans une tête altérée, quelque nouvelle révolution, capable d’affoiblir la première. On m’a cité des exemples que j’ai vérifiés ; celui d’une femme jetée brusquement dans l’eau, à qui l’effroi du danger rendit sur-le-champ toute sa raison ; celui d’un homme assiégé de flammes à son réveil, et menacé d’y périr, que la seule crainte d’un sort si terrible rappela tout-d’un-coup à lui-même. J’ai goûté cette méthode, jusqu’à tourner toutes mes recherches à trouver quelque remède de même nature, mais digne de la naissance et du caractère de Clémentine. J’étois plein de cette idée, lorsque le hasard a secondé mes desseins. Dans la maison de Sir Charles, où j’étois logé à Londres, il est arrivé un étranger, qui a demandé aussi-tôt à voir madame la marquise, de la part de Madame Sforce, sa sœur, et qui a marqué quelque chagrin d’apprendre qu’elle étoit à la campagne. On a cru devoir me le présenter dans l’absence des maîtres. Il s’est fait connoître pour un valet de chambre de Madame Sforce, chargé de dépêches importantes, qu’elle n’avoit pas voulu confier aux courriers publics, et fort impatient de remplir sa commission. Ce n’étoit pas un secret, m’a-t-il dit, ni à Milan pour les amis de sa famille, ni à Londres pour ceux qui prenoient quelque intérêt aux affaires de madame la marquise et de sa fille. La signora Daurana étoit morte. Sa mère, après avoir pleuré fort amérement une fille si chère, n’avoit rien eu de si pressant que de se réconcilier avec sa sœur et sa nièce. Daurana même l’en avoit supplié en mourant. Les lettres qu’il apportoit aux deux dames, contenoient le récit de cette mort, et les dispositions de Madame De Sforce, qui, n’ayant point d’ héritiers plus proches que les enfans de sa sœur, assuroit toute sa succession à sa nièce. Cette ouverture, qu’on me faisoit volontairement, m’a paru favorable à toutes mes vues. Sur le plan que j’ai formé aussi-tôt, j’ai pressenti quelle facilité je pouvois me promettre de la part du messager ; et n’ayant besoin d’ailleurs que de le faire consentir à différer de quelques jours l’exécution de ses ordres, je n’ai pas eu de peine, après lui avoir fait connoître ma profession et mon zèle pour ses maîtres, à lui persuader de se conduire par mes avis. Nous sommes convenus qu’il partiroit avec moi ; mais qu’en arrivant ici, il ne paroîtroit point au château ; qu’il demeureroit caché dans une maison du bourg, ce qui n’a pas semblé difficile, à la faveur de tant de valets italiens qu’on a l’habitude d’y voir ; qu’il garderoit le secret de sa commission, et qu’il attendroit le tems marqué pour remettre ses dépêches. Il n’a rien manqué à sa conduite, et tout s’est observé fidellement. Pour moi, qui m’étois occupé en chemin des préparatifs de mon projet, j’ai trouvé peu d’embarras à disposer mes machines. Je ne m’en suis fié qu’à moi-même. Personne n’est entré dans ma confidence. Tout étoit prêt, il ne manquoit que l’occasion. Mon entreprise, puérile en elle-même, mais grande et sérieuse par l’importance de mon objet, demandoit nécessairement le tems de la nuit. Je pensois à me glisser le soir dans l’appartement de Clémentine. On m’apprit heureusement, que depuis quelques jours elle descendoit seule au jardin, et qu’elle en revenoit assez tard. Ensuite mes propres observations me firent découvrir que le père Marescotti et M Barlet y étoient quelquefois avec elle ; mais je remarquai aussi qu’ils la quittoient à l’approche de la nuit, et qu’elle y demeuroit après eux. Enfin, j’étois résolu de ne pas différer long-tems une démarche fort bizarre, et j’avoue que sa bizarrerie même, autant que ma répugnance à tromper, avoit beaucoup de part au délai, lorsqu’apprenant hier au soir que vous étiez informés de la mort de Daurana par une lettre de Naples, l’occasion excita mon courage, en renouvelant toutes mes espérances. Vous ferai-je la description d’une scène dont je rougirois peut-être, si je ne voyois avec admiration un succès qui doit la justifier ? Hier, entre huit et neuf heures du soir, lorsque le jour commençoit à s’obscurcir, j’entrai au jardin, après en avoir vu sortir le père Marescotti et M Barlet. J’étois couvert d’un long manteau noir, dont vous allez entendre l’usage. Il me fut aisé de m’avancer jusqu’au petit bois, où, prêtant un peu l’oreille, j’entendis la marche de Clémentine, qui s’y promenoit encore. Je lui laissai le tems de remonter toute son allée, pour me donner celui de préparer le spectacle que je lui destinois à son retour. Elle revint sur ses pas. J’avois pris poste derrière un gros arbre qui borde l’allée. Mo n manteau, pour ne vous pas tenir en suspens, n’avoit de noir que le dehors. Il étoit doublé de toile blanche dans toute sa longueur, et j’étois enveloppé d’un drap par-dessous, de sorte qu’en ouvrant les deux côtés du manteau, et les rejetant sur mes bras, je pouvois paroître blanc tout-d’un-coup, et redevenir noir en les fermant, ou plutôt, disparoître en quelque sorte, à la faveur des arbres et de la nuit. J’avois d’ailleurs, sous les deux ailes du manteau, deux lanternes sourdes, attachées au drap, qui devoient répandre une lumière assez vive, sans que les rayons pussent réfléchir sur moi ; j’avois au visage un masque de peau blanche, et sur la tête des coîffes de même couleur. Clémentine passant à quatre ou cinq pas de l’arbre, je me fis voir dans cet équipage sépulcral : et d’une voix plaintive, que je contrefis assez heureusement : " reconnoissez-vous, lui dis-je, la malheureuse Daurana ? Elle est morte ; elle est au tombeau. Pardonnez-lui le mal qu’elle vous a fait, et priez pour elle. Vous apprendrez qu’elle n’est pas morte sans un vif regret de ses injustices, et que sa mère les répare en vous donnant tout son bien ". Je ne rendrois pas justice à l’incomparable Clémentine, si je passois trop légèrement sur l’effet de cette ridicule apparition. La première vue du spectacle lui fit faire quelques pas en arrière ; mais à peine eut-elle entendu le nom de sa cousine et la nouvelle de sa mort, que loin de s’abandonner aux frayeurs d’une ame timide, elle se laissa tomber à genoux, les yeux fermés, la tête penchée, les mains jointes, et collées sur sa bouche. Elle écouta dans cette posture tout ce qu’il me plut d’ajouter, et je ne lui vis faire aucun autre mouvement que celui de ses mains jointes, dont elle pressoit quelquefois ses lèvres. Les précautions étoient inutiles pour ma retraite : Clémentine ne voyoit plus rien. Je me recouvris de mon manteau pour sortir du bois. La crainte d’une scène plus violente, m’avoit fait apporter quelques élixirs, dont je n’aurois pas manqué de faire usage dans le besoin, au risque de découvrir ma ruse en les employant : mais ne voyant rien à redouter, je me contentai d’aller reprendre mes habits, pour venir au-devant d’elle, et pour lui faire un reproche d’être demeurée trop tard au jardin. Cette attention ne pouvoit rien avoir de suspect, parce que depuis mon retour, je n’avois pas manqué le soir de lui rendre une courte visite. En effet, étant rentré dans le bois, d’un pas libre, et m’étant fait reconnoître par quelques mots hasardés, je l’entendis marcher aussi-tôt vers moi, sans pouvoir juger si ce n’étoit qu’à mon arrivée qu’elle avoit quitté la situation où je l’avois laissée. Mes reproches furent reçus avec douceur. Elle ne refusa point mon bras, que je lui offris pour se soutenir jusqu’à son appartement. Je lui trouvai le pouls fort ému, mais sans aucune marque de foiblesse. Dans le court entretien que j’eus avec elle, sa contenance et son langage me parurent composés. Cependant, elle ne désavoua point son émotion, et j’en pris droit de lui faire avaler quelques médicamens que je tenois prêts. Elle ne fit pas plus de difficultés de recevoir les services de ses femmes. Je me retirai très-satisfait : et j’ai su ce matin, qu’ayant passé fort tranquillement la nuit, elle étoit descendue dès six heures au jardin, après avoir fait prier le père Marescotti et M Barlet de s’y rendre. Pendant tout le jour, je n’ai pas cessé de l’observer : les informations s’accordent avec le témoignage de mes propres yeux. Non-seulement je lui ai vu toutes les apparences du plus heureux rétablissement, mais ses femmes assurent, avec des transports de joie, qu’elles en ont la même opinion. M Barlet même, à qui je me suis fait entrevoir sur la fin du jour, lorsqu’il rentroit au château avec elle et le père Marescotti, m’a fait connoître, par quelques signes, un changement qui sembloit le pénétrer d’admiration. Enfin, les circonstances m’ont paru favorables pour le dénoument : elle s’étoit renfermée dans sa chambre avec ses deux confidens : j’ai revu le mien, c’est-à-dire, le courrier d’Italie, qui n’attendoit que mes ordres. Je l’ai disposé par de nouvelles instructions à me seconder, et m’étant chargé de la lettre qui est pour madame la marquise, je lui ai laissé le soin de présenter l’autre. Lowther, en achevant ce récit, remit la lettre de Madame De Sforce à la marquise. Elle l’ouvrit avec moins de curiosité pour les explications de sa sœur, que d’inquiétude pour les nouvelles révolutions qu’elles pouvoient causer à sa fille. Mais à peine eut-elle achevé de la lire, que Camille, ayant fait demander la permission d’entrer, lui présenta celle de sa maîtresse, toute fermée. La première agitation de Clémentine, à la vue d’un cachet noir, avoit eu sans doute autant de part que le respect à la déférence qu’elle marquoit pour sa mère. Cependant, par le conseil de M Lowther, qui n’en appréhenda rien pour sa santé, la marquise prit le parti de lui renvoyer sa lettre avec la permission de l’ouvrir elle-même ; et pour éloigner tout air d’affectation, elle y joignit la sienne, qu’il lui suffisoit d’avoir parcourue. Camille eut ordre de la féliciter, au nom de tous ses amis, sur un évènement dont la tristesse n’empêchoit point qu’elle ne dût être sensible à ce qu’il avoit d’heureux ; et d’ajouter qu’ils ne se croyoient dispensés de passer sur-le-champ chez elle, que par le désir qu’elle avoit témoigné de ne voir personne jusqu’au lendemain. En effet, dans la confusion de mille sentimens que le récit de M Lowther avoit échauffés, jugez, ma chère tante, s’il nous fut aisé de modérer notre impatience. L’arrivée de Camille ayant suspendu nos réflexions sur l’étrange aventure du jardin, elles commencèrent par des applaudissemens pour l’invention ; et le prélat seul, quoique ravi du succès, parut craindre que la religion n’en fût un peu blessée. Le marquis jugea cette délicatesse excessive. Miladi G se laissant emporter par son imagination badine, ajouta que loin de faire un scrupule de sa méthode au divin Lowther, elle la trouvoit charmante ; qu’il seroit heureux pour la race humaine, que la médecine et la chirurgie n’en eussent jamais de plus fâcheuse ; que c’étoit répandre de la gaîté sur des arts fort tristes ; qu’outre la satisfaction de voir nos désirs comblés par le rétablissement de Clémentine, nous aurions sans doute un autre plaisir, qui seroit l’erreur du père Marescotti et de M Barlet ; que ces deux graves personnages paroissant bien persuadés de la réalité de l’apparition, il se préparoit pour nous une scène fort comique, et qu’elle brûloit sur-tout d’entendre l’éclaircissement qu’ils avoient promis. Dans la disposition que tout le monde avoit à la joie, cette idée nous fit sourire ; et Sir Charles même avoit prêté l’oreille avec complaisance. Cependant il prit bientôt un air plus sérieux, pour déclarer à sa sœur qu’il ne pouvoit goûter un badinage de cette nature. Je ne serois pas surpris, lui dit-il, que dans la simplicité de leur cœur, deux hommes très-éclairés fussent trompés ici par les apparences, et que leur prévention les portât trop loin ; mais son principe, qui ne sauroit être que le zèle de la religion et de l’amitié, me la rend si respectable, que, loin d’y trouver un sujet de raillerie, je les en féliciterai tous deux, en me hâtant de les détromper. Noble erreur ! Ajouta Sir Charles, d’un ton attendri, lorsqu’elle vient d’une si belle source ! La vertu lui doit un meilleur nom. à l’égard de Clémentine, reprit-il, en s’adressant au marquis, je crois qu’on peut la laisser dans ses idées, jusqu’à la confirmation de son rétablissement ; les nouvelles impressions qui peuvent avoir remis de l’ordre dans les traces du cerveau, demandent peut-être le tems de se fortifier ; et sans s’expliquer particulièrement sur l’invention de M Lowther, il reconnut avec lui les avantages qu’on peut tirer des affections de l’ame, pour la guérison des infirmités du corps. Les effusions de ma joie n’auroient pas été si réservées, et celles de la marquise auroient éclaté malgré sa langueur, si Camille, rentrant avec les deux lettres, n’eût attiré toute notre attention sur elle. Sa maîtresse les avoit lues ; elle avoit paru frappée du plus vif étonnement. Mais recueillant les forces de sa raison, et comme jalouse de lui conserver tout l’ascendant qu’elle avoit repris, elle s’étoit possédée jusqu’à se tourner paisiblement vers ses confidens : voyez, messieurs, avoit-elle dit, en leur présentant les lettres, s’il manque quelque chose à la vérité des faits. Le père Marescotti et M Barlet avoient loué le ciel après leur lecture, et s’étoient regardés mutuellement avec diverses marques de surprise et d’admiration. Alors Clémentine, rendant les deux lettres à Camille, lui avoit ordonné de les remettre à sa mère, et de nous assurer tous que sa retraite, dont elle nous prioit de ne pas nous offenser dans cette occasion, seroit bientôt justifiée par des explications surprenantes.

Il ne resta d’inquiétude qu’à Sir Charles, pour l’honneur de ses amis. Quelques applaudissemens qu’il eut donnés à M Lowther, il ne dissimula point que deux hommes si sages lui sembloient peu ménagés dans une aventure qui exposoit l’honneur de leur caractère et la réputation de leur mérite. Ce soin l’ayant porté de bonne heure à nous quitter, je demeurai assez tard près de la marquise, occupée à lui remplir l’imagination des plus douces espérances. Sa foiblesse n’étoit pas diminuée ; mais une si flatteuse perspective lui rendoit le cœur et l’esprit tranquilles. En me retirant, j’appris de Sir Charles, qu’ayant vu ses deux amis, il les avoit informés de l’invention de M Lowther ; que, loin de se reprocher leur crédulité, ils en étoient convenus sans honte, parce que, dans leurs principes, la bonté du ciel n’avoit pas plus de bornes que sa puissance, et qu’aux yeux de la religion les merveilles de l’une et de l’autre n’étoient pas rares en faveur de l’innocence et de la vertu : qu’en changeant même d’idée sur le fond, ils lui avoient protesté qu’ils n’en reconnoissoient pas moins l’ouvrage du tout-puissant dans l’effet d’une petite ruse humaine : qu’en un mot, Clémentine étoit sortie d’un état désespéré, et que, ne s’arrêtant point à des causes incertaines, ils ne pouvoient attribuer une guérison si prompte qu’au souverain arbitre de la nature. Sir Charles loua leur piété. Ils ajoutèrent, qu’étant chargés d’un billet de Clémentine et de quelques explications importantes, l’avis qu’ils venoient de recevoir, ne devoit rien changer à l’entrevue qu’ils avoient demandée pour le jour suivant. Ainsi, très-chère tante, je me mis au lit dans une charmante disposition, qui m’a fait jouir d’un sommeil fort paisible. Ce matin je n’ai songé qu’à vous rendre compte de ce qui s’est passé depuis ma dernière lettre, pour soulager ma mémoire, et la réserver aux éclaircissemens que nous attendons. Neuf heures sonnent. J’apprends qu’il est jour chez la marquise. Son impatience apparemment lui fait trouver les momens trop longs. Je les compte aussi. Mais Sir Charles me fait prier de descendre. Oh ! Je ne lui demande qu’un instant pour m’habiller. Je reviens, je me jette sur ma plume ; je la baise avec transport, pour le service qu’elle va me rendre. Il n’est pas dix heures, madame ; c’est-à-dire, qu’en moins d’une heure, le père Marescotti nous a fait passer par tous les sentimens que le cœur peut éprouver dans un espace si court. Il s’étoit déjà rendu avec M Barlet dans l’appartement de la marquise, et les deux familles y étoient assemblées. Après avoir présenté au marquis le billet de Clémentine, qui ne contenoit que le témoignage de sa guérison, ses remercîmens au ciel, et la prière qu’elle nous faisoit d’écouter deux honnêtes gens, qui connoissoient le fond de son ame, il a commencé un discours qui me l’auroit fait regarder comme un homme inspiré, si j’avois pu croire qu’il l’eût fait sans préparation. N’espérez pas, chère tante, que je puisse vous le rendre. Où prendrai-je la même éloquence et le même feu ? J’avois déjà remarqué dans ses entretiens, que ces ministres romains ont un tour d’esprit qui leur est propre, un caractère particulier de zèle et d’habileté, qu’ils doivent sans doute à l’éducation de leur ordre ; et je ne m’étonne point qu’on leur attribue tant de part aux évènemens du monde. Malgré la différence de nos principes, qu’ils sont grands à mes yeux, si c’est la religion qui les conduit ! L’ardent jésuite a repris d’abord toute l’histoire de la maladie de Clémentine, en nous faisant observer qu’ayant toujours eu sa confiance, par les droits de son ministère, et voulant user de la liberté qu’elle lui laissoit de révéler tout ce qui s’est passé sous ses yeux, personne n’en pouvoit rendre un compte plus fidelle. Les faits sont les mêmes que nous avons lus dans les lettres de Sir Charles. Mais avec quels traits nous a-t-il représenté les sentimens ! Quelle peinture des anciens combats de Clémentine, et de toutes les agonies de son cœur ! Il nous a tiré vingt fois des larmes. L’adroit orateur nous en faisoit donner un moment à la pitié, et les séchoit aussi-tôt par la terreur. Il s’arrêtoit quelquefois dans ces grandes crises, comme pénétré des mêmes impressions. Ce silence redoubloit les nôtres, et nous rendoit immobiles. Enfin, pesant les forces de la vertu et celles des passions, il a prouvé, par les effets mêmes, que la victoire ayant été pour la vertu, non-seulement elle avoit été la plus forte, mais que les plus grands efforts devoient avoir été les siens ; d’où il a conclu que la maladie de Clémentine n’étoit donc pas venue de sa passion, comme la malignité se le figuroit, et qu’au contraire elle n’avoit jamais eu d’autre cause que sa vertu. C’étoit, nous a-t-il dit, la première justification qu’il devoit à cette illustre fille, pour faire tomber des bruits dont personne ne connoissoit mieux que lui l’injustice. Que dites-vous, chère tante, de cette espèce d’apologie ? Ne la trouvez-vous pas aussi juste que noble et chrétienne ? Le père Marescotti l’a fortifiée par d’autres réflexions. Ce n’est pas pour nous, sans doute, qu’il les a crues nécessaires. Non, non, jamais il ne nous est rien entré dans l’esprit qui puisse blesser la pureté du cœur qu’il défend ! Mais après son témoignage, des rivales furieuses, des Olivia n’obtiendront que du mépris, lorsqu’elles oseront publier qu’une Clémentine est folle d’amour ; et ceux qui ne jugeront pas mieux d’elle, en apprenant son histoire, se couvriront de la même honte. L’orateur est tombé ensuite sur les circonstances de la guérison. Il n’a pas nommé M Lowther, ni touché à l’aventure du jardin : mais, rapportant tout à la puissance du ciel, il a reconnu que depuis hier au matin le changement étoit si réel, si sensible, qu’il n’en pouvoit rester aucun doute. Les plus pures lumières de la raison, l’égalité d’ame, la gaîté même avoient succédé à tous les nuages. Il ne s’arrêtoit point aux détails, c’étoit à nos propres yeux que nous devrions bientôt une si douce conviction ; et d’ailleurs, quelques déclarations, dont Clémentine souhaitoit qu’il nous fît l’ouverture, avant qu’elle parût dans l’assemblée, alloient confirmer tout ce qu’il nous annonçoit. Cependant elles devoient être précédées d’un éclaircissement pour lequel il nous demandoit toute notre attention. Ici, ma chère madame, j’aurois trop de peine à vous rendre les idées du père Marescotti, si je ne faisois un effort de mémoire pour me rappeler ses termes. Représentez-vous un vieillard d’une physionomie imposante, et d’une vénérable blancheur, placé par distinction à la tête du cercle, c’est-à-dire, près du lit de la marquise. Figurez-vous que vous l’entendez. " depuis quelques jours, on a pu s’appercevoir que M Barlet et moi, nous nous sommes quelquefois dérobés à la compagnie, pour descendre assez mystérieusement au jardin. Ce n’étoit pas le goût de la promenade qui nous y conduisoit. Clémentine nous y joignoit régulièrement, et nous y étions appelés tous trois par des raisons d’une haute importance. " que n’avois-je pas tenté, soit en Italie, soit ici, depuis notre arrivée, pour contribuer à la guérison d’une tête si chère ! Mon sang, si je l’avois cru possible à ce prix, y auroit été joyeusement employé. Mais, quoique j’eusse attendu quelque chose des articles, et que j’en visse quelques heureux effets, mes espérances étoient encore éloignées, lorsque j’observai, dans les entretiens qu’elle m’accordoit tous les jours, que son imagination paroissoit changer d’objet, et s’attacher fortement à de nouveaux soins. J’en augurai bien. Tout ce qui pouvoit la distraire de ses anciennes préventions, étoit favorable à sa santé. Connoissant tous les ressorts d’un cœur que j’ai formé dès l’enfance, il me fut aisé d’y pénétrer. J’obtins d’elle deux aveux qui me causèrent une joie fort vive ; par la facilité qu’ils m’offroient d’augmenter la diversion de ses esprits, en fortifiant les nouvelles traces qui sembloient les attirer. " elle avoit su, me dit-elle, et par des avis certains, que la téméraire Olivia ne ménageoit point sa réputation. Madame Bemont, de qui lui venoit cette cruelle certitude, en étoit frappée jusqu’à s’être prévenue elle-même contre une malheureuse amie, et l’avoir mortifiée par des comparaisons humiliantes. N’étoit-ce pas le comble de ses infortunes ? Elle me tint ces discours, les yeux baissés et mouillés de larmes. " loin de tourner mes efforts à la consoler, je pris le parti d’aggraver sa peine, et d’élargir la plaie de son cœur par mes plus graves réflexions. Ne doutez pas, répondisje, que les atteintes qu’on porte à votre réputation, ne soient une disgrâce terrible. Après la religion, l’honneur n’est-il pas le plus précieux de tous les biens ? Vous devez sentir aussi que le mal s’étendroit à votre famille. Eh ! D’où peut venir l’affliction que vous y voyez répandue, si ce n’est d’une crainte si juste ? Cependant, le remède n’est pas difficile. Un peu d’effort sur vous-même, démentiroit tous les bruits, et vous feroit triompher de la malignité d’Olivia. Qu’au lieu des rêveries sombres, où l’on vous surprend sans cesse, on s’apperçoive que vous vous rendez aux usages de la vie, et que vous reprenez un peu de goût pour la société de ceux qui vous aiment ; les plus fâcheuses impressions seront bientôt dissipées. Je vous offre une voie sûre, pour couvrir vos ennemis de confusion. Il n’y a point de ville d’Italie qui n’ait des jésuites : au premier signe du changement que je vous demande, je les emploie tous à vous servir. Leur témoignage bien concerté, fermera la bouche à la calomnie, et rendra tout son éclat à votre réputation. " cette proposition fit sur elle une impression surprenante. Elle me regarda d’un œil fixe, comme frappée de la vraisemblance de mes offres, et cherchant à s’assurer que je ne la flattois point : je ne crus lui voir qu’un reste d’incertitude. Pour le dessein que j’avois de forcer son attention, je lui présentai les mêmes images sous d’autres traits, mais beaucoup plus vifs. Enfin, pressée par les agitations de son cœur, elle me dit tristement : ne demandez-vous pas l’impossible ? Vous me souhaitez du goût pour la joie ! Ah ! Vous ne connoissez pas toutes mes peines. Vous m’étonnez, lui répondis-je d’un air sévère. Des secrets pour moi ! Qu’est devenue votre soumission, et la confiance que vous me devez ? Hé bien, reprit-elle en rougissant, je vous ferai un aveu que je ne dois qu’au ciel et à vous ". Le père Marescotti s’est ici tourné vers Sir Charles et vers moi, pour nous prévenir sur la part que nous avions à la suite de son récit ; et continuant, sans autre interruption, il a dévoilé de nouveaux trésors de vertu et d’honneur dans l’incomparable Clémentine. Elle lui avoit protesté que me jugeant digne de mon bonheur, et la voyant sans envie, ses peines ne venoient plus de leur première cause. Depuis les articles, elle étoit même assez tranquille sur les persécutions dont elle avoit voulu se garantir par sa fuite ; mais, pour son tourment, il lui étoit tombé dans l’esprit que je ne pouvois avoir ignoré les anciennes circonstances de sa maladie ; c’est-à-dire, ce qui s’étoit passé à Boulogne entre elle et Sir Charles ; que dès-lors, sans doute, ayant mes droits sur le cœur dont j’étois en possession, j’avois été fidellement informée de l’état du sien, et des tristes révolutions qu’elle avoit éprouvées ; qu’apparemment j’y avois pris part, non-seulement par la compassion d’un cœur noble, mais par mes conseils, qui avoient dû répondre aux confidences de Sir Charles ; par mes exhortations, quelquefois peut-être par mes reproches et mes plaintes. En un mot, Clémentine s’étoit persuadée que Sir Charles avoit commencé à m’aimer avant ses voyages d’Italie, que par conséquent il n’avoit pu sentir pour elle que de la pitié ; que l’obstacle de la religion n’avoit été qu’un prétexte ; et qu’ayant lu, par une correspondance bien établie, tout ce qu’elle avoit souffert, j’avois comme joui du spectacle de ses peines. Quel personnage avoit-elle donc fait en Italie ? Quel autre rôle faisoit-elle encore au château de Grandisson ? Ces idées lui causoient un mortel tourment. Chaque jour elle étoit tentée de se dérober par une seconde fuite. Elle étoit retenue malgré elle par sa tendresse pour sa famille, ou plutôt par un charme qui l’attachoit à sa honte ; mais elle doutoit que ses forces pussent résister long-tems à de si cruelles épreuves. En effet, après avoir achevé son discours avec autant de larmes que de mots, elle avoit laissé voir au père Marescotti des marques de trouble, qui lui avoient fait appréhender quelque nouvel accès. Mais c’est dans sa bouche que je veux remettre ce récit. " j’avoue, a-t-il continué, que mon embarras fut excessif. Je la croyois, depuis quelque tems, dans une situation moins tumultueuse ; d’ailleurs, son premier aveu m’avoit paru plus composé, et je m’étois promis quelque chose de ma réponse : mais qu’opposer à de pures imaginations, qui ne pouvoient servir à mes vues, parce qu’elles avoient trop de liaison avec la source du mal ? Je me bornai à des représentations vagues sur le caractère de Sir Charles et de Miladi Grandisson, qui n’admettoit rien que d’honorable et de vertueux. Cependant, après l’avoir quittée, je conçus que plusieurs personnes jouissant ici de la confiance de Sir Charles, je pouvois en espérer quelques lumières sur l’origine de son inclination pour miladi, et me munir d’armes, c’est-à-dire, de faits avérés, pour combattre une chimère. J’avois autant d’estime que de vénération pour M Barlet : ce fut à lui que je recourus. à peine m’eut-il compris, que m’embrassant avec un transport de joie, il m’assura que je recevrois de lui toutes sortes d’éclaircissemens ; que Sir Charles et Miladi Grandisson n’ayant rien eu de réservé pour un homme qui les adoroit, non-seulement ils lui avoient appris la naissance de leur liaison, mais ils l’avoient fait dépositaire de leurs lettres : et que jugeant tout-d’un-coup de quel poids elles pouvoient être pour calmer l’esprit de Clémentine, il étoit prêt à me les confier, sans craindre que dans une occasion de cette nature, ils lui reprochassent de l’indiscrétion. Il y en auroit, lui dis-je, à les accepter ; elles ne doivent pas sortir de vos mains ; mais, si vous les croyez propres à seconder mes idées, paroissez