Histoire du prince Soly/II/08

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(volume 25p. 172-181).


CHAPITRE VIII.


Suite de l’histoire de l’esclave noir.


J’AVOls demeuré quelque temps dans ce palais, continua l’esclave, sans que les plaisirs qui régnoient dans ce beau séjour, pussent me consoler de la perte que j’avois faite, quand un matin, à mon réveil, la fée m’ordonna de la suivre. Elle me conduisit par un souterrain assez long, au bout duquel je revis la lumière. Nous trouvâmes, dans le lieu où nous sommes présentement, un vieillard ayant les cheveux roux & crépus, qui vint avec un grand respect au-devant de la fée. Approchez, Abdumnella, lui dit elle ; voilà votre esclave ; vous n’avez qu’à l’emmener avec vous. Le vieillard ne lui répondit rien ; il me prit avec douceur par la main, pour me conduire avec lui.

Je me trouvai très-étonné de cette aventure, & je ne pus m’empêcher de dire à la fée : Il n’étoit pas nécessaire de m’ôter des mains de mon premier maître, pour m’en donner un autre ; l’esclavage où j’étois n’étoit pas plus rude que celui dans lequel vous me faites rentrer. Ne t’alarme point, me répondit la nymphe, & suis ta destinée ; il n’est pas en ton pouvoir d’y résister ; aussi-tôt elle rentra dans le souterrein, & le rocher se referma de lui-même.

Le vieillard me conduisit dans une grande ville qui n’est pas éloignée d’ici, & qu’il me dit se nommer Solinie. Il me dit qu’il étoit grand—prêtre du soleil, qui est la seule divinité adorée par les habitans de ces rivages. Il me promit de me traiter avec douceur, & de me regarder moins comme un esclave, que comme un homme destiné, suivant ce que lui avoit dit la fée, à remplir les projets les plus importans.

En effet, j’ai demeuré près d’un an chez Abdamnella dans des occupations assez douces. J’ai appris, pendant ce temps, que le roi qui gouvernoint ces peuples, avoit perdu, depuis plusieurs années son fils unique à l’âge de deux ans. Ce jeune prince fut enlevé, sans que l’on ait jamais pu découvrir les auteurs de ce crime, qui met fin à la maison royale.

Le roi des Soliniens est mort depuis deux mois, sans laisser aucun héritier de sa couronne. Pendant que le trône est ainsi vacant, le sénat & les prêtres du soleil ont pris l’administration du gouvernement, jusqu’à ce qu’on élise un roi ou que le ciel leur ait renvoyé l’héritier légitime du sceptre.

La perte du jeune prince des Soliniens a donné lieu à un usage parmi ces peuples, c’est de recevoir avec de grands honneurs tous les jeunes gens qui arrivent dans ces lieux. Comme ils espèrent tous les jours voir revenir leur prince, ils traitent le mieux qui leur est possible les étrangers qui abordent sur ces rivages.

Mais si les Soliniens ont tous les égards possibles pour les hommes, ils ont au contraire une haine mortelle pour les femmes qu’ils croyent avoir causé la perte de leur jeune prince, Celles qui ont le malheur d’arriver dans ces lieux sont immolées au soleil, lorsqu’il finit son cours. Nos prêtres croyent se rendre par-là ce dieu plus favorable & l’engager à leur donner de plus grands biens pendant le nouveau cours qu’ils le prient de recommencer.

Il y a quelques jours qu’une troupe de femmes parut sur ce rivage ; nos peuples les surprirent, en leur offrant les plus riches présens, & ont emmené captives deux d’entre elles. Demain, qui est le dernier jour de l’année, elles doivent être sacrifiées au coucher du soleil.

Depuis que ces malheureuses victimes sont au pouvoir des Soliniens, mon maître Abdumnella m’a paru plongé dans une tristesse affreuse. Enfin il y a deux jours qu’il me prit en particulier J’ai pitié me dit-il, de la plus jeune des deux victimes que l’on doit immoler. En me disant ces mots il me présenta une bague avec un billet cacheté : Porte cela, me dit-il, à la jeune personne que l’on garde au fort ; lorsque tu viendras de ma part, les portes de la prison te seront ouvertes ; je marque à la jeune captive l’usage qu’elle doit faire de cet anneau. Mais ajouta Abdumnella, garde-toi de le mettre à ton doigt. Il me donna en même-temps cette lettre & cette bague fatale & je pris la route du fort où la jeune prisonnière étoit gardée.

Je trouvai en chemin une vieille femme qui m’aborda d’un air obligeant. Je vous souhaite, me dit-elle, toutes sortes de prospérités ; j’ai de grands secrets à vous révéler ; entrez un moment dans ma maison, elle n’est qu’à deux pas d’ici ; je vous entretiendrai de choses qui vous intéressent infiniment. Je m’excusai sur ce que j’avois une commission pressée de la part de mon maître. Je sais, me dit la vieille, quel est l’ordre qu’il vous a donné ; mais vous pouvez différer de quelques momens à l’exécuter, & vous ne refuserez pas de me suivre, quand vous saurez que j’ai à vous entretenir de la part de la fée des montagnes, qui vous a donné à Abdumnella.

Je me laissai engager par ces paroles, & je suivis la vieille femme. Elle me conduisit dans un appartement assez propre ; elle fit apporter de quoi déjeuner, & me raconta, pendant le repas, des choses si particulières, qu’il sembloit qu’elle m’eût toujours suivi. Je sus surpris de ses discours, & lui demandai avec transport des nouvelles de Zaïde. Qu’est devenue, lui dis je, cette malheureuse fille ? Est-elle morte du coup qu’elle s’est donné, ou puis-je espérer de la revoir encore ? Si vous voulez être éclairci de son sort, me répliqua la vieille, vous n’en avez qu’un seul moyen, mais qui vous sera bien facile ; mettez à votre doigt la bague qu’Abdumnella vous a donnée, & vous serez bientôt instruit du destin de Zaïde.

Quoique j’eusse un violent désir de savoir ce que ma chère maîtresse étoit devenue, je n’osai obéir à la vieille. Mon maître, lui dis-je, m’a expressément défendu de mettre à mon doigt cet anneau. Eh bien, prêtez-le moi, dit cette femme, & donnez-moi votre main ; vous serez instruit du sort de Zaïde, sans désobéir à votre maître. J’eus la facilité, continua Bengib, de suivre le conseil de la vieille ; mais dès qu’elle m’eut mis au doigt cette bague fatale, elle se leva, en faisant un grand éclat de rite, & dit : J’ai plus d’esprit que la fée des montagnes ; quand la jeune captive seroit sortie du sort, que seroit-elle devenue ? Allez, me dit-elle, suivez votre fortune ; elle vous conduira bien.

Pendant qu’elle disoit ces paroles, son visage changea entièrement, ses rides disparurent, enfin cette vieille devint une jeune personne charmante. Elle me quitta aussi-tôt, en me disant d’un air ironique : Adieu, Bengib, ne vous fiez pas aux vieilles ; elles sont aussi trompeuses que les jeunes.

Dès qu’elle sut partie, je cherchai la lettre que mon maître m’avoir donnée, & ne la trouvai point. Je vis bien que la traîtresse me l’avoit prise ; je sortis de cette maison, agité d’un cruel remords, & au désespoir d’avoir été trompé ; mais ma douleur augmenta encore, quand je voulus ôter cette funeste bague ; tous les efforts que je fis pour la tirer furent inutiles.

Jugez de ma situation dans cette malheureuse conjoncture. J’avois compris par les discours de mon maître que cet anneau étoit un moyen de délivrer la jeune captive qui devoit être immolée dans peu de temps. Je voyois qu’elle alloit périr, & que j’étois la cause de son trépas ; je n’osois retourner chez Abdumnella après avoir si mal obéi à ses ordres. Enfin dans mon désespoir, je résolus de me faire couper le doigt, pour dégager cet anneau funeste, & le porter à la jeune prisonnière.

Dans cette résolution j’entrai chez le premier chirurgien que je trouvai & étant passé dans une salle derrière sa boutique : Il faudroit, lui dis je faire une opération qui vous sera facile, c’est de me couper le doigt où vous voyez cette bague. Le chirurgien voulut me faire quelques remontrances. Ces discours lui dis-je, sont inutiles ; j’ai pensé à tout ce que vous pouviez me dire faites ce que je désire de vous.

Le chirurgien, avant de me satisfaire, voulut essayer d’ôter cet anneau de mon doigt ; & pour cet effet, il tourna avec violence la pierre de la bague en dedans de ma main. La douleur me fit retirer le bras, & pousser un cri, aussi-tôt je vis cet homme étonné, qui sembloit me chercher des yeux ; il sortit en même temps de la salle où nous étions, & entra dans sa boutique, où pluseurs personnes étoient assemblées. L’avez-vous vu fuir, leur dit-il en riant, cet homme qui veut que l’on lui coupe un doigt & qui se sauve si vite au moindre mal qu’un éclair n’est pas plus prompt à disparoître ? Chacun l’assura que j’avois couru si légèrement que personne ne m’avoit aperçu.

J’avois pourtant suivi le maître dans sa boutique, & je voyois ceux qui rioient de mon aventure, sans qu’il parût qu’ils m’aperçussent. Je jugeai que cette bague rendoit invisible lorsque la pierre étoit en dessous. Je sortis dans cette idée, & reconnus qu’en effet je n’étois vu de personne.

Depuis que cette aventure m’est arrivée, je n’ai pas osé retourner chez Abdumnella. Je vis de ce que je prends dans la ville sans être aperçu ; enfin je venois aujourd’hui au pied de ces rochers implorer le secours de la fée qui m’a donné au grand-prêtre & lui demander quels sont les grands événemens auxquels elle m’a dit que j’étois destiné.

L’esclave finit de cette sorte son récit, & Prenany n’eut pas lieu de s’imaginer que la jeune captive qui devoit être immolée le lendemain, fût la princesse Fêlée ; il ne croyoit pas possible que Solocule l’eût envoyé à Solinie tandis que si la princesse y seroit : outre cela, il n’avoit point entendu parler, dans le palais d’Acariasta, que la princesse eût quitté la cour de sa mère. Ainsi, il ne prit d’intérêt au malheur de la jeune prisonnière qu’autant que l’on en prend naturellement pour une inconnue.

Après que Bengib eut achevé son histoire, le prince lui dit que la vieille femme qu’il avoit trouvée ne l’avoit pas trompé. Je puis, dit-il, vous instruire de l’état auquel est votre chère Zaïde ; elle n’est pas morte & elle vous aime toujours tendrement ; elle est auprès de la reine des Amazones, dont elle est chérie. Je viens de cette cour, ou j’ai été élevé & où j’ai laissé ce que j’ai de plus cher au monde. J’espère y retourner, & je ferai tous mes efforts pour revoir au plutôt l’objet que j’aime. Nous quitterons ensemble ces lieux, & il ne sera pas difficile de nous réunir à votre maîtresse.

Bengib fut transporté de joie à ces paroles, Je suis trop payé, dit-il au prince, du secours que je vous ai donné. Quoi ! Zaïde est vivante, & m’est fidèle ; comment puis-je m’acquitter envers vous de cette nouvelle charmante ? Après que l’esclave eut témoigné à Prenany sa joie & sa reconnaissance, il l’engagea à venir à Solinie. Je vous suivrai, dit-il, sans être vu, par le moyen de ma bague, & dès que vous paraîtrez, chacun s’empressera à vous bien recevoir ; mais gardez-vous, continua l’esclave, de dire que vous venez d’Amazonie ; la haine que l’on porte aux Amazones pourroit vous mettre en danger.