Histoire du prince Soly/I/14

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(volume 25p. 76-83).


CHAPITRE XIV.


Qui étoit la nymphe que Prenany avoit rencontrée, & de la nouvelle manière de voyager qu’elle lui enseigna.


Pendant le repas, la jeune nymphe donna l’essor à tous ses charmes, & fit briller son esprit en plusieurs langues différentes ; elle parla Azinien au jeune prince, qui commençoit à entendre ce langage, & elle rioit de ce que les autres, qui ne l’avoient jamais appris, n’y comprenoient rien, comme si c’eût été la plus belle chose du monde. Elle versoit du vin & des liqueurs au jeune Prenany & à Agis, & tâchoit, par son exemple, d’exciter tout le monde à la joie. Elle chanta les chansons les plus vives & les plus gaies, & fit voir que si elle dansoit à merveille, elle s’acquittoit aussi bien du reste, lorsqu’il le falloit.

Prenany & le jeune page étoient enchantés. Pour le joueur de flûte, il ne disoit mot, non plus que les satyres, qui se contentoient de regarder la nymphe avec des yeux ardens, & que le vin & les liqueurs enflammoient encore.

Après que l’on eut passé un temps considérable dans ces plaisirs, la nymphe prit soudain un petit air triste, qui fit évanouir toute la joie. Elle se frotta un peu le front avec le bout des doigts, & dit aux satyres, avec un souris languissant : Je me sens un violent mal de tête ; je vous prie, laissez-moi un peu tranquillle. Pour vous, dit-elle au prince & à son compagnon, demeurez ; j’ai affaire de vous. Les satyres, sans répliquer, se retirèrent, en faisant chacun une grande révérence avec leur pied de bouc.

Dès qu’ils furent partis, la nymphe reprit toute sa gaîté. Le jeune Prenany en fut surpris. Quoi, lui dit-il, je craignois pour vous une migraine violente. Bon, dit la nymphe, ne voyez-vous pas que ces vieux bouquins m’ennuyoient. On les souffre tant qu’ils sont nécessaires ; dès qu’ils ne sont plus bons à rien, on les congédie.

Outre cela, ajouta la nymphe, j’ai bien des secrets à vous révéler. C’est pour vous seul que je suis dans ces lieux ; j’ai connu votre amour pour Fêlée dans un des premiers repas que vous donna un jeune magistrat d’Azinie, vous pouvez vous souvenir d’une jeune brune qui chantoit alors avec vous. Je ne vous aurois pas assurément reconnue, dit Prenany ; vous aviez ce jour-là les cheveux extrêmement noirs ; aujourd’hui vous êtes d’un blond argenté le plus beau du monde. C’étoit pourtant moi-même, reprit la nymphe, & c’est l’agrément des cheveux blonds de pouvoir être déguisés ; les brunes n’ont point ce privilége.

Lorsque j’eus donc appris votre passion, continua la nymphe, j’ai voulu connoître votre maîtresse, & l’ai trouvée si digne de vous, que j’ai résolu de vous réunir. Tandis que je formois ce projet, j’ai su que vous aviez un rival dans le roi Dondin, & qu’il tenoit votre princesse assiégée. La témérité de ce petit monarque m’a révoltée. Je veux délivrer votre princesse, & renvoyer Dondin dans son royaume.

Cela vous sera facile, dit Agis avec précipitation ; vous n’avez qu’à vous offir aux yeux de Dondin, il sera si charmé de vous, qu’il abandonnera la princesse, & la cédera à Prenany.

Vous raisonnez comme un page, dit la nymphe d’un air de pitié ; vous ne songez pas que vous me mettez au-dessus de Fêlée, & que vous l’offensez aussi bien que son amant.

Agis rougit de la mauvaise réception que fit la nymphe à son discours galant. Lorsque j’ai vu, reprit-elle, que Fêlée vous faisoit chercher, j’ai enseigné à ce jeune homme l’endroit où vous étiez… Quoi, dit Agis en l’interrompant, vous êtes cette jeune villageoise que je trouvai hier au soir ? Eh ! taisez-vous, dit la nymphe en haussant les épaules ; je m’étois métamorphosée en paysanne, je ne l’étois pas pour cela : j’ai bien d’autres secrets que vous ignorez, & je fais bien d’autres changemens.

Vous ne douterez pas de mon pouvoir, dit-elle au prince, quand vous saurez que je suis la fée Cabrioline, la plus vive & la plus adroite de toutes les fées qui aient jamais paru. Je sais changer tous les métaux en or, le cristal & le verre en diamans & en rubis ; je rajeunis un vieillard ; je rends un jeune homme plus caduc que son aïeul, & cela sans emprunter le secours de la magie, mais par la force d’un génie supérieur qui m’anime.

Que ces talens sont adorables, dit Prenany, & que je vous ai d’obligation de les vouloir employez pour moi ! Mais je meurs d’impatience de revoir ma princesse ; que faut-il que je fasse pour obtenir ce bonheur ?

Il faut que nous partions tout à l’heure, dit Cabrioline ; mon joueur de flûte va nous exciter, par la vivacité de son tambourin, & tout en dansant, nous arriverons à Amazonie : nous n’avons que pour cinq heures de chemin. Je ne vous dis pas les moyens que j’emploiereai pour vous défaire de Dondin, mais croyez que vous serez content.

Ah ! dit Agis, qui craignoit la fée, parce qu’elle l’avoit repris deux fois, pardonnez-moi la liberté que je prends, si je vous fais remarquer que nous allons nous fatiguer si fort, que nous n’en pourrons plus. Quoique nous ayons fait un bon repas, une danse de cinq heures, dont vous nous menacez, nous donnera une faim effroyable, & l’on ne trouve pas toujours des satyres en son chemin.

Eh bien, dit la fée, si vous êtes si délicat, prenez les massepains qui sont dans cette corbeille, & les emportez. Nous autres fées dansantes,


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avec un biscuit & deux verres de vin, nous dansons l’espace de quinze lieues.

En achevant ces paroles, elle se leva, tandis qu’Agis exécutoit son conseil ; elle fit signe de la main au joueur de flûte, qui commença une provençale, & chacun, en battant l’entrechat, prit le chemin d’Amazonie.

Il avoient voyagé de cette sorte pendant quatre heures, & avoient fait plus de vingt lieues, lorsque le jeune page, tout hors d’haleine, se laissa tomber sur l’herbe, & s’écria qu’il n’en pouvoit plus. Le tambourin cessa un moment de jouer, & la fée, aussi bien que le Prince s’arrêtèrent.

Ah ! dit Agis d’un ton lamentable, n’allons pas plus loin, je vous prie, je suis prêt à mourir de lassitude : je vois que Prenany ne peut plus se soutenir sur ses jambes, & votre joueur de flûte lui-même est tout en eau.

Il est vrai, dit le Prince, qu’il y a long-temps que nous sautons : j’ai grande envie de rejoindre la princesse ; mais il vaut mieux arriver plus tard, que de nous livrer au ennemis, quand nous n’en pourrons plus. Vous êtes en vérité plus faibles que les femmes, dit en riant Cabrioline ; c’est un jeu pour nous de danser depuis cinq heures jusqu’à neuf, & nous nous reposons après cela à courir dans la promenade. Mais puisque vous voulez vous arrêter, nous sommes tout proche du château d’un de mes amis ; je ne crois pas qu’il y soit, mais cela n’empêchera pas que nous n’y soyons bien reçus.

Allons-y, dit Prenany ; je ne crois pas que nous soyons loin d’Amazonie ; & quand nous nous serons un peu tranquillisés, nous y serons bientôt.

Amazonie, dit la fée, est tout au plus à quatre lieues d’ici, & nous y serions dans une petite demie-heure, si vous vouliez. Non, non dit Prenany, ce n’est pas tant à cause que ne suis las que je désire de me reposer, que parce que j’ai des pois verts dans mes poches, pour donner à la princesse, & que de sauter si long-temps, cela pourroit les flétrir. Dès que cela est ainsi, dit la fée, il faut aller au château. C’est bien dit, répondit le page, demain nous ferons une bonne journée, & cela sera dans la règle : on danse tout au plus quatre fois par semaine de la force ont nous avons dansé aujourd’hui ; s’il falloit recommencer tous les jours, il n’y a personne qui pût y résister.

Aussi-tôt la fée alloit faire signe au jeune homme de recommencer à jouer ; mais le page l’arrêtant par le bras : Ah marchons, dit-il, de grace, à l’ordinaire jusqu’à la maison de votre ami. Supposez pour un moment que ce soit là la promenade à laquelle vous vous reposez, après avoir dansé toute l’après-dînée.

La fée y ayant consenti, le jeune homme mit sa flûte dans sa poche, tourna son tambour derrière ses épaules ; & nos voyageurs, s’étant un peu détournés du chemin qu’ils suivoient, arrivèrent bientôt à un château magnifique.