Histoire du prince Soly/I/1

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(volume 25p. 1-9).


CHAPITRE PREMIER.


Des mœurs & du caractère des Soliniens & des Amazones, & de la guerre qui étoit entre ces deux peuples.


Dans l'Amérique méridionale est un lac, appelé encore aujourd'hui le lac de Parime, situé précisément sous la ligne.

Ce lac forme une espèce de mer, ayant plus de cent lieues de longueur, de l’orient au couchant, & plus de quatre-vingts lieues de largeur, du septentrion au midi.

Sur les bords de ce lac, du côté du nord, étoit autrefois une grande ville, nommée Solinie, dont les habitans adoroient le soleil ; de l’autre côté, au midi étoit la ville des Amazones, qui ne rendoient hommage qu’à la lune.

Ces deux différens peuples n’en avoient formé qu’un pendant long-temps ; mais la différence des caractères & des inclinaisons avoient enfin donné lieu à une rupture ouverte.

Les Soliniens étoient des gens austères, avares, & de mauvaise humeur, sur-tout quand les femmes leur demandoient à partager leurs trésors. Ils adoroient le soleil, parce qu’ils se figureoient que c’étoit lui qui produisoit l’or & les pierreries qu’ils recherchoient. Ils faisoient les plus grands éloges de cet astre ; ils le nommoient le pêre des fleurs & des fruits, & l’auteur de tous les trésors de l’univers ; ils disoient que la tête étoit de la couleur de l’or, le plus pur de tous les métaux, & dont la seule jouissance rendoit les mortels heureux.

La haîne que les Soliniens avoient conçue pour les Amazones, depuis leur rupture, s’étendoit jusqu’à la divinité qu’elles adoroient. Ils disoient qu’il falloit être fou pour adorer la lune, qui n’étoit utile à rien ; que cette prétendue divinité étoit la plus capricieuse qui se pût connoître ; que dans de certains temps, elle montroit les cornes à tout le monde, & qu’alors elle avoit la bouche & les joues aussi creuses qu’une vieille de cent ans ; que lorsqu’elle montroit son visage entier, elle avoit un nez large, & de gros yeux qui faisoient peur ; ils ajoutoient, qu’en courant la nuit au milieu du ciel, elle ressembloit à un homme attaché au pilori, dont on ne voit que la tête, encore cette tête étoit-elle pelée. C’est ainsi que quand l’esprit est irrité, il trouve des défaults dans tout ce qui plaît à son ennemi.

Les Soliniens avoient fait élever un temple magnifique en l’honneur du soleil qu’ils révéroient, & ce temple avoit été plus de quatre-vingts ans à bâtir, parce que le Grand Prêtre, qui s’étoit chargé du soin de cet édifice, avoit un grand goût pour l’architecture, & avoit voulu faire durer le plaisir long-temps.

On choisissoit, pour déservir ce temple, des prêtres dont les cheveux étoient crépus & hérissés, afin qu’ils ressemblassent mieux au Dieu qu’ils servoient ; & il falloit absolument que le Grand-Prêtre fût roux par-dessus cela, ce qui n’étoit pas quelquefois facile à rencontrer.

La haîne des Soliniens pour toute autre lumière que celle du soleil, étoit si forte, que lorsque cet astre étoit couché, non seulement il n’étoit pas permis de marcher à la lueur de la lune, mais il étoit défendu de se servir de toute autre lumière. Ainsi, quand le jour finissoit, chacun alloit se coucher, & remettoit les affaires au lendemain.

Ces mœurs des Soliniens, & sur-tout leur avarice, n’avoient jamais plu aux Amazones. Tandis que ces femmes ne formoient qu’un même peuple avec eux, elles se servoient de l’art qui leur est naturel, pour tirer d’eux les bijoux & les ajustemens dont le sexe est idolâtre. Mais quelles ruses ne falloit-il pas employer pour y réussir, & quelles peines ne falloit-il pas se donner pour avoir part à leurs trésors ?

Il falloit dans ce temps-là qu’une physionomie douce, un ton de voix séduisant, un œil tendre et enchanteur amolissent l’ame la plus dure, & portasse le trouble dans un cœur qui n’étoit possédé que d’idées de fortune. Mais ces charmes si touchans devoient se produire d’une façon si décente et avec tant de modestie, qu’avec l’amour ils inspirassent le respect. Il faut entendre ce respect qui meurt d’envie d’en manquer, & qui, bien loin d’étouffer l’amour, ne sert qu’à le rendre plus ardent & plus passionné.

En effet, le Solinien, après avoir quelque temps combattu contre la crainte d’offenser sa divinité étoit forcé de venir à la déclaration. Quoiqu’il l’eût faite dans les termes les plus soumis, & avec toutes les réserves sur la pureté des sentiments employés dans les anciens romans Soliniens, la rougeur qui s’élevoit sur le visage de la déesse, & le dépit qui brilloit dans ses yeux, faisoit sentir au Solenien tout l’excès de sa témerité. Cependant il falloit s’étudier encore, & que la vertu alarmée de l’objet aimé n’eût rien d’absolument desespérant ; & après quelques temps de soins & d’assiduités, l’amant venoit à bout de faire accepter l’hommage de son cœur & de ses présens.

Quand les affaires avoient une fois été mises en règles, & que l’on étoit convenu de ses faits, quel art la Solinienne n’étoit-elle pas obligée de mettre en usage pour conserver sa conquête ? On n’affectoit un air de désintéressement & de probité, qui charmoit ; ce n’étoit que par complaisance pour l’amant que l’on étoit recherché dans sa parure. Si l’intrigue étoit de nature à paroître en public, ce n’étoit que pour lui faire honneur que l’on vouloit porter les robes d’or & les brillans. Si l’on eût suivi son goût, on auroit vécu dans la retraite ; on auroit voulu oublier entièrement le reste du monde, pour ne s’occuper que du plaisir d’aimer & d’être aimé. Quels raffinemens ne falloit-il pas employer pour tenir en haleine une si belle passion ? Il falloit avoir une sensibilité & une tendresse délicate, qu’un rien alarmoit ; on étoit obligé de faire au Solinien amoureux mille petites querelles, qui donnassent lieu à des raccommodemens assaisonnés de larmes attendrissantes, & où l’on n’eût à se pardonner que trop d’amour.

On n’étoit dans la nécessité de soutenir la conversation par d’ingénieuses dissertations sur le sentiment ; le cœur & tous ses mouvemens y étoient exactement définis & anatomisés ; on y distinguoit l’amour pur d’avec celui qui n’a pour but que le plaisir des sens, & on agiroit jusqu’à quel point ils pouvoient être mis de la partie. Plus le Solinien se perdoit dans cette métaphysique, & plus il se croyoit aimé.

Il ne falloit pas que les femmes mariées se donnassent moins de peine pour avoir part aux trésors d’un mari ; il falloit affecter un air de soumission pour toutes ses volontés ; on étoit forcé d’étudier ses goûts & ses inclinaisons, pour les éluder, & la femme étoit obligé de lui faire croire qu’il étoit le maître, pour agir elle-même à sa fantaisie.

Il est vrai que les unes & les autres de ces femmes se consoloient en secret avec un amant chéri, des travaux qu’elles entreprenoient, & des sacrifices qu’elles faisoient à l’intérêt. Mais enfin, cette conduite leur parut trop gênante ; elles s’emparèrent un jour de tous les trésors qu’elles purent emporter, s’embarquèrent sur le lac, & fondèrent sur le rivage opposé à Solinie la capitale d’un grand empire.

Lorsqu’elles eurent fondé Amazonie, elles consacrèrent cette ville à la lune, pour qui elles avoient tant de vénération, qu’elles ne se conduisoient que par ses influences ; on vivoit dans cette ville avec une somptuosité excessive. Solinie, qui étoit le centre des richesses, n’avoit rien de comparable à cette ville superbe, pour la beauté des palais, la richesse des ameublemens, & l’éclat des équipages. C’étoit, à la vérité, aux dépens des Soliniens que les Amazones entretenoient cette dépense ; mais ce n’étoit plus comme autrefois, par des complaisances étudiées & par des artifices qu’elles tiroient d’eux les moyens de fournir à tant de luxe. Les trésors de Solinie étoient pour elles un butin dont elles s’emparoient à force ouverte.

Les Amazones, pour attaquer leurs ennemis, s'armoient en guerre, & l'on conviendra que rien ne se peut imaginer de plus militaire que leurs habillements. Elles se faisoient couper les cheveux extrêmement courts, pour n'en être point embarassées. Un génie appelé Uttés, leur avoit fourni des casques imperceptibles, plus durs que l'acier & le diamant. Elles se peignoient quelquefois le visage avec du vermillon le plus vif, qui les rendoient merveilleusement, terribles. Les anciennes Amazones du Thermodon se brûloient autrefois le sein, pour tirer de l'arc avec plus de facilité ; pour celles-ci, elles se détruisoient la gorge intérieurement, à force de vin de Champagne & de liqueurs fortes ; en sorte que presque toutes en étoient débarassées de bonne heure. Elles avoient des espèces de cuirasses qui ne prenoient que depuis la ceinture jusqu'à la cheville du pied, & qui étoient si larges, qu'on ne pouvoit approcher d'elles sans leur permission ; & quand elles étoient quatre de front, elles pouvoient fermer un défilé de trente pas de largeur.

Elles ne haïssoient pas tant le soleil que les Soliniens haïssoient la lune ; elles disoient seulement qu'il noircissoit le plus beau teint ; qu'il n'alloit jamais que le jour, parce qu'il étoit poltron, & auroit peur la nuit ; qu’il étoit si peu spirituel, qu’il restoit toujours seul, & n’avoit nulle compagnie avec lui ; au lieu que la lune avoit une physionomie qui marquoit sa douceur & sa bonté ; qu’elle étoit accompagnée des étoiles, qui, sans doute, lioient avec elle une conversation intéressante ; qu’elle passoit quelquefois devant le soleil en lui tournant le dos, ce que le soleil n’avoit jamais osé faire à son égard.

Cette déesse avoit un temple à Amazonie, aussi superbe que celui du soleil chez les Soliniens, & l’on choissisoit pour prêtresses de cette divinité, celles qui avoient le visage blafard & les joues rebondies ; les visages longs avec les joues plates étoient absolument exclus de toutes sortes d’emplois.

Depuis la révolte déclarée des Amazones, la guerre avoit toujours continuée avec la même ardeur ; mais ces guerrières, qui marchoient le jour & la nuit, ne se faisoient aucun scrupule de battre leurs ennemis au clair de la lune, ni de piller leurs maisons à la lumière des flambeaux. Ainsi, elles avoient toujours l’avantage sur les Soliniens, qui ne pouvoient plus rien entreprendre dès que le soleil étoit couché, & qui fermoient les yeux dès qu’ils voyoient une chandelle allumée.