Histoire du prince Soly/II/02

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(volume 25p. 122-130).


CHAPITRE II.


Comment Prenany fut reçu par la princesse & par la reine. Projet de son mariage avec Fêlée.


Après, tant de travaux soufferts & tant de périls surmontés qui auroient lassé le courage du héros le plus aguerri, le jeune prince se voyoit enfin dans les lieux qui renfermèrent l’objet de sa tendresse, & s’y croyoit à l’abri des orages. Rien ne provoque mieux au sommeil que la fatigue du corps, jointe au repos de l’esprit. Ainsi Prenany ne fut pas longtemps au pied de l’arbre oh il s’étoit couché sans goûter les charmes d’un agréable sommeil.

Fêlée vint par hasard se promener auprès du bocage où il étoit avec la moresse : elle étoit seule, & sa gouvernante s’étoit arrêtée à quelque distance d’elle avec Agis, dont elle étoit toujours charmée. La princesse, qui badinoit avec son petit épagneul, le vit courir devant elle & l’entendit aboyer ; elle voulut le suivre, & détourna dans l’allée où Prenany étoit avec Zaïde.

La jeune morelle entendant quelqu'un, se leva avec précipitation, & fit si grande frayeur à Fêlée, qu’elle recula quelques pas & tomba évanouie entre les bras de Prenany, qu’elle n’avoit point aperçu. Il se réveilla aussi-tôt ; mais quelle fut sa surprise & en même temps sa joie, de retrouver sa princesse ! Son évanouissement ne l’inquiétoit pas, parce qu’il savoit qu’elle y étoit fort sujette ; il lui fit respirer l’odeur d’un flacon qu’il avoit dans sa poche, & Fêlée revint aisément. Mais elle pensa retomber en foiblesse, quand elle vit son cher Prenany. Est-ce vous, lui dit-elle tout étonnée, & êtes-vous au nombre des vivans ? J’ai vu à l’instant auprès de vous une divinité infernale qui me fait juger que vous n’êtes plus en vie.

Je suis vivant, reprit le prince, & je suis toujours fidèle celle qui vous a fait peur est une créature humaine, & à qui je dois la vie. Elle est à la vérité d’une couleur différente de la vôtre ; mais c’est la mode dans de certains pays d’avoir de semblables personnes à sa suite. Il y a des femmes qui sont folles de ces figures-là. Puisque c’est la mode, dit Fêlée, je la trouverai charmante ; faites la venir, je n’en aurai plus de peur. Prenany appela aussi-tôt Zaïde, qui s’étoit éloignée en voyant la frayeur de la princesse ; elle s’approcha, & se jeta aux pieds de Fêlée.

Dans ce moment survint la gouvernante avec Agis ; ils embrassèrent Prenany avec toute la joie possible. Quand ils eurent satisfait leurs premiers transports, Agis demanda tout bas à Prenany, si cette personne noire n’étoit point Cabrioline qui s’étoit déguisée pour venir à la cour. Prenany lui répondit que ce n’étoit point elle, & raconta à la compagnie comment la fée l’avoir quitté, où il avoit rencontré la jeune personne qu’ils voyoient, & le service qu’elle lui avoit rendu. Chacun baisa de bon cœur le visage noir de la moresse, & la princesse elle-même l’embrassa, après avoir bien regardé si les autres ne s’étoient point barbouillés à sa peau.

Félêe, pour jouir de l’entretien du tendre amant qu’elle retrouvoit, voulut se promener dans une allée du bocage où ils étoient. Ces deux jeunes amans ne pouvoient exprimer la joie qu’ils sentoient de se revoir ; il n’y avoit pas jusqu’au petit chien de la princesse, qui pensa faire casser le nez à Prenany deux ou trois fois, en se fourrant entre ses jambes pour le caresser.

Après que Prenany eut remercié la princesse de la manière tendre avec laquelle elle le recevoit, il s’informa dans quelles dispositions étoit la reine à son égard. Je tremble dit-il, d’apprendre ses sentimens. Oh vraiment, dit Fêlée d’un air de confiance, vous n’avez plus rien à craindre ; elle a pris une si forte haîne contre le roi Dondin, que quand elle a appris que c’étoit vous qui le faisiez danser, elle a témoigné qu’elle vous aimoit à la folie. Mais, ajouta Prenany, que pense la sœur de la reine ? On lui a fait entendre raison, reprit Fêlée, & je vais vous conter comme tout cela s’est passé.

Quand vous fûtes parti, dit la princesse, sans que l’on sût que nous vous eussions fait échapper, je ne cessois de pleurer. La reine me demandoit la cause de mes larmes tantôt je lui disois qu’un de mes serins s’étoit envolé ; d’autres fois, que j’avois perdu quelqu’un de mes bijoux ; quelquefois que mon petit épagneul étoit malade. Mais à la fin la reine me dit : Je vois bien, princesse que vous pleurez la perte de Prenany ; mais il faut prendre votre parti, car il ne reviendra plus. Je me mis alors à verser tant de larmes, que je pensai étouffer la reine s’attendrit, & pleura aussi. Peu de temps après, Dondin est venu nous assiéger. Je dis alors à la reine : Eh bien, Madame, si vous m’aviez mariée à Prenany, ce vilain roi ne voudroit pas m’épouser. Cela est vrai, dit la reine ; s’il étoit ici, je vous le donnerois. Aussi—tôt j’ai fait déguiser quatre de mes pages, que j’ai envoyés pour vous chercher. Vous savez qu’Agis vous a trouvé, & que vous avez fait retourner Dondin dans son royaume. Tandis que tout le peuple regardoit de dessus les remparts la danse des boiteux, Agis dit à la reine, que ce n’étoit qu’à vous que nous devions notre délivrance. Aussi-tôt je lui demandai votre grâce ; mais Acariasta, qui étoit présente, se mit en colère, & pria la reine de vous punir. Nous fîmes tous nos efforts pour l’appaiser, & pour l’engager à consentir que vous revinssiez à la cour. Il n’y aura, lui dis-je, qu’à n’en point parler à Solocule ; comme il ne le verra pas, il n’en saura rien. Cela persuada la princesse, qui consentit à votre retour.

la reine me dit ensuite en particulier : Je vois bien que vous aimez Prenany. Cela est vrai, lui répondis-je, je l’aime de tout mon cœur. Mais, ajouta la reine, saurez-vous faire la maîtresse, & l’obliger en tout à faire votre volonté, Oh ! pour cela oui, dis-je aussitôt : s’il me contredit en quelque chose, ou s’il ne prévient pas même mes fantaisies, je pleurerai, ou je crierai si sort, que tout le monde prendra mon parti ; enfin je ferai comme vous faites avec le roi. Dès que cela est ainsi, répondit la reine, aussi-tôt qu’il fera de retour, je vous marierai avec lui. Depuis ce temps-là, j’étois dans une impatience mortelle de vous revoir.

Prenany ne trouva point étrange que Fêlée ne lui parlât point des plaisirs que Solocule lui avoit procurés avec sa vielle ; il savoit bien qu’il ne faut pas tout dire aux amans mais il fut frappé du dessein qu’elle témoignoit avoir d’imiter la reine sa mère. Quoi dit il, quand je ferai votre mari, vous comptez donc me faire enrager ? Ah ! répondit Fêlée, vous vous alarmez mal à propos ; je vous aime & je vous aimerai toujours ; mais ne falloit-il pas dire cela à la reine afin qu’elle me mariât bientôt ? Prenany fut plus charmé que jamais de l’esprit de Fêlée. Et en effet, on reconnoissoit dans tout ce qu’elle avoit raconté au prince, les traits de cette politique sage & éclairée dont il n’y a que les grands génies qui soient capables.

Le soir étant venu, la princesse, avec sa suite, revint au palais, dans le dessein de présenter à la reine Prenany & la jeune moresse, dont elle étoit enchantée, à cause de la nouveauté. La reine étoit occupée, avec les dames de sa cour, à un ouvrage de broderie, où chacune tâchoit de se surpasser. Acariasta étoit de l’assemblée, & travaillois avec la reine.

Cette princesse, dont il faut dépeindre le caractère, avoit alors près de cinquante ans ; elle avoit l’humeur fière, & ne la dissimuloit point ; ses regards les plus affables auroient passé pour orgueilleux dans une autre personne. Elle étoit d’une taille avantageuse, & se croyoit belle, parce qu’une peau d’une blancheur extrême enveloppoit un embonpoint extraordinaire. Elle auroit eu de l’esprit, si elle eût su comprendre ce qu’on lui disoit ; mais sa fierté l’empêchoit d’entendre juste, parce qu’elle appréhendoit toujours qu’on ne lui voulût manquer de respect ; & cette crainte bannissoit toute autre attention.

Lorsque Fêlée entra, tout le monde se leva par respect, à l’exception de la reine & d’Acariasta. Prenany fut reçu avec toutes les marques de la plus grande joie ; la reine lui commanda de s’asseoir, & s’informa de ses aventures, qu’elle trouva très-intéressantes. Tout le monde admira sur-tout la vertu de cette pierre merveilleuse que la jeune moresse avoit en sa possession.

Acariasta, qui dissimuloit la haine qu’elle portoit à Prenany, lui fit un compliment forcé sur son heureux retour : mais comme elle enrageoit au fond du cœur, son impatience fit qu’elle se piqua vivement le doigt avec son aiguille. Elle pressa aussi-tôt la blessure, il en sortit une grosse goutte de sang, & elle témoigna ressentir une grande douleur.

Prenany s’avisa de lui conseiller d’essayer sur le champ la vertu de la pierre noire : la jeune esclave la lui présenta aussi-tôt, & Acariasta la mit dans sa bouche.

Mais il arriva un grand accident en cette occasion. Acariasta étoit malheureuse, & il lui arrivoit toujours, aussi bien qu’à son fils, des choses qui n’arrivent à personne. Quelque lecteur croira d’abord qu’elle avala la pierre, & qu’elle fut perdue, ou qu’elle n’avoir point la vertu de guérir les piqûres d’aiguille, mais ce n’est point cela.

Acariasta avoit sous chaque jarret une fontaine de beauté, pour entretenir la fraîcheur de son teint. La pierre ne sur pas discerner les blessures faites exprès, d’avec celles qui étoient arrivées par accident. Le doigt de la princesse fut à la vérité guéri sur le champ, mais les autres ouvertures furent aussi refermées en même temps, malgré tous les obstacles que l’art y avoir mis. Acariasta, qui s’aperçut de cet effet étrange, dès qu’elle eut rendu la pierre, en eut un chagrin qui lui fit lever les yeux au plafond, en faisant la grimace, & elle sut obligée d’entendre l’éloge de cette pierre, sans pouvoir marquer son dépit ; car elle n’avoit garde de révéler le mauvais tour qu’elle lui avoit joué. Cependant cette princesse en fut quitte pour souffrir le lendemain que son médecin, par une nouvelle opération, remît les choses en leur premier état.

Cette fâcheuse aventure aigrit encore la haine d’Acariasta contre Prenany. Elle la dissimula pourtant en personne de cour, & applaudit au dessein de la reine, qui proposa sur le champ le mariage de la princesse avec lui.

On appela les prêtres de la lune, pour consulter, dès le soir même, cette grande divinité adorée à Amazonie. On se servit, pour la considérer, de lunettes les plus excellentes que le roi eût inventées ; & enfin, après un sérieux examen, les prêtresses déclarèrent que cet hymen seroit agréable à la déesse, mais qu’elle ne vouloit pas qu’il s’accomplît tandis qu’elle fuyoit de dessus leur hémisphère : qu’ainsi, il falloit différer d’une huitaine, après laquelle elle devoit recommencer un nouveau cours.