Histoire du prince Soly/I/7

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(volume 25p. 35-41).


CHAPITRE VII.


Comment on peut se venger d’un borgne, & du danger que Prenany courut pour y avoir réussi.


Cependant Solocule, amoureux de Fêlée, s’étoit aperçu que Prenany ne lui étoit pas indifférent, & cherchoit tous les moyens possibles pour le chagriner. Il louoit, d’un air de bonne fortune, les appas de la pricesse, & affectoit d’en parler sans cesse en présence de son rival. Il vantoit la finesse de la jambe de Fêlée, sa gorge naissante, dont il paroissoit enchanté ; & la princesse, par une coquetterie naturelle au sexe, ne pouvoit se fâcher de ces louanges, quoiqu’elle n’aimât point celui qui les lui donnoit. Prenany, en songeant que Solocule avoit lacé la princesse, étoit au désespoir.

De son côté, il faisoit au prince toutes les malices qu’il pouvoit inventer. Comme Solocule étoit borgne, Prenany faisoit en sorte, quand ils se promenoient avec la princesse, qu’elle fût toujours du côté de son mauvais œil, afin qu’il ne pût la voir à son aise. Solocule se désespéroit d’être toujours obligé de tourner le cou pour la regarder.

Il voyoit pourtant toujour la princesse, quoiqu’il ne la vît que d’un œil ; Prenany en fut enfin si jaloux, qu’il résolut de l’aveugler tout à fait, quelque chose qu’il en pût arriver. Pour exécuter son projet, il choisit un jour que Solocule étoit d’une partie de chasse avec la princesse sa mère, la reine, & la princesse Fêlée. Il prit sa longue sarbacane avec des pois plein sa poche, & monta sur un grand arbre dans l’endroit de la forêt où l’on devoit se rassembler pour la colation.

Lorsque toute la cour fut assise sur le gazon, Prenany souffla un premier pois qui n’attrapa que le nez de Solocule. Il dit, d’un air de colère, à la princesse : Je vous prie de cesser, ma cousine, & de ne me point jeter des boules de pain au nez. Je ne vous ai rien jeté, dit la princesse ; vous rêvez assurément. Je l’ai bien senti, répliqua le prince. Pendant cette dispute, Prenany avoit si grande envie de rire, qu’il ne pouvoit plus serrer les lèvres pour souffler. Mais enfin, ayant repris son sérieux, il lâcha un second pois, & fut assez heureux pour crever tout à fait le bon œil de Solocule.

Aussi-tôt ce prince jeta des cris perçans ; Acariasta sa mère étoit au désespoir ; chacun s’empressoit à secourir le prince, dont l’œil saignoit fort. Prénany, fort content, se tenoit sur l’arbre, sans faire aucun bruit, & personne ne l’auroit apperçu, si, par malheur, sa poche n’eût été percée. Les pois qui étoient dedans, commencèrent à sortir par le trou, & à tomber sur toute la compagnie. Quelqu’un leva les yeux, & vit le pauvre Prenany perché sur l’arbre.

La reine ordonna aussi-tôt qu’on l’arrêtât, & Acariasta vouloit qu’on le fît mourir. Jugez de l’état dans lequel étoit la princesse Fêlée, en voyant son amant dans un si grand péril. Elle s’étoit évanouie cent fois dans des occasions moins importantes ; mais elle résista cette fois-là.

Les guerrières qui gardoient la reine voulurent monter sur l’arbre pour attraper le coupable ; mais elles avoient toutes de si grands paniers, qu’elles n’en purent venir à bout. On envoya chercher les pages de la chambres, qui y grimpèrent ; mais leurs efforts furent inutiles, parce que la forêt étant fort touffue, quand on croyoit tenir Prenany, il saisissoit les branches voisines, & sautant ainsi d’arbre en arbre, les pauvres pages perdoient leur peine. Le reste du jour se passa à cette poursuite, & la nuit étant venue, il fallut laisser là le criminel, qui s’étoit caché dans un gros chêne. On fit rester quelques gardes dans le bois, & toute la cour s’en retourna fort affligée, dans le dessein d’envoyer prendre Prenany dès le lendemain.

Fêlée se retira dans sa chambre, & quand elle fut seule avec sa gouvernante, qui savoit son amour pour Prenany, elle donna un libre cours à ses larmes. Mon cher amant va périr, disoit-elle, la mère de Solocule ne lui pardonnera jamais ; &, ce qui me désespère, c’est pour m’avoir trop aimée, qu’il souffrira la mort dont on le menace. Il ne vouloit pas que Solocule me regardât, c’est moi seule qui suis la cause de cette entreprise téméraire.

Ne vous affligez point si vivement, dit la sage gouvernante ; Prenany n’est point mort, puisqu’il n’est pas encore au pouvoir d’Acariasta : empêchons qu’il ne tombe entre ses mains, & faisons-le sauver dès cette nuit : nous n’avons qu’à lui conduire un cheval, & tâcher de le trouver dans la forêt ; nous le ferons partir sur le champ, & demain ce sera en vain qu’on le cherchera.

La princesse, transportée de joie, embrassa la gouvernante ; elles descendirent toutes deux par un escalier dérobé, & prirent trois chevaux dans l’écurie. Le palefrenier, à qui la princesse fit un présent, les ayant préparés, les deux amazones partirent, la gouvernante tenant un cheval en main pour Prenany.

Fêlée, que l’amour faisoit songer à tout, avoit pris une bouteille de ratafia, & une grande galette, qu’elle avoit mise par morceaux dans un sac, pour nourrir le malheureux Prenany pendant son voyage, & elle avoit attaché cette provision à la selle du cheval qu’elle lui destinoit.

Quand la jeune princesse fut dans la forêt, elle se mit à pleurer, de peur du loup (car elle ne l’avoit jamais vu) ; sa gouvernante la rassura, & lui dit de ne pas faire de bruit, de peur d’être entendue des gardes qu’on avoit laissés dans le bois.

La princesse s’étant un peu remise de sa crainte, alloit au petit pas, en disant tout doucement : Prenany ! Prenany ! Par bonheur elle passa auprès de l’arbre où il étoit, & il l’entendit. Est-ce vous, dit-il, ma princesse ? Eh, oui, c’est moi, répondit-elle ; descendez. Aussi-tôt Prenany descendit si vîte, qu’il pensa se casser les jambes. Ah ! dit-il, ma chère princesse, quel est mon bonheur de vous voir venir à mon secours ! Que je chéris mon entreprise, puisqu’elle me donne le plaisir de connoître à qu’elle point vous vous intéressez pour moi !

Oui, dit la princesse d’un ton triste, vous avez fait là une belle affaire ; il faudra ne nous plus voir. Ne valoit-il pas mieux laisser à Solocule tous les yeux du monde, s’il les eût eus, que de faire une chose qui causeroit votre trépas, si vous ne quittiez ces lieux ? Quoi ! dit Prenany, il faudra donc m’éloigner, ma princesse ? Sans doute, répondit assez rudement la gouvernante qui n’étoit point amoureuse, & qui mouroit de peur que l’on découvrît la démarche qu’elle faisoit faire à la princesse, montez sur le cheval que nous vous amenons, & allez le plus loin que vous pourrez.

À ces mots, Prenany & Fêlée se mirent à pleurer. Allez, mon cher Prenany, dit la princesse, croyez que je ne vous oublierai jamais. Que je sois de même toujours présente à votre pensée, & sans doute un temps plus heureux nous rejoindra. Je vous écrirai quand Acariasta sera morte ; & ma mère, qui vous aime bien, vous pardonnera. Le malheureux Prenany monta à cheval, baisa tendrement la main de la princesse, & s’éloigna d’elle. La gouvernante ramena Fêlée au palais, & toutes deux se couchèrent jusqu’au lendemain, sans qu’on s’aperçût de rien.