Histoire du prince Soly/II/01

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(volume 25p. 116-122).


CHAPITRE PREMIER.


Comment Prenany fut guéri de sa blessure, de quelle manière il quitta les vieilles, & revint à Amazonie.


Q U A N D Prenany se trouva seul avec la jeune esclave, il auroit ri de bon cœur du caractère de ces femmes, s’il n’eût pas été si accablé de sa foiblesse. Voilà, lui dit il, une des belles sociétés que j’aye vues de ma vie ; c’est grand dommage qu’elle soit sur le point d’être détruite : demain sans doute ces vieilles vont se séparer. Point du tout, répondit l’esclave ; elles, se querellent ainsi presque tous les jours, & sont le lendemain meilleures amies que jamais. Je les en aime davantage, dit Prenany ; si elles ont de la bile en récompense on peut dire qu’elles n’ont point de fiel. Mais instruirez-moi, continua-t-il, quelle est cette engeance de femelles ? Y en a-t-il beaucoup de semblables dans ce canton ? Tout ce hameau en est peuplé, répondit la moresse, & elles ont des domarnes considérables aux environs. Celles qui viennent habiter ces lieux, ont gardé le célibat, ou sont demeurées veuves sans enfans : elles attirent auprès d’elles leurs neveux ou leurs autres parens, & leur promettent de leur laisser tout leur bien après leur mort ; & jusques-là elles les font travailler à cultiver leurs terres, & exigent d’eux toutes sortes de complaisances. Mais depuis six mois que je demeure parmi elles, j’ai vu souvent arriver qu’en mourant elles laissent ce qu’elles ont à leurs vieilles compagnes, pour qu’elles soient encore servies par ceux qui attendoient leur succession ; & ainsi ces pauvres paiens, après bien des travaux & de l’ennui, se trouvent avoir perdu leur temps & leur peine.

Ils sont bien dupes, dit Prenany ; pour moi, je les abandonnerois bien vite. C’est ce que ces jeunes gens sont quelquefois, reprit l’esclave ; mais dans le grand nombre elles en trouvent toujours assez pour les servir ; & lorsqu’on passé quelque temps avec elles, on a de la peine à les quitter, parce qu’on s’imagine toujours qu’il n’y a plus que peu de temps à attendre pour être riche. Pour moi, ajouta la négresse, elles me promettent de m’enrjchir après leur mort ; &, en revanche, elles me font enrager pendant leur vie ; mais si je savois où porter mes pas en les quittant, elles ne me trouveroient pas ici demain matin.

Si je n’étois pas blessé, dit Prenany, }e vous offrirois un asile à Amazonie, qui n’est pas éloignée d’ici. J’allois dans cette ville, lorsque j’ai été attaqué en chemin, & réduit dans l’état où me voyez. S’il n’y a que votre blessure qui vous retienne, dit la moresse, je vais dans l’instant vous rendre aussi vigoureux & aussi sain que vous étiez avant de l’avoir reçue ; mais promettez-moi que nous partirons tout à l’heure, & que vous ne m’abandonnerez point.

Prenany ne pouvoit croire que l’esclave eût le pouvoir de le guérir si promptement ; il n’hésita point cependant à lui jurer qu’il ne la quitteroit pas, & qu’il ne demandoit pas mieux que d’abandonner pour toujours ces misérables vieilles. Aussi-tôt la jeune esclave tira de son sein une petite pierre noire, qu’elle donna à Prenany, & lui dit de la mettre dans sa blessure. Le jeune prince exécuta l’ordre de l’esclave, & sentit aussi-tôt un frémissement inconnu, qui se répandit dans ses veines ; sa blessure fut refermée, & sa main, qu’il y porta, ne trouva plus aucune douleur : enfin la force lui revint entièrement. Dans le transport de joie qui l’agita, il ne put s’empêcher d’embrasser la jeune esclave, en lui rendant le trésor qu’elle lui avoit confié. Je vous dois la vie, lui dit-il ; comptez sur une éternelle reconnoissance ; Ne faites point de bruit, dit l’esclave ; je vais voir il nos vieilles sont endormies : habillez-vous pendant ce temps-là, & partons.

Dès que la jeune esclave fut sortie, Prenany sauta du lit, & s’habilla si fort à la hâte, qu’il mit ses bas à l’envers. Il eut pourtant la présence d’esprit de retourner ses poches, & d’ôter tous ces malheureux petits pois qui avoient pensé causer sa perte. Il y a bien des gens qui, comme lui, songent aux accidens après qu’ils sont arrivés. Il rencontra, en sortant de sa chambre la jeune esclave, qui lui dit que les vieilles ronflaient de toutes leurs forces : ils passèrent sans faire de bruit, & se mirent en chemin.

Quand ils furent un peu éloignés, & que Prenany ne craignit plus ces détestables vieilles, il renouvela ses remerciemens à la jeune moresse ; il lui conta son histoire, & l’instruisit de son amour pour la princesse Fêlée, auprès de qui il lui promit de la placer. Il lui demanda ensuite quel étoit son nom, & de qui elle tenoit cette pierre inestimable dont elle s’étoit servie pour e guérir.

Ne me demandez point lui dit l’esclave, l’histoire de mes malheurs ; elle n’auroit pas pour vous assez de charmes pour balancer la douleur que je ressentirois en vous racontant mes infortunes. Qu’il vous suffise de savoir que mon nom est Zaïde. Mon destin a été d’être esclave dès mon enfance : j’ai perdu, par un malheur funeste, un amant de même nation que moi, qui m’aimoit, & que j’adorais. Le désespoir que je ressentis de cette perte me fit détester la vie à tel point, que j’empruntai le secours du fer pour la terminer. Mes vœux alloient être remplis ; je m’étois percé le sein, & je n’avois plus de connoissance, quand une fée(dois-je dire bienfaisante ou cruelle ?)me rappela des portes du trépas en me mettant cette même pierre dans la bouche. Elle m’en fit présent, & n’assura que le temps me rejoindroit à mon amant. Depuis un an qu’elle m’a fait cette promesse, le maître que je servois m’a donné la liberté : j’ai cherché pendant quelque temps cet esclave, qui ne sortira jamais de mon cœur, mais tous mes soins ont été inutiles : enfin, ne trouvant point d’autre asile, je me suis retirée chez les femmes que nous quittons, où il semble que le ciel m’ait placée pour vous sauver la vie.

Prenany tâcha de consoler la moresse, en lui rappelant la promesse que la fée lui avoit faîte qu’elle seroit un jour réunie à son amant. J’ai éprouvé, dit-il, quel est le pouvoir des fées, & si j’avois eu un peu plus d’attention, je serois à présent à Amazonie. Mais je ne me repens plus de ma faute, puisqu’elle est cause que je vous ai tirée d’entre ces misérables vieilles, dont nous pouvons rire à présent que nous sommes sortis d’entre leurs mains.

Le Prince & la jeune esclave se reposèrent dans une cabane qu’ils trouvèrent sur le chemin, & dans laquelle ils furent reçus par un pauvre pêcheur qui l’habitait. Prenany, que les accidens qu’il avoient essayés avoient rendu prudent, ne vouloir pas y entrer. Mais il semble que le destin prenne plaisir à tromper les humains : le maître de la cabane les reçut le mieux qu’il lui fut possible ; il leur donna à coucher, & il ne leur arriva rien d’extraordinaire.

Ils se remirent en marche le lendemain, après que Prenany eut généreusement reconnu les soins de son hôte, & arrivèrent aux deux tiers du jour à Amazonie.

Prenany, qui avoit encore son habit à l’asinienne, entra dans cette ville sans être reconnu. Il n’osa se présenter d’abord à la Reine, sans savoir quels étoient ses sentimens à son égard. Ainsi, il entra avec Zaïde dans les jardins du palais, espérant d’y trouver Agis, ou la gouvernante de la princesse, qui l’instruisissent du sort qu’il devoit attendre. Dans ce dessein il se cacha dans le détour d’un petit bois, où la princesse venoit quelquefois rêver, & Zaïde s’assit quelques pas de lui.