Histoire du prince Soly/II/03

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(volume 25p. 131-134).


CHAPITRE III.


Par quel malheur Prenany fut enlevé la veille de ses noces, & de la peine singulière à laquelle il fut condanmé par la mère de Solocule.


Les plus pompeux apprêts occupèrent toute la cour pendant ce temps, qui paroitroit un siècle à l’amoureux Prenany. Ces deux jeunes amans ne se quittoient plus, & commençoient à n’avoir plus rien à se dire ; leurs tendres sentimens, presque épuisés, appeloient des plaisirs plus sensibles, & plus ils voyoient approcher le doux moment qui devoit amener ces plaisirs, plus ils sentoient redoubler leur impatience.

MaÎsle jour qui devoir précéder cet hymen si désiré, Prenany se promenant avec la princesse & sa gouvernante, vit passer auprès de lui un homme inconnu, qui tenoit sa chère sarbacane. (Il venoit de l’oublier sur l’herbe, où il s’était assis avec Fëlée.) Prenany alla à lui pour la reprendre ; mais l’homme, en s’éloignant, prit un pois qu’il lui souffla au visage, & se mit à s’enfuir. Prenany en colère le poursuivit ; l’autre lui souffloit des pois dès qu’il s’arrêtoit. Enfin Prenany ayant suivi cet homme fort loin de la ville, fut saisi par quatre Amazones masquées. On le fit monter dans un char, & après lui avoir bandé les yeux, on le conduisit dans un château qui lui étoit inconnu.

Quand il fut dans les appartements, on lui ôta le bandeau qu’il avoit sur les yeux, & bientôt après il vit entrer la sœur de la reine. Il trembla à cet aspect, & se jeta à ses genoux, pour lui demander graçe. Levez-vous, dit Acariasta d’une voix fière : enfin vous êtes en ma puissance, & je puis me venger de l’outrage que vous avez fait à mon fils ; mais votre mort ne répareroit point la perte qu’il a faite, & ne lui rendroit point la vue. Je vous condamne donc à voir pour lui ; vous le suivrez sans cesse, & lui direz, sans qu’il le demande, quels sont les objets qui se présenteront. Il y aura toujours deux personnes préposées pour vous punir, si vous le trompez.

Aussi-tôt on conduisit le pauvre Prenany dans l’appartement de Solocule, qui se mettoit à table pour souper : on fit asseoir Prenany à côté de lui, & on l’avertit de tourner toujours la tête du côté vers lequel Solocule tourneroit la sienne. Prenany commença par lui nommer tous ceux qui étoient dans la salle, & à chaque mets que l’on servoit, Prenany les nommait.

Voilà, disoit-il, des pigeons romains ; voilà des cailles ; voilà des perdrix. Quand le prince demandoit à boire, & qu’on lui en servoit : voilà, disoit Prenany, un verre avec de l’eau à moitié ; on vous verse du vin ; votre verre est sur la soucoupe ; voilà qu’on le remporte ; le page qui vous a servi boit avec le gouleau de la bouteille, en le reportant sur le bufet. Quand il y manquoit, deux hommes qui étoient à ses côtés, lui donnoient des coups de baguette sur les doigts.

Au dessert, Solocule demanda à Prenany des nouvelles de Fêlée, & si elle avoit toujours la gorge aussi belle qu’elle l’avoit six mois auparavant. Je ne vois point ici la princesse, répondit Prenany. Mais vous l’avez vue, reprit le prince ; vous pouvez me dire si elle est toujours aussi charmante. Je ne suis obligé de vous dire que ce que je vois, repartit Prenany, & non pas ce que je sais : ainsi, avec votre permission, je ne vous en apprendrai rien que quand je la verrai ici.

Après le souper, Solocule s’alla coucher. Prenany, qui l’accompagnoit, fut encore obligé de lui faire la description de tout ce qui étoit dans sa chambre ; il lui expliquoit jusqu’aux moindres mouvemens de ceux qui le déshabilloient. Mais tandis que Solocule, prêt à entrer dans son lit, tournoit le dos à une table de marbre sur laquelle étoient des confitures ; Prenany en prit, & les mangea. Un des correcteurs qu’il avoit, dit tout haut, en lui donnant des coups de baguette : Prenany mange les confitures, & n’en dit rien. Prenany lui donna aussi-tôt un coup de pied, qui le jeta à la renverse, en lui disant : Vous êtes un impertinent ; le prince auroit eu deux yeux, qu’il n’en auroit rien vu, car il tournoit le dos, & je ne suis obligé de lui dire que ce qu’il pourroit voir. Solocule s’étant retourné à ce bruit : voilà, dit Prenany, un homme par terre, le voilà qui se relève, voilà qu’il vient à moi pour me battre ; mais vous allez voir qu’il sera rossé comme il faut, s’il est assez hardi pour me toucher. Allons, dit Solocule en se mettant dans son lit, soufflez la bougie, que je ne voye plus rien. Prenany éteignit aussi tôt la lumière, en disant : Vous ne voyez plus goutte, ni moi non plus, & s’en alla souper avec les pages, & se coucher.