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Histoire du matérialisme/Tome I/Partie III/Chapitre 3

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Traduction par B. Pommerol.
C. Reinwald (tome 1p. 261-294).


CHAPITRE III

Effets produits par le matérialisme en Angleterre.


Connexion entre le matérialisme du XVIIe siècle et celui du XVIIIe. — Circonstances qui favorisèrent le développement du matérialisme en Angleterre. — Union du matérialisme fondé sur les sciences physiques et naturelles avec la foi religieuse ; Boyle et Newton. — Boyle, sa personne et son caractère. Sa prédilection pour l’expérimentation. — Il est partisan de la conception mécanique du monde. — Newton, son caractère et sa vie. — Réflexion sur la manière dont Newton fit sa découverte : il admettait l’hypothèse générale d’une cause physique de la pesanteur. — La pensée que cet agent hypothétique détermine aussi le mouvement des corps célestes était proche et préparée ; — en transportant l’action du tout aux molécules particulières, on ne faisait que tirer une conséquence de l’atomisme : — l’hypothèse d’une matière impondérable produisant la gravitation par son choc était préparée par l’interprétation relativise de l’atomisme chez Hobbes ; — Newton se déclare de la manière la plus formelle contre l’interprétation de sa doctrine qui prédomine aujourd’hui ; — mais il sépare le côté physique d’avec le côté mathématique de la question ; — du triomphe des études purement mathématiques est née une physique nouvelle. — Influence du caractère politique de l’époque sur les conséquences des systèmes. — John Locke ; sa vie, développement de ses idées. — Son ouvrage sur l’Entendement humain ; — autres écrits. — John Toland ; son idée d’un culte philosophique ; sa dissertation : le Mouvement comme propriété essentielle de la matière.


Il s’écoula près d’un siècle entre le développement des systèmes matérialistes des temps modernes et les écrits audacieux d’un de la Mettrie, qui se complut à mettre en lumière précisément les côtés du matérialisme, qui sont de nature à scandaliser le monde chrétien. Sans doute ni Gassendi ni Hobbes n’avaient pu se soustraire entièrement aux conséquences morales de leurs systèmes ; mais tous deux avaient fait indirectement leur paix avec l’Église : Gassendi, en se résignant et être superficiel ; Hobbes, grâce aux caprices d’une logique peu naturelle. S’il existe une différence bien tranchée entre les matérialistes du XVIIe siècle et ceux du XVIIIe siècle, c’est surtout en ce qui concerne la morale, abstraction faite du point de vue ecclésiastique. Tandis que de la Mettrie, à l’imitation des philosophes dilettanti de l’ancienne Rome, établit avec une satisfaction frivole le plaisir comme principe de la vie et, après des milliers d’années, fait injure à la mémoire d’Épicure par l’indigne interprétation qu’il donne de son système, Gassendi avait mis en relief le côté le plus sérieux et le plus profond de la morale d’Épicure ; Hobbes finissait par approuver, bien qu’avec d’étranges circonlocutions, la théorie usuelle de la vertu chrétienne et bourgeoise : il la regardait sans doute comme un indice d’étroitesse d’esprit, mais d’étroitesse consacrée. Ces deux hommes vécurent d’une façon simple et vertueuse, d’après les idées de leur temps.

Malgré cette grande différence, le matérialisme du XVIIe siècle, avec les tendances analogues qui se manifestèrent jusqu’au Système de la nature, forme une chaîne continue, tandis que le matérialisme de notre époque, bien qu’il se soit précisément écoulé de nouveau un siècle entre de la Mettrie et Vogt ou Moleschott, exige une étude spéciale. La philosophie de Kant et, plus encore, les grandes découvertes faites, pendant les dernières années, sur le terrain des sciences de la nature exigent cette étude spéciale au point de vue de la science théorique. D’un autre côté, un coup d’œil jeté sur les conditions de la vie matérielle et sur les progrès de la civilisation doivent nous déterminer à embrasser, dans son unité intrinsèque, toute la période qui précède la Révolution française.

Si nous considérons d’abord l’État et la société civile, nous distinguerons entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle une analogie qui les sépare nettement de l’époque actuelle. Hobbes et Gassendi vivaient à la cour ou dans les cercles aristocratiques de l’Angleterre et de la France. De la Mettrie était protégé par le grand Frédéric. Le matérialisme des deux derniers siècles les trouvait son appui dans l’aristocratie laïque ; l’attitude de ce système vis-à-vis de l’Église variait en partie avec les rapports que l’aristocratie et les cours entretenaient avec le clergé. Au contraire, le matérialisme de nos jours a une tendance essentiellement démocratique ; il ne s’appuie que sur son bon droit, sur le droit d’exprimer sa conviction et sur l’accueil que lui fait le public ; or le publie est familiarisé avec les résultats de la science, mêlés à un grand nombre de théories matérialistes et rendus accessibles sous la forme la plus tacile à saisir. Ainsi, pour comprendre la transformation néanmoins remarquable qui s’est opérée entre le matérialisme du XVIIe siècle et celui du XVIIIe, nous devrons étudier l’état des hautes couches de la société et les modifications qui s’y opérèrent alors.

Ce qui frappe principalement, c’est la marche que prirent les choses en Angleterre, durant la deuxième moitié du XVIIe siècle. Le rétablissement de la royauté y fut suivi d’une violente réaction contre la rigidité excentrique et hypocrite du puritanisme, qui avait dominé pendant la Révolution.

La cour de Charles II favorisait le catholicisme tout en s’adonnant à un libertinage effréné. Les hommes d’État de cette époque étaient peut-être, dit Macaulay (34), les membres les plus corrompus d’une société corrompue ; leur frivolité, leur passion pour le jouissances, n’étaient surpassées que par l’immoralité avec laquelle ils faisaient de la politique le jouet de leur ambition, au mépris de tous les principes politiques.

La frivolité en matière de religion et de mœurs caractérisait alors les cours. La France, il est vrai, donnait le ton : sa littérature dite classique, alors dans tout son éclat, son influence littéraire et politique on Europe s’unissaient sous Louis XIV pour imprimer à la nation, comme à la cour, un élan, une dignité, qui éloignait le pays de toute tendance matérialiste vers les choses utiles. Cependant les progrès de la centralisation, l’oppression et l’exploitation du peuple faisaient fermenter les esprits et préparaient la Révolution. Le matérialisme prit racine en France comme en Angleterre ; mais, en France, on lui emprunta seulement ses éléments négatifs, tandis qu’en Angleterre, on se mit à faire de ses principes une application de plus en plus étendue à l’économie de la vie nationale tout entière. On peut donc comparer le matérialisme de la France à celui de la Rome des empereurs ; on l’adoptait pour le corrompre et pour s’en laisser corrompre. En Angleterre, il en était tout autrement. Là aussi régnait parmi les grands le ton de la frivolité. On pouvait être croyant ou incrédule, parce qu’on n’avait aucun principe de direction et l’on était l’un ou l’autre, suivant que les passions y trouvaient leur profit. Toutefois, Charles II avait puisé quelque chose de meilleur que la doctrine de son omnipotence personnelle dans les leçons de Hobbes. Ce monarque était un physicien zélé et possédait même un laboratoire. Toute l’aristocratie suivit son exemple. Buckingham lui-même daigna s’occuper de chimie ; or la chimie n’était pas encore débarrassée de l’attrait mystérieux de l’alchimie, la recherche de la pierre philosophale. Des lords, des prélats, des jurisconsultes consacraient leurs loisirs à des expériences d’hydrostatique. On confectionnait des baromètres et des instruments d’optique pour les usages les plus variés ; les dames élégantes de l’aristocratie venaient en équipage dans les laboratoires, pour s’y faire montrer les merveilles de l’attraction magnétique et électrique. À une curiosité frivole et à un dilettantisme vaniteux se joignirent les études sérieuses et profondes des vrais savants et l’Angleterre entra dans la voie du progrès en ce qui concerne les sciences de la nature, réalisant ainsi les prédictions de Bacon (35). Alors s’agita dans toutes les directions un esprit éminemment matérialiste qui, loin de se signaler par des ravages, répandit au contraire sur la Grande-Bretagne une prospérité dont on n’avait pas encore d’exemple, tandis qu’en France ce même esprit matérialiste, uni aux théories mutilées d’un nouvel épicuréisme et à un bigotisme croissant, amena cette mobilité et cette fluctuation entre les extrêmes qui caractérisent l’époque antérieure à l’apparition de Voltaire. En France, la frivolité devait donc grandir de plus en plus, tandis qu’en Angleterre, elle se montra seulement durant la période de transition, des principes spiritualistes de la Révolution aux principes matérialistes de la grande époque commerciale.

« La guerre entre l’esprit caustique et le puritanisme, dit Macaulay en parlant de cette époque, devint bientôt la guerre entre cet esprit et la morale. Tout ce que les puritains hypocrites avaient révéré fut conspué ; ce qu’ils avaient prescrit fut favorisé. De même qu’ils n’avaient ouvert la bouche que pour citer des passages de la Bible, de même on ne l’ouvrait maintenant que pour proférer les plus grossiers jurons. Dans la poésie, le style voluptueux de Dryden remplaça celui de Shakespeare ; entre les deux époques l’hostilité du puritanisme contre la poésie mondaine avait étouffé tous les talents (36). »

Vers ce temps, on commença à confier aux actrices les rôles de femmes, qui jusqu’alors avaient été joués par des jeunes gens ; les excitations au libertinage des actrices allèrent en augmentant, et le théâtre devint un foyer de corruption. Mais la passion d’acquérir égala et même bientôt surpassa l’amour des plaisirs. Dans cette poursuite acharnée de la richesse, on vit disparaître la bonhomie, mais en même temps une partie des vices du siècle précédent et le matérialisme du plaisir fut remplacé par le matérialisme de l’économie politique (37). Le commerce et l’industrie s’élevèrent à une hauteur que les générations antérieures n’avaient pu pressentir. Les voies de communication furent améliorées ; des mines, depuis longtemps abandonnées, furent de nouveau exploitées, tout cela avec l’énergie propre aux époques de créations matérielles, énergie qui, lorsqu’elle est puissamment excitée, réagit favorablement sur l’élan et l’esprit d’entreprise dans d’autres branches. Alors les gigantesques cités de l’Angleterre commencèrent à sortir du sol ou à se développer sur une échelle si grandiose qu’elles firent de la Grande-Bretagne, dans l’espace de deux siècles, le pays le plus riche du globe (38).

En Angleterre, la philosophie matérialiste trouva un terrain fécond ; sans aucun doute, le merveilleux essor du pays fut le fruit de l’influence des philosophes et des physiciens, qui se succédèrent depuis Bacon et Hobbes jusqu’à Newton, de même que la Révolution française fut préparée par Voltaire. Mais on reconnaîtra facilement que la philosophie, en pénétrant dans la vie de la nation, avait par là renoncé à elle-même. Hobbes avait si bien complété le matérialisme qu’après lui il ne restait plus rien à y ajouter.

La philosophie spéculative abdiqua, laissant le champ libre aux efforts pratiques. Épicure voulait, à l’aide de sa philosophie, être utile à l’individu ; Hobbes cherchait à activer les progrès de la société entière, non par sa philosophie elle-même, mais par les conséquences qui en découlaient. Épicure cherchait avant tout à éliminer la religion ; Hobbes utilisait la religion et, au fond, il devait regarder ceux qui rendent naturellement hommage à la superstition publique comme meilleurs citoyens que ceux qui, pour arriver au même but, ont besoin des leçons préliminaires de la philosophie. Le but de la foi pour la masse est atteint plus aisément, quand les croyances se transmettent de génération en génération, que lorsque les individus doivent, avant de régler leurs idées religieuses, commencer par respecter l’autorité et en comprendre la nécessité.

Au reste, la philosophie est superflue pour l’économie de la vie sociale, dès que les citoyens, même sans la connaître, pratiquent les préceptes qui en découlent, c’est-à-dire quand ils se soumettent en général à l’autorité de l’État, dès qu’ils ne se révoltent qu’avec la certitude du succès et concentrent, dans les temps ordinaires, toute leur énergie et toute leur activité à l’amélioration de leur bien-être matériel, à la production de nouveaux biens et au perfectionnement des institutions existantes. La philosophie ne servant qu’à favoriser le maintien de cet état de choses comme le meilleur et le plus avantageux, on économisera évidemment des forces utiles, si l’on réussit à faire entrer les peuples dans cette voie, sans avoir besoin d’enseigner la philosophie à chaque individu. La philosophie n’aura d’importance que pour les rois, leurs conseillers ou les chefs de l’aristocratie, le devoir de ceux-ci étant de maintenir la marche régulière des affaires.

Ces conséquences obligatoires du système de Hobbes ont l’air d’avoir été déduites de l’histoire de la civilisation moderne de l’Angleterre, tant la nation s’est conformée scrupuleusement aux règles de conduite tracées par Hobbes. La haute aristocratie s’est réservé pour elle seule la libre-pensée, unie à un respect sincère (devons-nous dire devenu sincère ?) pour les institutions ecclésiastiques. Les hommes d’affaires regardent comme « non-pratique » tout doute relatif aux vérités de la religion ; ils semblent ne rien comprendre aux arguments contradictoires que provoque l’examen théorique de ces vérités ; et, s’ils ont horreur du Germanisme, c’est plus par désir de conserver l’ordre de la vie actuelle qu’en vue des espérances de la vie future. Les femmes, les enfants et les hommes d’un tempérament sentimental sont entièrement dévoués à la religion. Dans les couches inférieures de la société, pour la compression desquelles les raffinements de la vie sentimentale ne paraissent pas : absolument nécessaires, il n’existe guère en fait de religion que la crainte de Dieu et des prêtres. La philosophie spéculative est regardée comme superflue, pour ne pas dire nuisible. L’idée d’une philosophie de la nature a passé dans celle de la physique (natural philosophy) ; et un égoïsme mitigé, qui s’arrange très-bien avec le christianisme, est reconnu dans toutes les classes de la société comme l’unique base de la morale pour les individus aussi bien que pour l’État.

Loin de nous la pensée d’attribuer à Hobbes seul la transformation formation si originale et si exemplaire de l’Angleterre moderne ; c’est bien plutôt des qualités vivantes et essentielles de ce peuple, à cette période de son développement, c’est de l’ensemble de sa situation historique et matérielle qu’il faut faire dériver tout à la fois la philosophie de Hobbes et la modification qui s’opéra plus tard dans le caractère national. En tout cas, il nous est permis de glorifier Hobbes, pour avoir, en quelque sorte, tracé un tableau prophétique des phénomènes qui caractérisent la vie anglaise (39). Souvent la réalité est plus paradoxale qu’un système philosophique quelconque, et la conduite des hommes recèle plus de contradictions qu’un penseur ne saurait en accumuler, malgré tous ses efforts. L’Angleterre orthodoxe-matérialiste nous en fournit une preuve frappante.

Sur le terrain des sciences physiques aussi, on vit naître à cette époque l’alliance étrange, qui étonne encore aujourd’hui les savants du continent, d’un système tout à fait matérialiste avec un grand respect pour les doctrines et le rites de la tradition religieuse. Deux hommes surtout représentèrent cette tendance dans la génération qui suivit immédiatement Hobbes : le chimiste Boyle et Isaac Newton.

La génération actuelle voit ces deux hommes séparés par un abîme. Boyle n’est plus nommé que dans l’histoire de la chimie et son importance dans l’histoire de la culture est presque oubliée aujourd’hui, tandis que Newton brille comme une étoile de première grandeur (4). Leurs contemporains ne les jugeaient pas sous le même point de vue que nous, et une histoire plus consciencieuse ne pourra pas conserver l’opinion actuelle. Elle louera Newton avec moins d’emphase qu’on ne le fait habituellement, tandis qu’elle devra accorder, dans les annales des sciences, une place d’honneur à Boyle. Cependant Newton restera le plus grand des deux et, bien que l’application du principe de la gravitation aux mouvements des corps célestes apparaisse plutôt comme un fruit mûri par l’époque, ce n’est pourtant point un simple hasard qui fit cueillir ce fruit par un homme réunissant un si haut degré la connaissance des mathématiques, la méthode du physicien et l’énergie d’un travail opiniâtre. Boyle s’accordait parfaitement avec Newton pour expliquer tous les phénomènes naturels par la physique et la mécanique. Boyle était l’aîné des deux et, il peut être regardé comme un de ceux qui ont le plus puissamment contribué à l’introduction des principes matérialistes dans l’étude des sciences physiques. Avec lui, la chimie inaugure une ère nouvelle (41) ; il achève de rompre avec l’alchimie et avec les idées d’Aristote. Pendant que ces deux grands scrutateurs de la nature introduisaient la philosophie de Gassendi et de Hobbes dans les sciences positives et la faisaient triompher définitivement, grâce à leurs découvertes, ils restaient sincèrement déistes, sans avoir d’arrière-pensée ainsi que Hobbes. Mais comme ils se trouvaient préoccupés du monde des phénomènes, ils ne purent atteindre leur but sans de grandes faiblesses et sans inconséquence. En perdant de leur valeur comme philosophies, ils ont exercé une influence d’autant plus salutaire sur le développement de la méthode des sciences physiques. Boyle et Newton prirent l’initiative sur bien des points, mais particulièrement sur celui-ci : ils établirent une rigoureuse distinction entre le champ fertile des recherches expérimentales et celui des problèmes transcendants ou du moins inabordables aux sciences dans leur état actuel. Tous deux décèlent donc le plus vif intérêt pour la méthode ; mais les questions spéculatives ne les préoccupent guère. Ils sont formellement empiriques et cela est vrai surtout en ce qui regarde Newton. On ne doit donc pas, ébloui par le prestige de son principe de gravitation et de sa science mathématique, faire ressortir exclusivement en lui la puissance du génie déductif.

Robert Boyle (né en 1626), fils du comte Richard de Cork, utilisa sa fortune, qui était considérable, en vivant entièrement pour la science. Naturellement triste et mélancolique, il prit fort au sérieux les doutes sur la religion chrétienne que l’étude des sciences physiques avait probablement fait naître dans son esprit et, de même qu’il cherchait à les combattre par la lecture de la Bible et par la méditation, de même il éprouva le désir d’amener les autres hommes à une réconciliation de la foi avec la science. Il fonda et cet effet des conférences publiques, qui donnèrent naissance à différents écrits et particulièrement aux dissertations dans lesquelles Clarke s’efforça de démontrer l’existence de Dieu. Clarke qui, de la conception newtonienne de l’univers, avait tiré une religion naturelle, combattit toutes les opinions qui ne voulurent pas se plier à ce système ; il écrivit donc non-seulement contre Spinoza et Leibnitz mais encore contre Hobbes et Locke, les fondateurs du matérialisme et du sensualisme anglais. Et cependant toute cette conception de l’univers imaginée par les grands physiciens Boyle et Newton, sur les traces desquels il marcha, conception si originalement combinée avec des éléments religieux, repose en partie sur ce même matérialisme et se borne à en tirer des conséquences nouvelles.

Quand on songe au caractère religieux et rêveur de Boyle, on a lieu de s’étonner de la rectitude de jugement qui lui fit percer à jour toutes les subtilités de l’alchimie. On ne peut nier d’ailleurs que ses théories des sciences physiques offrent çà et là, dans la chimie et surtout dans la médecine, des traces du mysticisme qui régnait généralement encore à cette époque dans le domaine de ces sciences ; néanmoins Boyle devint l’adversaire le plus influent du mysticisme. Son Chemista scepticus, qui, par son titre seul, déclare (1661) la guerre à la tradition, est considère à lion droit comme le commencement d’une ère nouvelle dans l’histoire de la chimie. En physique, il a fait les découvertes les plus importantes ; plus tard elles ont été en partie attribuées à d’autres ; on ne saurait nier d’ailleurs que ses théories, sous bien des rapports, soient obscures et incomplètes : il stimule et prépare les esprits infiniment plus qu’il ne donne de solutions décisives (42).

Ce qui, malgré tous ses défauts naturels, le guidait si sûrement, était, avant toutes choses, sa haine ardente contre la phraséologie et la fausse science des scholastiques et sa confiance exclusive dans ce qu’il voyait devant lui et pouvait montrer aux autres comme résultat de ses expériences (43). Il fut un des premiers membres de la Royal Society, fondée par Charles II, et, plus que tous les autres sans doute, il travailla énergiquement dans l’esprit de cette fondation. Il tenait un journal régulier (44) de ses expériences et il n’oubliait jamais, quand il avait fait une découverte, quelque peu importante, de la montrera ses collègues et à d’autres hommes compétents pour qu’ils pussent en juger par leurs propres yeux. Ce mode de procéder lui vaut déjà à lui seul une place dans l’histoire moderne des sciences physiques, qui n’auraient pu atteindre le haut degré où elles sont parvenues, si l’on n’eût contrôlé sans cesse les expériences par d’autres expériences.

Cette tendance vers l’expérimentation est très-fortement appuyée par la conception matérialiste de l’essence des corps de la nature. Sous ce rapport, il importe de remarquer sa dissertation sur l’Origine des formes et des qualités (45). Il y nomme une série d’adversaires d’Aristote, desquels il avait utilisé tous les ouvrages ; cependant le livre, qui lui a été le plus profitable, est le court, mais très-important, Compendium de la philosophie d’Épicure pur Gassendi ; Boyle regrette de ne pas s’en être approprié plus tôt les idées (46). Nous retrouvons le même éloge de la philosophie d’Épicure dans d’autres dissertations de Boyle, lequel, il est vrai, proteste de la façon la plus vive contre les conséquences athées de cette même philosophie. Nous avons vu, à propos de Gassendi, que l’on peut révoquer en doute la sincérité de sa protestation ; quant à la sincérité de Boyle, elle est incontestable. Il compare l’univers à l’horloge artistique de Strasbourg (47) ; l’univers est pour lui un grand mécanisme, se mouvant d’après des lois fixes ; mais, précisément comme l’horloge de Strasbourg, il doit avoir un auteur intelligent. Entre tous les éléments de l’épicuréisme, Boyle rejette particulièrement la théorie empédoclienne qui lait naître l’appropriation de la non-appropriation. Sa conception du monde, absolument comme celle de Newton, fonde la téléologie sur le mécanisme lui-même. Nous ne saurions affirmer si Boyle fut influencé par ses relations avec son jeune contemporain Newton, qui avait aussi une grande estime pour Gassendi, ou si, au contraire, Newton emprunte davantage à Boyle ; qu’il nous suffise de dire que les deux savants anglais s’accordaient à faire de Dieu le moteur premier des atomes et qu’ils admirent encore plus tard, dans la marche de la nature, l’intervention modificatrice de Dieu ; mais, en règle générale, ils expliquaient tout ce qui se passe dans la nature d’après les lois mécaniques du mouvement des atomes.

L’indivisibilité, qui a valu aux atomes le nom que Démocrite leur a donné, est la propriété dont les modernes font généralement bon marché. Ou bien on produit l’argument que Dieu, qui a créé les atomes, doit aussi savoir les diviser, ou bien l’on invoque ce relativisme qui se montre avec le plus de netteté chez Hobbes : même dans les éléments du monde corporel, on n’admet plus infiniment petit absolu. Boyle ne s’inquiète guère de ce point. Il donne à sa théorie le nom de philosophie corpusculaires, mais il est loin d’adhérer aux grandes modifications que Descartes avait introduites dans l’atomistique. Il admet l’impénétrabilité de la matière et, contrairement à Descartes, l’existence du vide. Cette question suscite (48) une polémique assez acerbe entre lui et Hobbes, qui ne voyait dans l’espace vide d’air qu’une espèce d’air plus subtil. Boyle attribue au plus petit fragment de la matière sa forme déterminée, sa grandeur et son mouvement ; quand plusieurs de ces petits fragments se réunissent, il faut encore tenir compte de leur position dans l’espace et de l’ordre dans lequel ils se combinent. Des différences de ces éléments sont ensuite déduites (49), tout à fait comme chez Démocrite et Épicure, les différentes impression des corps sur les organes sensibles de l’homme. Toutefois Boyle évite partout l’entrer plus avant dans les questions psychologiques ; il ne s’occupe, dit-il, que du monde tel qu’il a dû être le soir de l’avant-dernier jour de la création, c’est-à-dire en tant que nous pouvons strictement le considérer comme un système d’objets corporels (50). La naissance et la mort des choses ne sont pour Boyle, comme pour les atomistes de l’antiquité, que réunion ou séparation des parties, et il étudie, sous le même point de vue, — toujours sous la réserve des miracles (51), — les processus de la vie organique (52). L’assertion générale de Descartes, qu’au moment de la mort, non-seulement le corps est abandonné par la force motrice de l’âme, mais encore détruit dans ses parties internes, est confirmée par Boyle, qui apporte, à l’appui, des preuves physiologiques, et montre que de nombreux phénomènes, antérieurement attribués à l’activité de l’âme, sont d’une nature purement corporelle (53). Il combat avec la même clarté, comme un des premiers chefs de la tendance médico-mécanique, la théorie vulgaire des remèdes et poisons, laquelle considère comme une vertu et une propriété spéciale le ces derniers, l’influence qu’ils exercent sur le corps humain, par exemple, de provoquer la sueur, d’étourdir, etc., tandis que l’effet produit n’est pourtant que le résultat de la rencontre des propriétés générales de ces matières avec la conformation de l’organisme. Même au verre pilé on a attribué une centaine propriété délétère (facultas deletaria) au lieu de s’en tenir simplement au fait que les parcelles de verre lèsent les intestins (54). Dans une série de petites dissertations, Boyle, dont le zèle pour ces questions méthodiques était presque aussi ardent que pour les recherches positives, tâcha de démontrer la nature mécanique de la chaleur, du magnétisme, de l’électricité, de la modification des corps composés. Ici, il est forcé de s’en tenir très-souvent, comme Épicure, bien qu’avec des notions plus claires, à la discussion de simples possibilités ; mais ces discussions suffisent partout pour lui faire toucher le but le plus rapproché : éliminer les qualités occultes et les formes substantielles, réaliser la pensée d’une causalité visible dans tout le domaine des phénomènes naturels.

Moins complexe, mais plus intense, fut l’action de Newton pour l’établissement d’une théorie mécanique de l’univers. Plus modéré dans sa théologie que Boyle et même soupçonné de socinianisme par les orthodoxes, Newton, dans on âge avancé et alors que son intelligence commençait a décliner, tomba dans ce penchant vers les spéculations mystiques sur l’apocalypse de saint Jean (55), qui contraste si étrangement avec ses hautes découvertes scientifiques. Sa vie jusqu’a l’achèvement de sa grande œuvre avait été la vie paisible et silencieuse d’un savant avec tous les loisirs nécessaires pour développeur se prodigieuse habileté mathématique et pour compléter avec calme ses travaux vastes et grandioses ; tout à coup récompensé de ses efforts par une charge brillante (56), il vécut encore de longues années sans rien ajouter d’important aux travaux qui avaient fait sa gloire. Dans son enfance, Newton paraît s’être signalé seulement par ses dispositions pour la mécanique. Silencieux et maladif, il ne se distingue pas à l’école, et il ne montra aucune aptitude pour la profession de ses parents ; mais lorsque, dans sa dix-huitième année (1660), il fut entré à Trinity collège de Cambridge, il étonna bientôt son maître par la facilité et l’originalité, avec lesquelles il s’appropria les théorèmes de géométrie. Il appartient donc à la série des esprits en quelque sorte organisés pour les mathématiques, esprits si nombreux au xviie siècle, comme si la race européenne se fût développée dans ce sens par une impulsion générale. D’ailleurs un examen approfondi des résultats obtenus par Newton montre qu’ils furent presque toujours le fruit d’un travail mathématique, ingénieux et persévérant. Dés l’année 1664, Newton imagina son calcul des fluxions, qu’il ne publia que vingt ans plus tard, lorsque Leibnitz menaça de lui enlever la gloire de cette invention. Il porta presque aussi longtemps en lui-même l’idée de la gravitation ; mais tandis que ses fluxions avaient tout de suite brillamment prouvé leur efficacité dans ses calculs, il fallait encore pour démontrer qu’une même loi régit la chute des corps terrestres et l’attraction des corps célestes une formule mathématique, dont, pour le moment, les prémisses faisaient défaut. La placidité, avec laquelle Newton garda si longtemps en lui-même ses deux grandes découvertes, l’une pour l’utiliser en silence, l’autre pour la laisser mûrir, mérite notre admiration, et rappelle d’une façon étonnante la patience et la persévérance non moins grandes de son illustre précurseur Copernic. Un autre détail contribue à nous faire connaître le grand caractère de Newton : il ne publia pas isolément sa découverte de la corrélation entre la loi de la chute des corps terrestres et celle des orbites elliptiques des corps célestes, quand il se vit sûr de la vérité et que ses calculs furent complets ; il l’inséra simplement dans l’œuvre grandiose de ses Principes, où il élucidait d’une manière générale toutes les questions mathématiques et physiques relatives à la gravitation ; aussi pouvait-il à bon droit donner à cette publication le titre ambitieux de Principes mathématiques de philosophie naturelle.

Un dernier fait relatif au même philosophe eut une importance encore plus considérable. Nous avons déjà dit que Newton était loin de voir dans l’attraction cette « force essentielle à toute matière », dont on le glorifie aujourd’hui d’avoir fait la découverte. Mais il a contribué à faire admettre l’attraction universelle, en laissant entièrement de côté les conjectures prématurées et obscures sur la cause matérielle de l’attraction et en ne s’attachant qu’à ce qu’il pouvait démontrer, c’est à-dire, aux causes mathématiques des phénomènes dans l’hypothèse d’un principe quelconque de rapprochement, qui agit en raison inverse du carré des distances, quelle que puisse être d’ailleurs la nature physique de ce principe.

Nous arrivons à l’une des époques les plus importantes de toute l’histoire du matérialisme. Pour la placer dans son vrai jour, nous devons ajouter ici quelques réflexions sur les véritables résultats dus à Newton.

Nous nous sommes tellement habitués aujourd’hui à l’idée abstraite de forces ou plutôt à une idée planant dans une obscurité mystique entre l’abstraction et l’intuition concrète, que nous ne trouvons plus rien de choquant à faire agir une molécule de matière sur une autre sans contact immédiat. On peut même se figurer avoir énoncé une thèse éminemment matérialiste quand on a dit : « il n’y a pas de force sans matière » ; et cependant, à travers le vide, on fait agir tranquillement des molécules de matière les unes sur les autres sans aucun lien matériel. Les grands mathématiciens et physiciens du XVIIe siècle étaient bien loin de cette idée. Sur ce point ils restaient encore tous de vrais matérialistes dans le sens du matérialisme antique : ils n’admettaient d’autre action que celle qui s’exerce au contact immédiat des molécules. Le choc des atomes ou l’attraction à l’aide de molécules crochues, c’est-à-dire une simple modification du choc, étaient l’image primitive de tout mécanisme et la science entière tendait vers la mécanique.

Dans deux cas importants, la loi formulée par le mathématiques avait devancé l’explication physique : dans les lois de Kepler et dans la loi de la chute des corps, découverte par Galilée. Ces lois poussèrent donc tout le monde scientifique à se demander anxieusement quelle était la cause, naturellement la cause physique, explicable par la mécanique, c’est-à-dire la cause de la chute des corps et du mouvement des corps célestes par le choc des corpuscules. La « cause de la gravitation » surtout fut, avant comme après Newton, pendant longtemps, l’objet favori de la physique théorique. Sur ce terrain général de la spéculation physique sc présentait naturellement de prime abord l’idée de l’identité essentielle des deux forces ; il n’y avait d’ailleurs en réalité, pour les hypothèses de l’atomistique de ce temps-là, qu’une seule force fondamentale dans tous les phénomènes de la nature. Mais cette force agissait sous des formes et dans des circonstances diverses, et, dès lors, on ne se contentait plus des faibles possibilités de la physique épicurienne. On exigeait la construction, la preuve, la formule mathématique. C’est dans l’observation logique de cette condition que consiste la supériorité de Galilée sur Descartes, de Newton et Huyghens sur Hobbes et Boyle, qui se complaisaient à expliquer avec prolixité comment la chose pourrait être. Or il arriva, grâce aux efforts de Newton, que, pour la troisième fois, la construction mathématique devança l’explication physique, et cette dernière fois, cette circonstance devait acquérir une valeur que Newton lui-même ne pressentait pas.

Ainsi, cette grande généralisation que l’on célèbre en racontant l’anecdote de la chute d’une pomme (57), n’était nullement le point principal dans la découverte de Newton. Sans compter l’influence de la théorie, que nous avons fait ressortir plus haut, nous possédons assez d’indices pour croire que l’idée d’une extension de la gravitation aux espaces de l’univers n’était pas éloignée des esprits. Déjà même, dans l’antiquité, on avait conjecturé que la lune tomberait sur la terre, si elle n’était retenue dans l’espace par son mouvement de révolution (58). Newton connaissait la combinaison des forces (59), et dès lors il n’avait qu’un pas à faire pour arriver à cette hypothèse : la lune tombe réellement dans la direction de la terre. De cette chute et d’un mouvement rectiligne dans la direction de la tangente se compose le mouvement de la lune.

Considérée comme l’œuvre personnelle d’un puissant génie scientifique, la pensée elle-même était ici moins importante que la critique qu’elle provoquait. On sait que Newton laissa de côté ses calculs qui n’étaient pas parfaitement d’accord avec le mouvement de la lune (60). Sans renoncer entièrement à son idée fondamentale, Newton paraît avoir cherché la cause de la différence, qu’il trouvait entre les faits et ses conclusions, dans quelque action qui lui était inconnue ; mais, ne pouvant compléter sa démonstration sans connaître exactement la force perturbatrice, il en resta là pour le moment. On sait que plus tard, en mesurant un degré du méridien, Picard prouva (1670) que la terre était plus grande qu’on ne l’avait cru jusqu’alors et la rectification de ce facteur donna aux calculs de Newton la précision qu’il désirait.

D’une grande importance, aussi bien pour la démonstration que pour les conséquences éloignées, fut l’hypothèse de Newton que la gravitation d’un corps céleste n’est autre chose que la somme de la gravitation de toutes les masses dont il se compose. Il en résultait immédiatement que les masses terrestres gravitent mutuellement les unes vers les autres et, de plus, qu’il en est de même de leurs plus petites molécules. Ainsi naquit la physique moléculaire. Ici encore, la généralisation était si rapprochée qu’elle devenait palpable pour tous les partisans de l’atomistique ou de la théorie corpusculaire. L’action du tout ne pouvait être que la somme des actions de ses parties. Mais, en croyant que précisément l’atomistique aurait dû rendre cette théorie impossible, attendu qu’elle fonde tout sur le choc des atomes, tandis qu’il s’agit ici d’ « attraction », on confond de nouveau ce que, depuis Kant et Voltaire, nous connaissons comme la « doctrine de Newton », avec l’opinion réelle de Newton sur ces questions.

Il faut se rappeler comment déjà Hobbes avait transformé l’atomistique. Son relativisme en fait d’atomes eut pour résultat en physique la distinction plus nette, établie entre l’éther et la matière « pondérable ». Hobbes pense qu’il peut y avoir des corps assez petits pour échapper à nos sens et qui méritent, sous un certain point de vue, le nom d’atomes. Toutefois, à côté de ces atomes, il faut en admettre d’autres qui sont comparativement encore plus petits ; à côté de cette deuxième série, une troisième série d’atomes encore plus petits et ainsi de suite jusqu’à l’infini. La physique n’utilisa d’abord que le premier anneau de cette chaîne pour décomposer les éléments de tous les corps en atomes pesants, c’est-à-dire soumis à la gravitation, et pour admettre ensuite d’autres atomes, infiniment plus subtils, sans pesanteur appréciable, et cependant matériels, soumis aux mêmes lois du choc, du mouvement, etc. La cause de la pesanteur fut cherchée dans ces atomes et aucun physicien éminent ne pensait alors à une autre espèce de cause que le mécanisme du mouvement du choc.

Descartes n’était donc pas seul à déduire la pesanteur du choc de corpuscules éthérés (61). De nos jours, on a pris l’habitude de juger très-sévèrement ses audacieuses hypothèses, en les comparant aux démonstrations d’un Huyghens et d’un Newton ; mais ou oublie de reconnaître, ce qui est incontestable, que ces hommes s’accordaient cependant tous avec Descartes dans la conception des phénomènes naturels, conception unitaire, mécanique et, il est vrai, visiblement mécanique ; tous d’ailleurs avaient passé par l’école de Descartes.

On regardait tout simplement comme absurde l’hypothèse, aujourd’hui dominante, de l’action à distance. Newton ne constituait pas une exception à cet égard. Il déclare à plusieurs reprises, dans le cours de son grand ouvrage, que, pour des motifs méthodiques, il laisse de côté les causes physiques, inconnues, de la pesanteur, mais qu’il ne doute pas de leur existence. Il remarque, par exemple, qu’il considère les forces centripètes comme des attractions, « quoique peut-être, si nous voulions employer la langue de la physique, elles dussent être appelées plutôt des chocs (impulsus(62). » Bien plus, lorsque le zèle de ses partisan s’égara jusqu’à voir dans la pesanteur la force fondamentale de toute matière, ce qui éliminait toute autre explication mécanique par le choc de molécules « impondérables », Newton se vit forcé, en 1717, dans la préface de la deuxième édition de son Optique, de protester formellement contre cette théorie (63).

Avant même que cette dernière déclaration de Newton eût paru, son grand prédécesseur et contemporain Huyghens affirma qu’il ne pouvait croire que Newton regardât la pesanteur comme une propriété essentielle de la matière. Le même Huyghens soutint catégoriquement, dans le premier chapitre de sa dissertation sur la lumière, que, dans la véritable philosophie, les causes de tous les effets naturels doivent être expliquées par des raisons mécaniques (per rationes mechanicas). On voit maintenant la connexion de ces idées, et l’on comprend que même des hommes comme Leibnitz et Jean Bernouilli aient repoussé le nouveau principe. Bernouilli s’obstina à rechercher si, dans les théories de Descartes, on ne pourrait pas trouver une construction mathématique qui satisfît pareillement aux faits (64).

Aucun de ces hommes ne voulait séparer la mathématique et la physique, et, au point de vue de la pure physique, ils ne pouvaient comprendre la théorie de Newton.

Ici se présenta la même difficulté qu’avait rencontrée la théorie de Copernic et cependant ce cas différait de l’autre en un point essentiel. Il s’agissait, dans les deux cas, de vaincre un préjugé des sens ; mais, en ce qui touche le mouvement de rotation de la terre, on pouvait finalement recourir à ces mêmes sens pour se convaincre que nous éprouvons un mouvement relatif et non absolu. Néanmoins il fallait ici accepter une théorie physique qui contredisait et contredit encore aujourd’hui (65) le principe de toute physique : l’évidence sensible. Newton lui-même partageait, comme nous l’avons vu, cette répugnance ; mais il séparait résolument la construction mathématique, qu’il pouvait donner, de la construction physique, qu’il ne trouvait pas. De la sorte il devint, malgré lui, le fondateur d’une nouvelle conception de l’univers, qui contenait dans ses premiers éléments une contradiction flagrante. En disant « hypotheses non fingo », il renversait l’antique principe du matérialisme théorique, au moment même ou ce principe paraissait devoir triompher de la manière la plus éclatante  (66).

Nous avons déjà dit qu’avant tout, le véritable mérite de Newton se trouve dans sa démonstration mathématique, qui est une œuvre complète. La pensée qu’on peut expliquer les lois de Kepler par une force centrale, agissant en raison inverse du carré des distances, avait surgi simultanément dans l’esprit de plusieurs mathématiciens anglais (67). Newton fut non-seulement le premier qui atteignit le but, mais encore il trouva pour le problème une solution si grandiose, si générale et si positive, il répandit, pour ainsi dire en passant, une telle quantité de rayons lumineux sur toutes les parties de la mécanique et de la physique que ses Principes formeraient un livre admirable, alors même que la thèse fondamentale de sa nouvelle théorie n’eût pas été confirmée d’une manière aussi éclatante qu’elle l’a été réellement. Son exemple paraît avoir tellement ébloui les mathématiciens et les physiciens anglais que, pendant longtemps, privés de toute originalité, ils ont dû laisser aux Allemands et aux Français la direction des sciences mécaniques et physiques (68).

Le triomphe des mathématiques pures fit naître, d’une façon étrange, une physique nouvelle. Il faut remarquer qu’un lien purement mathématique entre deux phénomènes, tels que la chute des corps et le cours de la lune, ne pouvait conduire à cette grande généralisation que grâce à l’hypothèse d’une cause matérielle des phénomènes, commune et agissant dans toute l’étendue de l’univers. L’histoire, dans sa marche, a éliminé cette cause matérielle inconnue et substitué la loi mathématique elle-même à la cause physique. Le choc des atomes se changea en une pensée unitaire qui, comme telle, gouverne le monde sans aucun intermédiaire matériel. Ce que Newton déclarait trop absurde pour pouvoir être admis par une tête philosophique quelconque : l’harmonie de l’univers (69), la postérité le proclame comme la grande découverte de Newton ! Et, à bien considérer la chose, c’est effectivement sa découverte ; car cette harmonie est la même, soit qu’une matière subtile et pénétrant partout la réalise conformément aux lois du choc, soit que les atomes, sans intermédiaire matériel, exécutent leur mouvement d’après la loi mathématique. Si, dans ce dernier cas, on veut éliminer « l’absurdité », il faut écarter l’idée qu’une chose agit là où elle n’est pas ; c’est-à-dire que le concept tout entier d’atomes « agissant » les uns sur les autres s’écroulera comme une invention de l’anthropomorphisme et que le concept de causalité lui-même devra prendre une forme plus abstraite.

Le mathématicien anglais Cotes qui, dans la préface de la deuxième édition des Principes (1713), publiée par ses soins, posait la pesanteur comme la propriété fondamentale de toute matière, ajouta à cette pensée, devenue depuis prédominante, une philippique contre les matérialistes qui font tout naître par nécessité et rien par la volonté du Créateur. Il accorde la supériorité au système de Newton, parce que ce système fait tout provenir de la complète liberté et volonté de Dieu. Les lois de la nature, suivant Cotes, offrent de nombreux indices du dessein le plus sage, mais aucune trace de nécessité.

Un demi-siècle ne s’était pas encore écoulé lorsque Kant, dans son Histoire universelle de la nature (1755), popularisa la doctrine de Newton et y adjoignit l’audacieuse théorie, que l’on désigne aujourd’hui sous le nom d’hypothèse Kant-Laplace. Dans la préface de cet ouvrage, Kant reconnaît que sa théorie ressemble beaucoup à celles d’Épicure, Leucippe et Démocrite (70). Personne ne pensait plus à voir dans l’attraction universelle entre éléments matériels autre chose qu’un principe mécanique, et aujourd’hui les matérialistes se plaisent à assigner au système du monde newtonien le rôle que, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, on avait accordé à l’ancienne atomistique. C’est la théorie qui fait naître toutes choses de la nécessite en vertu d’une propriété commune à toute matière.

L’influence des idées religieuses de Newton et de Boyle se sépara aisément et rapidement de celle de leurs découvertes scientifiques, dans l’action que leurs travaux exercèrent sur le progrès de la culture générale. La première influence paraît toutefois s’être fait sentir dans l’Angleterre elle-même, dès les premiers temps, on rencontre comme produit indigène un singulier mélange de foi et de matérialisme. Cependant le caractère conservateur de Boyle et de Newton peut jusqu’à un certain point avoir été le résultat du temps et des circonstances dans lesquelles ils vécurent. D’après l’intéressante remarque de Buckle, l’époque révolutionnaire et notamment les violents orages politiques et sociaux de la première révolution anglaise eurent une influence considérable et profonde sur l’esprit des écrivains, surtout en ébranlant le respect pour l’autorité et en éveillant l’esprit de scepticisme (71). Le scepticisme de Boyle en chimie apparaît aussi à Buckle comme un fruit de ce temps-là, d’autant plus que, sous Charles II, le mouvement révolutionnaire continua sans interruption sur un terrain du moins, celui des recherches expérimentales qu’on poursuivait avec une ardeur croissante. D’un autre côté, on doit remarquer que les plus importantes découvertes de Boyle et de Newton furent faites précisément dans la période de tranquillité relative et de réaction, comprise entre les deux révolutions de 1648 et de 1688 ; d’ailleurs ils furent personnellement peu atteints par la politique (72). Les luttes politiques eurent une influence bien plus grande sur la vie de l’homme qui, après Bacon et Hobbes, peut être considéré comme le chef le plus éminent du mouvement philosophique en Angleterre, de l’homme qui surpasse ses deux prédécesseurs par l’action qu’il exerça sur les philosophes du continent.

John Locke, né en 1632, chef des sensualistes anglais, intéresse sous plus d’un rapport l’histoire du matérialisme. Placé par son âge entre Boyle et Newton, il ne fit preuve de sa plus grande activité qu’après que Newton eut terminé ses travaux les plus importants ; et les événements, qui amenèrent et accompagnèrent la révolution de 1688 eurent une grande influence sur sa carrière littéraire. Pour Locke, comme pour Hobbes, des relations avec une des premières familles de l’Angleterre décidèrent de son avenir. De même que Hobbes, il étudia la philosophie à l’université d’Oxford ; mais il conçut pendant ses études un sentiment de dédain pour la scolastique, lequel se manifesta plus tardivement chez Hobbes. Descartes, qu’il apprit alors à connaître, exerça sur lui une certaine influence ; mais bientôt il s’adonna à la médecine, et peu après il entra en qualité de conseiller médical dans la maison de lord Ashley, qui fut plus tard le comte de Shaftesbury. Il comprenait la médecine comme le célèbre Sydenham, qui travaillait alors à la réforme de l’art médical dégénéré en Angleterre, comme le fit plus tard Boerhaave dans les Pays-Bas. Ici déjà il se montre comme un homme de bon sens, également éloigné de la superstition et de la métaphysique. Il cultivait aussi avec ardeur les sciences physiques. Ainsi nous trouvons dans les œuvres de Boyle un journal tenu pendant plusieurs années par Locke et renfermant des observations faites sur l’air au moyen du baromètre, du thermomètre et de l’hygromètre. Mais lord Ashley tourna l’attention de Locke vers les questions politiques et religieuses, que ce philosophe étudia in partir de ce moment-là avec autant de zèle que de constance.

Hobbes avait été absolutiste ; Locke appartint au parti libéral ; ce n’est peut-être même pas sans raison qu’on l’a surnommé le père du constitutionnalisme moderne. Le principe de la séparation des pouvoirs législatif et exécutif, que Locke vit triompher en Angleterre, fut théoriquement exposé par lui pour la première fois (73). Locke se vit entraîné dans le tourbillon de l’opposition, avec son ami et protecteur lord Shaftesbury après avoir, pendant peu de temps, occupé un emploi au ministère du commerce. Il passa de longues années sur le continent, d’abord dans un exil volontaire, que les poursuites du gouvernement changèrent bientôt en bannissement. À cette école, se trempa son amour de la tolérance religieuse et de la liberté politique. Il rejeta l’offre de puissants amis, qui voulaient obtenir son pardon de la cour, en leur répondant qu’il était innocent ; il ne fut rendu à sa patrie que par la révolution de 1688.

Dès le commencement de et carrière politique, en 1669, Locke rédigea une constitution pour la Caroline, dans l’Amérique du Nord ; mais cette constitution ne se maintint pas longtemps ; elle était peu en rapport avec le libéralisme que la maturité de l’âge lui inspira dans la suite. Bien plus importantes sont, au contraire, ses dissertations sur la question monétaire, écrites, il est vrai, dans l’intérêt spécial des créanciers de l’État, mais renfermant une telle quantité de réflexions lumineuses que l’on peut regarder Locke comme le précurseur des économistes anglais (74).

Nous retrouvons donc devant nous un de ces philosophes anglais qui, placés dans la vie réelle et avant étudié l’humanité sous toutes ses faces, se sont ensuite occupés de la solution de questions abstraites. Locke commença, dès l’année 1670, son célèbre ouvrage sur l’Entendement humain, dont l’entière publication n’eut lieu que vingt ans plus tard. Bien qu’on sente, dans cet écrit, l’influence de l’exil qui pesait sur son auteur, il est hors de doute que Locke ne cessa d’approfondir son sujet et s’efforça de rendre son œuvre de plus en plus parfaite.

Une occasion vulgaire, une discussion restée sans résultat entre quelques-uns de ses amis, le détermina, assure-t-il, à étudier l’origine et les limites de l’intellect humain (75) ; c’est dans le même esprit qu’il n’applique à ses recherches que des considérations simples mais décisives. Nous avons encore aujourd’hui en Allemagne de prétendus philosophes qui, avec une sorte de lourdeur métaphysique, écrivent de longues dissertations sur la formation de l’idée, et se vantent même d’avoir fait des « observations exactes, au moyen du sens intime », oubliant que peut-être, dans leur propre maison, il y a des chambres d’enfants ou ils pourraient suivre, avec leurs yeux et leurs oreilles, les détails de cette même formation. L’Angleterre ne produit pas semblable ivraie. Dans sa lutte contre les idées innées, Locke fait appel à ce qui se passe chez les enfants et les idiots. Les ignorants n’ont aucun pressentiment de nos idées abstraites, et l’on ose prétendre qu’elles sont innées ! Objecter que les idées innées sont dans notre esprit, mais à notre insu, constitue suivant Locke une absurdité. On sait en effet précisément ce qui se trouve dans l’esprit. On ne peut dire d’ailleurs que nous avons conscience des idées générales, dès que nous commençons à faire usage de notre intelligence. Bien au contraire, nous commençons par nous approprier les idées particulières. Longtemps avant de comprendre l’idée logique de contradiction, l’enfant sait que ce qui est doux n’est pas amer.

Locke montre que le développement de l’intelligence suit une voie tout opposée. Notre esprit ne renferme pas tout d’abord quelques idées générales que l’expérience complète plus tard par des éléments spéciaux ; c’est au contraire l’expérience, l’expérience sensible, qui est la source première de nos connaissances. En premier lieu les sens nous donnent certaines idées simples, terme général chez Locke, et répondant en quelque sorte à ce que les herbartiens appellent « représentations » (Vorstellungen). Ces idées simples sont les couleurs, les sons, la résistance qu’éprouve le tact, les représentations d’espace et de mouvement. Quand les sens ont fourni un certain nombre de pareilles idées simples, alors se produit la combinaison des pensées homogènes qui donne, à son tour, naissance aux idées abstraites. À la sensation se joint la perception intérieure ou réflexion, et ce sont là les « seules fenêtres » par lesquelles la lumière penètre dans l’esprit obscur et encore inculte. Les idées de substances, de propriétés variables et de relations sont des idées composées. Au fond, nous ne connaissons des substances que leurs attributs, lesquels résultent des simples impressions produites sur les sens par les sons, les couleurs, etc. C’est seulement parce que ces attributs se montrent souvent dans un certain rapport, que nous parvenons à former en nous l’idée d’une substance qui sert de base à ces phénomènes variables. Même les sentiments et les affections naissent de la répétition et de la combinaison variée des sensations simples, communiquées par les sens.

Alors seulement les vieilles propositions aristotéliques, ou soi-disant aristotéliques, d’après lesquelles l’âme commence par être « une table rase » (tabula rasa), et d’après lesquelles il ne peut y avoir dans l’esprit rien qui n’ait d’abord été dans les sens, obtinrent l’importance qu’on leur reconnaît et, sous ce rapport, on peut rattacher ces propositions au nom de Locke (76).

L’esprit humain, qui se comporte comme un récipient relativement aux impressions des sens et à la formation des idées composées, fixe ensuite par des mots les idées abstraites qu’il vient d’acquérir, et il rattache arbitrairement ces mots à des pensées ; mais c’est alors qu’il entre dans une voie où cesse la certitude de l’expérience naturelle. Plus l’homme s’éloigne du sensible, plus il est sujet à l’erreur, qui se propage surtout par le langage. Dès que l’on a pris les mots pour des images adéquates aux choses ou qu’on les a confondus avec des êtres réels et visibles, tandis que ce ne sont que des signes arbitraires, dont il faut user avec précaution à propos de certaines idées, on ouvre le champ à d’innombrables erreurs. Aussi la critique de la raison chez Locke se change en une critique du langage ; et, grâce à ses idées fondamentales, cette critique acquiert une plus haute importance que n’importe quelle autre partie de son système. En réalité, Locke a frayé la voie à l’importante distinction entre l’élément purement logique et l’élément psychologique-historique du langage ; mais, à part les ébauches des linguistes, on n’a encore guère avancé dans cette direction. Et cependant la plupart des arguments employés dans les sciences philosophiques pèchent grièvement contre la logique, parce que l’on confond sans cesse le mot et l’idée. L’ancienne opinion matérialiste sur la valeur purement conventionnelle des mots se change donc, chez Locke, en une tentative de rendre les mots purement conventionnels, parce qu’ils n’ont un sens précis que grâce à cette restriction.

Dans le dernier livre, Locke étudie l’essence de la vérité et de notre intellect. Nous exprimons une vérité lorsque nous associons comme il convient les signes, c’est-à-dire les mots qui constituent un jugement. La vérité que nous traduisons ainsi par de simples paroles peut d’ailleurs n’être qu’une chimère. Le syllogisme a peu d’utilité, car notre pensée s’applique toujours, médiatement ou immédiatement, à un cas particulier. La « révélation » ne peut pas nous donner d’idées simples ; elle ne peut par conséquent étendre réellement le cercle de nos connaissances. La foi et la pensée sont dans des rapports tels que cette dernière peut seule décider en dernier ressort, autant que le permet sa portée. Locke finit cependant par admettre différentes choses, qui sont au-dessus de notre intelligence et appartiennent dès lors au domaine de la foi. Quant à la conviction enthousiaste, elle n’est pas une marque de la vérité ; il faut que la raison juge la révélation elle-même et le fanatisme ne prouve pas l’origine divine d’une doctrine.

Locke exerça en outre une grande influence par la publication de ses Lettres sur la tolérance (1685-1692), Pensées sur l’éducation (1693), Dissertations sur le gouvernement (1689) et le Christianisme rationnel (1695). Mais tous ces écrits ne rentrent pas dans l’histoire du matérialisme, Le regard perçant de Locke avait trouvé le point précis où se trahissait la pourriture des institutions transmises par le moyen âge : le mélange de la politique et de la religion et l’emploi du bras séculier pour le maintien ou la suppression des opinions et des théories (77). Il est facile de comprendre que, si Locke eût atteint le but qu’il se proposait : séparation de l’Église et de l’État et établissement d’une tolérance universelle pour les manifestations de la pensée, la condition du matérialisme aurait nécessairement changé. La dissimulation des opinions personnelles qui se prolongea bien avant dans le XVIIIe siècle devait disparaître peu à peu. C’est le voile du simple anonymat qui fut conservé le plus longtemps ; mais lui aussi disparut, à son tour, lorsque d’abord les Pays-Bas, puis les États du Grand Frédéric offrirent un asile sûr aux libres-penseurs, et finalement lorsque la Révolution française donna le coup de grâce à l’ancien système.

Parmi les libres-penseurs anglais, qui se rattachèrent à Locke et développèrent ses doctrines, il n’en est pas un seul qui se rapproche du matérialisme plus que John Toland. Il fut peut-être le premier qui conçut l“idée de fonder une nouvelle religion sur une base purement naturaliste, sinon matérialiste. Dans sa dissertation du Clidophorus (porte clefs), il mentionne la coutume des anciens philosophes, d’avoir un enseignement exotérique et un enseignement ésotérique, destinés, le premier au public, le second aux élèves initiés. À ce propos, il insère la réflexion suivante dans le treizième chapitre de cette dissertation : « J’ai dit, à plusieurs reprises, que les deux enseignements sont aujourd’hui aussi fréquents qu’ils l’ont jamais été, bien qu’on ne les distingue pas aussi ouvertement ni aussi formellement que le faisaient les anciens. Cela me rappelle une anecdote que me conta un proche parent de lord Shaftesbury. Celui-ci s’entretenant un jour avec le major Wildmann sur les nombreuses religions du globe, tous deux convinrent finalement que, malgré les innombrables dissidences créées par l’intérêt des prêtres et l’ignorance des peuples, les hommes sages et sensés appartenaient néanmoins tous à la même religion. Une dame, qui jusqu’alors avait paru plus occupée de son travail que de la conversation, demanda avec quelque inquiétude quelle était cette religion. « Madame, lui répondit aussitôt lord Shaftesbury, c’est ce que les hommes sages ne disent jamais ». — Toland approuve le procédé, mais croit pouvoir indiquer un moyen infaillible de vulgariser la vérité : « Qu’on permette à chacun d’exprimer librement sa pensée, sans jamais le flétrir ou le punir, à moins qu’il ne commette des actes impies ; chacun pouvant approuver ou réfuter à son gré les théories émises, on sera sûr alors d’entendre toute la vérité ; mais, tant qu’on n’agira pas ainsi, on en aura tout au plus de parcelles. »

Toland lui-même a exposé assez nettement sa doctrine ésotérique dans le Pantheistikon, publié sans nom d’auteur (« Cosmopolis, 1720 »). Il y demande, en éliminant toute révélation, toute croyance populaire, une religion nouvelle qui soit d’accord avec la philosophie. Son Dieu est l’univers, d’où proviennent toutes choses et où toutes choses rentrent. Son culte s’adresse à la Vérité, à la Liberté et à la Santé, les trois biens suprêmes du sage. Ses saints et Pères de l’Église sont les esprits éminents, les principaux écrivains de tous les temps, principalement de l’antiquité classique ; mais ce ne sont pas des autorités qui aient le droit de diminuer la liberté de l’esprit humain. Dans la liturgie socratique, le président dit : « Ne jurez par aucun maître », et la communauté lui répond : « Pas même par Socrate » (78).

Au reste, dans son Pantheistikon, Toland s’en tient à des idées tellement générales que son matérialisme ne ressort pas d’une manière bien distincte. Ce qu’il y enseigne, par exemple, d’après Cicéron (78 bis), sur l’essence de la nature, l’unité de la force et de la matière (vis et materia) est en réalité plutôt panthéiste que matérialiste ; par contre, nous trouvons une physique matérialiste dans deux lettres adressées à un spinoziste et faisant suite aux Letters to Serena (Lettres à Séréna) (Londres, 1704). Séréna, qui a donné son nom à ce recueil de lettres, n’est autre que Sophie-Charlotte, reine de Prusse, dont on connaît l’amitié pour Leibnitz ; elle se montra également bienveillante pour Toland, durant son long séjour en Allemagne et écouta avec intérêt les théories de ce philosophe. Les trois premières lettres adressées à Séréna roulent sur des généralités ; mais Toland dit formellement, dans sa préface, qu’il a correspondu avec l’auguste princesse sur d’autres sujets encore bien plus intéressants ; n’ayant pas de copie correcte, il a cru devoir les remplacer par les deux lettres écrites à un spinoziste. La première renferme une réfutation du système de Spinoza, d’après lequel il serait impossible d’expliquer le mouvement et la variété intrinsèque du monde et de ses parties. La deuxième lettre touche au point capital de toute la doctrine matérialiste. Elle pourrait être intitulée « force et matière », si son titre réel, « le mouvement comme propriété essentielle de la matière » (motion essential to matter), n’était pas plus explicite,

Nous avons déjà vu plusieurs fois à quelle profondeur s’enfonce dans toutes les questions métaphysiques la vieille idée qui fait de la matière une substance morte, immobile et inerte. En face de cette idée, le matérialisme a simplement raison. Il ne s’agit pas ici de différents points de vue également vrais, mais de différents degrés de la connaissance scientifique. Quoique la conception matérialiste du monde ait besoin d’une élucidation ultérieure, elle ne pourra cependant jamais nous ramener en arrière. Lorsque Toland écrivit ses lettres, il y avait déjà plus d’un demi-siècle que l’on s’était habitué à l’atomistique de Gassendi ; la théorie des ondulations de Huyghens avait permis de sonder, dans ses profondeurs, la vie des plus petites molécules et, bien que Priestley ne découvrit l’oxygène que soixante-dix ans plus tard, constituant ainsi le premier anneau de la chaîne indéfinie des phénomènes chimiques, l’expérience avait néanmoins constaté la vie de la matière jusque dans ses plus petites molécules. Newton, dont Toland ne parle jamais qu’avec un grand respect, avait sans doute laissé à la matière sa passivité en admettant le choc primitif et en ayant la faiblesse de supposer l’intervention du Créateur à certains intervalles pour régulariser le mouvement de sa machine du monde ; mais l’idée de l’attraction comme propriété inhérente à toute matière fit rejeter bientôt le vain ajustement sous lequel Newton, trop préoccupé de théologie, avait imaginé de la présenter. Le monde de la gravitation vivait par lui-même, et il ne faut pas s’étonner que les libres-penseurs du XVIIIe siècle, Voltaire en tête, se regardassent comme les apôtres de la philosophie naturelle de Newton.

Toland, appuyé sur des propositions de Newton, va jusqu’à affirmer qu’aucun corps n’est dans l’état de repos absolu (79) ; bien plus, s’inspirant, avec une grande profondeur de pensée, de l’ancien nominalisme anglais, qui permit à ce peuple de faire un pas si considérable en avant dans la philosophie de la nature, il déclare que l’activité et la passivité, le repos et le mouvement sont des idées simplement relatives, tandis que l’activité éternellement inhérente à la matière opère avec une énergie égale, quand elle retient un corps dans un repos relatif vis à vis d’autres forces, ou quand elle lui imprime un mouvement accéléré.

« Tout mouvement est passif par rapport au corps qui donne l’impulsion et actif par rapport au corps dont ce mouvement détermine le changement de position. C’est seulement parce qu’on change la valeur relative de ces mots en une valeur absolue qu’on a fait naître les erreurs et les polémiques les plus nombreuses sur cette question (80). » Par ignorance de l’histoire, défaut commun à la plupart de ses contemporains, Toland ne voit pas que les idées absolues se produisent spontanément, tandis que les idées relatives sont le fruit de la science et du développement intellectuel. « Les déterminations du mouvement dans les parties de la matière solide et étendue forment ce que nous avons appelé les phénomènes naturels ; à ces phénomènes nous assignons des noms et des fins, de la perfection ou de l’imperfection, suivant qu’ils affectent nos sens, causent de la douleur ou du plaisir à notre corps et contribuent à notre conservation ou à notre destruction ; mais nous ne les dénommons pas toujours d’après leurs causes réelles ou d’après la manière dont ils se produisent les uns les autres, comme l’élasticité, la dureté, la mollesse, la fluidité, la quantité, la figure et les rapports de corps particuliers. Au contraire, nous n’attribuons souvent à aucune cause certaines particularités du mouvement, comme les mouvements capricieux des animaux. Car, bien que ces mouvements puissent être accompagnés de pensées, ils ont pourtant, comme mouvements, leurs causes physiques. Quand un chien poursuit un lièvre, la forme de l’objet extérieur agit avec toute sa puissance d’impulsion ou d’attraction sur les nerfs, qui sont agencés avec les muscles, articulations et autres parties, de telle sorte qu’ils rendent possibles divers mouvements dans la machine animale. Pour peu qu’un homme connaisse l’action réciproque des corps les uns sur les autres par le contact immédiat ou par les molécules invisibles, qui en émanent continuellement, et qu’il joigne à cette notion celle de la mécanique, de l’hydrostatique et de l’anatomie, il se convaincra que tous les mouvements faits pour s’asseoir, se tenir debout, se coucher, se lever, courir, marcher, etc., ont leur détermination spéciale, extérieure, matérielle et proportionnelle (81). »

On ne saurait demander une plus grande clarté. Toland regarde évidemment la pensée comme un phénomène concomitant, inhérent aux mouvements matériels du système nerveux, à peu près comme la lumière qui suit un courant galvanique. Les mouvements volontaires sont des mouvements de la matière, qui se produisent d’après les mêmes lois que tous les autres, mais seulement dans des appareils plus compliqués.

Quand après cela Toland se retranche derrière une assertion bien plus générale de Newton et finit par protester contre l’opinion de ceux qui croiraient que son système rend inutile une raison directrice, nous sommes forcés de nous rappeler sa distinction entre la doctrine exotérique et la doctrine ésotérique. Le Pantheistikon, publié sans nom d’auteur et pouvant être regardé comme ésotérique, ne révère aucune âme du monde transcendante, quelle qu’elle soit, mais seulement l’univers dans son unité invariable d’esprit et de matière. En tout cas, nous pouvons déduire de la conclusion dernière de la plus remarquable de ses lettres que Toland ne voit pas, comme les matérialistes de l’antiquité, dans le monde actuel, le produit du hasard et de la répétition infinie d’essais imparfaits ; il croit au contraire qu’une finalité grandiose et immuable régit tout l’univers (82).

Toland est un de ces phénomènes qu’on aime à contempler : il nous découvre en lui une personnalité importante dans laquelle se fondent harmonieusement toutes les perfections humaines. Après une existence agitée, il put jouir avec une entière sérénité d’âme, du calme et de la solitude de la vie des champs. À peine quinquagénaire, il fut atteint d’une maladie qu’il supporta avec la fermeté du sage. Peu de jours avant sa mort, il composa son épitaphe, prit congé de ses amis, et sa remarquable intelligence s’éteignit paisiblement.



34. Macaulay, Hist. of England, I, chap. 2 ; voir surtout les sections : « Change in the morals of the community » et « Profligacy of politicians ». (« Changement dans les mœurs de la nation », et « Corruption des hommes politiques ».)

35. Macaulay, Hist. of England, I, chap. 8 : « State of science in England » (« État de la science en Angleterre ») ; voir aussi Buckle, Hist. of civilization in England, II, p. 78 et suiv. de l’éd. Brockbaus, où l’on fait ressortir particulièrement l’influence de l’établissement de la « Royal Society », dans l’activité de laquelle l’esprit d’induction de l’époque trouva son foyer. — Hettner[1] appelle la fondation de la « Regalis societas Londini pro scientia naturali promorenda » (15 july 1669) (« Société royale de Londres pour le développement de la science de la nature ») « l’acte le plus glorieux de Charles II », ce qui ne veut pas dire grand’chose en réalité.

36. Hist. of England, I, chap. 3, « Immorality of the polite littérature of England » (« immoralité de la littérature élégante d’Angleterre »). - Voir aussi Hettner[2].

37. Bien que la doctrine économique, qui est classique chez les Anglais, soit née plus tard comme science entièrement formée, on en trouve cependant les germes à l’époque dont nous parlons. Le « matérialisme de l’économie politique » à apparaît déjà complètement développé dans la fable des abeilles de Mandeville (1708) ; voir Hettner[3]. Voir aussi Karl Marx[4] sur Mandeville, précurseur d’Adam Smith, et[5] sur l’influence de Descartes et des philosophes anglais, particulièrement de Locke, sur l’économie nationale. Voir en outre sur Locke plus bas la note 74.

38. Macaulay, Hist. of England, I, 3 : « Growth of the towns » (« Agrandissement des villes. »)

39. Buckle[6] dit de Hobbes : « The most dangerous opponent of the clergy in the seventeenth century was certainly Hobbes, the subtlest dialectician of his time ; a writer, too, of singular clearness, and, among British metaphysicians, inferior only to Berkeley. » [?]... « During his life, and for sereral years alter his death, every man who ventured to think for himself was stigmatized as à Hobbist, or, as it was sometimes called, à Hobbian. » (« Le plus dangereux adversaire du clergé, dans le XVIIe siècle, fut certainement Hobbes, le dialecticien le plus subtil de son temps. Cet écrivain, d’une grande clarté, n’est guère inférieur qu’à Berkeley [?] parmi les métaphysiciens anglais. »... « Durant sa vie et quelques années après sa mort, tout homme qui osait penser par lui-même était stigmatisé comme hobbiste ou, comme on disait parfois, hobbien. ») Ces réflexions ne manquent pas de justesse ; mais, si l’on n’examine pas le revers de la médaille, elles ne donnent qu’une idée imparfaite de Hobbes et de son influence. Ce revers de la médaille est décrit par Macaulay[7] : « Thomas Hobbes had, in language more precise and luminous than has ever been employed by any other metaphysical writer, maintained that the will of the prince was the standard of right and wrong, and that every subject ought to be ready to profess Popery, Mahometanism, or Paganism at the royal command. Thousands who were incompetent to appreciate what was really valuable in his speculations, eagerly welcomed a theory which, while it exalted the kingly office, relaxed the obligations of morality, and degraded religion into a mere affair of State. Hobbism scon became an almost essentiel part of the character of the fine gentleman. » (« Thomas Hobbes avait, dans un langage plus précis et plus lumineux que celui de tous les métaphysiciens antérieurs, établi que la volonté du prince est le critérium du juste ou de l’injuste et que tout sujet doit être prêt à professer le papisme, le mahométisme ou le paganisme, sur l’ordre du monarque. Des milliers de personnes, incapables d’apprécier ce qu’il y avait de vrai et de valable dans ses spéculations, s’empressèrent d’adopter une théorie qui rehaussait les fonctions royales, relâchait les lois de la morale et ravalait la religion au rang de simple affaire d’État. Le Hobbisme devint bientôt une partie presque essentielle du caractère d’un homme bien élevé. » Plus loin Macaulay dit très-judicieusement de cette espèce de gentlemen à tête légère que, grâce à eux, les prélats de l’anglicanisme recouvrèrent leurs richesses et leurs honneurs. Viveurs aristocratiques, ces prélats étaient peu disposés à régler leur vie d’après les prescriptions de l’Église ; ils n’en étaient pas moins prêts à « combattre, en marchant dans le sang jusqu’aux genoux », pour leurs cathédrales et leurs palais épiscopaux, pour chaque ligne de leurs formulaires, pour le moindre fil de leur costume. — Dans la célèbre dissertation de Macaulay sur Bacon, on trouve relativement à Hobbes le passage remarquable qui suit :... « His quick eye scon discernes the superior abilities of Thomas Hobbes. lt is not probable, however, that he fully appreciated the powers of his disciple, or foresaw the vast influence, both for good or for evil, which that most vigorous and acute of human intellects was destined to exercise on the two succeeding generations. » (« Son œil perçant découvrit bientôt les talents supérieurs de Thomas Hobbes. Il n’est pas probable, toutefois, qu’il appréciât pleinement les dispositions de son disciple ni qu’il prévît la grande influence, tant en bien qu’en mal, que cet esprit si vigoureux et si perspicace devait exercer sur deux générations successives. »)

40. Buckle[8] apprécie plus exactement : « After the death of Bacon, one of the most distinguished Englishmen was certainly Boyle, who, if compared with his contemporaries, may be said to rank immediately below Newton, though, of course, very inferior to him as an original thinker. » (« Après la mort de Bacon, un des Anglais les plus éminents fut certainement Boyle, qui, si on le compare à ses contemporains, peut être rangé immédiatement après Newton, bien qu’il lui soit sans doute très-inférieur comme penseur original. » ) Nous hésitons à souscrire à cette dernière appréciation, car la grandeur de Newton ne consiste nullement dans l’originalité de sa pensée, mais dans la réunion d’un rare talent pour la mathématique avec les qualités que nous avons dépeintes dans notre texte.

41. Ainsi déjà Gmelin[9] fait commencer avec Boyle (1661-1690) la 2e période ou la période moderne de l’histoire de la chimie. Il remarque avec raison (II, 35) qu’aucun homme n’a contribué autant que Boyle « à renverser le pouvoir que l’alchimie s’arrogeait sur tant d’esprits et sur tant de sciences ». — Kopp parle de lui en détail[10] : « Nous voyons en Boyle le premier chimiste dont les efforts, en chimie, furent exclusivement dirigés vers le noble but de scruter la nature ». Il le cite ensuite souvent dans les parties spéciales de son histoire, surtout dans l’Histoire de la théorie des affinités[11], où, entre autres, il dit de Boyle que le premier, il conçut la recherche des molécules élémentaires tout à fait dans l’esprit de la chimie actuelle.

42. Buckle (II, p. 75) attribue notamment à Boyle les premières expériences sur les rapports de la couleur et de la chaleur, la base de l’hydrostatique et la première découverte de la loi dite plus tard de Mariotte, d’après laquelle la pression de l’air se modifie en proportion de sa densité. Quant à l’hydrostatique, Buckle n’exalte Boyle que relativement aux Anglais, reconnaissant ainsi indirectement la supériorité de Pascal. Voir ibid., la note 68, où du reste on peut se demander si, en fait d’hydrostatique, on n’a pas exagéré le mérite de Pascal aussi bien que de Boyle. L’après Dühring[12], le véritable inventeur sur ce terrain serait Galilée, dont Pascal ne fit qu’appliquer ingénieusement les principes ; quant à Boyle, que Dühring ne nomme pas du tout, il aurait surtout le mérite d’avoir confirmé par des expériences la vérité des nouveaux principes. En ce qui concerne la « loi de Mariotte », la priorité de Boyle ne me paraît pas encore incontestable. Boyle éprouvait évidemment une grande répugnance pour les généralisations trop précipitées et, à ce qu’il paraît, il n’avait pas pleinement conscience de l’importance de lois strictement formulées. Dans son ouvrage principal sur ce sujet[13], la dépendance de la pression à l’égard du volume est palpable ; Boyle indique même des méthodes pour déterminer numériquement la pression et la densité de l’air resté dans le récipient ; mais nulle part le résultat n’est précisé. Ainsi, par exemple[14], il dit : « facta inter varies aeris in phiala constricti expansionis gradus, et respectivas succrescentes mercurii in tubum elati altitudes comparatione, judicium aliquod ferri possit de vi aeris elastica, prout variis dilatationis gradibus infirmati, sed observationibus tam curiosis supersedi. »... (« En comparant les divers degrés d’expansion de l’air comprimé dans la cuvette avec les hauteurs respectives du mercure s’élevant dans le tube, on pourrait énoncer un jugement sur l’élasticité de l’air, suivant qu’il est affaibli par les divers degrés de dilatation, mais je n’ai pas donné suite à ces observations si curieuses. »)

43. On peut aussi louer Boyle de l’insistance avec laquelle, le premier peut-être parmi les physiciens modernes, il demanda la confection d’appareils bien imaginés et bien agencés.

44. Voir surtout la dissertation Experimentorum nov. physico-mech. continuatio II. (A continuation of new experiments, London, 1680), où sont indiqués exactement les jours où les expériences furent faites.

45. Origin of forms and qualifies, according to the corpuscular philosophy, Oxford, 1664 et plus tard : édition latine Oxford, 1669 et Genève, 1688. Je cite cette dernière édition.

46. lbid. Discursus ad lectorem : « plus certe commodi e parvo ille sed locupletissimo Gassendi syntagmate philosophiæ Epicuri perceperam, modo tempestivius illi me assuevissem. » (« j’aurais certainement retiré plus d’avantages de ce petit, mais substantiel, traité de Gassendi sur la philosophie d’Épicure, si j’en avais entrepris la lecture plus tôt. »)

47. Voir Exercitatio IV. de utilitate phil. naturalis, où cette thèse est traitée amplement. Les Some considérations touching the usefulness of experimental natural philosophy parurent pour la première fois à Oxford en 1663 et 1664 ; en latin sous le titre : ' Exercitationes de utilitate phil. nat. Lindaviae 1692, 4. Gmelin[15] mentionne une édition latine, Londres, 1602, 4.

48. Voir la brochure : Examen dialogi physici domini Hobbes de natura aeris, Genevae, 1695.

49. De origine qualitatum et formarum, Genevae, 1688, p. 28 et suiv. — Ici cependant il faut remarquer que Boyle ne fait pas du mouvement un caractère essentiel de la matière ; celle-ci, même quand elle se repose, reste immuable dans sa nature. Mais le mouvement est le « mode primaire » de la matière, et sa division en « corpuscules » est, comme chez Descartes, un effet du mouvement. Voir aussi ibid., p. 44 et suiv.

50. Voir Tractatus de ipsa natura, sect. I, à la conclusion, p. 8, éd. Gen., dissertation pareillement intéressante sous le point de vue philosophique. — Ici encore je ne puis citer que l’édition latine de Genève, 1688.

51. Ainsi, par ex. dans Tract. de ipsa nature, p. 76, l’auteur vante la régularité du cours de l’univers dans lequel même des désordres apparents, comme par ex. les éclipses de soleil, les débordements du Nil, etc., doivent être considérés comme les conséquences prévues des règles du cours de la nature établies une fois pour toutes par le Créateur. L’arrêt du soleil sur l’ordre de Josué et le passage de la mer Rouge par les Israélites sont considérés comme des exceptions telles qu’elles peuvent se présenter dans des cas rares et importants par l’intervention spéciale du Créateur.

52. De utilitate phil. exper. Exerc. V, § 4, Lindaviæ, 1692, p. 308 : « Corpus enim hominis vivi non saltem concipio tanquam membrorum et liquorum congeriemsimplicem, sed tanquam machinam, e partibus certis sibi adunitis consistentem. » (« Le corps humain ne m’apparaît pas comme un simple amas de membres et de parties liquides, mais comme une machine composée de certaines parties unies entre elles. ») — De origine formarum, p. 2 : « Corpora viventium, curiosas hasce et elaboratas machinas. » (« Les corps des vivants, ces machines curieuses et confectionnées avec soin »), et dans plusieurs autres passages.

53. De origine formarum, Gen., 1688, p. 81.

54. De origine formarum, p. 8.

55. Newton’s Annotationes in vaticinia Danielis, Habacuci et Apocalypseos, London, 1713.

56. Newton fut nommé, en 1696, directeur de la Monnaie royale avec un traitement de 15,000 livres sterling (375,000 francs). On dit que, dans l’année 1693, la perte d’une partie de ses manuscrits le rendit malade au point d’altérer ses facultés intellectuelles. Voir l’esquisse biographique de Littrow dans sa traduction de l’Histoire des sciences inductives (Gesch. d. ind. Wissensch.) de Whewell, Stuttgart,1840, ll, p. 163, note.

57. Voir Whewell, Hist. des sc. ind., trad. de Littrow, II, p. 170. Il résulterait des récits assez dignes de foi, émanés de Pemberton et de Voltaire, et des renseignements fournis par Newton lui-même, que dès l’année 1666 (il avait alors 24 ans), assis dans un jardin, il avait réfléchi sur la pesanteur et conclu qu’elle devait aussi influer sur le mouvement de la lune, puisqu’elle se faisait sentir même aux lieux les plus élevés que nous connaissions.

58. Voir Dühring[16] et (ibid., p. 180 et suiv.) des paroles remarquables de Copernic et de Kepler se rapportant à notre sujet ; enfin dans Whewell, traduit par Littrow, II, p. 146, les opinions de Borelli. On peut aussi rappeler que Descartes, dans sa théorie des tourbillons, trouva en même temps la cause mécanique de la pesanteur, de sorte que l’idée de l’identité des deux phénomènes était même classique à cette époque-là. — Dühring remarque avec raison qu’il s’agissait de mettre d’accord l’idée vague d’un rapprochement ou d’une « chute » des corps célestes avec la loi mathématiquement déterminée de la chute des corps terrestres, trouvée par Galilée. Quoi qu’il en soit, ces précurseurs montrent combien l’on était près de la synthèse elle-même et, dans le texte de notre ouvrage, nous avons fait voir comment cette synthèse devait être aidée par l’atomistique. Le mérite de Newton consiste à transformer la pensée générale en un problème mathématique, et, avant tout à donner une brillante solution de ce problème.

59. Sous ce rapport, Huyghens surtout avait puissamment frayé la voie ; mais les éléments de la théorie exacte remontent, ici encore, jusqu’à Galilée. Voir Whewell, traduit par Littrow, II, p. 79, 81, 83 ; Dühring, p. 163 et suiv. et p. 188.

60. Whewell, trad. par Littrow, II, p. 171 et suiv. Comparer, relativement au récit de la reprise du calcul, Hettner, Literaturgesch. d. 18 Jahrh., I, p. 23.

61. Principes, IV. Dans la trad. de Kirchmann, p. 183 et suiv.

62. Phil. nat. princ. math., I, 11, au commencement ; un passage d’une tendance toute semblable se trouve vers la fin de ce chapitre (édition d’Amsterdam, 1714, p. 147 et 172). — Dans le dernier passage, Newton appelle « esprit » (spiritus) la matière hypothétique qui, par son impulsion, donne naissance à la gravitation. Ici, à la vérité sont aussi mentionnées des possibilités toutes différentes, entre autres une tendance réelle des corps à se porter les uns vers les autres, et même l’action d’un intermédiaire incorporel ; mais le vrai but du passage est de montrer l’absolue valeur générale du développement mathématique, quelle que puisse être d’ailleurs la cause physique. La conclusion de tout l’ouvrage indique clairement où se trouve exprimée l’idée favorite de Newton. Voici le texte complet du dernier paragraphe : « Adjicere jam liceret nonnulla de spiritu quodam subtilissimo corpora crassa pervadente et in iisdem latente, cujus vi et actionibus particulæ corporum ad minimas distancias se mutuo attrahunt, et contiguæ factæ cohærent ; et corpora electrica agunt ad distancias majores, tam repellendo, quam attrahendo corpuscula vicina ; et lux emittitur, reflectitur, refringitur, inflectitur et corpora calefacit ; et sensatio omnis excitatur, et membra animalium ad voluntatem moventur, vibrationibus scilicet hujus spiritus per solida nervorum capillamenta ab externis sensuum organis ad cerebrum et a cerebro in musculos propagatis. Sed hæc paucis exponi non possunt ; neque adest sufficiens copia experimentorum, quibus leges actionum hujus spiritus accurate déterminari et monstrari debent. (« ll nous serait maintenant permis d’ajouter quelques mots sur un esprit très-subtil qui pénètre dans les corps solides et y reste à l’état latent ; par sa vertu et son action, les parcelles des corps s’attirent mutuellement à de petites distances et adhèrent quand elles sont contiguës. Les corps électriques agissent à de plus grandes distances, tant pour repousser que pour attirer les corpuscules voisins. La lumière est émise, réfléchie, réfractée et déviée ; elle échaulfe les corps. Toute sensation est excitée ; les membres des animaux se meuvent à volonté, sans doute par les vibrations de cet esprit propagées à travers les solides tubes capillaires des nerfs, depuis les organes extérieurs des sens jusqu’au cerveau et du cerveau dans les muscles. Mais ces détails ne peuvent se donner en peu de mots, et nous n’avons pas un assez grand nombre d’expériences pour nous permettre de déterminer avec soin et de démontrer les lois de l’action de cet esprit. »)

63. Voir Ueberweg, Gruddriss, 3e éd., lll, p. 102.

64. Whewell, trad. Littrow, II, p. 145. — Et pourtant Huyghens, Bernouilli et Leibnitz étaient alors peut-être sur le continent seuls parfaitement capables d’apprécier les travaux mathématiques de Newton ! Voir l’intéressante remarque de Littrow, ibid., p. 141 et suiv., particulièrement sur l’opposition qu’au début la théorie de Newton sur la gravitation rencontra même en Angleterre.

65. On comprend donc très-bien pourquoi se renouvellent toujours les essais faits pour expliquer la pesanteur par des causes physiques évidentes. Voir, par exemple, Ueberweg[17], à propos de l’essai d’explication de Lesage (1764). — Une tentative analogue fut faite dernièrement par H. Schrannm[18]. Mais telle est la force de l’habitude que des essais de ce genre sont accueillis aujourd’hui avec beaucoup de froideur par les hommes compétents. On s’est bien trouvé de l’action à distance et l’on n’éprouve nullement le besoin de la remplacer par autre chose. La remarque de Hagenbach[19], qu’il se présente toujours des hommes qui cherchent à expliquer l’attraction par des principes prétendus « plus simples » est un malentendu caractéristique. En effet, dans ces tentatives, il ne s’agit pas de simplifier, mais de rendre plus clair et plus intelligible.

66. L’expression hypotheses non fingo se trouve dans la conclusion de l’ouvrage, peu de lignes plus haut que le passage reproduit par nous dans la note 62 ; elle est réunie à la déclaration suivante : « Quidquid ex phænomenis non deducitur, hypothesis vocanda est ; et hypotheses, seu metaphysicæ, seu physicæ, seu qualitatum occultarum, seu mechanicæ, in philosophia experimentali locum non habent. » (« Tout ce qui ne découle pas de phénomènes doit être appelé hypothèse, et les hypothèses, soit métaphysiques, soit physiques, soit relatives aux qualités occultes, soit mécaniques, n’ont pas de place dans la philosophie expérimentale. » La méthode réelle de la science expérimentale veut, d’après Newton, que les thèses (propositiones) soient déduites des phénomènes, puis généralisées par l’induction[20]. Dans ces assertions, qui ne sont nullement exactes, et dans les « quatre règles pour l’étude de la nature », posées au commencement du 3e livre, est exprimée l’opposition systématique contre Descartes, pour lequel Newton était fort mal disposé. (Voir le récit de Voltaire dans Whewell, trad. de Littrow, II, p. 143.)

67. Newton lui-même reconnaissait que Christophe Wren et Hooke (ce dernier voulait même revendiquer la priorité de toute la démonstration de la gravitation) avaient trouvé, sans son aide et à son insu, le rapport inverse au carré de la distance. Halley, qui, contrairement à Hooke, était un des admirateurs les plus sincères de Newton, avait eu l’idée originale que l’attraction devait nécessairement diminuer dans la proportion énoncée, parce que la surface sphérique sur laquelle la force rayonnante se répand grandit toujours dans la même proportion. (Voir Whewell, trad. de Littrow, II, p. 155-157.)

68. Voir Snell, Newton und die mechan. Naturwissenschaft, Leipzig, 1858, p. 65.

69. Ainsi s’exprimait Newton, en 1693, dans une lettre à Bentley. Voir Hagenbach, Die Zielpunkte der physikal. Wissensch., Leipzig, 1871, p. 21.

70. Œuvres de Kant, publiées per Hartenstein, Leipzig, 1867, l, p. 216.

71. Hist. of civilization, II, p. 70 et suiv. — En ce qui concerne l’exemple du changement d’opinion de Thomas Browne (ibid., p. 72 et suiv.), on peut bien mentionner l’assertion publiée dans le Polyhistor de Morhof, d’après laquelle Browne aurait écrit la Religio medici, pour ne pas être soupçonné d’athéisme. Quand même cet exemple ne serait pas aussi frappant que Buckle le fait paraître, l’opinion générale, à l’appui de laquelle il est cité, n’en reste pas moins d’une justesse indubitable.

72. On trouve dans Whewell[21] une appréciation de l’influence que les orages révolutionnaires produisirent sur la vie et les actes d’éminents mathématiciens et naturalistes anglais. Plusieurs d’entre eux formeront, en 1645, avec Boyle le « collège invisible », noyau de la Société royale (Royal Society) fondée plus tard par Charles II.

73. Voir Mohl, Gesch. u. Liter. der Staatswissenschaft., I, p. 231 et suiv.

74. Quant à la polémique entre Locke et le ministre des finances Lowndes, voir Karl Marx[22]. Lowndes voulait, lors de la refonte des monnaies mauvaises et dépréciées, faire le shilling plus léger qu’il n’avait dû l’être antérieurement d’après la loi ; Locke obtint que l’on reviendrait aux prescriptions légales, depuis longtemps tombées en désuétude. Il en résulta que les dettes et particulièrement celles de l’État, qui avaient été contractées en shillings légers, durent être remboursées en shillings plus pesants. Lowndes avait raison matériellement ; mais il s’appuyait sur de mauvais arguments que Locke réfuta avec succès. Marx dit, en précisant l’attitude politique prise par Locke : « Représentant la bourgeoisie nouvelle sous toutes ses formes, les industriels contre les travailleurs et les indigents, les commerçants contre les usuriers de l’ancienne trempe, les aristocrates de la finance contre les débiteurs de l’État, démontrant dans un ouvrage spécial que la raison de la bourgeoisie était la raison normale de l’humanité, Locke releva le gant jeté par Lowndes. Locke fut vainqueur, et de l’argent emprunté sous forme de guinées valant 10 ou 14 shillings, dut être remboursé en guinées de 20 shillings. » On sait que Marx est aujourd’hni l’écrivais qui connaît ie mieux l’histoire de l’économie politique ; or Marx soutient plus loin que les renseignements les plus précieux apportés par Locke à la théorie des monnaies n’étaient qu’un pâle reflet des idées que, dès 1682, Petty avait publiées. Voir Marx, Das Kapital, Kritik der polit. Oekonomie, Hambourg, 1867, I, p. 60.

75. Voir le récit contenu dans l’« épître au lecteur », qui précède l’Essay concerning human understanding. Voir aussi Hettner, Literaturegesch. d. 18 Jahrh., I, p. 150.

76. L’image de la « table où il n’y a rien d’écrit » se trouve chez Aristote[23]. Locke[24] compare simplement l’esprit à du « papier blanc », et ne dit rien de l’opposition établie par Aristote entre la possibilité et la réalité. Or ici précisément cette opposition a une grande importance, la « possibilité » aristotélique de recevoir tous les caractères d’écriture, étant regardée comme une propriété réelle de la table et non comme la possibilité idéale ou l’absence des circonstances défavorables. Aristote se rapproche donc de ceux qui, comme Leibnitz et, plus savamment encore, Kant, n’admettent pas, il est vrai, des idées toutes faites dans l’âme, mais bien les conditions de possibilité de ces idées ; de sorte qu’au contact du monde extérieur naît précisément le phénomène que nous appelons idée, avec les particularités qui constituent l’essence de l’idée humaine. Ce point, savoir : les conditions préalables et subjectives de l’idée comme base de tout notre monde des phénomènes, n’a pas fixé suffisamment l’attention de Locke. — Quant à la thèse : Nihil est in intellect, quod non fuerit in sensu, que Leibnitz, dans sa polémique contre Locke, complète en disant : Nisi intellect us ipse[25], saint Thomas d’Aquin aussi enseignait que l’acte réel de la pensée chez l’homme ne se réalisait que par le concours de l’intellect et d’un phénomène sensible. Mais, d’après la possibilité, notre esprit possède déjà en lui-même tout ce qui est imaginable. Ce point important perd toute signification chez Locke.

77. Quant à la pensée que l’État devrait accorder la liberté religieuse, Locke avait été précédé entre autres par Thomas Morus[26] et Spinoza. Sur ce terrain donc aussi il dut son influence (voir note 74) moins à l’originalité de ses pensées qu’au développement opportun et fructueux d’idées qui répondaient à l’état nouveau des esprits. — Quant à sa radiation des athées et des catholiques sur la liste de ceux à qui la liberté religieuse devrait être accordée, voir Hettner, I, p. 159 et suiv.

78. Voir sur Toland, notamment en ce qui concerne son premier écrit, rédigé tout à fait dans le sens de Loeke, Christianity not mysterious (1696)[27]. — De la Liturgie socratique Hettner cite[28] « les passages les plus frappants ». C’est aussi avec raison que Hettner a montré les rapports entre le déisme anglais et la société des francs-maçons. Remarquons encore que Toland fait de son culte des « panthéistes » le pendant de la philosophie ésotérique des anciens, c’est-à-dire le culte d’une société secrète d’illuminés. Il permet aux initiés de partager jusqu’à un certain point les idées grossières du peuple, composé, comparativement à eux, d’un ramassis d’enfants en tutelle, pourvu qu’ils réussissent à rendre le fanatisme inoffensif par leur influence sur le gouvernement et la société. Ces idées sont exprimées particulièrement dans le post-scriptum « de duplici Pantheistarum philosophia ». Citons ici un passage caractéristique du 2e chapitre de ce post-scriptum[29] : « At cum Superstitio semper eadem sit vigore, etsi rigoro aliquando diversa ; cumque nemo sapiens eam penitus ex omnium animis evellere, quod nullo pacto fieri potest, incassim tentaverit : faciet tamen pro viribus, quod unice faciendum restat ; ut dentibus evulsis et resectis unguibus, non ad lubitum quaquaversum noceat hoc monstrorum omnium pessimum ac perniciosissimum. Viris principibus et politicis, hac animi dispositione imhutis, acceptum referri debet, quidquid est ubivis hodie religiosæ libertatis, in maximum litterarum, commerciorum et civilis concordiæ emolumentum. Superstitiosis aut simulatis superum cultoribus, larvatis dico hoininibus aut meticulose piis, debentur dissidia, secessiones, muletæ, rapinæ, stigmata, incarcerationes, exilia et mortes. » (« Mais la superstition ayant toujours la même vigueur, bien que sa cruauté varie quelquefois, le sage n’essayera pas, en pure perte, de l’arracher de toutes les âmes, ce qui est absolument impossible ; il devra cependant s’efforcer de faire la seule chose possible : arracher les dents et couper les griffes à ce monstre, de tous le plus méchant et le plus pernicieux, pour l’empêcher de nuire en quelque lieu que ce soit et au gré de ses caprices. C’est aux princes et aux hommes d’État, pénétrés de ces sentiments hostiles à la superstition, que l’on est redevable de la liberté religieuse, partout où elle existe, au grand profit des lettres, du commerce et de la sociabilité. Quant aux superstitieux, aux adorateurs hypocrites des dieux, aux hommes masqués ou pieux par crainte, ils sont cause des dissensions, des révoltes, des amendes, des rapines, des flétrissures, des emprisonnements, des bannissements et des condamnations à mort »).

78. Acad. quæst., l, c. 6 et 7.

79. Letters to Serena, London, 1704, p. 201. Les passages des Principia qui y sont cités[30] se trouvent dans la note relative aux explications préliminaires et au commencement de la section ll du Ier livre[31] : « Il peut se faire en effet qu’il n’existe pas de corps à l’état de repos réel, » et page 166 : « Jusqu’ici j’ai analysé le mouvement des corps, qui sont attirés vers un centre immobile, cas qui existe à peine dans la nature. »

80. Letters to Serena, p. 100.

81. Letters to Serena, p. 231-233.

82. Voir Letters to Serena, p. 234-237 ; Toland emploie ici, en opposition à la genèse des organismes imaginée par Empédocle, un exemple qu’il paraît prendre au sérieux : On peut aussi difficilement expliquer la naissance d’une fleur ou d’une mouche par le concours fortuit des atomes que produire une Énéide ou une Iliade en mêlant confusément des millions de fois les caractères de l’alphabet. — L’argument est faux, mais plausible ; il rentre dans le chapitre du calcul des probabilités sur l’abus complet duquel M. de Hartmann a fondé sa philosophie de l’Inconscient. — Au reste, sur les points les plus importants, Toland ne se range nullement du côté de la doctrine épicurienne. Il n’admet ni les atomes, ni le vide, ni l’espace indépendant de toute matière.

  1. Literaturgesch. d. 18 Jahrh. 3e ed., I, p. 11.
  2. Ibid., I, p. 107 et suiv.
  3. Ibid., I, p. 206 et suiv.
  4. Das Kapital, l, p. 339, note 57.
  5. Ibid., p. 377, note 111.
  6. Hist. of civil. II, p. 95.
  7. Hist. of England, I, 3, « change in the morale of the community ».
  8. Gesch. d. Chemie, Gœtt., 1798.
  9. Hist. of civil., II, p. 75.
  10. Gesch. d. Chemie, p. 163 et suiv.
  11. Gesch. d. Chemie, II, p. 274 et suiv.
  12. Gesch. d. Princ. der Mechanik, p. 90 et suiv.
  13. Continuation of new Experiments touching the spring and weight of the air and their spots, Oxf, 1669.
  14. Exp. 1, § 6, p. 4, de l’édition latine de Genève (1694).
  15. Gesch. d. Chemie, ll, p. 101.
  16. Krit. Gesch. der allg. Principien der Mechanik, p. 175.
  17. Grundriss, 3° éd., lil, p. 102.
  18. Die allg. Bewegung der Materie als Grundursache aller Naturerscheinungen. Vienne, 1872.
  19. Die Zielpunkte der physik. Wissensch., p. 21.
  20. Principes, trad. de Wolfers, p. 511.
  21. Hist. des sc. induct., trad. de Littrow, p. 150 et suiv.
  22. Zur Kritik d. polit. Œkonomie, Berlin, 1859, 1er cahier, p. 53 et suiv.
  23. Περὶ ψυχῆς III, ch. IV.
  24. II, 1, § 2.
  25. Ueberweg’s. Grundriss, 3e éd., III, 8, p. 127.
  26. Utopia, 1516.
  27. Hettner, Literaturgesch. d. XVIII Jahrh., I. p. 110 et suiv.
  28. Ibid., p. 180 et suiv.
  29. Pantheistikon, Cosmopoli, 1720, p. 79 et suiv.
  30. Page 7 et p. 162 de la 1re édition.
  31. Traduction de Wolfers, p. 27.