Histoire du prince Soly/I/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
(volume 25p. 10-14).


CHAPITRE II.


Enlèvement du prince Soly par les Amazones, & du trouble que cet événement causa.


Le roi de Solinie étoit un homme respectable, gouvernant au mieux ses intérêts & ses sujets ; il avoit une femme vertueuse, parce qu’elle ne pouvoit faire autrement ; & de son hymen il avoit un fils unique âgé d’environ deux ans.

Comme on vouloit faire un grand homme du prince Soly (c’est ainsi que cet enfant s’appeloit), on l’avoit mis, dès qu’il étoit sorti de nourrice, entre les mains des prêtres du soleil, pour l’instruire de bonne heure à trouver des défauts dans la lune.

Les prêtres couchoient dans le temple, & le berceau du prince étoit au milieu d’eux sous un grand pavillon de velours garni d’or. Une nuit que les prêtres étoient couchés, & qu’il n’y avoit ni lampe ni chandelle dans toute la ville, quelques amazones firent une descente sur les rivages de Solinie, pénétrèrent jusques dans le temple, où tout le monde étoit endormi, & enlevèrent le jeune prince, sans que l’on s’en aperçût, parce que la nuit étoit fort obscure. On entendit seulement crier l’enfant : on crut qu’il lui étoit arrivé quelque petit accident ; un des prêtres se leva pour y aller tâter (car il étoit impossible d’y voir) ; il rencontra quelque chose qui le fit tomber, il se cassa le nez ; & de peur de pis, il s’alla recoucher sans rien dire.

Le lendemain, quand on ne trouva plus le petit prince dans son berceau, la désolation fut générale par toute la ville. La reine fut si fort irritée contre les prêtres, qui n’avoient pas bien gardé son fils, qu’elle ordonna qu’ils fussent tous rasés l’un après l’autre. Cet arrêt terrible fut exécuté, & ces infortunés furent plus de six mois sans sortir, de peur d’être hués par le peuple, & il n’eurent jamais depuis les cheveux si beaux ni si crépus qu’ils les avoient auparavant.

Un seul de ces malheureux coupables échappa à ce supplice ; il avoit déjà la tête lavée, & le barbier alloit donner le premier coup de rasoir, quand il demanda à parler au roi & à la reine, & dit qu’il avoit un secret important à leur révéler. On le conduisit dans le grand salon du palais, où le roi & la reine étoient assis au milieu des principaux officiers de l’empire. La reine avoit un grand mouchoir à la main, dont elle essuyoit de temps en temps ses larmes. Le roi étoit aussi affligé qu’elle, mais il ne pleuroit point.

Le prêtre s’étant prosterné aux pieds du trône, commença par déplorer le malheur qui venoit d’arriver. L’eau de savon qui lui tomboit dans les yeux, en faisoit sortir des pleurs véritables. Après quelques phrases éloquentes : J’ai fait, dit-il, une remarque qui servira à reconnoître le prince, s’il revient quelque jour. La reine lui promit sa grace, s’il la révéloit. J’ai, dit-il, observé en donnant un jour le fouet au petit prince, parce qu’il avoit pissé au lit, qu’il a une tulipe violette & et noire bien marquée sur la fesse gauche. La nourrice, que l’on envoya chercher aussi-tôt, confirma la chose, & la reine elle-même dit qu’elle se souvenoit bien qu’étant grosse, un des sujets du roi, fort curieux en tulipes, lui en avoit refusé une qu’elle désiroit, & qu’elle s’étoit gratée à cet endroit là.

On écrivit aussi-tôt cette remarque dans les registres publics ; on dessina en marge la tulipe telle que le prêtre la dépeignit, & elle y fut soigneusement conservée. Celui qui rendoit un si grand service à l’état, en fut quitte pour avoir eu la tête lavée ; ce qui a depuis passé en proverbe ; & quand on se contente de réprimander quelqu’un, on dit, par métaphore, qu’on lui a bien lavé la tête.

On délibéra ensuite dans le conseil sur les mesures qu’il falloit prendre pour prévenir un accident pareil, si la reine venoit à avoir un autre enfant. L’avis des plus éclairés fut qu’il falloit faire faire un berceau d’un bois très-fort, qui tiendroit au mur du temple, & qui se fermeroit avec une grille de fer. Le chancelier de l’empire fut d’avis que l’on mit tous les soirs le grand sceau à l’endroit qui devoir fermer cette grille, & soutenoit que personne ne seroit assez hardi pour aller le briser ; mais le grand trésorier s’emporta vivement contre cet avis, & vouloit que l’on y ajoutât un bon cadenas. Le chancelier, qui ne crut pas de sa dignité de céder, demeura ferme pour sceller le berceau ; mais il ajouta, que l’on pourroit mettre, si l’on vouloit, un traquenard, pour prendre la main de ceux qui voudroient enlever le sceau de l’empire. On alloit encore combattre cette dernière pensée ; mais le roi, qui voulut étouffer toute discorde entre ses premiers officiers, ordonna que ces différens conseils seroient suivis. Ainsi, il fut décidé que l’on mettroit au berceau le grand sceau, le cadenas, & le traquenard, & chacun demeura content.

Mais toutes ces précautions furent inutiles, parce que la reine n’eut plus d’enfans depuis. Elle mourut deux ans après l’enlèvement du prince ; & le roi ne voulut jamais se remarier, quoique la maison royale dût finir avec lui. Le refus qu’il fit de passer à un second hymen, venoit d’une politique très-sage ; il jugeoit bien que l’on n’avoit pas fait mourir son fils, & qu’il pourroit revenir un jour ; il craignoit que ses autres enfans, s’il en avoit, ne s’emparassent du trône en l’absence de leur aîné, & qu’à son retour ils ne s’inscrivissent en faux contre la marque qu’il avoit au derrière. Cela fera, disoit-il, une question d’état très épineuse, & excitera peut-être une guerre sanglante entre mes sujets. Il est d’un roi sage & éclairé de prévenir tant de malheurs.