Histoire générale du féminisme (Abensour)/Amazones

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LES AMAZONES


La légende hellénique. — Son universalité. — Amazones slaves, ibères, hétéennes et chinoises. — Le royaume des femmes.

Les Amazones de la légende. — Lorsque, quelques siècles avant l’ère chrétienne, le droit de l’homme triompha, rejetant les femmes parmi tous les autres outlaws de la société, le souvenir persista cependant de l’époque où la femme avait été égale ou dominatrice ; et en même temps l’obscur sentiment de l’injustice commise à l’égard du sexe faible par le sexe fort ; la prescience qu’un jour les compagnes injustement enchaînées réclameraient la révision de leur procès. De ce souvenir, de ce sentiment, de cette prescience et, comme nous le verrons, de la connaissance de faits réels, est née cette légende des Amazones dont s’est éblouie à tel point l’antiquité classique que ses poètes, ses artistes tinrent presque tous à honneur d’y trouver une source à la fois gracieuse et héroïque d’inspiration.

Dans les plaines glacées de la Sarmatie, au pied du brumeux Caucase, vit un peuple scythe qui, vaincu par ses voisins, voit périr la population mâle tout entière. Les femmes restent et, plutôt que de subir l’esclavage, elles décident de maintenir seules la nation. Rompues déjà, comme toutes les femmes de Scythie, aux exercices militaires, endurcies par la rigueur du climat, elles pratiquent, sous la conduite de leur reine, un rigoureux entraînement. Bientôt elles sont des soldats accomplis, des guerriers farouches, qui mieux que personne manient la lance, l’arc et la flèche, et dirigent les plus impétueux coursiers. Lorsqu’elles se sentent sûres de la victoire, elles attaquent et taillent en pièces les peuples qui jadis accomplirent sur leurs maris le grand massacre. Mais, la vengeance accomplie, subsistent chez elles l’amour de la guerre, la passion de la gloire et la haine du sexe fort.

Et elles décident — ainsi parle un vieil auteur français qu’intéressèrent leurs exploits fabuleux — de fonder une monarchie, qui établit la gloire de leur sexe en faisant voir que des femmes étaient capables d’honorer le sceptre et la couronne par la manière dont elles sauraient les porter. De fait, elles subjuguent les tribus belliqueuses où l’épée est dieu : Sauromates tatoués, Gelons buveurs de sang, Ibères et Albanes du Caucase, qui par la suite briseront les armes de tous les conquérants. La barrière montagneuse forcée, l’Asie Mineure est à leur merci. Leur flot déferle jusqu’aux trois mers. Et, sans cesser d’être guerrières, les voici civilisatrices : du plateau de Cappadoce, elles font un prospère royaume ; au fond des golfes bleus qui, de leurs riches découpures, brodent la côte de l’Egée, elles asseyent toutes les blanches villes qui plus tard tiendront à honneur de les avoir pour héroïnes éponymes : Smyrne, Éphèse, Myrina, à l’époque classique, frappent encore leurs monnaies à l’effigie de la vierge casquée. Le royaume, elles l’organisent sagement ; dans leur capitale, Thémiscyre, située à l’embouchure du fleuve Thermodon, réside la reine. Elle l’administre et confie à des vice-reines le soin d’administrer les provinces de l’empire et de le défendre.

La renommée des vierges fortes arrive bientôt jusqu’aux héros grecs. Ils voudront se mesurer avec ces femmes qui font mentir la réputation de faiblesse de leur sexe, et tiendront leurs guerres amazoniques pour leurs plus glorieux exploits. C’est ainsi qu’avec une expédition où il réunit la fleur des guerriers hellènes, Héraclès débarque devant Thémiscyre où règne la valeureuse Antiope. Il assiège la place ; les Amazones sortent en foule, et les Grecs considèrent avec étonnement leurs costumes taillés à la mode barbare : un vêtement collant de peaux de bêtes sur le pantalon serré, de hautes bottines à la pointe recourbée ; sur la tête, la mitre ou le bonnet phrygien. La plupart d’entre elles sont à cheval et tirent sans arrêt, même lorsqu’elles refluent vers les remparts, des flèches infaillibles ; celles-là, à pied, brandissent d’une main la lance, de l’autre la double hache, ou, mettant cette arme à la ceinture, se protègent d’un petit bouclier en croissant de lune.

Le combat s’engage : la peau du lion de Némée, impénétrable aux traits, l’invincible massue assurent la victoire au fils de Jupiter. Antiope, prisonnière, dénoue sa ceinture et la donne au vainqueur. Hippolyte suit à Athènes le roi Thésée, dont l’amour, plus sûrement encore, l’a vaincue.

Double humiliation pour le peuple des vierges guerrières, qui bientôt veulent se venger. Les héros grecs partis, elles réunissent une puissante armée, passent sur la glace le Bosphore cimmérien, s’avancent, comme plus tard les Mèdes, à travers la Grèce du Nord, battent les Grecs et arrivent jusque dans Athènes. Vaincu d’abord, Thésée se ressaisit lorsqu’il voit sa capitale au pouvoir de l’ennemi. « Après avoir sacrifié à la Peur », il engage la bataille. Bataille de quatre mois, gagnée grâce à la valeur de Thésée et d’Hippolyte, et qui se termine par un traité d’alliance, commémoré encore dix siècles plus tard par les Athéniens.

… L’écho des mêlées d’Ilion parvient jusqu’aux Amazones ; elles décident de secourir le vieux Priam que cependant naguère elles ont combattu. Brûlante du désir de se mesurer avec les héros hellènes, la belle reine Penthésilée accourt dans Troie avec douze de ses plus vaillantes compagnes. Parfaitement belle, elle est sous ses armes d’or et d’argent l’image d’Aphrodite autant que de Minerve. De la lance, de l’arc, de la double hache, elles s’escriment si bien qu’elles font de la fleur des vaillants Hellènes un monceau de cadavres. Achille et Ajax accourent et, sur les cuirasses magiques forgées par Vulcain, s’émoussent les traits des filles de Mars. Face à face, le fils de Pelée et la gracieuse guerrière s’apostrophent en paroles enflammées. Puis c’est le duel inégal : bien vite l’épée d’Achille, instrument de la Parque implacable, tranche la vie de Penthésilée, dont le sang rouge fleurit la gorge ivoirine.

Tout à l’heure Achille s’indignait qu’une femme osât se mêler aux guerriers, et dans son ardeur belliqueux entrait le ressentiment du sexe fort bravé. Maintenant la beauté de la fleur humaine devant lui étendue touche le dur vainqueur. Dans cette simple scène quelle source intarissable de poésie pour tous les âges de l’humanité !

Vaincues ainsi par les héros grecs, les Amazones ne restent pas moins une grande puissance militaire. Elles battent les Assyriens, pénètrent jusqu’en Syrie, jusqu’aux confins de l’Inde, jusqu’en Afrique, où, sur les bords du lac Triton, elles établissent une colonie. Puis un jour elles refluent en Asie, où, au bout de longs siècles, Alexandre les retrouve. Comme la reine de Saba à Salomon, leur reine Thalestris vient porter son hommage au conquérant.

Les interprétations modernes. — Les Amazones, dont les corps harmonieux ornent les murailles du Pœcile et le fronton du Parthénon, dont les statues se dressent à Olympie, à Éphèse, dont les figures ornent si souvent les sarcophages, sont-elles une simple invention du fécond génie grec ? On l’a cru longtemps, et lorsque, voici un demi-siècle environ, on s’est préoccupé d’expliquer les mythes, on a vu dans les Amazones la personnification de l’une des grandes variétés parmi les cultes antiques : les cultes lunaires. Pour ces cultes, venus d’Asie, le principe essentiel de la nature, donc le plus vénéré, est le principe féminin. Mais en face de celui-ci apparaît un autre principe rapidement dominateur, le principe masculin. Il triomphe dans les cultes solaires. Or, Bellérophon, Hercule, Thésée, tous les adversaires heureux des Amazones sont des divinités solaires. La légende des Amazones est donc un épisode de la lutte des cultes solaires contre les cultes lunaires ; leur disparition, l’image de l’effacement, dans les religions antiques, du principe féminin devant le principe masculin.

Il n’empêche d’ailleurs, ont dit plusieurs auteurs, que les Amazones n’aient existé : guerrières non, mais prêtresses.

Chez tous les primitifs vécurent des castes de prêtresses, chargées de faire aux divinités infernales ou aux dieux de la guerre de sanglants sacrifices. Les Amazones sont les prêtresses de la déesse Ma-Bellone qui, comme la déesse indoue Kali, comme la rouge Artémis de Tauride, exige qu’on répande devant elle du sang masculin. De même agirent les Druidesses bretonnes. Et l’imagination antique, voyant dans toutes ces prêtresses des « tueuses d’hommes », les transforma en une nation féminine révoltée contre le sexe fort.

Explications enfantines ! s’écria voici quelques années un érudit allemand ; les Amazones ! mais ce sont tout simplement des hommes habillés en femmes. Et, s’appuyant sur une phrase assez obscure d’un auteur grec de la décadence, un historien de Leipzig, de le démontrer en mobilisant pour ce faire histoire, archéologie, numismatique, linguistique : les Amazones ne sont autres que les Hittites ou Hétéens, qui effectivement dominèrent en ce pays d’Asie Mineure où les légendes placent l’empire des Amazones. Leurs longs vêtements flottants et ornés à la mode barbare de broderies, leurs longs cheveux, la mollesse de leur allure les ont fait prendre pour des femmes. Effectivement, ils tenaient à se rapprocher le plus possible par leur aspect des femmes qui, chez eux, étaient reines et grandes prêtresses, et, au nom des grandes divinités féminines terrestres ou lunaires, commandaient à leur nation. Les Amazones ne sont donc pas des femmes qui veulent ressembler aux hommes, mais des hommes qui veulent ressembler aux femmes.

Universalité de la légende. — Il y a dans cette thèse paradoxale une lueur de vérité. Les Amazones ne sont pas une pure fiction des poètes. Ceux-ci ont amplifié, embelli la réalité. Sans doute la lutte des cultes solaires contre les cultes lunaires, les prêtresses de la sanglante Artémis Taurique, l’allure efféminée de guerriers orientaux sont autant d’éléments qui ont contribué à prêter au mythe des Amazones de riches développements. Ce mythe néanmoins repose sur une réalité. Car la légende des Amazones n’est pas hellénique seulement, mais universelle : les traditions slaves, germaniques, celtiques ; les récits des chroniqueurs indous, des annalistes chinois célèbrent, comme l’épopée grecque et romaine, les exploits d’invincibles guerrières. Et en fait, nombre de peuples ont admis pendant longtemps, comme l’avaient fait leurs ancêtres, la participation des femmes aux combats. Nombre de peuples ont accepté que chez eux les femmes commandent, à la guerre comme dans les temples des dieux. Chose remarquable, pour les Grecs, les Romains, les Indous, les Chinois, ces peuples sont tous « des barbares », ceux qui ne connaissent ni les lois de Solon, ni la loi de Manou, ni la loi de Numa, ni la loi de Confucius, les peuples en un mot chez qui nul réformateur n’a aboli l’ancien droit de la mère.

Voici, en effet, autour du monde gréco-romain, toute une ceinture de peuples féministes. En Asie Mineure s’est conservé le souvenir de ces Hittites qui, s’ils ne sont pas, comme le veut le savant allemand, des Amazones travesties, ont du moins connu de véritables Amazones. Prêtresse et reine, la femme, nous l’avons vu, gouverne même du vivant du roi. Pourquoi ne serait-elle pas, comme tout souverain, un chef de guerre ? Voici en effet, surgissant des ruines de Bogbaz Keui, le portrait d’une Amazone authentique. Certes, pour qui se représente Camille ou Penthésilée avec leur taille élancée, leur port de déesse et la grâce fière de leur adorable visage, la désillusion est cruelle. Trapue, mamelue, les traits durs, la chevelure pendant disgracieusement sur les épaules, l’œil cruel et le nez busqué d’un roi d’Assur, déjà d’un âge trop certain, la farouche virago, dont la cotte de mailles sangle la forte corpulence et qui brandit la double hache, n’a rien d’une héroïne de galante épopée. Elle est d’autant plus véridique et le témoignage peu flatteur de la pierre ne permet pas de mettre en doute qu’il y eut chez les Hittites des femmes guerrières, voire généraux. Eût-on songé à transmettre à la postérité les traits d’un simple soldat ?

Chez les peuples du brumeux septentrion, Scythes, Cimmériens, les femmes aussi montent à cheval, accompagnent les hommes dans leurs expéditions, souvent les commandent. N’est-ce pas contre les invincibles escadrons de la reine des Massagètes, Thomyris, que la fortune du grand Cyrus vint se briser ? Chez tous les peuples qui habitent au nord du Caucase, au delà du Danube, et dans les steppes du Touran, le commandement féminin est d’usage. Les Saces, voisins de la Caspienne, sont, dans la langue sanscrite, « les peuples qui obéissent à une femme-roi ».

C’est en effet conduits par leur reine Sparethra, Sémiramis barbare, qu’ils marchent au combat contre les Grecs. Le Caucase qui, dit la légende, fut le théâtre des luttes héroïques des Amazones — et de leurs brèves amours — resta en effet de longs siècles un pays de farouches guerrières. Fut-ce pour imiter Alexandre et Achille ? le grand Pompée trouva en face de lui des Amazones dans l’armée des peuples caucasiens. Les Celtes aussi eurent leurs héroïnes : reines bretonnes qui, telle la Boadicée de Tacite, furent contre les légions romaines les derniers champions de la liberté nationale, princesses des Pictes tatoués. Aux confins de la Germanie et de la Scythie, dans les profondes forêts de pins du rivage baltique, les ancêtres des Lituaniens obéirent à des femmes, reines et grandes-prêtresses. C’est encore une femme, belle, brave et habitant de merveilleux palais, la Candace, descendante de la reine de Saba, qui commanda aux noirs Éthiopiens.

Le royaume des femmes. — Enfin, à côté de ces pays où les femmes sont guerrières, prêtresses et reines, voici celui où, sans cependant vivre seules comme le veulent les poètes grecs, elles sont, comme le furent souvent les hommes dans nos sociétés modernes, la seule partie de la population qui compte dans l’État. Il s’agit du Su-Fa-La-Nin-Ko-Chu-Lo ou pays des Femmes oriental, dont un géographe du Céleste Empire nous laisse l’étonnante description. Dans les montagnes de l’Ouest, entre la frontière du Se-Tchouen et la mer Occidentale (mer Caspienne), se trouve un puissant État protégé par d’infranchissables montagnes. Là, sur dix-neuf riches cités, règne une femme dont le palais, haut de neuf étages, est bâti sur un rocher escarpé. Avec sa jupe verte richement brodée, son long manteau fourré, dont la traîne s’épand à terre, son casque de cheveux noirs, ses boucles d’oreilles en or fin, Tsiéou (celle qui va au-devant, tel est le titre de la souveraine ) a vraiment gracieuse allure. Ses États sont gouvernés à merveille. Une constitution sage les régit. Toutes les femmes du pays, les femmes seulement, car, dit notre Céleste, dans ce pays on fait peu de cas des hommes, se réunissent pour procéder à l’élection de la reine et de la petite reine qui, au cas où la reine mourrait, la remplacerait. (Voilà trouvée par un auteur chinois l’une des dispositions de la constitution des États-Unis, la petite reine rappelant exactement le vice-président.) Un double collège de mandarins administre : les mandarins de l’extérieur, chargés de défendre les frontières ; ce sont des hommes. Mais, comme en tout gouvernement bien organisé, le pouvoir militaire est subordonné au pouvoir civil. Les mandarins de l’extérieur obéissent aux mandarins de l’intérieur, qui sont toujours des femmes. Ce gouvernement assure la tranquillité publique. Au royaume des femmes, vols et rapines sont inconnus (les auteurs grecs nous parlent à peu près dans les mêmes termes des anciennes gynécocraties). Le pays est riche et bien cultivé. Les puissances de l’au-delà même, enchaînées par de subtiles incantations féminines, sont à son service. Mais la subordination des hommes est rigoureuse. Ils ne transmettent pas leur nom de famille à leurs enfants, qui portent celui de leur mère. Ils n’ont aucun droit à l’héritage : « Quand une femme meurt, sa fille ou sa bru entre en possession de ses biens, jamais son fils. » Politiquement inférieurs aux femmes, privés de la plupart de leurs droits civils, inaptes à la propriété, les hommes de cette curieuse république sont exactement dans la situation où furent à l’époque moderne les femmes dans la plupart des pays du monde.

Protégée par des montagnes neigeuses et des déserts, la république des femmes maintint de longs siècles son antique constitution. Au septième siècle de notre ère, la souveraine Liou-Pi fut nommée par l’impératrice chinoise Wou-Héou « général de l’extérieur de gauche du fort de Ya-Khian-Wei ». Il est permis de supposer que le récit de l’annaliste chinois contient plus qu’une légende, mais, un peu embellie, une réalité. Ce qu’il dit des sujettes de Celle qui va au-devant, n’est-ce pas à peu de choses près ce que Grecs et Romains ont dit des antiques Crétois, des Cantabres et des Tyrrhéniens ?

L’accumulation et le rapprochement de ces divers témoignages, qui s’élèvent des trois parties du monde et qui, chinois ou hellènes, sémites ou latins, empruntent la voix de la science, celle de la poésie, celle de l’art, doit imposer aujourd’hui cette vérité. Les Amazones ont existé. L’antiquité a connu des femmes guerrières et législatrices, et il est curieux de constater qu’historiens grecs et annalistes chinois s’accordent pour reconnaître que la participation des femmes aux affaires publiques (participation qui va souvent jusqu’à la gynécocratie) eut pour les peuples les meilleurs résultats. Si l’on considère l’œuvre accomplie actuellement dans les pays anglo-saxons et Scandinaves par les femmes qui votent, il est difficile de révoquer en doute ces assertions.

Si, comme semblaient le promettre les lois et les mœurs du très ancien Orient et des premiers groupements méditerranéens, les institutions politiques des peuples civilisés avaient évolué vers l’égalité complète des sexes, qui sait quelle tournure aurait prise l’histoire ? Moins de guerres sans doute et, par le perfectionnement de tous les arts utiles dont à des femmes encore les plus anciennes légendes attribuent l’invention, une marche plus rapide vers le progrès.

Mais, comme fatiguée du pouvoir, la femme abdiqua bientôt entre les mains de l’homme ; la mère se courba devant le père ; la grande prêtresse, magicienne et reine des arts utiles, s’effaça devant le prêtre législateur.

Les législateurs, connus ou inconnus, dont, dans le monde presque entier, les idées triomphent à l’époque historique, apparaissent presque tous comme préoccupés d’établir dans la famille le principe d’unité et d’autorité. Ce principe, le père l’incarne. Et son triomphe doit tenir la femme attachée au foyer, l’exclure de la vie sociale. Que sont d’ailleurs les premières sociétés, les premiers gouvernements, sinon de grandes familles ? Qu’est-ce que le pouvoir du souverain, sinon la puissance paternelle ? La subordination sociale de la femme est l’inévitable conséquence de son assujettissement familial[1].

Lois de Manou, lois de Moïse, lois de Confucius, lois de Solon ou de Numa, telles sont les mailles du filet que l’orgueil masculin jettera sur le monde : bien peu de femmes échapperont. Libres à l’aurore souvent éclatante des civilisations, l’Égyptienne, la Chaldéenne, l’Indoue, l’Européenne, nous apparaissent pendant presque toute leur histoire (et sauf à quelques rares époques où les mœurs commencent de leur rendre ce que leur enlevèrent les lois) comme des mineures et des esclaves. Comme le socialisme, pratiqué lui aussi aux premiers âges de l’humanité et, lui aussi, survivant chez les primitifs à l’heure où l’extrême civilisation le ramène parmi nous, le féminisme s’est si bien éclipsé que l’on oublia même son existence et que la subordination des femmes, comme la propriété individuelle, parut longtemps le fait primitif. D’ailleurs l’homme, comme tous les usurpateurs, prétendit justifier sa conquête par la loi naturelle, la fonder en droit. C’est parce qu’elle est faible de corps et d’esprit que la femme doit obéir au mari, c’est parce qu’elle ne peut supporter les fatigues de la guerre, ni soutenir avec prudence et fermeté les délibérations du conseil qu’elle doit être écartée des affaires publiques, disent les législateurs.

Mais n’est-ce pas plutôt parce que la femme fut forcée d’obéir à l’homme, parce qu’elle fut confinée au foyer qu’elle devint faible de corps et d’esprit ? Partout où on lui a permis de reprendre en la société sa place légitime, la femme s’est montrée, à la guerre et dans le conseil, l’égale de l’homme. L’époque féodale l’a prouvé comme la grande guerre de 1914.

La subordination des femmes est bien l’œuvre des hommes, — de l’homme, — non celle de la nature. Et l’actuel triomphe du féminisme apparaît comme un retour à la loi naturelle longtemps violée.



  1. Chez certains peuples, la femme, subordonnée dans la famille, continue cependant à jouer un rôle dans la société.