Histoire du prince Soly/I/5

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(volume 25p. 21-26).


CHAPITRE V.


Éducation & caractère du prince, naturel & éducation de Fêlée, commencement de leur amour.


Il se passa quatorze ans, sans qu’il n’arrivât rien de considérable à la cour d’Amazonie. Prenany, qui n’étoit point connu pour un prince, étoit élevé parmi les mignons de la reine ; & à l’âge de douze ans, il étoit le plus adroit & le plus malicieux de tous. Il excelloit à grimper sur les arbres, à jouer au mail & à la paume ; & ce qui montre la force de son génie, & en même temps de sa poitrine, il avoit inventé une sarbacane avec laquelle il souffloit des pois à plus de deux cents pas.

À l’âge de seize ans, un air plus posé avoit succédé à cette trop grande vivacité ; sa beauté alors s’étoit épanouie : il étoit grand, mais un peu effilé, il avoit le teint blanc & vermeil, la bouche agréable, & le nez bien tiré, sans être aquilin. Des cheveux bruns & naturellement bouclés lui descendoient jusqu’à la ceinture, & des sourcils de même couleur accompagnoient des yeux grands & bien fendus, dont la vivacité étoit tempérée par une douceur aimable.

En effet, Prenany avoit un esprit docile, qui ne regimboit point, & qui faisoit tout ce qu’il vouloit, pourvu qu’il ne lui demandât que des choses raisonnables.

Les gens qui ont trop d’esprit sont ordinairement critiques & d’un commerce difficile. Comme ils voient mieux que les autres les défauts de chaque chose, ils ne sont que rarement satisfaits, & la vivacité qui les domine, les fait exprimer leur sentiment d’une manière prompte, & quelquefois ironique, dont l’orgueil des autres est désagréablement humilié. Ceux au contraire qui n’ont qu’un esprit borné, mais qui s’aveuglent assez pour se croire un génie supérieur, sont encore plus insupportables : ils croient réparer leur insuffisance par un air caustique & imposant, qui fait mourir d’impatience, parce qu’il n’est soutenu d’aucune justesse.

Prenany n’avoit aucun de ces défauts ; il étoit doux & complaisant, & n’avoit que le génie qu’il falloit pour être avec grace du sentiment des autres. Ce caractère étoit fait exprès pour une ville telle qu’Amazonie, où le beau sexe, qui pense toujours juste, dominoit entièrement.

Aussi les Amazones les plus spirituelles avoient-elles pris plaisir à instruire le jeune Prenany ; il tenoit d’elles les manières polies, sans être gênées ; les sentimens délicats, sans être brusques ; l’air aimable, sans être affecté : enfin, à dix-sept ans, il étoit assez formé pour niaiser tout un jour seul avec une femme, sans lui causer d’ennui & sans en recevoir.

Tant de belles qualités réunies dans la personne de ce prince lui avoient acquis le cœur de la jeune Fêlée. Dans l’enfance, c’étoit Prenany qui lui dénichoit des moineaux ; c’étoit lui qui cassoit les vîtres de l’appartement de la reine, en soufflant des pois avec sa sarbacane, & sans que l’on pût savoir d’où cela venoit, ce qui réjouissoit infiniment la princesse.

Dans un âge plus mûr, il s’étoit chargé du soin d’apprendre à danser au petit épagneul de Fêlée, & réussissoit à lui montrer mille tours d’adresse, sans le faire crier. Il excelloit à travailler en tapisserie, & avoit fait présent à la princesse d’une garniture de mules de point de chien, qu’il avoit faite lui-même, & dont rien n’égaloit la beauté.

Il n’est pas étonnant qu’un jeune homme aussi parfait se soit attiré toute l’estime d’une princesse aussi spirituelle que Fêlée. Cette jeune personne ayant été élevée dans une cour qui étoit le centre du bon goût & de la délicatesse, en avoit heureusement pris l’esprit & les agrémens.

La nature avoit commencé par la douer de toutes les beautés qui forment une personne charmante ; sa taille étoit grande & déliée, & sa gorge, d’une blancheur extrême, promettoit beaucoup. Ses cheveux étoient d’un blond argenté, qui n’avoit pourtant rien d’équivoque : elle avoit un petit visage de pleine lune le plus joli qui se puisse voir ; & comme elle n’étoit pas encore en âge de s’armer comme les Amazones, il étoit d’un blanc pâle qui lui séyoit à merveille. Elle avoit le nez délicat, la bouche petite & vermeille, ornée des plus belles dents du monde ; ses yeux étoient bleus, grands, & naturellement tendres & languissans.

À l’âge de quatorze ans, on la pouvoit dire une personne accomplie pour les façons : elle savoit sourire nonchalamment, parler d’une voix foible & entrecoupée, comme si elle n’eût pas eu la force de prononcer. Elle se plaignoit sans cesse, avec tout l’agrément imaginable, de quelque indisposition, & s’évanouissoit souvent le plus joliment du monde.

À l’égard de son humeur, on ne pouvoit connoître si elle étoit douce ou non, parce qu’on avoit toujours suivi ses fantaisies, & que personne ne lui avoit jamais résisté. Elle aimoit le plaisir, & le plaisir l’ennuyoit : quand elle étoit seule, elle vouloit compagnie ; & au milieu d’une fête, elle alloit dans les jardins, ou se retiroit dans son appartement. Elle aimoit naturellement à plaire, mais il n’étoit pas de son rang de se donner aucune peine pour y réussir.

Prenany trouvoit tous les charmes possibles dans cette aimable nonchalance, & suivoit sans cesse la Princesse. Tantôt il chantoit avec elle, tantôt ils jouoient ensemble à des jeux différens, & quelquefois ils s’amusoient à se regarder sans rien dire. Elle lui demandoit son avis sur tout ce qu’elle entreprenoit, parce qu’il étoit toujours de son sentiment. Quand Prenany quittoit la princesse, elle désiroit de le revoir ; & lorsqu’il étoit auprès d’elle, il étoit le seul qui ne l’ennuyât point.

Le jeune prince, que les Amazones les plus raffinées avoient pris soin d’élever, apprit à la princesse, que ce qu’il sentoit pour elle étoit de l’amour ; & en comparant leurs sentimens, Fêlée reconnut qu’elle l’aimoit aussi. Ils se gardèrent bien de résister à un penchant si flatteur : leurs cœurs, au contraire, se livrèrent entièrement à une passion si douce ; & le mystère qu’ils firent de la volupté dont ils jouissoient, marqua que leur amour étoit véritable.

Ces deux jeunes amans goûtoient tranquillement les charmes d’une première inclination (& c’est la seule qui soit vraie), tandis qu’un rival dangereux préparoit à Prenany des malheurs dont il fut long-temps la victime.