Histoire du prince Soly/I/16

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(volume 25p. 95-103).


CHAPITRE XVI.


Arrivée de la nymphe & de Prenany au camp du roi Dondin, & où l’on voit que les gueux sont aussi contens que les riches.


Lorsque le soleil eut perdu un peu de son ardeur, la compagnie monta dans une calêche, & sur le soir elle arriva au camp du roi Dondin.

Les sentinelles avancées demandèrent le qui vive. La fée repondit qu’elle souhaitoit voir le roi Dondin, & répresenta que les étrangers qui étoient avec elle, étant en si petit nombre & désarmés, ne devoient donner aucune crainte. On conduisit la fée & sa suite à la tente du monarque ; mais il fallut qu’il fît les premiers pas, malgré sa dignité, & qu’il en sortît ; car elle étoit si basse qu’il n’y avoit que les Dondiniens qui y pussent entrer.

La fée lui fit un compliment sur sa valeur & sur le motif de la guerre qu’il avoit entreprise. Les autres monarques, lui dit elle, donnent des batailles, assiègent des villes pour satisfaire leur orgueil ou leur cruauté ; ces monstres inhumains, dignes d’être étouffés dès le berceau, font l’horreur de la terre, & les foudres les plus redoutables que les dieux irrité font tomber sur les humains. Mais pour vous, grand roi, vous faites la gloire de votre siècle, & vous êtes pour les mortels le plus cher présent des cieux. Vous n’entreprenez que la conquête d’un cœur, & du cœur d’une princesse adorable. L’amour seul arme votre bras, ce dieu seul anime votre courage : que votre motif est noble, & que votre projet est galant ! c’est pour admirer des exploits entrepris dans une vue aussi belle, que nous venons dans ce camp du plus fameux guerrier de l’univers, dans l’espérance que sa bonté pour nous égalera la grandeur de ses actions.

Le roi parut flatté de ce compliment, que la fée prononça sans rire, quoiqu’elle en eût grande envie. Le monarque proposa aux étrangers de souper à sa table, & ils acceptèrent cet honneur avec grand respect. Je ne vous ferai pas, dit le roi, fort grande chère ; mais vous savez que, dans un camp, les traiteurs sont très-rares : au reste, comme on dit, à la guerre comme à la guerre, le vin ne nous manquera pas, & nous nous mettrons de bonne humeur.

Aussi-tôt on éleva, par ordre de Dondin, une tente plus haute que les autres, & le roi y étant entré avec ses principaux seigneurs, la fée y introduisit Prenany & le jeune page, & le joueur de flûte, qui suivoit toujours. On servit le souper, qui consistoit en un gros dindon. C’est là mon mets favori, dit Dondin ; on dit même que nous aimons cette viande de père en fils, & que c’est de là que nous tirons notre nom. On apporta des cruches pleines de vin, & le roi s’étant mis au haut bout de la table, fit placer la fée à côté de lui, & le reste de la compagnie s’assit chacun selon sa fantaisie.

Vous voyez, dit le roi, que je vous tiens parole, & que nous ne ferons pas grande chère ; mais vous m’avez surpris, & je n’ai pas eu le temps de faire des cérémonies : nous nous récompenserons sur le dessert. La fée & ses compagnons, qui sortoient d’un grand dîner ; assurèrent le roi, que ce qu’il leur présentoit, étoit suffisant ; & le joueur de flûte, qui voyoit de quoi boire, ne s’embarrassoit pas du reste.

Pendant le repas, le roi Dondin vanta fort la vie heureuse qu’il menoit, & prit à témoin ses courtisans, pour savoir s’ils n’avoient pas tous sujet de se louer de leur sort. Je ne suis pas riche, dit-il, ni mes sujets non plus ; mais nous sommes contens de nous-mêmes : que nous faut-il d’avantage ? Fêlée a le plus grand tort du monde de refuser ma main & ma couronne. En prenant bien notre systême, elle seroit la plus heureuse princesse du monde.

Elle n’a pas raison, dit Prenany ; avec un homme aimable, les richesses sont inutiles.

Oh ! vous voulez dire, reprit Dondin, que ne ne suis pas beau ; mais l’agrément du corps ne consiste que dans l’imagination. D’être fait d’une façon ou d’une autre, cela n’est-il pas tout-à-fait indifférent ? Les bossus ne sont point à la mode dans de certains pays, les gens droits & grands ne sont point de mise dans le nôtre : de savoir si nous avons raison ou non, c’est ce que personne ne peut décider, parce qu’il sera intéressé dans la dispute, étant infailliblement droit ou tortu. Si Fêlée m’épousoit, elle auroit un petit prince bossu : je suis sûr qu’elle l’aimeroit à la folie, & qu’elle le trouveroit le plus joli du monde. Pourquoi ne veut-elle pas se donner ce plaisir là ?

Ce discours impatientoit si fort Prenany, qu’il n’osa répondre, de peur de dire au roi quelque brusquerie.

Je suis de votre avis, dit Cabrioline ; si tout le monde étoit ce que quelques gens appellent beau, il n’y auroit point de variété. On ne juge des choses que par comparaison ; sans la laideur, il n’y auroit point de beauté. Les humains forment un grand tableau, & les ombres, dans une perspective, sont aussi estimables & aussi difficiles à ménager, que les jours & les couleurs éclatantes.

La pensée est juste, dit Agis, & le roi, qui fait ombre du tableau que nous représentons ici, est aussi beau en son genre que cette nymphe qui en fait le coloris le plus vif.

Cela est vrai, dit le roi, & ce que l’on appelle un bel homme, qui se croiroit au dessus d’un autre par cette raison, seroit aussi ridicule que le rouge se croyoit au dessus du noir.

Mais, dit Cabrioline, j’ai peine à être de votre avis sur la richesse. L’opulence fournit occasion de rendre service aux autres ; elle fait naître une confiance qui fait briller l’esprit ; elle donne même un air de santé qui réjouit tout le monde.

Je trouve, dit le roi, la richesse assez inutile : si nous ne rendons point de services aux autres, en récompense nous n’avons d’obligation à personne ; pour ce qui est de la confiance que donne la richesse, nous sommes aussi fiers que les autres, quoique nous ne soyons pas riches ; à l’égard de la santé, c’est un préjugé ; avec du vin de mon pays, & un repas tel que celui-ci, je dors aussi bien que si j’avois soupé comme une amazone.

Le bonheur, dit Agis, n’est pas quand on dort. Un empereur endormi n’est pas différent d’un misérable qui dort aussi ; mais c’est quand on est éveillé, & que l’on boit, que l’on sent la différence.

Parbleu, dit le roi, qui pensa se fâcher, mon vin est excellent, même quand on est éveillé : demandez à ce galant qui est assis au bout de la table. (Il parloit du flûteur, qu’il voyoit boire à coups redoublés.) N’est-il pas vrai qu’il est bon ? Ah ! dit Agis, au lieu du musicien qui ne répondoit point, il auroit trouvé hier au soir bien meilleur encore ; aujourd’hui il est malade ; il n’a pas fait son exercice ordinaire.

Tout ce que je puis vous dire, reprit Dondin, c’est que nous nous trouvons aimables ; nous nous estimons nous mêmes, & cela nous suffit.

Il ne s’agit pas de s’estimer soi même, dit Agis qui vouloit disputer, cela n’est pas difficile ; il faut savoir si les autres s’en moquent. Je trouve, dit la fée, que le roi a raison ; que sert-il de charmer les autres, & de plaire à des gens que nous ne connoissons point ? Chacun n’est-il pas à soi-même son meilleur ami ? Et quand on plaît à ses amis, ne doit-on pas être content ? Voilà ma pensée dans tous son jour, dit le roi. Puisque cela est ainsi, dit le page, buvons donc, pour faire plaisir à nos bons amis.

Pendant cette conversation, le dindon ne laissa pas de disparoître. Allons, dit le roi, que l’on change de service. On exécuta aisément son ordre, & le dessert qui suivit le premier plat, étoit aussi bien entendu que le reste ; il consistoit en un grand fromage & un panier de noix. Le jeune page tira de sa poche les masse-pains qu’il avoit pris en quittant les satyres, & en fit présent au monarque ; ils étoient un peu broyés ; mais on connut au visage du roi, que ce présent lui faisoit plaisir : il les mangea presque tous, en disant, par un reste de fierté, que cela n’étoit pas fort excellent, & qu’il s’en seroit très bien passé.

Mais malgré les amusemens que la fée faisoit naître à chaque moment par les discours & ses chansons, le petit monarque laissoit tomber sa tête sur son estomac, à force d’avoir envie de dormir. Cabrioline, qui avoit dessein de passer la nuit à table, lui en fit la guerre. Quoi ! lui dit-elle, un guerrier, & un guerrier amant, doit-il connoître le sommeil ? Songez que les actions des rois ne peuvent être cachées ; & si la princesse sait que vous ayez dormi si près d’elle, sa froideur pour vous sera bien fondée. Allons, dit-elle en prenant son verre, à la santé de la princesse Fêlée. Chacun fit raison à Cabrioline, & on recommença à se mettre en joie.

Tandis que tout le monde étoit animé, Prenany, toujours occupé de la princesse, quitta la table sous quelque prétexte, & alla au pied du rempart, où il se mit à souffler de toute sa force, avec sa sarbacane, les pois verts qu’il avoit apportés. Il en tomba quelques-uns dans le fossé, mais il en parvint plus de deux litrons dans la ville. Il avoit presque vidé toutes ses poches, & il n’y en avoit plus qu’une où il en restoit quelques-une, lorsque l’aurore commença à paroître. Prenany, craignant d’être découvert s’il demeuroit plus long-temps, alla rejoindre le roi, & se remit à table, sans que l’on s’aperçut de rien.

Dès que je jour parut, les Amazones allèrent visiter le rempart, pour voir si les ennemis n’avoient pas fait quelque entreprise pendant la nuit, & trouvèrent tous les petits pois qui étoient semés. On courut sur le champ annoncer cette nouvelle à Fêlée, qui vint elle-même voir cet événement extraordinaire : on les ramassa l’un après l’autre ; & après les avoir bien lavés, on en fit un plat pour le dîner de la princesse.

Personne ne pouvoit deviner d’où ces pois étoient venus : les uns attribuoient ce présent à quelque prodige ; les autres croyoient que c’étoit une galanterie du roi Dondin ; d’autres disoient qu’il ne faisoit ce présent à la princesse, que pour lui donner plus de regret quand elle s’en trouveroit privée, après en avoir eu une fois. Mais Fêlée fut la seule qui devina juste. Ah ! dit-elle à sa gouvernante, je vois des petits pois, Prenany sait que je les aime, Prenany est certainement dans ces lieux.