Histoire du prince Soly/I/6

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(volume 25p. 26-35).


CHAPITRE VI.


Quel étoit le rival de Prenany, & de l’explication que Prenany eut avec la princesse.


Quoique ce rival n’eût que dix-sept ans tout au plus, suivant toutes les règles, il auroit dû être mort il y avoit long-temps. Il étoit fils d’Acariasta, sœur de la reine ; & c’étoit une loi parmi les Amazones, que l’on faisoit périr, dès l’instant de leur naissance, tous les garçons de la maison royale, dans la crainte qu’ils n’usurpassent un pouvoir que les femmes s’étoient réservé dans cet empire.

Mais Acariasta voulant conserver son fils, si elle en avoit un, s’étoit retirée, pendant sa grossesse, à un château qu’elle avoit sur les bords du lac. Après être acouchée d’un fils, elle avoit envoyé à la reine une fille nouvellement née dans les environs de son palais, en lui mandant qu’elle étoit à elle. Son dessein étoit d’échanger ensuite cette petite fille contre son fils, & d’élever ce prince sous des habits contraires à son véritable sexe.

Mais il arriva un grand malheur dans cette occasion. On ne prit point garde que la petite fille que l’on porta à la reine ne voyoit que d’un œil ; ce fut la reine qui s’en aperçut la première. Ah ! face de lune ! s’écria-t-elle, ma nièce est borgne ; c’est grand dommage ; sans cela, elle auroit les plus beaux yeux du monde. La nourrice voulut faire croire à la reine qu’elle se trompoit ; mais la chose fut avérée en présence de toute la cour. Ainsi, quand on reporta cet enfant à Acariasta, & qu’elle voulut mettre son fils à sa place, il fallut absolument lui crever un œil.

La sœur de la reine eut un grand chagrin de ce défaut d’attention ; elle gronda bien fort toutes les femmes ; mais il n’y avoit pas moyen de faire autrement. On choisit un homme habile, qui creva un œil au petit prince le plus adroitement du monde, & on donna à l’enfant le nom de Solocule, qui convenoit à un garçon aussi bien qu’à une fille.

Solocule, qui passoit pour la nièce de la reine, fut élevé dans le palais auprès de la princesse Fêlée, & leurs appartemens n’étoient pas éloignés. Il avoit une figure assez agréable ; il étoit blond, délicat, fier de son rang, & opiniâtre comme le sont bien des gens qui n’ont pas le sens commun.

Quand il eut atteint l’âge de quinze ans, le poil follet qui lui vint sur les joues, commença à donner quelques soupçons de la tromperie que sa mère avoit faite. La reine en parla à sa sœur ; mais cette princesse nia la conséquence avec hauteur, & dit qu’il y avoit bien des femmes qui avoient presque autant de barbe que les hommes ; & que si elles se la faisoient raser au lieu de se l’arracher, elle deviendroit pour le moins aussi rude.

Acariasta, pour calmer l’esprit de la reine, fit publier qu’elle donneroit des appointemens considérables à toutes les femmes barbues qui voudroient venir à la cour. Il en arriva un si grand nombre, que la reine & la princesse sa sœur eurent lieu d’être rassurées. On en retint quelques-unes des plus jeunes & des mieux fournies en barbe, dans l’espérance qu’elle profiteroit encore, & on renvoya les autres avec des récompenses proportionnées à leur mérite.

Cependant le temps donnoit toujours de nouveaux soupçons ; le menton de la prétendue princesse se garnissoit de plus en plus, & le grand barbier de l’empire soutenoit, au péril de sa tête, que cette barbe étoit mâle ; le peuple même prenoit parti dans cette affaire. Il y eut des paris considérables dans les cafés d’Amazonie ; les uns gageoient que Solocule avoit la barbe d’une fille, les autres celle d’un garçon ; plusieurs même, qui n’avoient jamais vu la prétendue princesse, embrassoient l’une ou l’autre de ces opinions, & la soutenoient vivement, pour ne pas demeurer neutres dans une si grande querelle.

Malgré tout cela, l’obstination de la sœur de la reine l’auroit emporté sur les bruits publics & sur le sentiment du grand barbier de la couronne (qui, comme on se le peut imaginer, n’avoit pas beaucoup de crédit à la cour), sans un petit accident qui rendit public le secret du prince. Ce malheur fut que deux femmes de chambre barbues que l’on avoit données à Solocule, devinrent grosses en même temps, quoiqu’elles ne fussent jamais sorties de son appartement.

Alors il ne fut plus question que de fléchir la reine ; Solocule lui demanda la vie avec des expressions si touchantes, qu’elle en fut attendrie. L’ambition peut forcer une femme à sacrifier un enfant ; mais un instinct naturel l’empêche d’immoler un garçon de dix-sept ans. Quand Solocule eut obtenu sa grace, il prit les habits qui convenoient à un garçon ; on lui choisit un appartement éloigné de celui de sa cousine ; & comme l’affaire avoit bien tourné, on donna une pension si considérable aux deux femmes de chambre dont la grossesse avoit révélé le secret, que les autres furent fâchées de n’avoir pas contribué à une si belle découverte.

Cette reconnoissance si intéressante fut un coup de foudre pour Prenany ; il s’aperçut que Solocule étoit amoureux de sa cousine. Tandis que ce prince passoit pour fille, son appartement étoit fort proche de celui de la jeune Fêlée. La familiarité qui règne entre deux jeunes parentes, les fréquens évanouissements de cette princesse, l’accident arrivé aux deux femmes de chambre, & mille autres idées qu’un amant se met ordinairement dans la tête, l’inquiétoient à mourir.

Il trouva enfin la princesse dans les jardins, & ses femmes s’étant écartées, il résolut de pénétrer ce qu’elle pensoit de Solocule, & de faire tous les efforts pour connoître s’il ne s’en étoit point fait aimer. Il aborda la princesse d’un air rêveur, & se promena quelque temps sans lui rien dire. La princesse crut qu’il parleroit étant assis : elle entra dans un cabinet de chevrefeuil, où Prenany se plaça auprès d’elle sur un lit de gazon ; mas il ne disoit mot, & se contentoit de la regarder.

Fêlée lui fit des reproches de son silence. Quoi ! lui dit-elle, ordinairement vous avez mille choses à me dire ; aujourd’hui vous rêvez, & gardez un silence qui m’étonne ? Avez vous quelque inquiétude, mon cher Prénany ? Dites-moi ce qui vous attriste. Je n’ai point de chagrin répondit le prince ; je songe seulement que je voudrois être fille pour que vous m’aimassiez d’avantage. Vous vous moquez, dit la princesse ; vous seriez aussi fille que ma gouvernante, que je ne vous en aimerois pas plus pour cela. Est-ce que l’on aime mieux les filles que les garçons ? Oui, sans doute, repartit le prince. Je suis persuadé, par exemple, que quand Solocule passoit pour une fille, vous l’aimiez plus que vous ne faites à présent. Oh ! je vous assure du contraire, reprit la princesse ; je le trouvois dans ce temps là encore moins spirituel qu’à présent. Il me tenoit sans cesse des discours auxquels je ne comprenois rien. Et quels étoient ces discours ? dit Prenany alarmé. Je ne sais, dit la princesse, si je les aurai retenus. Il me disoit que j’étois belle, mais qu’il n’auroit pas voulu être en ma place, à moins que ne n’eusse été à la sienne ; qu’il auroit voulu me confier un secret qu’il avoit, & qu’il auroit pourtant voulu que je n’en susse rien. Vous voyez que ces entretiens n’avoient pas de raison. Ces énigmes-là, dit Prenany, n’étoient pas faciles à deviner. Mais, ajouta le prince, il étoit toujours auprès de vous, il passoit pour votre compagne. Qu’il étoit heureux ! Il vous rendoit tous les services qu’on rend à une jeune amie. Il ne m’a jamais charmée par-là, répondit la princesse. Il étoit si mal-adroit, qu’il ne pouvoit me lacer mon corps sans passer des œillets ; il falloit toujours recommencer deux ou trois fois. Un jour, en entrant dans ma chambre le matin, tandis que j’étois au lit, & toute seule, il fit tomber la clef en fermant la porte ; en sorte que ma gouvernante, qui revint sur le champ, ne pouvoit plus entrer pour m’apporter à déjeûner : il fallut qu’il lui allât ouvrir. Mais, dit Prenany d’un air agité, lorsque vous vous évanouissiez, n’étoit-il pas quelquefois auprès de vous, & n’aimiez-vous pas qu’il vous fît revenir ? Oh ! dit la princesse, il ne s’est trouvé qu’une fois auprès de moi, lorsque je tombai en foiblesse ; mais ma gouvernant y étoit, qui le pria d’aller chercher de l’eau de mélisse. Il vouloit qu’elle y allât elle-même ; & tandis qu’ils disputoient, je fus obligée de revenir toute seule, & sans que l’on me donnât de secours. Depuis qu’il m’a joué ce tour-là, je ne le saurois souffrir. 0n dit pourtant qu’il vous aime, dit Prenany un peu rassuré. Vraiment cela est vrai, reprit la princesse ; il me l’a dit lui-même ; mais vous m’aimiez bien aussi. Oui, je vous le jure, dit le prince, & je crois que vous n’en doutez pas. Eh bien, dit la princesse, je n’aime que vous ; & pour vous le prouver, je demanderai à la reine qu’elle nous marie ensemble. Ah ! ne lui dites rien, repartit le prince avec vivacité ; ne découvrons notre amour à personne : on nous empêcheroit peut-être de nous aimer, & j’en mourrois de désespoir. Je n’en parlerai donc, dit Fêlée, que quand je serai plus grande ; mais, jusqu’à ce temps-là, ne m’abandonnez jamais. Je ne suis contente que quand je vous vois ; dès que vous paroissez, une douce volupté m’anime agréablement ; quand vous êtes près de moi, je voudrois m’approcher encore de vous. Une tristesse affreuse vient m’environner dès que vous vous éloignez de moi ; & pour obtenir de moi tout ce que j’ai de plus précieux, vous n’auriez qu’à me menacer de votre indifférence. Vous m’avez appris que c’étoit là de l’amour ; ne soyez plus jaloux, mon cher Prenany, car c’est pour vous seul que je ressens ces mouvemens qui me charment.

Prenany pensa expirer de joie en entendant ces paroles. Il tenoit une des mains de la princesse, qu’il baisa cent fois pendant ce discours. Vous venez, dit-il, de peindre ma situation, en m’expliquant la vôtre ; une langueur mortelle m’accable dès que je suis la moitié d’un jour sans vous voir. Lorsque je suis séparé de vous, je pense sans cesse à ce que vous faites ; & c’est cette attention à tout ce qui vous touche, qui causoit la jalousie que je viens de vous faire voir ; je me représentois Solocule admirant vos charmes, étant à chaque moment du jour à portée de jouir de la vue de tout ce que j’adore : je me représentois ma princesse prête à accorder, par erreur, à sa feinte amitié ce qu’elle ne devoit qu’à mon amour : mais vous avez pris vous-même le soin de dissiper mes soupçons. Que votre amour est tendre, ma chere princesse, & qu’il rend mon destin charmant ! Unissons nos ames pour jamais ; mon cœur vole sur ma bouche, pour vous assurer d’une fidélité éternelle. Fêlée s’étant penchée pendant ce discours sur le bras de Prenany, l’ardeur qui le transportoit lui fit porter, sans qu’il y songeât, ses levres sur celles de la princesse ; mais, dans cet instant, il s’aperçut qu’elle étoit évanouie.

Il chercha aussi-tôt dans la poche de la princesse son sel d’Angleterre, & fut très-alarmé de ne le point trouver. Il appuya la tête de la jeune Fêlée sur le lit de gazon, & sortit avec précipitation pour appeler du secours. Par bonheur, la fidèle gouvernante n’étoit pas éloignée, & étant accourue à ses cris, elle fit revenir la jeune maîtresse, à qui Prenany donna le bras, pour la reconduire doucement au palais.


CHAPITRE VII.


Comment on peut se venger d’un borgne, & du danger que Prenany courut pour y avoir réussi.


Cependant Solocule, amoureux de Fêlée, s’étoit aperçu que Prenany ne lui étoit pas indifférent, & cherchoit tous les moyens possibles pour le chagriner. Il louoit, d’un air de bonne fortune, les appas de la pricesse, & affectoit d’en parler sans cesse en présence de son rival. Il vantoit la finesse de la jambe de Fêlée, sa gorge naissante, dont il paroissoit enchanté ; & la princesse, par une coquetterie naturelle au sexe, ne pouvoit se fâcher de ces louanges, quoiqu’elle n’aimât point celui qui les lui donnoit. Prenany, en songeant que Solocule avoit lacé la princesse, étoit au désespoir.