Histoire générale du féminisme (Abensour)/Grèce

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LA QUESTION FÉMINISTE EN GRÈCE


Poséidon et les droits politiques des Athéniennes. — La femme Spartiate, Anglo-Saxonne de l’antiquité. — La politique féminine à Athènes : Aspasie. — Le féminisme et la légende de Sapho. — Féminisme et socialisme : l’assemblée des femmes et le système platonicien.

I. Poséidon et les droits politiques des Athéniennes. — Lorsque, ayant tué sa mère pour venger son père, Oreste comparaît devant le terrible tribunal, le meurtrier de Clytemnestre adopte un bien étrange système de défense. « Priver de la lumière celle qui t’a donné le jour ! crime inexpiable ! » clame le chœur. « Mais, répond Oreste, mon père seul m’a transmis la vie. À l’homme seul les dieux accordèrent de perpétuer l’espèce humaine. C’est au père, non à la mère, que sont dus le respect, l’amour des enfants : qui tue sa mère n’est pas parricide. Et l’argumentation est assez forte pour emporter l’acquittement du coupable. Nul témoignage plus curieux de la révolution qui, au début de l’époque historique, s’est faite en Grèce comme sur la plus grande partie du monde. Lorsqu’ils envahirent la Grèce et subjuguèrent les Pélasges, les Indo-Européens apportèrent avec eux un nouveau régime politique et familial, le patriarcat. Il en fut d’ailleurs de même des Sémites qui, pacifiquement ou par la force, imposèrent à l’Asie occidentale et à l’Afrique leurs coutumes et leurs lois.

Dès l’époque homérique, la femme compte à peine dans la famille et ne compte plus du tout dans la société. On sait avec quelle peu respectueuse brutalité Télémaque renvoie Pénélope à sa quenouille, lui refusant même le droit de s’occuper d’une question où, pourtant, elle est la première intéressée : son mariage. Hector ne parle guère mieux à sa tendre épouse.

On comprend que, dans une société où la femme obéit strictement à son mari, à son fils, tout rôle social se réduise à tramer comme Pénélope de belles tapisseries, ou à laver soigneusement le linge comme Nausicaa.

Pourtant les femmes grecques avaient, tout comme leurs sœurs d’Égypte ou de Chaldée, possédé peu de temps auparavant des droits politiques.

Témoin cette tradition recueillie par un auteur latin : avant Cécrops, le mythique fondateur de l’État athénien qui réunit la population de l’Attique en une même ville et inséra les femmes dans les liens matrimoniaux, tout le peuple, sans distinction de sexe, prenait part aux assemblées.

Vint la grande dispute entre Athènè et Poséidon, jaloux l’un et l’autre de donner leur nom à une cité que leur prescience divine savait glorieuse. Par solidarité de sexe sans doute, toutes les Athéniennes présentes à l’assemblée se prononcèrent pour la déesse aux yeux pers. L’unanimité de leur vote assurant la victoire d’Athènè, la ville fut nommée Athènes. Mais, pour désarmer la colère du dieu des mers, Cécrops retira aux femmes le suffrage. Voilà encore une légende bien claire. Quelque temps les femmes grecques conservent ce droit de participation aux affaires publiques, de règle dans les anciennes civilisations pélasges ; le triomphe de l’ordre nouveau, symbolisé par l’Égyptien Cécrops, les en prive définitivement.

À l’époque classique, chez la plupart des peuples hellènes, les femmes sont bien comme les esclaves, les mineurs, les étrangers, en dehors de la cité. Dans la ville du Parthénon et des Panathénées, réalisation la plus parfaite du génie grec, la femme a, polygamie mise à part, une situation légale aussi humble qu’aujourd’hui la femme d’Orient. Sous la tutelle de son père, de son mari, de son frère ou de son fils, elle ne dispose jamais de ses biens ; perd-elle ses parents, elle fait elle-même partie de l’héritage qui va, avec elle, au mâle le plus proche ; elle doit l’épouser, pour lui apporter ses biens, quoi qu’en puisse dire son cœur. À la maison, elle est l’intendante diligente qui s’active auprès des servantes et dont tout l’horizon se borne à des armoires bien rangées. Qu’elle sorte le moins possible de cette maison, qu’elle se garde de se mêler aux affaires du monde ! La femme la meilleure, laisse tomber dédaigneusement de ses lèvres olympiennes le grand Périclès, est celle « dont on parle le moins, en mal comme en bien ».

Certaines de ces lois de Solon qui, jusqu’à la fin de son histoire, restèrent pour la démocratie athénienne lois fondamentales furent faites expressément pour restreindre l’indépendance féminine manifestée encore par la fréquence des voyages et leur train somptueux, le faste des sacrifices, le luxe des vêtements. Pour Solon, pour l’Athénien de l’époque classique, la femme est bien une inférieure.

La Spartiate, Anglo-Saxonne de l’antiquité. — Plusieurs peuples grecs cependant firent exception à la règle générale et conçurent d’une autre manière le rôle de la femme dans la société. D’abord les rudes Doriens de Sparte dont, à ce point de vue comme à tant d’autres, le génie s’oppose à celui d’Athènes. Les lois de Lycurgue, où vit l’idéal de Lacédémone, font peu de différence entre l’éducation de la jeune fille, mère future, et celle du jeune homme, guerrier de demain.

Pour elle, comme pour lui, cette vie de plein air où les corps nus acquièrent force et souplesse, et ces concours d’endurance, où la volonté dompte la douleur.

Tandis que la porte de la maison se referme, comme celle d’une prison, sur l’Athénienne, la Spartiate paraît en public, figure dans les fêtes, les assemblées sportives, interpelle librement les jeunes gens. Comme l’homme elle est habituée à enfermer sa pensée dans de piquantes et concises formules, comme lui à vibrer d’un patriotisme ardent.

À Sparte, en un mot, la femme mère et éducatrice est jugée aussi utile que l’homme à la société, et comme telle honorée. Aussi l’influence de la femme Spartiate est-elle considérable dans la famille et dans la cité. À l’aurore de Lacédémone, lorsque Lycurgue établit ses lois, les femmes, nous dit Plutarque, avaient une telle autorité sur leurs maris que ceux-ci étaient forcés de leur donner le titre de maîtresses. Voilà qui rappelle les mœurs de nos Pélasges et de nos Ibères ! Et, au couchant de la monarchie spartiate, les citoyens réduits par les guerres à un nombre infime, les femmes Spartiates, au témoignage de tous les historiens, disposaient des terres et du gouvernement.

Propriétaires de la moitié environ du domaine national, dit Aristote, habituées comme chez tous les peuples guerriers, où l’homme quitte fréquemment et longtemps la maison, à une souveraine domination familiale, les femmes décident de toutes les affaires. Et quand les hommes paraissent décider, ce sont encore, ajoute-t-il, les femmes qui les dirigent. Depuis les temps héroïques, en effet, l’histoire nous montre maintes femmes Spartiates, simples citoyennes, épouses ou mères de rois dont les actes ont marqué, dont les paroles furent précieusement recueillies.

Comme les Doriens du Péloponèse, les Doriens de Crète conservent à leurs compagnes pouvoir et honneurs. Plus parfait qu’à Lacédémone, le communisme règne. Tous les citoyens donnent à l’État une partie de leurs revenus, et l’État assure leur nourriture. Des groupes d’hommes et de femmes sont constitués qui prennent leurs repas dans les maisons communes. Une femme, à la disposition de laquelle on a mis quatre ou cinq esclaves publics, est le fonctionnaire chargé de l’organisation de ces repas. À elle revient la présidence de la table. Elle distribue les meilleurs morceaux aux plus braves, rationne les jeunes gens et les jeunes filles et, à l’issue du repas, donne la parole aux orateurs qui discuteront sur les affaires publiques. La loi Crétoise eût été bien inconséquente si elle n’eût pas permis aux femmes de donner leur avis au cours de ces délibérations où elles assistaient et que l’une d’entre elles présidait.

Sapho et Aspasie. — Mais c’est la civilisation ionienne, non la dorienne, qui fit la Grèce classique ; chez les Ioniens et dans tout le cortège d’Athènes, l’assujettissement de la femme prévalut si bien qu’il a pu apparaître, aux modernes, comme la loi du monde hellénique tout entier.

Contre cette loi, d’ailleurs, bien des rebelles se sont insurgées. En Éolie, dans l’île heureuse de Lesbos, apparaît comme en une brume lumineuse qui laisse apercevoir la silhouette sans permettre de distinguer les traits, la grande et énigmatique figure de Sapho. Épouse vertueuse ou courtisane ? Préoccupée de faire des femmes les égales de l’homme par l’éducation artistique et la connaissance du beau, ou ne voyant en ses compagnes que les manifestations terrestres de l’ardente Aphrodite, dont le souffle brûlant la laisse sans couleur et sans force ? Que fut véritablement Sapho ?

L’antiquité elle-même hésite.

La Grèce de Périclès, la Rome impériale ont connu des amants passionnés et d’injurieux détracteurs de la grande poétesse. Au dix-neuvième siècle, les érudits ont à nouveau évoqué à leur tribunal le procès de Sapho… Aucun verdict d’ailleurs ne pourra être rendu en connaissance de cause ; car si une certaine interprétation de ses poésies fournit contre elle des arguments, les accusations de ses adversaires sont notoirement absurdes et calomnieuses et l’histoire de son amant insensible, Phaon, est pure mythologie… Peu importe d’ailleurs, car ceci tout au moins est hors de doute : Sapho fut l’une des grandes individualités féminines de la Grèce, et comme telle devint un drapeau autour duquel se rallièrent plus tard les féministes. N’a-t-elle pas eu d’ailleurs une destinée plus haute que celle de toutes les autres femmes grecques ? Elle appartient à l’une des grandes familles d’Érisos ; elle prend part aux luttes politiques. Les démocrates vainqueurs l’exilent ; et elle s’enfuit en Sicile. Le tyran Pittakos la rappelle et de nouveau elle accorde sa lyre, composant, pour l’admiration de ses contemporains et de la postérité, des chants d’amour dont aucun poète en aucune langue n’a dépassé l’éclat, la fraîcheur, la tendresse et surtout la farouche passion. Elle est comblée d’honneurs par Mitylène où elle a établi sa résidence : autour d’elle se pressent les chœurs gracieux des jeunes filles auxquelles elle enseigne les lois de la poésie et la lyre heptacorde. Après sa mort, sa cité natale, Érisos, frappe des monnaies à son effigie. Sort extraordinaire que ne connurent pas les autres poétesses, ni Andromède et Gorgo ses compatriotes, ni Corinne, grande par son élève Pindare, ni Myrtis, rivale malheureuse du plus grand des lyriques, ni Télésille l’Argienne, qui sut, sa patrie menacée, quitter le luth pour l’épée.

Ainsi, chez les Doriens de Crète et du Péloponèse, la femme vit parmi les guerriers, délibère avec eux, commande à ces hoplites qui font reculer le Mède et longtemps trembler la Grèce. En Asie Mineure, en Béotie, elle saisit la lyre élégiaque ou héroïque et, avec Sapho, atteint la gloire des demi-dieux.

À Athènes, tandis que la jeune fille, la femme mènent une vie de recluses, apparaissant seulement en public aux fêtes des Panathénées, parées de voiles blancs, escorte charmante du vaisseau symbolique dont la voile tissée et brodée de leurs mains sera le manteau de la déesse éponyme, la courtisane étrangère venue de la molle Ionie est reine et déesse. Elle a pour elle la hardiesse, la séduction de la femme d’Orient, les grâces du corps et le prestige de l’intelligence. Autant de Mme de Pompadour, ces amies des hommes politiques d’Athènes, dont Démosthène disait qu’auprès d’elles l’homme cultivé cherchait le charme de la conversation, et dont le type parfait est Aspasie la Milésienne. Celle-ci, grâce à sa qualité d’étrangère et à la protection de Périclès, réalise presque, en pleine Athènes, l’éclatante destinée d’une Sapho. Douée d’une intelligence supérieure, d’une culture universelle, familière avec la pensée des philosophes et des poètes, elle fait de sa maison une académie. L’aristocratie d’Athènes vient chez elle s’initier à l’eurythmie des corps et à l’harmonie de la pensée. Avec Aspasie, Socrate apprend la rhétorique… et la danse. Alcibiade, Chérubin pour qui elle fut longtemps une indulgente comtesse Almaviva, est son élève pour l’éloquence et l’art raffiné de conduire les hommes. Périclès lui-même emprunta parfois la corde d’or de sa lyre. N’est-ce pas elle qui, au témoignage de Socrate, recueilli par Platon, composa, pour les Athéniens tombés à Lachaeum, cette magnifique oraison funèbre que Périclès récita sur le Pnyx, et qui est à bon droit considérée comme l’un des plus beaux morceaux d’éloquence qu’ait jamais inspirés le sentiment patriotique à un homme d’État ?

Bien d’autres harangues lui sont dues, non moins hautes sans doute, qui ne nous sont pas parvenues… Mais la belle Milésienne fit mieux encore. Elle se lança dans la bataille des partis. Son salon politique, la Ligue des Femmes, où elle réunit les plus nobles Athéniennes pour, par leur influence, faire prévaloir au Sénat, à l’Aréopage et parmi les collèges de magistrats, les idées de Périclès, — si souvent les siennes propres, — contribuèrent puissamment à affermir l’autorité, à rendre plus éclatant le prestige de l’Olympien.

Le mouvement féministe à Athènes. — Ainsi la femme d’Athènes, enserrée par la loi de multiples entraves, avilie par les mœurs, peut aisément apercevoir l’injustice de son sort. Dans la cité rivale, les femmes ont, depuis des siècles, brisé les portes du gynécée, et le sévère Lycurgue lui-même n’a pu — n’a voulu même — les refermer. D’elles dépendent le gouvernement, la paix et la guerre. À Lesbos, Sapho fut une héroïne, par la grâce de Cypris et de Polymnie, égale des demi-dieux. Et à Athènes même, l’étrangère d’Ionie attache à son char, philosophes, rhéteurs, hommes d’État, et parmi eux le plus grand. D’autre part, ces courtisanes d’Athènes ont, nous venons de le voir, arraché par leurs exemples, leurs conseils, les Athéniennes aux humbles soucis du ménage. Voilà quelques-unes d’entre elles devenues politiciennes. Est-il étonnant, dans ces conditions, qu’à la fin du cinquième siècle et au début du quatrième un véritable mouvement féministe se soit développé à Athènes, et que dans la démocratie athénienne qui émancipa les plus humbles, les femmes, à leur tour, n’aient revendiqué leurs droits ?

Sans doute, nous ne possédons aucun manifeste féministe, aucun traité de l’excellence des femmes, aucun texte historique qui mentionne une émeute de suffragettes. N’importe, le mouvement féministe, caché comme tant de profonds courants d’idées, se révèle à l’historien préoccupé de ces rapprochements qui jettent parfois sur des points obscurs une si grande lumière. D’abord par ces documents inappréciables : les deux comédies d’Aristophane : Lysistrata et l’Assemblée des Femmes. On en connaît les sujets, popularisés par maint auteur parisien. Rappelons-les cependant : Voulant forcer leurs maris à terminer une guerre dont elles souffrent, les femmes athéniennes, commandées par la hardie Lysistrata, décident de faire la grève conjugale. Et tandis que leurs maris se morfondent dans leurs demeures solitaires, elles négocient elles-mêmes la paix avec les déléguées de Lacédémone… La pièce des Harangueuses ou l’Assemblée des Femmes est plus nette encore. Praxagora, sous le simple prétexte que les hommes gouvernent mal, appelle toutes ses compagnes à la révolte. Affublées de costumes masculins, ornées de barbes majestueuses, elles s’introduisent dans l’assemblée, font voter la remise du pouvoir aux mains des femmes et, maîtresses des destinées de la République, établissent une constitution de leur choix.

C’est le pur communisme et, avant la lettre, le bolchevisme. Tout à tous et tous à toutes, telle en est la formule. Et la république d’Athènes est déjà, pour le plus grand bonheur de ses citoyens épris de changement et de nouveautés, une gynécocratie. Bien des répliques seraient à relever dans ces deux pièces, et qui montrent qu’à Athènes déjà on était familiarisé avec le féminisme, ses prétentions et ses arguments, que déjà aussi il apparaissait, tel plus tard à nos bourgeois français de 1848, comme intimement lié à des théories subversives du droit sacré de propriété et de tout l’ordre social.

« Nous jugions fort bien ce que vous faisiez, et souvent nous vous avons vu prendre dans nos maisons de mauvais partis sur des affaires importantes ; alors, rongées de soucis, nous vous demandions d’un air riant : « Qu’avez-vous fait afficher sur la « colonne au sujet des traités ? »

— La guerre est le partage des hommes. N’est-il pas outrageant que des femmes qui n’ont pris aucune part aux fatigues de la guerre veulent vous travailler tout cela comme de la laine ?

— Mais, ô homme, nous supportons plus de la moitié du fardeau de la guerre, nous qui avons mis avec peine nos enfants au jour et les avons vus partir chargés d’armes ? »

Voilà, en deux répliques, les arguments essentiels du féminisme politique.

Et tandis que Lysistrata parle ainsi, Praxagora organise une société communiste où « tout le monde aura part à tout et vivra de la même manière », où « la ville sera comme une seule et même maison », où, dépouillés volontairement de tous leurs biens, hommes et femmes feront table commune… et où de très courtes unions libres remplaceront le mariage.

Pour Aristophane, féminisme est synonyme de destruction de la famille et de révolution socialiste.

Suppose-t-on vraiment que tous ces aperçus, Aristophane les a tirés de sa seule imagination ? Autant avancer qu’il aurait écrit les Nuées sans Socrate et les Sophistes ; ce sont bien des théories assez répandues de son temps que sa verve présente sous une forme comique, comme l’a fait pour d’autres théories et tous les événements marquant de son époque le génial revuiste.

Ce sont d’ailleurs les comiques athéniens, Aristophane et ses confrères qui, sans doute sur un mot d’ordre officiel, commencèrent à faire à Sapho la fâcheuse réputation qui, malgré les efforts de généreux critiques, s’est, comme la tunique de Nessus, attachée à elle dans la suite des âges. N’était-ce pas le meilleur moyen de discréditer le mouvement féministe que de disqualifier celle qui, élevée jusqu’au rang des demi-dieux par son génie, symbolisait, aux yeux des aspirantes émancipées, le féminisme triomphant ?

Les théories phalanstériennes — socialistes et féministes à la fois — dont Aristophane se gausse, un grand philosophe, l’un des maîtres de la pensée antique, les a formulées. Dans sa République, le divin Platon tient en effet le communisme comme l’idéal d’une société bien organisée. Hommes et femmes, les uns et les autres considérés comme des membres également importants, également actifs de la société, recevraient la même éducation et partageraient les mêmes travaux. Car, dit Platon, la vertu est commune aux hommes et aux femmes, et, la nature ayant départi aux unes et aux autres les mêmes facultés, il y a des femmes douées pour la musique et la médecine comme il y a des femmes propres à la garde de l’État.

Et, tirant dans les lois les conséquences des principes posés dans la République, il envisage un conseil de matrones chargées de délibérer sur les intérêts féminins. Ainsi, nul penseur n’a été plus catégorique que le créateur du mythe célèbre qui montre l’homme et la femme se complétant l’un l’autre parce que parties détachées de l’hermaphrodite primitif qu’un cataclysme sépare et dont l’amour à nouveau réalise l’unité.

Ces théories durent avoir auprès des femmes un grand succès, et d’autant plus que Sparte semblait les appliquer. Nous ne connaissons, il est vrai, aucune femme de lettres qui les ait faites siennes. Mais quand nous voyons, un siècle et demi avant Platon, la pythagoricienne Théano diriger l’école philosophique d’Élée, et sa disciple Phintys revendiquer pour les femmes le droit à la connaissance philosophique, principe de la vertu, quand nous nous remémorons la légende d’Agnodice qui, soutenue par toutes les femmes d’Athènes, obtint l’abrogation de la loi interdisant aux femmes l’exercice de l’art médical, nous sommes invinciblement amenés à conclure que la femme grecque aspira à mieux que son humble rôle de servante et qu’encouragée par les plus éminents philosophes, une élite féminine aspira à tenir sa place dans la cité.