Histoire du prince Soly/II/09

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(volume 25p. 181-187).


CHAPITRE IX.


L’esclave conduit Prenany à Solinie. De quelle manière il fut reçu, & du conseil qui se tint à son sujet.


PRENANY se leva aussi-tôt pour se mettre en chemin ; & Bengib, après s’être rendu invisible en tournant sa bague, le guida vers Solinie. Ils y arrivèrent bientôt ; & quand ils entrèrent dans cette ville, le prince s’entretenoit encore avec l’esclave, qu’on ne voyoit point.

Les jeunes gens croyent tout facile, & Prenany parloit tout haut à Bengib de son projet, comme d’une chose où il le croyoit sûr de réussir. Je gagnerai, disoit-il, l’amitié des principaux de cet empire ; je demanderai un vaisseau, sans dire dans quel pays je veux aller, de peur d’exciter la défiance, & nous irons dans les lieux où nous devons retrouver notre maîtresse.

Quelques habitans s’arrêtèrent pour considérer Prenany, & le prirent pour un fou, croyant qu’il parloit tout seul. L’esclave le pria tout bas de ne plus rien dire, de peur de le faire découvrir.

Quand ils furent un peu avancés, île trouvèrent un homme grave, qui envisagea Prenany avec attention, & lui dit ensuite, en l’abordât si civilement : Je crois reconnoître, à votre air & à vos habits, que vous êtes étranger ; dites-moi, je vous prie, si je ne me suis point trompé. Prenany lui répondit qu’en effet il étoit un malheureux qui s’étoit sauvé seul du naufrage, & qu’il n’avoir nulle connoissance dans ces lieux. Soyez en assurance, dit le vieillard, vous ne manquerez ici de rien ; acceptez ma maison, c’est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire.

Prenany ne refusa pas cette offre, & le vieillard, qui étoit un des premiers sénateurs de Solinie, le conduisit à sa maison. Bengib dit tout bas au prince, qu’il n’osoit entrer avec lui, de peur de rester enfermé dans quelque chambre ; mais il lui promit de l’attendre à la porte le lendemain, lorsqu’il sortiront.

Le sénateur conduisit Prenany dans une salle, où il le laissa se reposer, & le quitta, en lui promettant qu’il le rejoindroit bientôt. Le vieillard courut avec empressement chez quelques-uns des sénateurs de ses meilleurs amis, pour leur faire part de la découverte qu’il venoit de faire. Il étoit si charmé du bonheur qu’il avoit eu, qu’il les amena chez lui, pour leur donner à souper avec le jeune étranger.

Pendant le repas, on demanda à Prenany quel étoit le lieu de sa naissance. Il se souvint du conseil de Bengib, & se garda bien de dire qu’il venoit d’Amazonie. Il répondit qu’il avoir été élevé chez les Aziniens, & qu’il ignoroit qui étoient ses parens. C’est lui, s’écria aussitôt le vieux sénateur d’un air de contentement ; voyez si je n’avois pas raison. Il ne faut pas, dit un des convives, précipiter son jugement dans une affaire de cette importance ; nous sommes ravis de la rencontre que vous avez faite ; il faudra demain examiner mûrement la chose. Mais remarquez, dit l’un, qu’il ressemble au défunt roi. Oh ! pour cela, dit un autre, c’est à la reine défunte ; je me souviens de l’avoir vue ; c’est son vivant portrait. le ne vous dirai pas, ajouta un troisième, auquel des deux il ressemble, mais il a un air de famille qui frappe.

Prenany ne savait que dire, & ne comprenoit rien à tous ces discours. La nuit vint finir son embarras ; le soleil ne paroissant plus, on quitta la table, & on conduisit le prince dans une chambre, où il se coucha sans chandelle, à la mode du pays.

Le lendemain, le vieux sénateur, avant de sortir, enferma Prenany à double tour dans la chambre où il avoit couché, & sortit pour aller au conseil. Sur le rapport qui avoit été fait par ceux qui avoient soupé la veille avec l’étranger, tous les prêtres du soleil & tous les sénateurs s’y trouvèrent. Le vieux sénateur, en arrivant, montra, d’un air satisfait, la clef de la chambre où Prenany étoit enfermé. J’ai, dit-il, sous cette clef le trésor de cet empire ; le jeune étranger que j’ai reçu chez moi est le prince Soly, ou je ne suis pas sénateur. Demandez à ceux qui l’ont vu, s’il n’a pas un air de famille auquel on le connaît d’abord. Il ressemble parfaitement au roi ou à la reine : je vous dis que c’est lui sûrement.

Nous avons, dit un prêtre du soleil, un moyen sûr de le connostre. Ne vous souvient-il plus de la marque qu’il a sur sa personne, & dont la description est faite dans nos annales. Nous n’avons qu’à l’examiner, & nous connoîtrons aisément si vous ne vous êtes point trompé.

Chacun approuva cet avis ; on fit apporter les registres publics, & on examina avec attention la description qui y étoit faire de la tulipe que le prince devoit avoir à la fesse. Mais l’embarras fut d’aller regarder en cet endroit. Ce n’étoit pas un compliment à faire à un homme, que de lui demander à voir une chose pareille ; d’un autre côté, chacun trouvoit qu’il étoit contre les droits de l’hospitalité d’user de violence pour découvrir le derrière d’un étranger. En lui demandant, dit quelqu’un de l’assemblée, s’il porte cette glorieuse marque, ajoutera-t-on foi à ce qu’il en dira lui-même ? D’ailleurs il pourra nous répondre qu’il n’a jamais eu la curiosité d’y regarder.

Que votre embarras cesse, dit gravement un des sénateurs ; j’imagine un moyen de connoître ce signe respectable. Oui, ajouta-t-il après un moment de réflexion, je promets de vous faire voir le derrière de ce jeune étranger, comme on voit le soleil en plein midi. Doucement, dit un des prêtres, pesez un peu vos paroles, & prenez garde vos comparaisons. Passons, dit le sénateur, c’est son zèle pour l’état qui m’emporte. Oui, je m’engage à vous le faire voir comme… comme vous voudrez. Allons tous dîner chez un traiteur, & que ce jeune homme soit invité à ce repas ; nous proposerons pour l’après-dîner une partie de chasse dans la plaine ; je lui ferai met. tre au dessert dans son verre d’une poudre dont je connois la vertu. Si, pendant la promenade, il n’offre point à vos regards le ciel où brille ce figue favorable, je consens à payer le repas tout seul.

Chacun applaudit à cette invention ; mais les prêtres du soleil refusèrent d’assister à cette fête. Il ne convient pas, dit l’un d’eux avec un air d’autorité, que nos yeux, destinés à regarder le dieu brillant que nous adorons, & qui n’osent envisager la lune, s’occupent à faire une pareille découverte. Nous nous en reposons sur les sénateurs destinés à veiller aux intérêts temporels des peuples. Parbleu ! dit un des sénateurs, vous êtes devenus bien délicats. N’est ce Pas un de vos prédécesseurs qui a fait cette remarque si utile à la patrie ? Sans lui, aurions-nous jamais su comment le derrière du prince étoit fait ? Il peut avoir manqué, répondit le prêtre du soleil, mais son action a été heureuse, & une faute n’en est plus une, si-tôt qu’elle réussit. A notre égard, nous pourrions être trompés dans notre attente, gardons-nous de commettre une irrégularité sans aucun fruit.

Nous avons, dit un autre prêtre, une raison encore qui nous dispense d’assister à cette observation : c’est ce soir que l’on doit immoler les deux captives qui font dans ces lieux ; tandis que tous ferons occupés au sacrifice faîtes cette découverte heureuse nous prierons le ioîeiî de vous être propice, & de vous prêter sa plus vive îumièe. À ces mots, l’assemblée se sépara les prêtres allèrent tout préparer pour leur sacrifice, les sénateurs pour leur dîner.