Histoire du prince Soly/I/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
(volume 25p. 108-115).


CHAPITRE XVIII.


Du malheur que causa à Prenany son défaut d’attention, & comment il se trouva dans le pays des Vieilles.


Prenany resta seul, & quoiqu’il fût un peu fatigué de sa victoire, mille pensées agréables se présentoient à son esprit : il se figuroit la joie qu’auroit Fêlée de le revoir ; il se flattoit d’être bien reçu de la reine, & qu’elle ne pourroit lui refuser le prix qu’il lui demanderoit. Au milieu de ces charmantes idées, le sommeil s’empara de ses sens.

Mais à son réveil, il fut effrayé de se trouver entre dix ou douze Dondiniens, assis en rond sur l’herbe, qui mangeoient un pâté. Il se rassura néanmoins, en songeant que s’ils avoient voulu lui faire du mal, ils n’auroient pas attendu son réveil. En effet, celui qui paroissoit le plus considérable d’entre eux, dit à Prenany, d’un air familier : Eh bien, notre ami, avez-vous fait de beaux songes pendant votre sommeil ? Nous vous attendions toujours en buvant : voulez-vous prendre votre part de notre repas ? Prenany, qui ne manquoit point d’appétit, accepta l’offre du boiteux, & s’approcha de la compagnie. Comme il mangeaoit avec vivacité, un des Dondiniens lui dit en riant : Vertuchou ! comme vous avalez ; il semble que vous ayez dansé comme nous, tant vous êtes affamé. Prenany parut ignorer ce qu’il vouloit dire, & là-dessus on lui conta l’aventure de la danse, qu’il savoit aussi bien qu’eux. Il parut en colère contre la fée, & dit que si le roi vouloit retourner en Amazonie pour se venger, il s’offroit à l’accompagner. Il y reviendra tout seul, s’il veut y retourner, dit le principal de la troupe ; pour moi, si on m’y retrouve jamais, je consens de danser le reste de ma vie.

Après qu’on eut entièrement achevé les provisions des Dondiniens, & vidé une outre pleine de vin qu’ils avoient apportée, chacune se leva pour continuer sa route. On demanda à Prenany de quel côté il portoit ses pas ; il dit qu’il prétendoit aller du côté d’Amazonie ; les boiteux dirent qu’ils retournoient dans leur pays. Ainsi, il se disoient adieu, & alloient se séparer bons amis, quand, par malheur, Prenany, en tirant son mouchoir, fit sortir quelques pois, qu’il avoit laissés dans sa poche, en quittant les remparts d’Amazonie.

Aussi-tôt le capitaine des bossus lui demanda, d’un air brusque, ce que cela signifioit. Prenany rougit & se troubla ; son embarras le perdit. Dondin avoit défendu, dit le capitaine, qu’on portât des petits pois à Amazonie ; il faut que vous soyez d’intelligence avec nos ennemis. Allons, dit-il à ses soldats, conduisons ce jeune homme à notre roi. Tous les bossus sautèrent aussi-tôt sur le pauvre Prenany, qui faisoit tous ses efforts pour se débarrasser de leurs mains. Il donnoit à droite & à gauche avec sa longue sarbacane, & seroit venu à bout de dissiper ces avortons, si l’un d’eux ne l’eût blessé par derrière avec sa pique. Prenany tomba sans connoissance & baigné dans son sang, & les bossus, fiers de leur victoire, continuèrent leur route pour arriver à Dondinie.

L’infortuné Prenany auroit infailliblement perdu la vie, si le hasard n’eût conduit dans cet endroit quelques paysans charitables, qui le portèrent dans un hameau qui n’étoit pas éloigné. Le jeune prince, en revenant de sa foiblesse, se trouva dans un petit lit au milieu de six vieilles femmes, dont la plus jeune avoit au moins soixante ans.

Ah ! dit-il, d’une voix faible, dites-moi, je vous prie, mes bonnes mères, qui m’a transporté ici, & apprenez-moi dans quels lieux je suis. Ne vous inquiétez point, mon fils, dit une des vieilles en lui passant la main sous le menton ; vous êtes ici en sûreté, & rien ne vous manquera. Nous avons pansé votre blessure, qui n’est pas dangereuse, & avant qu’il soit trois mois, vous serez en état de marcher. Comment trois mois ! dit Prenany, j’aimerois autant mourir. Oh ! cela n’ira pas là, dit une autre vieille ; je sais ce que c’est que les blessures, & ma mère même savoit la recette d’un onguent qui guérissoit une coupure en moins de huit ou dix jours. Oh ! j’ai raison, reprit la première vieille, & je sais, par expérience, qu’une pareille plaie est long-temps à guérir. J’ai vu le fils d’une de mes intimes amies, que vous avez aussi connue, dit-elle à une de ses compagnes ; nous avons tant joué à la madame ensemble dans notre enfance, à telles enseignes qu’elle avoit marié sa fille à un jeune homme dont le père avoit un bien considérable, mais qui ne donna pas à son fils ce qu’il lui avoit promis en mariage. C’est ce qui fit que ce jeune homme se dérangea furieusement, & sa femme, de son côté, fit beaucoup parler d’elle ; ce qui montra ce que peut le mauvais exemple ; car étant fille, c’étoit la personne du monde la plus vertueuse ; mais il se peut que le monde eût tort de l’accuser de coquetterie ; car bien souvent on aime gloser sur la conduite d’autrui, & l’on dit toujours plutôt le mal que le bien, & cela par envie, ce qui est pourtant très-condamnable : mais le monde est ainsi fait, & ne changera pas si-tôt. C’est donc pour vous dire que le jeune homme dont je vous parlois fut blessé par un de ses amis, je ne me souviens plus dans quelle rencontre ; car les jeunes gens sont si écervelés, qu’il leur arrive toujours quelque accident : on a beau leur représenter….. Ah, grands dieux ! dit Prenany, je serai mort ou guéri avant que vous ayez fini votre histoire. Eh bien, dit la vieille, puisque vous êtes si impatient, ce jeune homme fut cinq semaines sans pouvoir sortir. Cela ne prouve point que je serai trois mois, dit le prince : mais, ajouta-t-il, n’y auroit-il pas moyen de me transporter chez un chirurgien ? J’ai peur de vous incommoder. Oh ! vous ne nous faites aucune peine, dit la vieille ; soyez seulement tranquille, & tout ira bien ; nous vous tiendrons compagnie, & vous n’aurez pas besoin de parler. Accroupie, dit-elle en montrant une de ses compagnes, sait toutes sortes d’histoires qu’elle vous racontera, & Grifonante, ajouta-t-elle en montrant une autre vieille, a eu, dans son temps, la plus belle voix du monde, & vous chantera toutes sortes de chansons.

La nuit vint pendant ces discours ; les vieilles allumèrent de la chandelle ; quelques-unes se mirent à jouer, & pensèrent s’arracher le peu qui leur restoit de cheveux, dans une querelle qui arriva sur un coup. Accroupie s’endormit, en repassant les histoires qu’elle savoit ; & Grifonante, pour amuser le prince, lui chanta quelques chansons sur l’entrée d’un ambassadeur, qui s’étoit faite il y avoit plus de cinquante ans.

Accroupie s’éveilla à une nouvelle querelle qu’eurent les vieilles pour le payement de leur perte ; & ayant entendu la fin des chansons de Grifonante, elle vouloit conter au prince les aventures de cet ambassadeur, qu’elle disoit avoir vu à la cour ; mais la conversation fut interrompue par l’arrivée d’une jeune esclave noire, qui servoit les vieilles.

La jeune moresse dressa une table, qu’elle couvrit d’une nappe & de six couverts, avec autant de grands gobelets à l’antique ; elle servit ensuite un souper assez abondant. Les femmes se mirent chacune à leur place ; mais Accroupie, au lieu de s’asseoir sur sa chaise, prit un peu trop à côté, & tomba sur le croupion.

La jeune esclave courut derrière elle, pour la relever pardessous les bras ; mais la vieille en colère lui donna un coup de coude dans l’estomac, qui la fit reculer cinq ou six pas. Vous êtes une mal-adroite, dit la furieuse Accroupie ; vous ne mettez jamais ma chaise à sa place. Je sais bien d’où cela vient, ajouta-t-elle en pleurant ; j’ai promis quelque chose, après ma mort, à cette misérable fille ; elle voudroit déjà me voir bien loin : voilà ce que c’est que de faire du bien aux ingrats.

La vieille cependant vint à bout de se relever, & s’étant mise à table, elle ne cessa de gronder qu’elle n’eût chapitré toutes les vieilles qui vouloient excuser le moresse.

Sur la fin du repas, elles se mirent en belle humeur, & le vin leur ayant donné dans la tête, elles parloient toutes ensemble, & contoient chacune une histoire différente.

Accroupie, qui parloit des attraits de sa jeunesse, se fâcha de ce qu’on ne l’écoutoit pas ; elle voulut montrer à Prenany combien elle avoit eu la gorge belle étant jeune, & en seroit venue à bout, si elle n’eût été surprise par une toux violente, qui pensa la faire crever sur le champ. Ses amies se levèrent pour la secourir ; elle tenoit son gobelet plein de vin, qu’elle ne vouloit pas remettre sur la table, quoique ses compagnes lui criassent de le faire ; elle en répandit la moitié sur l’une d’elles, qui lui arracha le gobelet de colère, & lui jeta le reste au visage.

La furieuse vieille, ne pouvant parler, voulut donner un coup de poing à celle qui l’avoit insultée ; mais l’autre, en se reculant, renversa la table, & la chandelle, qui tomba, fut éteinte. La jeune moresse l’ayant ramassée, souffla dessus, & la ralluma. Chacune s’alla coucher, en disant qu’on le lui payeroit le lendemain ; & la jeune esclave, par l’ordre des vieilles, demeura auprès de Prenany, pour le veiller pendant la nuit.

Fin de la première partie.