Histoire du matérialisme/Tome II/Partie II/Chapitre 3

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Traduction par B. Pommerol.
C. Reinwald (tome 2p. 239-262).


CHAPITRE III

La cosmogonie d’après la science de la nature.


La nouvelle cosmogonie se rattache à Newton. — La théorie de la condensation. — La théorie de la stabilité en géologie. — Les grandes périodes de temps. — Conclusions sur la nécessité de la disparition du système solaire et de la vie dans l’univers. — L’origine des organismes. — L’hypothèse de la génération spontanée. — La théorie de transport d’après Thomson et Helmholtz. — Elle est contredite par Zœllner. — Opinions de Fechner.


Une des questions les plus importantes du matérialisme ancien fut celle de la cosmogonie naturelle. La théorie, si souvent ridiculisée, du mouvement parallèle et infini des atomes à travers l’espace sans limites, des entrelacements et combinaisons lentes et progressives des atomes se convertissant en corps solides ou liquides, vivants ou inertes, avait, malgré son étrangeté, un rôle grandioses à jouer. Sans doute, ces idées ont puissamment influé sur les temps modernes ; pourtant la connexion de notre cosmogonie naturelle avec celle d’Épicure n’est pas aussi claire que l’histoire de l’atomistique. C’est au contraire précisément le point, qui soumit les anciennes idées à une première et décisive transformation ; le point, d’où sortit logiquement la théorie cosmogonique qui, malgré sa nature hypothétique, est, encore aujourd’hui, de la plus haute importance. Mais, à ce propos, écoutons Helmholtz :

« Kant, préoccupé de la description physique de la terre et de l’édifice du monde, s’imposa la pénible tâche d’étudier les ouvrages de Newton, et ce qui prouve combien il avait su approfondir l’idée fondamentale du mathématicien anglais, c’est qu’il conçut la pensée ingénieuse que cette même attraction de toute matière pondérable, qui maintient aujourd’hui le cours des planètes, a dû jadis être en état de former le système planétaire avec la matière diffuse et disséminée dans l’espace. Plus tard, sans connaître Kant, Laplace, l’illustre auteur de la Mécanique céleste, trouva la même idée, à laquelle il donna droit de cité en astronomie » (42).

La théorie de la condensation lente et progressive présente l’avantage de permettre un calcul qui, par la découverte de l’équivalent mécanique de la chaleur, s’est élevé à un haut degré de perfection théorique. On a calculé que, pour effectuer la transition d’une densité infiniment petite à la densité actuelle des corps célestes, la seule force mécanique de l’attraction des molécules de la matière dut produire autant de chaleur qu’il s’en développerait dans la combustion d’une masse de carbone équivalente à 3500 fois celle de tout le système planétaire. On en a conclu que la plus grande partie de cette chaleur dut se perdre dans l’espace, avant que pût naître la forme actuelle de notre système planétaire. On a trouvé que, de cette immense provision de force vive développée par l’attraction primitive, 1/454 seulement s’est conservé, comme force vive, dans les mouvements des corps célestes. On a calculé qu’un choc, qui arrêterait subitement notre Terre dans sa révolution autour du soleil, produirait autant de chaleur que la combustion de 14 Terres de carbone, et que cette chaleur ferait fondre entièrement la masse de la Terre et en volatiliserait au moins la plus grande partie.

Helmholtz remarque qu’il n’y a rien d’hypothétique dans ces idées, si ce n’est la supposition que les masses de notre système étaient d’abord répandues comme des vapeurs, dans l’espace. Cette réflexion est exacte en tant qu’elle permet d’évaluer approximativement, d’après une semblable dissémination, jointe à la gravitation, le total de la chaleur et du mouvement mécanique. Mais, pour expliquée la constitution de notre système solaire tel qu’il est aujourd’hui, il fallait encore certaines hypothèses sur la manière dont les masses gazeuses étaient distribuées dans l’espace. La rotation de la masse entière, une fois donnée, devait nécessairement devenir plus rapide, a mesure que s’accentuait le progrès de la concentration et de la condensation ; son existence antérieure peut se déduire de bien des manières, mais est aussi du nombre des conjectures spéciales, où un rôle encore assez grand est accordé aux hypothèses. L’explication la plus simple consiste à ne pas réunir immédiatement les masses gazeuses et à n’en pas constituer uniformément un seul grand globe, mais à rassembler plusieurs de ces masses autour de leur centre particulier de gravité et à les faire s’agglomérer ensuite dans leur chute par un choc non central. Ajoutons ici, en passant, par rapport à l’opinion d’Uebenvce’ laquelle sera mentionnée plus tard, que tout ce processus peut aussi être édifié sur la réunion violente de corps solides qui, par l’effet du choc, commencent par se dissoudre en une masse de vapeurs pour s’organiser ensuite en un système nouveau, dans le cours de périodes incommensurables.

L’analyse spectrale a fourni récemment un argument en faveur de l’hypothèse de la condensation ; d’après cette analyse nous retrouvons dans tout le système solaire et, partiellement aussi dans le monde des étoiles fixes, les mêmes matières que celles qui composent notre Terre. Nous devons à la même méthode de recherches l’idée que les nébuleuses répandues dans le ciel, ne sont pas toutes, comme on pouvait le croire jadis, composées d’amas lointains d’étoiles, mais, en grande partie, de véritables masses de nuages cosmiques, nous offrant en conséquence l’image de ce qu’était autrefois notre système solaire.

En face de ces constatations, il nous importe peu que les géologues actuels aient renoncé à la théorie des révolutions terrestres ; que la structure de la surface de notre planète soit expliquée, autant que possible, par les mêmes forces qu’aujourd’hui encore nous voyons agir partout. La théorie de la stabilité, qui s’appuie sur cette tendance géologique, n’a de valeur tout au plus que dans un sens relatif. Il est permis de considérer comme stables comparativement l’état de l’écorce terrestre et la continuation des processus qui s’y manifestent, lorsqu’on se place en regard de la théorie des révolutions terrestres, à laquelle se joint assez souvent la répugnance, blâmée dans le chapitre précédent, pour les nombres énormes. Si, au contraire, l’on admet des périodes d’une durée suffisante, non-seulement on trouvera vraisemblables un changement, une naissance et une destruction, mais encore on pourra les démontrer par les arguments les plus rigoureux de la science.

Nous pouvons donc nous demander pourquoi nous n’aimons pas à nous occuper de longues périodes de temps et pourquoi, comparativement, l’idée d’une stabilité absolue nous vient si vite et choque surtout si peu notre sentiment. Nous ne découvrons la cause de ce remarquable phénomène que dans l’habitude énervante de penser à l’éternité. Cette idée nous est familière dès notre enfance ; mais, en général nous n’y attachons pas une grande valeur. Bien plus, notre organisation intellectuelle est si étroitement liée au monde sensible qu’il semble nécessaire de diminuer, pour ainsi dire, en pensée, l’éternité absolue et d’en faire une idée relative, afin de la rendre quelque peu claire et compréhensible c’est ainsi que l’on cherche à se ngurer, en quelque sorte, la tangente de l’arc de 90 degrés, en la faisant naître, c’est-à-dire en traçant, sous les yeux de l’imagination, une tangente très-grande et grandissant toujours, quoiqu’il n’y ait pas de devenir pour l’absolu. Ainsi se comportent avec l’éternité ces images populaires des théologiens, qui, pour la représenter, s’efforcent d’entasser période de temps sur période de temps, puis comparent à « une seconde de l’éternité » la durée extrême, à laquelle leur imagination peut atteindre. Bien que l’idée d’une éternité absolue soit si compréhensive que tout ce que peut inventer l’imagination la plus féconde ne compte pas plus en face d’elle que la mesure la plus vutgaire du temps, cette idée nous est cependant tellement familière que celui qui admet l’existence éternelle de la terre et du genre humain nous paraît comparativement modéré à côté d’un autre qui accorderait simplement qu’il faut multiplier des billions de fois la période de transition entre t’homme du déluge et l’homme de l’époque actuelle, pour mesurer l’intervalle qui s’est écoulé depuis la cellule organique la plus simple jusqu’à la naissance de l’homme. Ici nos sens sont partout en lutte avec la logique. Ce que nous pouvons tant soit peu nous représenter en imagination nous paraît facilement immense et invraisemblable, tandis que nous jouons avec les conceptions les plus monstrueuses, dès que nous les avons amenées à la forme d’une idée comptétement abstraite. Six mille ans d’un côté, — l’éternité de l’autre, voilà à quoi on est habitué. Ce qui est entre ces deux extrêmes paraît d’abord digne d’attention, puis hardi, ensuite grandiose, finalement fantastique, et cependant toutes ces épithètes ne relèvent que de la sphère du sentiment ; la froide logique n’a rien à démêler avec elles.

On croyait naguère, d’après un calcul de Laplace, que la révolution de la terre n’avait pas encore varié de de seconde depuis l’époque d’Hipparque jusqu’à nos jours, et Czolbe a utilisé ce calcul pour étayer sa théorie de la stabilité. Mais il est évident que la seule conséquence à déduire d’un pareil fait serait que le retard dans la vitesse de la révolution, retard admis comme nécessaire par la théorie physique, ne dépassât en aucun cas une seconde par 600 000 années. Supposons que ce retard soit d’une seconde par 100 millions d’années, au bout de quelques milliards d’années les durées du jour et de la nuit, sur notre globe, seraient tellement modifiées que toute la vie, aujourd’hui répandue à la surface, disparaîtrait et que l’arrêt total du mouvement de rotation’autour de l’axe ne se ferait pas attendre. Or nous avons une cause physique, péremptoire, de ce ralentissement dans l’influence des marées. Ici, toute la sao-a cité impérieuse des conclusions mathématiques trouve son application. Dans l’hypothèse seule d’une inertie absolue du globe terrestre, les effets de l’attraction, qui entravent la rotation, peuvent être compensés par ceux qui la favorisent. Mais comme il y a des parties susceptibles d’être déplacées, il faut absolument que le globe terrestre éprouve un gonflement ellipsoïdale, dont le déplacement à la surface produit un frottement, si faible qu’il soit. L’inflexibilité de cette conclusion ne peut nullement être ébranlée par un fait récemment observé, à savoir que les phénomènes du flux et du reflux, étudiés sur nos côtes, sont produits moins par un gonflement progressif que par un soulèvement considérable et subit qui se manifeste au moment même où le centre des plus grandes surfaces de la mer est tourné vers la lune ou vers le soleil. Bien que les vagues circulaires, qui se répandent à la suite de ce soulèvement, n’entravent pas la vitesse de rotation, attendu que leur mouvement est uniforme dans toutes les directions, il faut cependant que l’effet ralentissant des marées existe pareillement, quoique moins sensible. Il est impossible que le processus soit le même oue si la terre tournait par saccades et si, au moment où la marée se forme, elle restait chaque fois immobile pendant quelques secondes. Il faut que la marée marche toujours, si la physique n’est pas une vaine science. On peut se figurer la véritable marée comme composée d’une marée constante et d’une marée variable. Quand même l’effet de la dernière disparaîtrait en apparence dans les phénomènes infiniment compliqués du flux et du reflux, son action ralentissant ne serait pourtant jamais perdue. Et quelque petite que soit une cause toujours agissante, on n’a qu’à prendre les périodes de temps assez grandes, et le résultat sera immanquable. Une portion de la force vive du mouvement planétaire est absolument détruite par le flux et le reflux. « Nous arrivons par là, dit Helmhoitz dans sa dissertation sur l’action réciproque des forces de la nature, à la conclusion inévitable que chaque marée diminue continuellement, quoique avec une lenteur infinie, pourtant sûrement, la provision de force vive du système ; de la sorte la rotation des planètes autour de leur axe doit se ralentir et les planètes doivent se rapprocher du soleil ou bien leurs satellites se rapprocher d’elles. »

Il n’y a qu’un seul moyen d’échapper à la conclusion que la terre finira par ne plus tourner il faut découvrir une action qui accélère la vitesse de rotation ralentie par les marées. J. R. Mayer, le savant illustre qui découvrit l’équivalent mécanique de la chaleur, croyait avoir trouvé une action de cette nature dans l’hypothèse que le refroidissement progressif de la terre n’est pas encore à son terme. La terre — et par là il expliquait les tremblements de terre — continue à se contracter, diminue ainsi de circonférence, et le corrélatif de ce fait doit être nécessairement une accélération de la rotation autour de l’axe. Mais Mayer comprenait très-bien que cette hypothèse elle-même n’offrait pas une garantie d’éternelle stabilité, les deux influences contraires ne pouvant se contre-balancer indéfiniment. Il admit en conséquence trois périodes la première, durant laquelle la contraction augmente l’accélération ; la seconde, pendant laquelle l’accélération et le ralentissement se compensent et la troisième, pendant laquelle le ralentissement l’emporte à cause des marées. Mayer pensa d’abord que nous nous trouvions dans la deuxième période, celle de l’équilibre ; mais il changea ensuite d’avis : « Il y a dix ans en effet, dit-il, l’astronome anglais Adams, à Londres, stimulé par la découverte de l’influence ralentissant des marées, prouva que le calcul de Laplace, relatif à la durée constante du jour sidéral, n’était pas complètement exact, la vitesse de rotation de la terre allant en s’amoindrissant et la longueur du jour sidéral en augmentant. Il est vrai que, pour des milliers d’années, cela ne fait qu’une petite fraction de seconde, 1/100 de seconde pour mille ans, de sorte que nous devons admirer la sagacité humaine, qui est parvenue à constater une quantité si minime » (43).

Une condition du mouvement à jamais immuable des planètes non moins indispensable que la rigidité absolue des corps célestes serait le vide parfait de l’espace dans lequel ils se meuvent, ou du moins l’absence de toute résistance de la part de l’éther, que l’on suppose remplir le vide. Il paraît que cette condition n’est pas réalisée mieux que la première. La comète d’Encke décrit, pour ainsi dire, sous nos yeux, des ellipses de plus en plus petites autour du soleil, et la cause la plus naturelle de ce phénomène par ait être la résistance du milieu qu’elle traverse. Ici, à vrai dire, la nécessité d’une-déduction ne paraît pas absolue mais l’observation nous oblige à admettre au moins comme vraisemblable l’existence d’un milieu offrant de la résistance. Or le simple fait d’une résistance, quelque petite qu’elle soit, opposée par l’éther, nous dispense d’entrer dans d’autres détails (44).

Une autre conclusion, au contraire, est parfaitement forcée, c’est que la chaleur du soleil ne peut pas durer éternellement. On ne peut éviter cette conclusion en niant la nature ignée du soleil et en admettant comme source de chaleur un éternel frottement entre le corps de cet astre et son enveloppe ou l’éther ou n’importe quoi de ce genre. La plupart des idées de cette espèce sont d’ailleurs devenues impossibles par les observations si multipliées que l’on a faites sur le soleil, dans ces derniers temps. Plus rationnelle est l’hypothèse de la conservation de la chaleur solaire par la chute incessante, sur le soleil, de météorites et de petits corps célestes ; mais cette théorie elle-même ne démontre nullement l’hypothèse de la stabilité. Nous obtenons encore moins cette stabilité avec l’opinion de Helmholtz, bien qu’elle nous semble la plus vraie d’après lui, maintenant encore, il faut chercher dans la gravitation la cause principale de la conservation de la chaleur solaire (45). Le soleil se contracte, diminue de circonférence ; pendant ce temps, de la force vive se transforme en chaleur. Mais ce processus devra finir un jour, cela se comprend sans peine. On ne saurait imaginer de mouvement produisant de la chaleur, sans consommation d’énergie sensible. Quelque hypothèse que l’on puisse donc poser relativement à la chaleur du soleil, la conclusion sera toujours que la source de cette chateur.est épuisable, tandis que la consommation se poursuit en quelque sorte indéfiniment. On devra toujours conclure que, dans le cours des périodes éternelles, toute la durée de la lumière et de la chaleur solaires qui nous paraît illimitée aura non-seulement son terme, mais encore que la chaleur solaire disparaîtra complétement.

Enfin, comme conséquence pure et simple de la théorie mécanique de la chaleur, l’extinction de toute vie pour l’univers entier semble pareillement inévitable. Ce genre de mort coïncidera, pour notre Terre, avec l’extinction du soleil La force vive peut toujours se transformer en chaleur ; mais la chaleur ne peut se changer en force vive que lorsqu’elle passe d’un corps plus chaud à un corps plus froid. Avec l’équilibre de la température, dans un système quelconque, cesse la possibilité de transformations ultérieures et aussi, par conséquent, de toute espèce de vie. Le contenu de la transformation ou l’« entropie », d’après Clausius, est arrivé à son maximum (46). Cette conclusion, qui repose sur des arguments mathématiques péremptoires, est-elle applicable, dans le sens le plus strict du mot, à l’univers entier ? Cela dépend essentiellement des idées que l’on se fait de i’infinité de l’univers, et l’on revient ainsi sur un terrain de nature transcendante. En effet, rien n’empêche notre imagination de multiplier à volonté ces systèmes de mondes éteints, de les faire s’attirer les uns les autres, à des distances infinies, et recommencer, à l’aide de leurs collisions, le jeu de la cosmogonie, pour ainsi dire, sur une plus large échelle. Rien, avons-nous dit, ne nous défend une semblable hypothèse, — excepté la question de savoir si nous avons le droit, parce que nous ne pouvons nous figurer des limites à la création, de présupposer comme réelle l’infinité matérielle des systèmes de mondes.

Dès les temps anciens, le matérialisme a professé la naissance et la mort de notre système du monde et s’est procuré, par la théorie de l’infinité des mondes, cette satisfaction du cœur qui repose sur la simple croyance à la durée persistante de ce qui existe. Parmi nos matérialistes actuels, Czolbe notamment n’a pas voulu se contenter de cela et il a réclamé, au point de vue de la satisfaction du cœur, l’éternelle conservation de la vie terrestre. L’impératif catégorique de Feuerbach « Contente-toi du monde donné ! » lui paraît irréalisable, du moins tant que l’existence de ce monde donné n’est pas garantie contre les calculs des mathématiciens qui nous menacent d’anéantissement. Or vaut-il mieux, au point de vue de la satisfaction du cœur, compléter son système, tandis que la base même en reste exposée aux ébranlements les plus forts, ou se contenter, une fois pour toutes, d’une limite au savoir et à la conjecture, limite au delà de laquelle on laisse toutes les questions sans solution ? Par le fait et vu les conclusions nécessaires, que nous avons citées, on doit avouer que le système rassurant de Czolbe est bâti sur le sable et que, par conséquent, il ne répondra, à la longue, pas plus au but désiré que le dogmatisme populaire, qui, d’un autre côté, ne veut se passer ni de son commencement ni de sa fin, — la création et le jugement dernier. Si l’on s’élève une fois au-dessus de ce point de vue, si l’on cherche le repos de l’âme dans le monde donné, on arrivera aisément à ne pas trouver ce repos dans la durée éternelle de l’état matériel du monde, mais dans l’éternité des lois de la nature et dans une durée de ce qui existe telle que l’idée de la destruction soit refoulée dans un lointain suffisant. La tendance architecturale de la raison sera satisfaite quand on lui révélera le charme d’une conception de l’univers, qui ne repose plus sur des supports sensibles, mais qui d’ailleurs n’en a pas besoin, tout absolu étant éliminé. Elle se rappellera que tout ce monde de relations est déterminé par la nature de notre intellect. Et si nous ne faisons ainsi que répéter toujours que notre connaissance ne nous explique pas les choses en soi, mais seulement leurs rapports avec nos sens, ces rapports sont d’autant plus parfaits qu’ils sont plus clairs ; ils sont même d’autant plus intimement reliés a l’hypothèse plausible d’un absolu qu’ils se maintiennent plus purs de tout mélange arbitraire.

Les penseurs se sont, depuis longtemps, préoccupés de l’origine des organismes, pour ainsi dire, plus encore que de celle de l’univers. Cette question intéresse l’histoire du matérialisme par cela même qu’elle sert de transition vers l’anthropologie, principal terrain des polémiques matérialistes. Le matérialiste réclame un monde explicable ; il lui suffit de pouvoir comprendre les phénomènes de manière à faire sortir le composé, du simple ; le grand, du petit ; le mouvement multiple, de la mécanique simple. Il pense éHminer aisément toutes les autres difficultés ou plutôt il ne les aperçoit que lorsque l’explication’théorique du monde est assez avancée pour que la loi de causalité ne réclame plus de sacrifices. Sur ce terrain aussi, le matérialisme a trouvé un aliment dans des choses qui doivent être reconnues à tout point de vue rationnel ; mais jusque dans ces derniers temps, l’origine des organismes a été précisément une question énergiquement exploitée par les adversaires du matérialisme. On croyait surtout que, dans l’origine des organismes, on serait nécessairement amené à un acte de création transcendant ; on espérait aussi trouver toujours dans la structure et la conservation du monde organique, des appuis nouveaux pour la téléologie. Bien plus, une certaine opposition aux idées matérialistes se rattachait souvent même aux seuls noms d’organisme et d’existence ; car sur ce terrain, on se ngurait avoir sous les yeux, pour ainsi dire, l’incarnation d’une force supérieure et intellectuelle, en lutte contre le mécanisme de la nature morte.

Au moyen âge et, plus encore, au commencement des temps modernes, tant que dura notamment l’influence de Paracelse et de Van Helmont, on ne trouvait pas, entre l’organique et l’inorganique, un abîme pareil à celui qu’ont admis les siècles les plus rapprochés de nous. C’était une idée généralement répandue que la nature entière est animée. Aristote ayant fait naître, de la vase, des grenouilles et des serpents, on ne pouvait regarder que comme très-naturelles des conceptions analogues, dans un temps où régnait l’alchimie. Qui voyait des génies jusque dans les métaux, dont l’altération lui semblait un processus de fermentation, ne pouvait trouver de difficulté particulière dans l’origine des êtres vivants. Il est vrai qu’en général on croyait à l’invariabilité des espèces, — dogme sorti directement de l’arche de Noé ; mais on n’y regardait pas de si près en ce qui concerne la naissance d’êtres nouveaux, et les animaux inférieurs, notamment, on les faisait provenir sur la plus large échelle de la matière inorganique. Ces deux articles de foi se sont conservés jusqu’à nos jours, l’un de préférence parmi les professeurs, l’autre parmi les paysans et les charretiers. Les premiers croient à l’invariabilité des espèces ils chercheront peut-être pendant vingt ans à sefaire, pour leur croyance, un argument de la morsure des limaçons les derniers déclarent que, suivant leur expérience, les puces naissent de la sciure de bois et d’autres ingrédients. Sur ce terrain, plus tardivement que sur d’autres, la science a fini par réduire ces articles de foi à l’état de simples hypothèses et par endiguer, à t’aide de quelques expériences et observations, le large fleuve des opinions.

La première question que nous rencontrons est encore aujourd’hui l’objet d’une ardente polémique ; c’est la question de la génération spontanée (generatio æquivoca). Carl Vogt, dans un compte rendu drolatique, nous a raconté comment à Paris la lutte scientifique entre Pasteur et ses adversaires coalisés, Pouchet, Joly et Musset, est soutenue avec l’acharnement habituel aux théologiens et avec une mise en scène qui rappelle les nominations de maîtres ès arts du XVe siècle. Du côté de Pasteur sont rangés l’Académie et tes ultramontains. Contester la possibilité de la génération spontanée, c’est faire acte de conservatisme. Les vieilles autorités de la science ont toujours été unanimes sur ce point il faut absolument un œuf ou une semence pour la formation d’un être organique. Omne vivum ex ovo est un article de foi scientifique. Mais pourquoi les orthodoxes sont-ils rangés de ce côté ? Est-ce peut-être uniquement pour laisser la, sans y toucher, ce qui reste absolument inexpliqué, pour s’en tenir a l’idée d’une création purement mystique et.faire opposition à l’intellect et aux sens ? — L’ancienne orthodoxie, s’inspirant de saint Augustin, se plaçait a un tout autre point de vue ; elle prenait en quelque sorte un moyen terme. On ne dédaignait nullement de se rendre compte des choses avec toute la netteté possible. Saint Augustin enseignait que, depuis !c commencement du monde, les êtres vivants naissaient de deux espèces de semences la visible que le Créateur a mise dans les animaux et les plantes, afin qu’ils se reproduisent, chacun dans son espèce ; l’invisible, cachée dans tous les éléments et n’agissant que dans certaines conditions de mélange et de température. De cette semence, cachée dès l’origine dans les éléments, naissent quantité de plantes et d’animaux, sans aucun concours d’organismes complets.

Cette théorie serait très-avantageuse pour l’orthodoxie ; elle se laisserait même transformer, sans beaucoup de peine, au point que, dans l’état actuel des sciences, on pourrait la soutenir aussi bien que chacun des deux dogmes en conflit Maisde même que, dans l’ardeur d’une lutte, le combattant change souvent de position, soit par nécessité, soit par-tactique, de même en est-il dans le vaste développement des discussions scientifiques. Ici le matérialisme du XVIIIe siècle joue son rôle. En essayant d’expliquer la vie par ce qui n’a pas de vie, l’âme par la matière, on plaça la prétendue naissance d’insectes sortant de matières putréfiées sur le même ran ’que la reviviscence de mouches mortes, par l’effet du sel, que les mouvements spontanés d’oiseaux décapités et d’autres faits cités à l’appui des opinions matérialistes. Les amis de la téléologie et de la théologie naturelle, les partisans du dualisme de l’esprit et de la nature adoptèrent, pour tactique, de contester absolument la naissance d’insectes et d’infusoires sans génération préalable ; et la polémique amena, comme l’histoire des sciences en fournit plus d’un exemple, des expériences fécondes et ingénieuses, ou les matérialistes furent battus. Depuis que Bonnet, dont on a tant lu et admiré les écrits, avait, dans ses Contemplations de la nature, réfuté la generatio æquivoca, c’était faire acte de spiritualisme que de se cramponner à l’omne vivum ex ovo et, sous ce point de vue, l’orthodoxie s’harmonisa tant bien que mal avec les résultats des recherches exactes. Il semble même, jusqu’au moment actuel, que la thèse omne vivum ex ovo acquiert une solidité d’autant plus inébranlable que les recherches sont faites avec plus de soin et de précision.

La nouvelle découverte troubla le cerveau des métaphysiciens. Ils déclarèrent que, vu la génération naturelle, tous les êtres futurs devaient être déjà contenus dans l’œuf ou dans le spermatozoïde, et le professeur Meier, à Halle, démontra ce « système de préformation » avec une conviction si naïve que nous priverions nos lecteurs en ne leur donnant pas un échantillon de son argumentation. « Ainsi, dit le professeur, Adam aurait déjà porté tous les hommes dans ses testicules et conséquemment aussi, par exemple, le spermatozoïde d’où naquit Abraham. Ce spermatozoïde renfermait déjà, tous les Juifs en tant que spermatozoïdes. Lorsque Abraham entendra Isaac, Isaac sortit du corps de son père et il emporta, contenue en lui, toute la série de ses descendants » (47). Le reste des spermatozoïdes non utilisés, que l’on se figurait volontiers comme vivifiés par une sorte d’âme, a donne lieu, cela se conçoit, a des théories bien plus fantaisistes encore, mais qui nous importent peu en ce moment.

Schwann surtout démontra, dans les temps modernes, que le véritable élément de toutes les formations organiques se trouve dans la cellule ; il établit aussi, par une série d’expériences, que, dans la naissance apparente des organismes en vertu de la generatio æquivoca, il faut toujours présupposer l’existence d’œufs ou de cellules de germes. Sa méthode de démonstration passait pour excellente ; mais un de nos matérialistes — Carl Vogt — déclara formellement qu’il la soupçonnait d’être insuffisante, longtemps avant que la vieille polémique se rallumât si vivement en France. Nous empruntons à ses Tableaux de la vie animale (1852) l’ordre des idées de. sa critique sagace et profonde :

Les infusoires naissent de la réunion de l’air, de l’eau et de la matière organique. Schwann prit ses mesures pour détruire, dans ces éléments, tous les germes organiques. Si, après les avoir séparés, il se produit néanmoins des infusoires, la generatio æquivoca est démontrée. Il fit bouillir du foin et de l’eau dans un matras, jusqu’à ce que non-seulement tout le liquide, mais encore tout l’air renfermé dans le col du matras fussent chauffés au degré de l’ébullition. On vit qu’il ne naissait pas d’infusoires dans des matras fermés. Si ensuite on laissait l’air atmosphérique pénétrer dans le matras, il naissait chaque fois des infusoires, malgré l’ébullition préalable ; mais quand on ne laissait s’introduire que de l’air passant soit par un tube chauffé au rouge, soit à travers de l’acide sulfurique, soit a travers une solution alcaline, il ne se produisait jamais.d’infusoires. On admet que la composition de l’air n’est pas modifiée par les précautions employées. Mais cela n’est vrai qu’approximativement. L’atmosphère renferme, outre l’oxygène et l’azote, « une certaine quantité d’acide carbonique, de vapeur d’eau, d’ammoniaque, peut-être encore beaucoup d’autres matières en quantité imperceptible [1]. Ces éléments sont plus ou moins détruits ou absorbés par les moyens employés, l’acide carbonique par l’alcali, l’ammoniaque par l’acide sulfurique. Le chauffage de l’air doit exercer une influence particulière sur l’arrangement des molécules de l’air. Nous avons en chimie assez de cas où se rencontrent des circonstances qui paraissent très-peu importantes lorsqu’il s’agit d’effectuer une combinaison ou une décomposition. Il est possible qu’il faille précisément une quantité déterminée d’ammoniaque, d’acide carbonique, un certain arrangement ou une certaine tension des molécules de l’atmosphère, pour préparer et achever le processus de la formation d’un organisme nouveau. Les conditions dans lesquelles se trouvent placés les deux matras ne sont donc point parfaitement identiques ; aussi l’expérience ne paraît elle pas entièrement concluante. » Cet exposé démontre en effet l’insuffisance de l’essai de Schwann, et la question reste encore pendante, d’autant plus qu’une série de graves objections défend d’admettre que tous les germes des innombrables infusoires découverts lors de ces expériences, circulent viables dans l’atmosphère. Ehrenberg admettait un partage des infusoires qui, se multipliant en progression géométrique, devaient peupler l’eau au bout de quelques heures ; mais Vogt a démontré l’invraisemblance de cette hypothèse (48). Dans ces derniers temps, on a commencé à recueillir systématiquement, les poussières qui peuvent être suspendues dans l’air, avant de continuer l’expérience. Pasteur jette sa collection de prétendus germes et œufs dans les liquides destinés à l’expérience, et il croit ainsi semer des infusoires et des champignons ; Pouchet examine d’abord la collection. « Il fait traverser l’eau à des centaines de mètres cubes d’air, puis il examine l’eau. Il imagine un instrument spécial qui insuffle de l’air sur des plaques de verres où les poussières séminales se déposent ; il analyse la poussière qui s’est ainsi déposée, et il fait ces expériences sur les glaciers de laMaladetta, dans les Pyrénées, dans les catacombes de Thèbes, sur la terre ferme, en pleine mer, sur les pyramides d’Égypte comme au sommet de la cathédrale de Rouen. Il nous apporte ainsi quantité d’analyses de l’air où figurent toutes sortes de choses, mais très-rarement le spore d’un cryptogame et encore plus rarement le corps mort d’un infusoire. »

De tout cela il résulte que jusqu’ici la génération spontanée n’est pas encore démontrée, quelque peine que l’on se soit donnée pour l’établir. On a, modifié et transformé les expériences de Schwann par les procédés les plus divers, — et toutes les fois qu’une génération spontanée semblait s’être produite, des expériences plus rigoureuses prouvaient que les germes avaient pu s’introduire. Dans ces dernières années, ce sont principalement les expériences de Bastian et de Huizinga qui ont fait sensation. Celles de Huizinga en particulier présentaient quelque chose de séduisant ; car dans un ballon en verre hermétiquement fermé au chalumeau, il se forma, après dix minutes de cuisson, des bactéries et rien que des bactéries, de sorte que l’on pensait pouvoir admettre la génération spontanée du moins pour ces organismes, les plus simples de tous ; mais dans le laboratoire de Pflüger, le même liquide, pareillement enfermé, fut exposé, pendant des heures, à la température de l’ébullition, et, après le refroidissement, il ne se forma plus de bactéries. Restait donc la possibilité que le liquide renfermât des germes, non détruits par une ébullition de dix minutes, mais ne pouvant résister à une plus longue action de la chaleur (49).

Il faut néanmoins avouer qu’une ébullition prolongée pendant plusieurs heures, a pu détruire d’autres conditions, encore inconnues, de l’existence des bactéries ; rien ne prouve donc, d’une façon positive, qu’il y eût réellement dans le liquide des germes qui se développaient dans le premier cas, et étaient anéantis dans le second. De toutes ces expériences il résulte que la génération spontanée n’est point démontrée ; d’un autre côLé, rien n’établit qu’elle soit impossible.

Une nouvelle possibilité de naissances d’organismes semblait se faire jour par la découverte des monères, ces grumeaux de protoplasma informes et dénués de structure, autant du moins que nos moyens d’investigation permettent de le constater ; ces monères se conservent, se nourrissent et se propagent sans posséder d’organes bien déterminés. Hæckel, qui regarde la génération spontanée comme une hypothèse indispensable, bien que non encore démontrée, espère beaucoup, sous ce rapport, d’un être visqueux vivant dans les paisibles profondeurs de la mer. « Il y a même déjà, parmi les monères connues jusqu’à présent, une espèce qui peut-être encore aujourd’hui doit toujours sa naissance à une génération spontanée. C’est le merveilleux bathybius Hæckelii, découvert et décrit par Huxley. » Cette monère se trouve « dans les plus grandes profondeurs de la mer, entre 12 000 et 24 000 pieds, où elle recouvre le fond, partie en forme de cordons et entre-croisements de plasma réticulaires, partie en forme de grumeaux de plasma irréguliers d’une grandeur variable ». — « Ces organismes homogènes, non encore différenciés, qui, dans leur composition uniforme de parties semblables, ressemblent aux cristaux anorganiques, pouvaient seuls provenir d’une génération spontanée et devenir les ancêtres de tous les autres organismes » (50).

« Si vous n’admettez pas l’hypothèse de la génération spontanée, est-il dit dans un passage ultérieur, vous serez forcés, sur ce seul point de la théorie du développement, de recourir au miracle d’une création surnaturelle. Il faut alors que le Créateur ait formé comme tels le premier organisme ou les quelques organismes primitifs, desquels proviennent tous les autres, indubitablement les plus simples monères ou urcytodes, et qu’il leur ait communiqué la faculté de se développer mécaniquement. » Hæckel a raison de trouver cette dernière hypothèse « insuffisante tout a la fois pour l’âme du croyant et pour l’intellect du savant. » Mais on peut aller plus loin et affirmer qu’une semblable alternative est tout à fait inadmissible sous le rapport de la méthode. Pour les recherches scientifiques, il faut que la compréhensibilité de l’univers soit un axiome, et si, par conséquent, on regarde la génération spontanée comme invraisemblable, l’origine des organismes reste simplement un problème dont on n’a pas encore trouvé la solution. Disons, une fois pour toutes, que la science de la nature n’a aucune raison pour admettre un acte de création « surnaturelle ». Tomber dans de pareilles explications, c’est donc toujours quitter le terrain scientifique, ce qui est inadmissible pour des recherches sérieuses et ce dont en général il ne faut nullement tenir compte. Quant à ceux dont l’âme a besoin d’un acte de création, laissons-les libres soit de se réfugier avec cet acte dans tous les recoins ténébreux où la lumière de la science n’a pas encore pénétré, soit de se révolter contre l’ensemble de la science et de croire, sans se préoccuper des règles de l’entendement, tout ce que bon leur semble, soit enfin de se transporter, s’ils le peuvent, sur le terrain de l’idéal pour révérer comme une émanation de la puissance et de la sagesse divines précisément ce que la science appelle un phénomène naturel. Le dernier point de vue ne répond’qu’à une culture avancée ; quant au premier, c’est le plus ordinaire, mais aussi le plus faible sous tous les rapports ; voilà ce que nous pouvons nous contenter d’indiquer.

Au reste, la question n’est point telle qu’en renonçant à une génération spontanée terrestre, on doive désespérer de la possibilité d’établir une connexion générale entre les causes qui agissent dans la nature.

Occupons-nous d’abord d’une hypothèse récemment imaginée par le physicien anglais William Thomson (51), qui fait venir, des espaces cosmiques sur notre terre, les organismes primitifs et regarde les météorites comme agents de cette importation. « Quand une île volcanique sort de la mer et se trouve couverte de végétation, après un petit nombre d’années, nous admettons sans difficulté que des semences y ont été transportées par les vents ou par les flots. N’est-il pas possible d’expliquer, avec vraisemblance, d’une façon analogue le commencement de la vie végétale sur la terre ? »

Thomson regarde les météorites comme des fragments de mondes brisés et jadis couverts d’êtres vivants. Ces débris, lors d’un choc, peuvent rester partiellement intacts, tandis qu’une grande partie de leurs éléments entre en fusion. Si l’on admet « qu’il existe actuellement un grand nombre de mondes ayant vie, en dehors du nôtre, et qu’il a existé d’autres mondes depuis des époques inimaginables, on devra regarder comme très-probable que d’innombrables météorites portant des semences se meuvent à travers l’espace. Si, dans ce moment, il n’existait pas de vie sur la terre, une pierre qui y tomberait par l’effet de ce que nous appelons cause naturelle l’amènerait à se couvrir peu à peu de végétation ».

Zœllner essaye de prouver que cette hypothèse est anti-scientifique, d’abord dans un sens formel, parce qu’elle fait reculer la question et la rend plus compliquée. On doit, dit-il, se demander pourquoi ce débris de corps céleste s’estait couvert de végétation et non pas notre Terre ? Ensuite il est matériellement anti-scientifique de faire transporter des semences par les météorites, car, à leur entrée dans notre atmosphère, le frottement de l’air les rend incandescentes.

HeImholtz, qui défend l’hypothèse de Thomson contre l’épithète d’anti-scientifique, rappelle que les grandes météorites ne s’échauffent qu’à la surface, mais restent froides à l’intérieur, où de pareilles semences pourraient très-bien. se cacher dans des fentes. D’ailleurs, des semences déposées à la surface des météorites pourraient en être enlevées par le vent, à leur entrée dans les couches supérieures de notre atmosphère, avant que réchauffement fût devenu assez intense pour être une cause de destruction. — Helmholtz, qui déjà avant Thomson avait déclaré, dans une conférence, cette hypothèse admissible, laisse chaque lecteur libre de la regarder comme très-invraisemblable. « Mais, ajoute-t-il, il me semble que c’est un procédé très-scientifique, après l’insuccès de tous nos efforts pour faire naître des organismes d’une substance inerte, de nous demander si jamais la vie est née, si elle n’est pas aussi ancienne que la matière, et si les germes de vie, transportés d’un corps céleste à un autre, ne se seraient pas développés partout où ils auraient trouvé un terrain propice (52).

Il est en effet très-facile de répondre à l’objection « formelle » de Zœllner que l’on doit se représenter notre Terre comme primitivement dépourvue de végétation précisément parce que, de l’état igné-liquide, elle dut passer d’abord à un état favorable à la végétation. Si l’on se figure que l’autre corps céleste a passé par un processus tout à fait semblable, mais à une époque antérieure, il doit naturellement sa vie à un troisième, etc. — La solution de la difficulté est sans doute reculée de la sorte, mais non rendue plus compliquée. En tout cas, on évite le grand écueil que rencontre l’explication des organismes dans la théorie de la condensation, de Kant. On tombe dans un processus sans fin, et « reculer » ainsi la question c’est reléguer en bonne compagnie la difficulté non encore résolue. De la sorte, l’origine de la vie devient aussi explicable et aussi inexplicable que l’origine d’un monde en général elle entre dans le domaine des questions transcendantes, et la confiner ainsi n’indique pas du tout un vice de méthode, pour peu que la science de la nature puisse à bon droit, dans son domaine théorique, considérer une pareille théorie de translation comme étant relativement la plus probable.

Zœllner reconnaît, comme Hæckel, que la generatio æquivoca ne peut être niée, en vertu d’arguments a priori, qu’en supprimant la loi’de la causalité. Mais, au lieu d’admettre en même temps la possibilité d’un acte surnaturel de création, il regarde la question comme résolue par la voix déductive il croit même que les naturalistes prouvent leur ignorance de la théorie de la connaissance, quand ils persistent à attacher un si grand prix à la démonstration inductive de la generatio æquivoca. Il fait une remarque très-juste en principe, à savoir que l’on ne peut réfuter absolument la théorie des germes par aucune expérience perfectionnée, attendu que, finalement, on ne peut défendre à personne d’affirmer « que les germes primitifs organiques ne sont pas plus grands que les atomes d’éther, avec lesquels ils pénètrent simultanément dans les interstices des molécules matérielles, qui constituent les parois de nos appareils ». Néanmoins cette remarque ne peut s’appliquer provisoirement que, tout au plus, comme satire contre l’assurance avec laquelle Pasteur et autres dogmatiseurs du même genre tiennent pour définitivement réfutée par leurs expériences la théorie de la generatio æquivoca. Personne ne s’avisera d’établir sérieusement une pareille hypothèse, tant que nous verrons que, dans certains cas, même après un long espace de temps, un liquide fermé reste sans trace aucune dévie.

La recherche inductive n’est donc ici nullement désarmée, tant qu’elle vise encore différents résultats a l’aide de procédés différents et qu’elle peut comparer ces résultats. De plus, le principe, posé par Zœllner, d’après lequel l’axiome de la compréhensibilité de l’univers tranquilliserait les esprits n’est nullement a l’abri de sérieuses objections. Si Zœllner procède plus logiquement que Hæckel, en tenant pour indigne d’être mentionnée l’hypothèse d’une naissance incompréhensible, par contre Hæckel a raison d’essayer, même à t’aide d’une hypothèse risquée, de se former une représentation lumineuse de la manière dont la chose pourrait s’être réalisée. Hehnhoitz fait observer très-judicieusement que Zœllner se trouve ici sur le sentier de la métaphysique si dangereux pour le naturaliste, et il montre qu’il faut poser en ces termes la véritable alternative « Ou bien la vie organique a commencés une époque quelconque, ou bien elle existe de toute éternité, »

Si on laisse, ici, de côté tes réserves critiques contre l’idée d’une éternité absolue, la question est nettement posée ; mais ce sera toujours une maxime recommandable de la méthode scientifique de ne pas renoncer à faire tous ses efforts pour démontrer la naissance des organismes sur notre terre, afin qu’en transformant, ainsi qu’il est plus commode de le faire, cette question spéciale en un problème cosmique, on n’aihe pas entraver les progrès de la connaissance empirique, comme le ferait une construction métaphysique.

Pour finir, citons ici encore l’opinion de Fechner qui, dans un opuscule riche en pensées, mais non moins riche en hypothèses, cherche à prouver que les molécules organiques sont antérieures aux inorganiques, et que, d’après le « principe de la stabilité progressive », ces dernières peuvent bien provenir des premières, mais non vice versa. Cependant cette assertion repose entièrement sur l’hypothèse d’un état mobile spécial des parties des molécules, laquelle aurait grand besoin d’être confirmée, si toutefois elle pouvait l’être jamais (53).

Partout, sur ce terrain, la recherche scientifique peut bien dans le grand tout ne suivre qu’une seule voie, et si l’on veut appeler cette voie matérialiste, on fera bien de ne pas oublier les limites de la conception matérialiste de l’univers indiquées dans les chapitres précédents. Il n’y a ici qu’un seul point qui, en nous rappelant ces limites, nous force de nous placer au point de vue critique de la théorie de la connaissance : c’est l’idée de l’infinité, appliquée aux corps célestes coexistants et aux éléments de la formation de l’univers ainsi qu’à la série des temps, dans la question de savoir s’il y a eu un commencement ou non, et comment on peut réaliser l’une et l’autre hypothèse dans la représentation. Mais nous renonçons à approfondir ici l’origine subjective de ces idées et montrer qu’elles ne peuvent trouver une explication suffisante que dans un « monde en tant que représentation ». Nous rencontrerons de meilleures occasions d’opposer le point de vue idéaliste au point de vue matérialiste ; il suffit de constater que le vrai idéalisme, dans tout le domaine de l’explication de la nature, en tant qu’il s’agit des relations entropies phénomènes, peut marcher d’accord avec la science de la nature au moins aussi complètement que le matérialisme saurait le faire.



42. Helmholtz, Ueber die Wechselwirkung der Naturkräfte und die darauf bezüglichen neuesten Ermittelungen der Physik, Kœnigsberg, 1854 ; wieder abgedruckt in Helmholtz, populärwissenschaftlichen Vorträgen, II. 2, Braunschweig, 1871. — Le passage cité se trouve p. 27 (Popul. Vort. II, p. 118). — À la même conférence sont empruntées les notices suivantes sur les rapports de la chaleur et de la force mécanique dans l’univers.

43. J. R. Mayer, Naturwissenschaftliche Vorträge, Stuttgart, 1871, p. 28. Le passage appartient à une conférence, faite en juin 1870, sur les tremblements de terre. Nous n’avons pas besoin de faire ressortir davantage l’invraisemblance de la théorie qui y est exposée sur les tremblements de terre. — De plus amples détails sur le calcul d’Adams se trouvent chez Zöllner, Die Natur der Kometen, p. 469 et suiv. — Zöllner montre, passage indiqué, p. 472 et suiv., que déjà, dans l’année 1754, Kant avait prouvé que le flux et le reflux doivent ralentir le mouvement de rotation de la terre.

44. Tout récemment l’explication ici adoptée pour les variations de l’orbite de la comète d’Encke est devenue fort douteuse, les observations les plus exactes n’ayant pas fait reconnaître chez d’autres comètes une variation semblable. Par contre, Zöllner a montré que l’univers entier doit être rempli de traces des gaz atmosphériques des différents corps célestes, l’atmosphère ne pouvant, sans cette hypothèse, conserver son équilibre dans le vide. Donc, quand même il faudrait, de l’avis de beaucoup de savants, renoncer entièrement à l’éther, on devrait néanmoins admettre partout de faibles masses de gaz produisant un effet, dans le sens indiqué, quelque minime qu’il soit.

45. « Mais si nous adoptons l’opinion probable que la densité, si étonnamment faible, trouvée par les astronomes pour un astre aussi gigantesque, est déterminée par sa haute température et peut grandir avec le temps, on calculera que, le diamètre du soleil fût-il diminué de la dix-millième partie de sa grandeur, cet astre produirait néanmoins encore une chaleur suffisante pour l’espace de 2100 ans. Les astronomes auraient d’ailleurs de la peine à constater une si faible diminution du diamètre. » Helmholtz, Wechselwirkung der Kräfte, p. 42. — Quant à la « théorie des météores », établie d’abord par J. R. Mayer, puis par quelques physiciens anglais, voir. Tyndall : La chaleur considérée comme mode de mouvement, 2e éd. fr. trad. sur la 4e éd. angl. par l’abbé Moigno, Paris, Gauthier-Villars, 1874.

46. Clausius, Abhandlung über die mechanische Wämetheorie', II, p. 44, émet les deux thèses suivantes : 1° l’énergie de l’univers est constante ; 2° l’Entropie de la terre tend à un maximum. Sur le concept de l’ « Entropie », voir ibid., p. 34 et suiv. — Toutefois l’entière déduction repose sur l’hypothèse du fini du monde matériel dans l’espace infini. — Helmholtz expose cette déduction d’une façon populaire in Vortrag über die Wechselwirkung der Naturkräfte, p. 24 et 25.

47. Meier, Metaphysik, 3. Theil, § 785, cité par Hennings, Geschichte von den Seelen der Menschen und Thiere. Halle, 1774, note de la page 504.

48. D’après des recherches récentes, il faut incontestablement admettre un semblable mode de propagation pour certains organismes des plus inférieurs, tels que les bactéries.

49. Un rapport sur ces expériences se trouve d’après Archiv für die gesunde Physiologie VII, p. 549, et VIII, p. 277, de Pflüger, dans le Naturforscher, VIe année (1873) n° 33 et n° 49 du Dr Sklarek.

Quant à la réfutation des expériences de Bastian, voir entre autres : Naturforscher 26, p. 209 et suiv., et 48, p. 453 et suiv.

50. Hächel, Natürliche Schöpfungsgeschichte, vierte Auflage, Berlin, 1873, p. 306, en outre, p. 309 et suiv., [traduite en français par le Dr Letourneau sous le titre Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, 2e éd., Paris, C. Reinwald, 1877, p. 304, 307.] — Voir aussi du même auteur Beiträge zur Plastiden-theorie, in der Jenaischen Zeitschrift, tome V, 4e fascicule. — Dans cet écrit, relatif à la transformation de la théorie cellulaire, rendue nécessaire par les recherches récentes et sur les conséquences de la conception nouvelle, on trouve (p. 500) le passage suivant : « Le fait le plus important, qui résulte des consciencieuses recherches de Huxley sur le bathybius, est que le fond de l’océan, accessible à des profondeurs de plus de 5000 pieds, est recouvert d’une masse énorme de protoplasme fin et vivant, et ce protoplasme y persiste dans la forme la plus simple et la plus primitive, c’est-à-dire qu’en général il n’a pas encore de forme déterminée, il est a peine individualisé. On ne peut approfondir ce fait éminemment remarquable, sans un étonnement extrême, et l’on est, malgré soi, forcé de se rappeler le « mucus primitif » (Urscheim) d’Oken. Ce mucus primitif universel de ta précédente philosophie de la nature, qui serait né dans la mer et constituerait la source primitive de toute vie, la matière productrice de tous les organismes, ce célèbre et quelque peu décrié mucus primitif, dont l’importance considérable avait déjà été implicitement établie par la théorie du protoplasme de Max Schultze, paraît être devenu la parfaite vérité, grâce à la découverte du bathybius par Huxley. »

51. Thomson a développé cette hypothèse dans un discours substantiel, prononcé à l’ouverture de la session des naturalistes britanniques, 1871, sur les progrès les plus récents des sciences de la nature. Der Naturforscher, 4e année (1871) n° 37, en contient un long extrait. — Les passages dont il est ici question ont été reproduits aussi par Zöllner, Die Natur der Kometen, préface, p. XXIV et suiv.

52. Voir Die Natur der Kometen, préface, p. XXV et suiv., et la réplique de Helmholtz dans la préface de la 2e partie du premier volume de la traduction du Manuel de physique théorique, de Thomson et Tait, p. XI et suiv.

53. Fechner (G. Th.), Einige Ideen zur Schöpfungs-und-Entwickelungsgeschichte der Organismen, Leipzig, 1873. — Dans ce travail, important pour les questions soulevées par Darwin, Fechner pose l’hypothèse que, dans les molécules organiques, les particules se trouvent dans un état de mouvement autre que dans les molécules inorganiques. Dans ces dernières, les particules tournent autour de couches d’équilibre fixes, sans que jamais le déplacement d’un point b auprès d’un point a puisse comporter plus de 180 degrés (mesurés d’après le mouvement du rayon vecteur de a, pris comme centre, vers b). Il n’y a donc aucune modification dans le signe initial de leur position relative. Par contre, Fechner admet que les particules des molécules organiques se meuvent, les unes par rapport aux autres, de telle façon que le signe initial de la position relative change continuellement, « comme cela peut arriver par l’effet de mouvements circulaires et d’autres mouvements compliqués des particules les unes par rapport aux autres. » Ce mouvement continuel serait entretenu par les forces « internes » des molécules. Fechner admet, en outre, que cet état est l’état primitif de la matière, tandis que l’état de la matière inorganique serait venu plus tard. Les molécules organiques et les molécules inorganiques peuvent s’unir de la façon la plus étroite, et ce mélange rend relative la distinction entre les états organiques et les états inorganiques et ne permet pas de tracer entre les deux une limite complètement fixe.

  1. De l’iode notamment.(Note du trad.)