Histoire du prince Soly/I/17

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(volume 25p. 103-107).


CHAPITRE XVII.


Manière de vaincre les ennemis sans les battre. La nymphe quitte Prenany après sa victoire.


Cependant le soleil ayant répandu sa lumière jusques dans la tente où le roi Dondin étoit encore à table, il se leva à moitié endormi, & dit à la fée, qu’il vouloit absolument s’aller coucher. J’y consens, dit Cabrioline ; mais je vous demande une grace, c’est d’entendre un moment un joueur de flûte excellent que j’ai avec moi, & de me voir danser un tambourin ; dès que cela sera fini, nous irons nous reposer. On ne peut rien vous refuser, dit le monarque ; mais songez que je suis très-délicat. Aussi-tôt la fée fit signe de la main au jeune homme, qui commença à faire résonner son tambour & son fiffre.

Dès qu’Agis vit le signe que faisoit la fée, & que ce maudit tambourin alloit commencer, il sortit de la tente avec précipitation, & se sauva jusqu’à la ville, où les sentinelles l’ayant reconnu, le laissèrent entrer.

Cependant Cabrioline ayant d’abord dansé seule un menuet, dont le roi fut enchanté, commença, sans se reposer, une provençale très-vive avec Prenany, qu’elle prit par la main. Cela anima le roi boiteux ; il se mit aussi-tôt à sauter malgré lui, tous ses courtisans l’imitèrent ; enfin, avant qu’il se fût passé un quart-d’heure, toute l’armée étoit en branle, & les capitaines & les soldats dansoient comme des perdus, sans savoir pourquoi. Les amazones, voyant ce spectacle de dessus les remparts, étoient dans un étonnement extrême ; mais Agis, qui survint en se bouchant les oreilles, de peur d’entendre ce malheureux fifre, leur donna une grande joie, en leur expliquant la vertu de la flûte, qui faisoit danser le roi & son armée. J’ai, leur dit-il, dansé quatre heures de la sorte, & nous avons fait plus de vingt lieues pendant ce temps-là. J’en ai pensé crever, quoi-que j’aye de bonnes jambes. Comptez que si le monarque boiteux ne meurt pas de lassitude, il sera si malade, qu’il n’aura plus envie de nous attaquer.

L’événement singulier de cette danse, où cinquante mille bossus sautoient tous ensemble, s’étant répandu dans Amazonie, le peuple accourut en foule sur les remparts, & on s’aperçut avec plaisir que l’armée s’éloignoit de la ville. En effet, tous les Dondiniens étant boîteux du côté gauche, partoient toujours de ce pied-là, qui se trouvant plus court que l’autre, les entraînoit, malgré eux, du côté de leur pays.

Les Amazones les eurent bientôt perdus de vue, & Cabrioline, que le roi ne pouvoit quitter, menoit l’armée si grand train, qu’en moins de sept heures, ils avoient fait plus de trente lieues. Le chemin étoit semé de soldats moins robustes que leurs camarades, qui étoient tombés presque morts de lassitude. Prenany, qui avoit pris une leçon deux jours auparavant, & que la joie transportoit, en songeant qu’il délivroit sa princesse, étoit presque aussi infatigable que la fée ; mais enfin Dondin, n’en pouvant plus, tomba à terre de faiblesse. Ah ! charmante nymphe, dit-il d’une voix mourante, cessons cet exercice, je vous prie, malgré ma complaisance, je ne saurois vous suivre plus loin, & je serai malade plus de six semaine d’en avoir tant fait. Je croyois vous faire plaisir, dit la fée en faisant cesser le flûteur. Fêlée aime les bons danseurs à la folie : je voulois vous apprendre une science qu’elle chérit ; mais vous n’êtes pas digne d’elle, puisque vous n’avez pas de goût pour cet art charmant. Ne revenez jamais à Amazonie, ajouta-t-elle d’un air fier, ou bien comptez que je vous ferai danser.

Le roi vit bien que la nymphe se moquoit de lui, mais il n’eut pas la force de lui répondre, encore moins de la faire arrêter. Ainsi, Cabrioline, Prenany, & le joueur de flûte sortirent sans obstacle d’entre ces misérables bossus, & retournèrent du côté d’Amazonie.

Quand ils furent un peu éloignés, ils se reposèrent sur l’herbe à l’ombre d’un petit bois qui se trouva dans leur chemin. Prenany remercia la fée avec les expressions les plus vives, du service qu’elle lui avoit rendu. Je suis naturellement bienfaisante, dit la fée, & je m’intéresse sur-tout pour les jeunes amans. Je vous ai mis en état de fléchir la colère de la reine d’Amazonie. C’est par vous que sa capitale est délivrée d’un siége dangereux ; elle ne pourra vous refuser le prix d’un si grand service. Mais je ne puis en faire davantage pour vous ; il faut que je vous quitte, mon cher Prenany. Quoi ! vous voulez m’abandonner, dit le prince, avant que je sois à Amazonie : Que deviendrai-je seul & sans votre secours ? Vous n’avez rien à redouter ici, dit Cabrioline ; quand vous rencontreriez quelques restes des troupes de Dondin, personne ne vous connoît pour ennemi de ce monarque. Depuis que vous êtes sorti d’Amazonie, vous avez changé d’habit, & presque de langage ; ainsi, vous ne courez aucun danger. Pour moi, une affaire indispensable m’appelle en d’autres lieux. Adieu, mon cher Prenany ; je puis vous assurer d’un sort heureux avec Fêlée, & vous ne devez pas désespérer de me revoir encore. En disant ces mots, elle présenta la main au jeune prince, qui la baisa tendrement. Cabrioline prit ensuit la baguette dont le joueur de flûte battoit son tambour, & lui en ayant donné un petit coup sur l’épaule, elle disparut avec lui.