Histoire générale du féminisme (Abensour)/Moisson

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LA MOISSON DANS LES RUINES


L’Union sacrée féminine. — Les femmes au travail et à la guerre. — Le renouveau de la propagande féministe. — Les nouvelles victoires. — La femme et la révolution. — Les derniers liens qui tombent. — Les femmes et la Société des Nations.

À la veille du plus grand bouleversement qu’enregistre l’histoire, c’est seulement sur quelques petites terres lointaines que le féminisme a conquis droit de cité. Seules la Finlande, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, quelques États de l’Union ont fait pleinement confiance aux femmes. Mais d’autres leur ouvrent toutes grandes les carrières masculines, les admettent à participer à la vie municipale, affranchissent leur salaire, leur fortune, leur personne. Partout l’homme relâche, ou elles brisent les antiques chaînes. Si les lois se montrent encore avares, plus généreuses, les mœurs les précèdent. Et l’opinion publique d’abord violentée, encore rebelle, est prête à admettre la possibilité d’accorder aux femmes une participation plus ample aux affaires de la cité, la nécessité de les appeler à l’aide aux jours de crise. Quand, sur toute l’Europe, répond au bourdonnement des cloches le tonnerre des canons, les femmes sont prêtes à recueillir le fruit de leurs longues luttes. Et avec elles leurs pays, qui profiteront de leur expérience, de leur aptitude à manier l’outil ou la plume, et de l’esprit d’organisation qu’elles ont acquis aux heures moins tragiques où elles combattaient pour leur seule liberté. Précisément, dans tous les pays, se pose le terrible problème : assurer la vie économique et la vie intellectuelle de la nation, tout en dirigeant sur l’avant toutes ses forces vives. Et, bon gré mal gré, il faut puiser dans l’immense réservoir de forces inexploitées : le peuple féminin. Impérieuse nécessité pour les gouvernants de fournir à tous les rouages les pièces et ressorts de rechange sans lesquels s’arrêterait net la machine sociale ; obligation pour des millions de femmes mariées devenues femmes seules de gagner leur vie sans le secours de l’homme et de tenir sa place au foyer ; enthousiasme patriotique enfin de toutes celles qui, habituées déjà à l’action politique et sociale par la pratique du féminisme militant ou simplement touchées de cette grâce qui fait les sublimes ou les patientes héroïnes d’une vie de labeur, voulurent de toute leur âme mettre au service de la patrie de nouvelles énergies ; autant de circonstances qui amènent les femmes à participer plus largement qu’elles ne le firent jamais à la vie sociale.

Les femmes au travail et à la guerre. — Dans tous les pays donc, c’est, officielle ou spontanée, la mobilisation féminine. En France, où, dès le 4 août 1914, M. Viviani a lancé son célèbre appel aux paysannes, promues soldats de la moisson, nul ne se préoccupe d’organiser d’abord les forces féminines, et c’est au hasard et non sans à-coups que les femmes vont, de l’usine au lycée, du bureau militaire au volant, remplacer les hommes[1].

Sans obtenir de diriger officiellement la mobilisation féminine, même lorsqu’ils ont formé l’Union pour l’enrôlement des Françaises, les groupes féministes français s’efforcent de diriger, de la façon la plus utile pour elles-mêmes et pour le pays, les bonnes volontés dont l’expression leur arrive, nombreuse et touchante. En France, cependant, la mobilisation féminine ne fut jamais, sauf en ce qui concerne les ouvrières d’usine, et les deux dernières années de la guerre seulement, organisée avec une méthode capable d’éviter le gaspillage de temps et d’énergie. Comment s’en étonner alors qu’on escomptait une guerre courte, où la vie du pays pouvait sans inconvénient demeurer suspendue, alors que, pour cette raison même et sous l’influence d’un préjugé vivant encore, nul ne songeait sérieusement à mobiliser les femmes au service du pays, ni surtout à confier aux femmes l’organisation d’une pareille tâche ?

En Angleterre, en Amérique, où non seulement les sociétés féministes ou antiféministes, mais les associations religieuses, corporatives, mondaines, les sociétés de tempérance, groupaient des millions d’adhérentes, l’état-major féminin était tout trouvé et déjà nombreux, puissant, organisé. C’est lui qui prit en mains, et avec vigueur et méthode, la mobilisation féminine. Le gouvernement trouva dans les comités directeurs de chaque groupement féminin des conseillers techniques, des auxiliaires officieux, puis bientôt des associés officiels. Lorsque, en 1916, M. Neville Chamberlain est appelé au ministère du Service National, deux femmes, mistress Tenant et mistress Violette Marckham, sont ses sous-secrétaires d’État. À elles de répartir et d’utiliser les femmes qui, spontanément, se mettent au service du pays. Aux États-Unis, c’est à un groupement féministe également que le président Wilson fait appel à la fois pour la mobilisation féminine et l’enrôlement des hommes. Et tandis que des comités où, dans les pays du Sud, des négresses prennent place s'efforcent d’encourager l’ardeur patriotique des hommes, un conseil féminin, présidé par l’un des leaders du suffragisme international, la révérende Anna Shaw, est officiellement rattaché an conseil de défense nationale.

La femme allemande, qui se défie de soi-même, si elle n’est soutenue par une solide armature prussienne, fait un pas de plus. Elle veut l’Armée Nationale des femmes recrutée par le service obligatoire féminin, et le gouvernement est très près de la suivre dans cette voie. Par les sociétés femmines dont il a su se servir habilement, il mobilise l'opinion et crée chez les femmes un état d’esprit guerrier, voire haineux, et dans leur cœur le désir de participer de toutes leurs forces à la guerre sainte.

Efforts généreux et disperses, tardivement et incomplètement organisés, mobilisation spontanée, service obligatoire, c’est dans tous pays suivant une de ces trois formules que l’activité féminine a pris sa place dans la vie de la nation.

Cette place, elle est immense, et il faudrait pour la déterminer avec exactitude et l’apprécier à sa valeur de longues et minutieuses études. L’historien qui, plus tard, s’attachera à dépeindre cette phase décisive de l’évolution humaine, montrera les femmes, manœuvres d’abord, auxiliaires au sens le plus humble du terme, s’emparant bientôt des professions qui exigent la force et des professions qui exigent l’intelligence et, dans les unes et les autres, réussissant malgré leur dérisoire préparation. La France a ses munitionnettes, ses ouvrières de la victoire à qui les progrès du machinisme, que la nécessité d’employer des bras plus faibles suscite prodigieux, permettent de manier, avec les grenades, les plus lourds obus ; ses vérificatrices, ses calibreuses, douées d’un sûr coup d’œil, ses forgeronnes, maîtresses du fer, ses pontonnières qui surveillent la coulée du métal et celles qui, au risque de leur vie, emprisonnent la puissance formidable des explosifs ; l’Angleterre a ses ouvrières qualifiées, ses contremaîtresses, ses cyclewomen, ses policewomen, ses régiments de scribes, de cuisinières, de téléphonistes militaires qui, de kaki vêtues, mènent la vie du front ; l’Allemagne, ses chauffeuses de four à verre ou à porcelaine, ses mineuses, ses couvreuses, ses paveuses de rue, ses serenas ; l’Amérique, son immense bureaucratie féminine, ses conductrices de camions, ses officières ; la Russie, ses bataillons de femmes soldats, commandés par des héroïnes de légende ; et l’Italie, l’Autriche, la Turquie, le Japon, entraînées par la même irrésistible nécessité, mobilisent elles aussi leurs femmes qui viennent, par centaines de milliers, former ou grossir l’armée du travail.

Bientôt, et à mesure que dans leurs emplois, humbles d’abord, la capacité des femmes s’affirme, à mesure aussi que l’élite, comme la masse masculine, se creuse de vides sanglants, les femmes voient s’ouvrir devant elles des portes jusqu’ici obstinément fermées. Ni électrice ni éligible, la femme française est mairesse de villes et de villages ; elle est, en l’absence de son mari, notaire, chef d’entreprise industrielle, voire, dans tel village des Cévennes protestantes, pasteur. Le gouvernement l’appelle dans les lycées de garçons, lui accorde, à la sortie de l’École centrale ou de l’École de chimie, le titre d’ingénieur, lui confie, avec le titre de médecin-major, la direction d’hôpitaux militaires, la fait siéger dans les conseils de guerre. L’Allemagne confie à des femmes de l’aristocratie, parentes de généraux illustres, la reconstitution de la Prusse orientale ; la Russie tsariste nomme des femmes professeurs d’université, ingénieurs, architectes ; l’Angleterre les place à la tête d’établissements industriels (telles usines, où tout le personnel directeur ou ouvrier est exclusivement féminin, apparaissent comme un vrai royaume des femmes), leur ouvre ses observatoires, ses écoles de télégraphie sans fil, les appelle avec miss Stevenson au cabinet ministériel, en fait, nous l’avons vu, de véritables sous-secrétaires d’État, les envoie en missions diplomatiques. Dans la plupart des pays elles accèdent au barreau longtemps interdit.

En trois ans, elles ont réalisé autant de progrès qu’en cinquante ans de lutte. Mais ces progrès ne leur apparaissent pas comme suffisamment assurés. Les hommes qui, contraints, ont accepté leur collaboration, considèrent les situations acquises par les femmes comme provisoires, prétendent refermer sur elles, à la paix, les portes du gynécée et se refusent obstinément à consacrer les modifications de fait de leur situation par des changements législatifs.

Le renouveau de la propagande féministe. — Aussi, après une période pendant laquelle les féministes de tous pays, et jusqu’aux farouches suffragettes, ont communié, elles aussi, dans l’union sacrée et dérivé toute leur propagande vers des buts patriotiques, le sentiment de l’intérét particulier se réveille chez les féministes comme au sein de tous les partis. Et une nouvelle phase de l’agitation féministe commence.

« Bientôt, dit une Américaine dont le beau livre est un hymne à la gloire de son sexe, bientôt des voix se font entendre, voix des soldats, voix du mutilé, voix du convalescent, voix de l’aveugle, et toutes ces voix répètent les mêmes paroles : les femmes ont été admirables, il faut les affranchir[2]. »

Les organisations féministes, naturellement, se chargent de recueillir et d’amplifier ces voix. En France, elles s’agitent pour obtenir au moins le suffrage municipal ; un groupe parlementaire les appuie et reprend les propositions Dusausoy et Buisson avec l’espérance de les faire aboutir. Dans les milieux politiques anglais, où suffragistes et suffragettes ont repris, non sans la modération que les circonstances exigent leur propagande ; de sensationnelles convérsions se produisent. Les journaux conservateurs eux-mêmes, et un grand nombre d’hommes d’État expriment devant le parlement la même pensée, jugent qu’il faut accorder aux femmes un témoignage de la gratitude nationale. « Les femmes ont été admirables, » dit Lloyd George, et cette déclaration est pleine de promesses.

En Allemagne ; Hélène Lange, que suivent dix-sept mille femmes ; demande au Sénat de Hambourg de reconnaitre ; par l’octroi des droits politiques, les sacrifices féminins, La question féministe est posée devant le Reichstag ; et si les femmes ne trouvent dans les sociaux-démocrates majoritaires que de tièdes défenseurs, les indépendants soutiennent passionnément leur cause ; En Hongrie ; Rosika Srhwimmer, « maréchale de l’armée féministe », conduit ses troupes devant la Diète et arrache au président du conseil… des promesses ; Térésa Labriola, à Rome, montre que les femmes sont « la ligne intérieure de défense de tous les peuples », et que cette ligne sera d’autant plus solide que les femmes auront des droits plu$ étendus. Et le même jour d’août 1917 où l’on Se décidé à Londres à abattre les grilles qui, à l’intérieur du parlement, séparaient les hommes des femmes, à Calcutta, cinq mille Hindoues applaudissent une féministe qui demande la suppression du purdah.

Les nouvelles victoires. — La dernière année de la guerre est donc marquée par une série de progrès nouveaux, ceux-ci obtenus par la conversion pacifique des esprits, ceux-là dans les convulsions révolutionnaires.

Au cours de la guerre ; l’Indiana, le Michigan, l’Ohio dotent les femmes du suffrage. New-York, forteresse jusqu’ici de la réaction, agit de même en novembre 1917, et trois millions d’électrices nouvelles surgissent qui ; comme celles de l’Ouest, vont participer avec passion à la vie politique du pays. Dès la fin de 1916, une femme, miss Jeannette Renkins, est portée par ses concitoyennes du Montana au Sénat de Washington ; et cette même année 1916 qui la voit occuper son siège est marquée par l’entrée des femmes au Parlement canadien et au Congrès mexicain. Sur la jeune terre américaine, le droit féminin triomphe du pôle aux tropiques.

Au début de 1918, c’est la grande victoire des Anglaises. Encouragée par les dispositions bienveillantes de Grey, d’Asquith, de Lloyd George et de l’immense majorité de l’opinion, mistress Fawcet, vétéran des grandes luttes, a, une fois encore, repris la bannière et mené ses troupes au combat. Combat pénible encore, car on se heurte à l’hostilité non seulement des partis conservateurs, mais des femmes antisuffragistes qui, pour elles, ont le talent et l’autorité de mistress Humphry Ward.

En novembre 1917 est présenté au Parlement un projet gratifiant du droit électoral toutes les femmes au-dessus de trente ans, c’est-à-dire six millions d’Anglaises. La Chambre des communes vote ce projet à une grande majorité. À la Chambre des lords, malgré l’opposition persistante de quelques « conservateurs bornés », le projet passe également en première lecture. Les conservateurs se rabattent alors sur un référendum préalable de tous les électeurs. La manœuvre échoue, et le vote for women triomphe définitivement.

Cependant, la Russie se libère des tsars et, avec les révolutions successives, le féminisme surgit. Aux premiers jours du gouvernement provisoire, la Ligue russe pour l’affranchissement des femmes envoie au prince Lwof une adresse où elle demande l’inscription de l’égalité politique des deux sexes dans la nouvelle constitution ; d’immenses meetings groupent à Pétrograd et à Moscou les suffragettes russes. Silence du gouvernement, et qui, jugent les féministes, dissimule à peine l’hostilité. Alors, les leaders du mouvement, Vera Figner et la doctoresse Shiskina Yavéïn, médecin des hôpitaux de Pétrograd, organisent une manifestation dont l’ampleur dut rendre jalouse miss Pankhurst. Elles réunissent une armée de quarante-cinq mille femmes et, précédées d’un escadron d’amazones, entourées de porte-drapeaux portant, sur les bannières, des professions de foi féministes, escortées d’un état-major d’étudiantes et suivies des masses compactes du travail, se rendent devant le palais de Tauride : ambassadrices du peuple féminin, elles somment les deux gouvernements, le Soviet et la Douma, de s’expliquer sur les droits de la femme. Les deux présidents subissent l’ascendant d’une volonté puissante et, plus contraints peut-être que sincères, Tcheidze au nom du Soviet, Rodzianko au nom de la Douma, affirment aux deux déléguées qu’ils sont prêts à combattre pour l’affranchissement féminin. En effet, le comité de constitution — et, dit une féministe, cela ne s’était jamais vu depuis que le monde est monde — appelle en son sein la doctoresse Shiskina Yavéïn et le suffrage féminin fait partie des lois constitutionnelles de la Russie. Avant même qu’elles ne soient élaborées, une femme, la comtesse Sophie Panine, est ministre d’État, et Kerenski fait offrir à la vénérée grand’mère de la Révolution, Mme Brechko-Brechkovskaïa, Louise Michel russe dont les bagnes n’ont pu tarir la foi, la présidence du Parlement provisoire.

Vient la révolution maximaliste : Lénine, Trotski et leurs disciples ne manquent pas de faire appel aux femmes, volontiers mystiques, fanatiques volontiers : parmi elles se recrutent d’abord les adeptes les plus convaincues, les plus violentes du bolchevisme ; elles prêchent dans des meetings révolutionnaires ; telles les tricoteuses farouches de notre Révolution, elles demandent la mort des aristocrates — c’est-à-dire des bourgeois — et exigent les mesures les plus violentes de répression et de terreur. Elles les appliquent elles-mêmes lorsqu’elles sont à la tête d’un office important — tel la dictature aux vivres de Pétrograd confiée quelques mois à une jeune fille — ou tyrannisent un village. Une femme fait partie des plénipotentiaires chargés par Trotski de négocier la paix de Brest-Litowsk. Une femme encore, Mme Spiridovna, est la candidate maximaliste à la présidence de l’éphémère Constituante du 18 février 1918. Mais depuis que l’anarchie révolutionnaire s’est, sous la dure volonté de Lénine, transformée en autocratie, il semble bien que les droits politiques des femmes, tout comme ceux des hommes, ne soient plus qu’un vain mot. La participation des femmes aux affaires — toutes les enquêtes menées en Russie soviétique semblent le démontrer — s’est évanouie en même temps que les libertés publiques.

Quelques femmes d’ailleurs se sont signalées parmi les adrersaires du nouveau régime ; Quand, le 3 novembre 1917 les bolcheviki réussissent leur coup d’État, les femmes du Bataillon de la Mort sont les premières à se faire tuer devant le Palais d’Hiver pour la défense de l’ordre et des libertés républicaines.

En janvier 1918, les ligues de femmes russes s’élèvent véhémentement contre la paix de Brest-Litowsk et la rupture des alliances jurées. Un peu plus tard elles lancent à la Russie et à l’Europe un manifeste de protestation contré la tyrannie bolcheviste et la dissolution de l’Assemblée ;

Depuis la défaite de l’Allemagne, c’est l’Europe presque entière qui a été agitée de spasmes révolutionnaires, et dans toutes les révolutions les femmes ont joué un rôle et trouvé l’affranchissement. L’une des premières réformes faites par l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie et les autres États libérés après la chute des trônes est l’établissement du suffrage féminin. D’ailleurs, à peine émancipées, et avant même qu’elles n’aient fait la conquête des sièges parlementaires, les femmes descendent dans l’arène et se montrent impatientes d’influer sur les destinées de leur pays. Tandis que la femme d’un socialiste célèbre, Kautski, collabore avec son mari à un département ministériel, des intellectuelles, des femmes du peuple font leurs les aspirations du groupe Spartakus. Louise Michel allemande, Rosa Luxembourg, âme généreuse d’ailleurs et qui, en 1914, a comme son camarade Liebknecht, bravé la prison pour protester contre l’injuste guerre, met toute son intelligence, toute son influence sur le peuple au service de la révolution sociale : martyre de sa foi communiste, elle trouve une mort odieuse, pendant les journées sanglantes de janvier 1919. Quelques femmes socialistes l’ont suivie. Mais la majorité des Allemandes s’est, au cours du mois de décembre 1918, prononcée en un manifeste célèbre pour le parti de l’ordre, et l’appui des femmes a, aux élections suivantes, assuré la majorité dans l’Assemblée nationale au président Ébert, aux social-démocrates majoritaires et au centre catholique. Trente femmes, institutrices, ouvrières, politiciennes militantes, grandes bourgeoises, prennent place dans l’Assemblée. Quelques-unes, portées au pouvoir par les indépendantes, luttent contre le militarisme impatient de ressusciter. L’une d’entre elles, Mme Zeitz, s’est signalée par l’ardeur de ses attaques contre le gouvernement.

Même spectacle en Autriche, où la passion politique des femmes, dès longtemps enrôlées dans les partis, est ardente, où des femmes comptant parmi les leaders du pangermanisme et du christianisme social ; même spectacle en Bohême, où d’emblée les femmes, qui ont bien mérité cette faveur par les services qu’elles ont rendus à l’idée tchèque, sont devenues citoyennes : plusieurs députées, dont une héroïne du mouvement d’indépendance, la fille même du président Masaryk, siègent au nouveau parlement. La Yougo-Slavie, elle aussi, a émancipé les femmes. Mais, moins avancées, elles ne semblent pas, si aux dures heures leur héroïsme contribua à sauver la nation serbe, prendre une part très active à la politique de leur pays.

La nouvelle Hongrie, elle, fait de ses filles des citoyennes et nomme le célèbre leader féministe Rosika Schwimmer ambassadeur en Suisse. Une vingtaine de femmes siègent au Parlement. Après le coup d’État de Bêla Kuen, les soviets des établissements industriels et le Soviet de Budapest les accueillent. Le gouvernement communiste s’en remet à elles du soin d’assurer l’hygiène physique et morale du nouveau régime, et elles semblent s’être heureusement acquittées de leur tâche.

Cependant l’Angleterre a, elle aussi, procédé à des élections nouvelles : les femmes votent nombreuses, aucune ne franchit les portes de Westminster, la seule élue, la comtesse Marckiewickz, leader du mouvement sinn feinn, étant sous les verrous ; mais quelques mois plus tard, lady Astor, du commun consentement des électeurs de Plymouth, occupe le siège laissé vacant par son mari, élevé alors à la pairie. Pour la première, fois, une femme siège dans l’assemblée vénérable, où son arrivée modifie d’antiques usages, altère d’antiques formules. Et la nouvelle élue, femme élégante et mère d’une nombreuse famille, est un argument vivant contre ceux qui accusent le féminisme de détourner la femme de son rôle naturel.

Sans révolution, mais par une conséquence directe du grand bouleversement des esprits qu’amène la guerre, le Danemark et l’Islande en 1915, la Belgique en 1920, ont à leur tour affranchi les femmes. Terminant enfin une évolution depuis longtemps commencée, l’Amérique, où trente-six États de l’Ouest et du Centre avaient donné aux femmes le droit de vote, a consacré le 18 août 192O, par le vote de la loi fédérale qui fait sur tout le territoire de l’Union les femmes électrices et éligibles, la victoire définitive et totale du féminisme.

Dans les pays moins avancés, Italie, Grèce, Roumanie, on met à l’étude des projets suffragistes. La France même, qui a tressé tant de couronnes à ses héroïnes, mais où, dans le peuple comme parmi l’élite, subsiste une instinctive défiance contre les femmes qui votent, et chez les plus libéraux même, la crainte de mettre une force inconnue au service de leurs adversaires et de désorganiser le foyer, est un moment entraînée par le courant irrésistible. En 1919, la Chambre des députés donne le droit de suffrage aux femmes. Mais le Sénat s’interpose et, encore une fois, renvoie aux calendes grecques l’expression de la reconnaissance nationale pour celles qui ont bien mérité de la patrie. Le féminisme, qui a germé sur la terre de France, y trouve maintenant l’accueil le moins hospitalier.

Mais l’Orient déjà touché de la baguette magique frémit tout entier : et du fleuve sacré qui « berce… le sommeil des momies » jusqu’à l’empire du Soleil Levant les femmes se lèvent, ici pour la défense de leur patrie, là pour celle de leurs droits. En Égypte les femmes participent au grand mouvement d’enthousiasme qui, tel notre révolution de 1789, fait contre le despotisme l’union sacrée des religions, des classes et des sexes. Ici des femmes mêlées à la foule des nobles et des fellahs formant les cortèges funèbres de ceux qui moururent pour l’indépendance. Là des hanums qui, voilées encore suivant l’usage, haranguent le peuple ; spectacle extraordinaire en paya musulman et qu’on n’avait pas vu depuis l’époque des premières prophétesses. Réunies déjà en un puissent groupement moral, les femmes égyptiennes envoient à lord Milner une adresse de protestation contre le protectorat.

Dans l’Inde, le mouvement suffragiste gagne du terrain ; des sociétés féministes se développent qui, prenant l’œuvre par le commencement, se préoccupent d’instruire les femmes. Après la noblesse parsie qui fut l’initiatrice, les Hindoues et les musulmanes se laissent gagner. Hiératiques dans leurs voiles blancs et les yeux perdus encore dans une vie intérieure, mistress Tata, leader hindoue, et deux de ses compagnes siègent, parmi des femmes turques et japonaises, au congrès de Genève.

Au Japon, les aspirations vers l’émancipation féminine ne se limitent plus à quelques intellectuelles : la mousmé à son tour s’éveille ; elle manifeste devant le Parlement, mène dans la presse une campagne ; et pour la première fois une assemblée japonaise discute de suffrage féminin, pour la première fois un chef du gouvernement laisse tomber des paroles sympathiques — en théorie du moins — à la cause féministe.

Manifestations curieuses et caractéristiques de l’heure. Mais n’est-il pas trop tôt encore pour que sur l’Asie se lève l’aurore de l’affranchissement ? Et régnât-il dans les lois, le féminisme ne trouverait-il pas — et pour de longues années encore — d’insurmontables obstacles dans les mœurs) Pour libérer la femme, c’est ici la conception même de la famille qu’il faudrait changer.

En Occident et en Amérique même, la femme politiquement émancipée reste encore handicapée dans la lutte pour la vie par les lois qui régissent le mariage et qui, dès qu’elle a lié sa destinée à celle de l’homme, fait d’elle une « morte civile ». Aussi a-t-elle au cours de la guerre combattu aussi pour briser les entraves légales et réussi à en relâcher quelques-unes.

Dans la plupart des pays d’Europe et d’Amérique, toutes les lois qui interdisaient aux femmes mariées les emplois publics ont été abolies ; la signature de femmes, appelées par la force des choses à tenir, dans les villages envahis du nord de la France, le rôle de mairesses, a été, contrairement à la législation napoléonienne, tenue pour légalement et administrativement valable, comme l’exigeait l’intérêt majeur du pays. Des femmes ont exercé par délégation la puissance paternelle. Ainsi s’est créée une jurisprudence favorable et qui bientôt doit transformer la loi. Poussant jusqu’à son terme l’évolution qui, dans les autres pays, à peine s’indique, la Finlande a, en 1917, réformé complètement son Code civil. D’après la législation finlandaise, la femme mariée reste l’égale de l’homme : tout contrôle marital est levé, et il lui est possible d’engager toute action devant les tribunaux, d’exercer tout métier, d’agir librement en toute circonstance comme si elle était fille ; son droit sur l’enfant est égal à celui du père. Aboutissant logique et un peu inquiétant d’ailleurs de telles réformes, le divorce par consentement d’un seul est établi.

Les femmes et la Société des Nations. — Toutes ces conquêtes de leur ténacité, de leur courage, les femmes rêvent de les rendre définitives, universelles et, par l’exercice d’une solidarité qui s’affirme plus éclatante alors que tant d’entre elles ont obtenu, dans le domaine politique surtout, la justice si âprement poursuivie, elles décident que les pays affranchis continueront de participer à la lutte libératrice. Le but : aider les femmes non encore émancipées à s’affranchir et obtenir pour les femmes politiquement libres cette pleine égalité familiale et sociale sans laquelle le droit de vote n’est qu’une écorce vide. Tel est le but des Congrès qui en 1919 à Paris, en 1920 à Genève, ont réuni de nouveau une gracieuse Babel féminine. Pour réaliser les réformes nouvelles qu’elles rêvent, révision du statut légal de la femme mariée, égalité du père et de la mère, réforme du mariage oriental, établissement d’une morale unique, elles comptent sur la Ligue des nations. Si se réalisent les promesses faite par le président Wilson en février 1919 aux féministes françaises, américaines, italiennes et belges qu’il reçut à Paris, une délégation des grandes associations internationales féministes fera partie du bureau de la Ligue des nations, et, sur toutes les questions intéressant les femmes, législation du travail, réforme des Codes, sera appelée à donner son avis. Avant même que la section féminine de la Ligue des nations soit organisée, les femmes ont obtenu dans cette voie un succès : la Conférence internationale du travail qui s’est tenue à Washington en novembre-décembre 1919 a posé quelques principes d’application universelle : limitation des heures de travail, repos payé des femmes en couche, développement de l’enseignement professionnel féminin. Recommandations seulement, mais que, dans chaque pays, l’action des groupes féminins pourra transformer en lois.

Et ainsi en pourra-t-il être de tous les progrès sociaux qui intéressent l’humanité. Au sein de la Ligue des nations on verra les femmes combattre l’alcoolisme, l’ignorance, la misère, l’exploitation de l’homme par l’homme et de la femme par l’homme ; on les verra combattre la guerre, et si, comme il apparut au dernier congrès de Genève, les femmes reconnaissent en elle leur commune ennemie, s’entendre pour tarir dans ses sources même l’esprit guerrier.

Ainsi, en attendant qu’elles soient assez nombreuses dans les Parlements pour y faire prévaloir une politique réaliste et humanitaire, elles représenteront, en dehors des assemblées, une grande force de progrès et de paix. Les gouvernements devront compter avec l’internationale féminine comme avec l’internationale socialiste, puisque de celle-ci, autant que de celle-là, dépendront des forces sans lesquelles on ne peut gagner ni la guerre ni la paix.


Le long des escaliers immenses qui ceinturent d’une spirale montante la gigantesque tour de Babel du progrès, l’humanité s’élève, contemplant de siècle en siècle les mêmes perspectives. Aux problèmes que, pour progresser ou seulement vivre, elle doit résoudre, quelques solutions seulement. Et une évolution inévitable la balance du communisme à l’individualisme, du patriarcat au matriarcat. Pas plus cependant que la ruche communiste, temporairement ressuscitée en Russie, l’antique gynécocratie ne doit parmi nous refleurir. Cette supériorité dont elle se targue alors qu’on lui dénie une âme, la femme ne la revendique plus aujourd’hui. La guerre des sexes, à laquelle de toutes ses forces la nature s’oppose, n’est qu’un cauchemar de poète. Et c’est seulement la juste place dans une société bien agencée que les femmes espèrent de la sagesse des hommes.

Mais l’émancipation féminine ne va-t-elle pas amener un bouleversement total de notre civilisation ? Sans doute après quelques siècles d’égalité des sexes, le monde présentera-t-il un aspect nouveau. Mais il ne semble pas que les perspectives que, dès maintenant, nous voyons poindre puissent nous effrayer.

La femme conseiller municipal, mairesse, députée ; nous connaissons le résultat de son activité en Angleterre, en Suède, en Finlande, en Australasie, aux États-Unis : c’est l’hygiène et la bonne santé morale établies, les écoles largement ouvertes, bâtiments et programmes de fond en comble modernisés, l’alcoolisme traqué, la mortalité infantile conjurée ; c’est en un mot un travail de bonnes et intelligentes ménagères moins soucieuses des apparences politiques que des réalités qui font la vie du pays. Et pour refaire comme d’un nouveau métal « un peuple jeune, fort et sain » nulle collaboration plus précieuse que la leur.

Mais la famille ? Ne va-t-elle pas être désorganisée sous l’action doublement dissolvante de l’émancipation juridique qui établit dans le royaume du mari une puissance rivale et du travail féminin qui chasse la femme du foyer ? Le changement sera sans doute plus apparent que réel. Combien de femmes, même avant la guerre, passaient réellement toute leur journée au foyer ? La dure loi d’airain pour celles-ci, les devoirs mondains pour celles-là, n’arrachaient-ils pas, bon gré mal gré, la plupart d’entre elles à leur ménage, à leurs enfants ? Et si un plus grand nombre de femmes de la bourgeoisie cessent, comme de plus en plus une nécessité vitale les y pousse, de se contenter du rôle de passive ménagère, les ouvrières, relevées par le féminisme vainqueur, travailleront moins dans des conditions meilleures, et le nombre comme la qualité des enfants y gagnera. Quant à l’anarchie au foyer, crainte vaine. La femme tenue en tutelle par le Code n’y a-t-elle pas souvent gouverné ? L’émancipation légale de la femme, sans entraver l’unité de direction nécessaire, empêchera seulement le mari d’être un despote, le père de décider seul de l’avenir de ses enfants.

Mais tant de femmes jetées dans l’arène économique, n’est-ce pas un danger social, une nouvelle forme, et terrible, de la lutte pour la vie : la concurrence des sexes ? Qu’elle l’ait voulu ou non, la femme depuis longtemps travaille. Le droit d’exercer tous les métiers masculins sera-t-il donc un aiguillon plus rude que la simple nécessité ? D’ailleurs, ces professions libérales qu’on lui marchande, la femme ne les exercera que si ses aptitudes l’y destinent, et dans ce cas pourquoi priverait-on d’énergies utiles la société ? Mais qui pourrait soutenir sérieusement que, dans l’Europe épuisée par la guerre, la question de la concurrence des sexes se pose, alors que tous les pays ont besoin pour revivre de toutes leurs intelligences comme de tous leurs bras ?

Sans doute les poètes voient dans le féminisme un simoun desséchant, capable de brûler en sa fleur l’idéale jeune fille d’antan, de transformer en êtres sans sexe et sans cœur celles dont le charmant caprice et les abandons délicieux les inspirèrent, et de porter, pour tout dire, le coup mortel au divin Éros. Mais regardons autour de nous, dans le monde qui se transforme : l’éternel féminin est plus fort que les lois, plus fort que les révolutions sociales et les bouleversements économiques. Il est un des aspects, l’une des forces de la nature… et la femme nouvelle saura comme l’ancienne inspirer les aèdes et les amoureux.

Mais que nous considérions le mouvement féministe dans son principe ou dans ses résultats comme heureux ou néfaste, nous ne saurions arrêter le cours des choses, ni éviter la grande révolution qui, peu à peu, s’accomplit.


FIN
  1. Nous ne prétendons pas tracer ici un tableau de l’activité des femmes pendant la guerre. On le trouvera dans notre ouvrage : les Vaillantes et dans les Femmes, la guerre et les révolutions (en préparation).
  2. Dagget. Women Wanted (les Femmes à l’aide).