Histoire du prince Soly/I/13

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(volume 25p. 72-76).


CHAPITRE XIII.


De la rencontre que fit Prenany en retournant à Amazonie.


À peine Prenany & Agis eurent-ils perdu de vue le village où ils s’étoient reposés, qu’ils entrèrent dans un grand bois, dont les arbres garantissoient du soleil le plus ardent. Les herbes, à l’abri de ces épais feuillages, conservoient toute leur fraîcheur, & les fleurs champêtres méloient leur émail à cette tendre verdure. Lee silence qui régnoit dans ce beau séjour, n’étoit interrompu que par le doux frémissement des feuilles que les zéphyrs agitoient, & par le chant de mille oiseaux animés par le printemps.

Quelle différence il y a, dit Prenany enchanté, entre ces ombrages charmans & les rochers affreux que j’ai trouvés en quittant Amazonie ! que les chemins qui conduisent vers l’objet que l’on aime, sont remplis d’attraits, & que ceux qui en éloignent sont tristes !

Nos voyageurs ayant marché quelque temps, entendirent le murmure d’un ruisseau qui les attira. Ils trouvèrent une eau plus claire que le cristal, qui formoit, en tombant d’un rocher, le bruit qu’ils avoient entendu. Ils virent un jeune homme habillé légèrement, qui dormoit étendu sur l’herbe ; il avoit à côté de lui un tambourin, & tenoit une flûte dans la main gauche. A quelques pas de lui dormoit assi une jeune fille charmante ; ses cheveux blonds étoient ornés de fleurs & de pierreries, sa robe légère marquoit une taille déliée, & laissoit voir tout ce qu’on pouvoit montrer d’une gorge naissante, & plus blanche que la neige ; sa jupe, qui s’étoit relevée par hasard, laissoit paroître à moitié une jambe délicate & parfaitement bien chauffée, & elle avoit sous sa main une jarretière, qu’elle avoit apparemment ôtée lorsqu’elle avoit voulu s’endormir.

Le prince & son compagnon demeurèrent charmés de ce spectacle. Prenany s’approcha doucement de la nymphe ; il tira la jarretière de dessous sa main, sans qu’elle sentît, & la baisa avant de la laisser considérer à Agis. Il oublia sans doute pour ce moment sa chère Fêlée ; & voilà comme sont faits tous les amans ; quelque épris qu’ils soient d’une maîtresse, l’objet présent les séduit d’abord. Il ne croient pas être infidèles pour cela, & pensent que, sans cette légereté, il faudroit renoncer au monde. Mais s’ils y faisoient réflexion, ils sentiroient que cela n’est point pardonnable, & que quand on a fait un choix, il ne faut plus regarder qui que ce soit dans l’univers.

Le jeune page n’étoit pas moins ému que le prince à la vue de cette jeune personne. On ne sauroit deviner quel étoit son dessein, & ce qu’il auroit prétendu faire ; mais il souhaitoit de tout son cœur que le jeune homme qui dormoit à quelque distance d’eux, n’y eût pas été. Son cœur lui conseilloit d’éveilller la nymphe, mais il craignoit de la perdre, si elle les apercevoit. Il falloit donc se contenter de la regarder, & c’est ce qu’il faisoit avec des yeux pleins de feu, lorsque Prenany & lui entendirent rire derrière eux & battre des mains. Ils tournèrent aussitôt la tête, & virent un satyre qui les effraya si fort, qu’ils firent un cri. Ne vous étonnez point, leur dit le faune d’un air railleur ; je regarde cette nymphe aussi bien que vous, cela ne diminue point votre part.

Au bruit que fit cette conversation, la nymphe & le jeune homme s’éveillèrent. La nymphe chercha d’abord sa jarretière, & voyant Prenany qui la tenoit, elle s’approcha de lui galamment, la prit de sa main avec une grace charmante, la remit adroitement, tandis que Prenany & le jeune page se baissoient pour lui aider, & fit signe au jeune homme qui l’accompagnoit de jouer.

Il n’eut pas plutôt commencé, qu’elle se mit à danser avec toute la légereté & toute la grace imaginables. Prenany & son compagnon ne purent s’empêcher de sauter aussi en la voyant, & trois satyres, qui se joignirent au premier qui avoit paru, achevèrent de faire un ballet charmant.

Cette danse avoit déjà recommencé trois fois, & la nymphe alloit encore faire signe au tambourin de continuer, lorsque le prince lui dit, tout essoufflé : Votre danse est divine en vérité ; mais il est fatigant de vous voir, si l’on est obligé de danser en même temps que vous. Il faut pourtant qu’il y ait un charme inconnu qui y contraigne ; car je ne puis m’en empêcher. Donnez-nous quelque relâche, je vous prie ; vous devez avoir besoin de vous reposer, aussi bien que nous.

Je le veux bien, répondit gracieusement la nymphe, mais c’est seulement pour vous faire plaisir ; car, à mon égard, j’aime si fort la danse, & j’y suis si accoutumée, que je ne puis me passer. Cependant, dit-elle en changeant de discours, je sens que j’ai appétit ; vous mangerez bien aussi un morceau. Allons, dit-elle aux satyres d’un ton de maîtresse, apportez nous ici des rafraîchissemens.

Les satyres disparurent aussi-tôt, & revienrent un moment après, avec des plats chargés des viandes les plus délicates, les pâtisseries les plus exquises, & les plus beaux fruits : ils apportèrent aussi des flacons remplis de vins différens & de diverses liqueurs ; & après qu’ils eurent étendu un tapis sur l’herbe, la nymphe se mit entre Prenany & le jeune page : le joueur de flûte & les satyres se placèrent vis-à-vis d’eux.