Histoire générale du féminisme (Abensour)/Sufragettes

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L’ÈRE DES SUFFRAGETTES


Miss Pankhurst et ses adeptes. — Le triomphe définitif en Finlande. — Les campagnes des Allemandes et des Autrichiennes. — Le féminisme au harem.

Au début du vingtième siècle, le monde est agité de frissons précurseurs de la grande tempête… Les trônes des derniers Fils du Ciel s’écroulent. Des nations, depuis des siècles assujetties, conquièrent leur indépendance. La lueur de formidables batailles ensanglante dans le lointain l’horizon d’Europe. Révolutions russe, turque, persane, chinoise, portugaise, émancipation de la Norvège, soulèvement de l’Irlande, agitation de l’Égypte et des Indes, guerre russo-japonaise, guerre balkanique éclatent, coups de tonnerre assourdis par les musiques forcenées ; à la guerre des peuples répond la lutte des classes avec les immenses grèves d’Espagne, d’Angleterre et de France. Et le torrent d’espoir et de haine roule les femmes dans ses flots.

Dans les pays où il s’est développé déjà, le féminisme ira au besoin jusqu’à la violence de l’action directe ; et partout ailleurs, il surgira, comme en 1789, conséquence logique de la révolution, et telle Minerve du cerveau de Zeus, tout armé, et prêt au combat.

Miss Pankhurst et ses adeptes. — En octobre 1905, deux jeunes Anglaises, qui au cours d’une réunion publique interrompent violemment les orateurs, sont arrêtées et emprisonnées. Le parti des suffragettes, qui depuis un an existe, vient de se révéler au monde. Les manœuvres dilatoires du gouvernement qui, toujours favorable en théorie au suffrage féminin, glisse toujours au moment décisif une pelure d’orange sous les pas de ses partisans, et, qu’il s’appelle Gladstone, Salisbury, Campbell, Bannermann ou Asquith, embrasse le féminisme pour mieux l’étouffer, ont créé parmi lee féministes anglaises, volontiers femmes d’action, un état d’esprit favorable à la formation d’une gauche extrémiste ; quelques apôtres font le reste et organisent le parti.

Christabel et Sylvia Pankhurst, Annie Kenney, leur fidèle amie, semblent échappées toutes trois des romans féministes de Marcel Prévost : Daisy Craggs, l’Irlandaise mystique des Vierges fortes s’est en elles incarnée. Filles d’une femme qui, « à l’âge où les autres enfants apprennent l’alphabet, s’intéressait à la politique » et qui, avec l’aide de son mari le docteur Pankhurst, fonda la Ligue pour le droit des Femmes, Christabel et Sylvia vivent, toutes petites encore, dans une atmosphère de réunion publique : à sept et neuf ans déjà, elles rédigent des articles et les réunissent en un magazine (manuscrit) de propagande féministe. À peine adolescentes, elles décident, touchées d’une grâce mystique, de consacrer leur vie à la cause ; Grande, de traits nobles et, dans un visage fatal, des yeux sombres, Sylvia apparaît presque comme une Frédérique, sans que sa sœur Christabel ait rien dans sa physionomie tourmentée de la grâce de Léa. À côté d’elles, leur bras droit Annie Kenney, sortie des rangs du peuple, ouvrière d’usine qui s’est elle-même instruite et dont la figure gracieuse et poupine de baby dissimule une farouche énergie. Toutes trois sont des apôtres dont le regard, droit fixé sur le but, refuse de se détourner vers le monde, dont l’intransigeance, la raideur, voire l’apparente folie seront celles de tous les mystiques, de tous les illuminés qui se jugent investis par la Providence d’une sainte mission. Les temps sont venus, et si l’affranchissement des femmes ne se peut réaliser que dans un bouleversement d’Apocalypse, que soit faite la volonté du Seigneur.

Dès 1903, résonne le cri de guerre : Votes for women, et lorsqu’elle l’entend, lorsqu’elle apprend la formation de l’Union Sociale et Politique des Femmes (Womens Social and Political Union), voilà l’Angleterre prévenue que les suffragistes modérées, qui, groupées autour de Mrs. Fawcet, poursuivent depuis plus de quarante ans, et somme toute avec succès, l’œuvre d’affranchissement, ont cessé de représenter à elles seules le féminisme anglais et qu’à quelques impatientes leurs prudentes méthodes d’action parlementaire ont cessé de plaire. Et celles-ci seront si bruyantes, et leurs manifestations égayeront, étonneront, effrayeront si bien le monde que, hors des frontières britanniques, on identifiera bientôt le féminisme avec la W. S. P. U. et que les mots féministe et suffragette deviendront synonymes.

Quelle est donc la méthode de celles qu’en Angleterre on appelle volontiers « les militantes » ? Dédaignant comme des conquêtes de peu d’importance l’accession aux comités scolaires ou d’assistance publique, et même le vote dans les assemblées des villes, des bourgs et des comtés, elles ne veulent voir qu’une chose : le suffrage politique qui s’échappe sans cesse dès qu’elles croient l’atteindre. Le gouvernement se moque d’elles avec ses éternelles promesses ; il s’en moquera tant qu’on n’aura pas renoncé à des méthodes pacifiques et surannées. Seules, la force, la violence imposeront le respect du droit. Les suffragettes ont donc voulu se signaler à l’attention du monde ; cortèges tumultueux, chevauchées épiques par les rues de Londres, lâchers de cerfs-volants portant l’inscription fatidique : Votes for women, pièces, brochures, affiches, pétitions monstres enfin et agitation dans la rue, tels sont leurs procédés favoris, procédés renouvelés des Chartistes de 1848. Vis-à-vis du gouvernement, leur seule tactique est l’obstruction. « Il faut, a dit Mrs. Manson, s’opposer à tout gouvernement qui est au pouvoir… Il faut faire ce qu’on ferait en cuisine pour faire cuire un beefsteak : le retourner jusqu’à ce qu’il soit cuit. » Métaphore culinaire mise à part, il s’agit de créer des embarras au gouvernement jusqu’à ce qu’il ait donné satisfaction. On peut même, à l’occasion, s’en prendre directement aux gouvernants. Il n’est pas mauvais, pour inspirer à MM. Lloyd George ou Asquith le respect de la parole donnée, de les houspiller quelque peu durement.

Les suffragettes ont de point en point réalisé leur programme.

Non contentes des processions monstres où, sous la bannière verte et violette, étendard des prophétesses des temps nouveaux, défilent dans les rues de Londres des milliers de manifestantes à pied et à cheval, rythmant leur marche aux sons d’une musique guerrière, ou des promenades sur la Tamise en des escadres dont chaque unité porte sur d’immenses banderoles, en lettres de trois pieds : Votes for women, moyens tapageurs, mais inoffensifs et qui atteignaient au résultat cherché : attirer l’attention du public, les suffragettes, après l’échec des projets suffragistes de 1905, 1906, 1907 et 1908, corsèrent leur action de terrorisme. C’est peu de chose encore que de se glisser, sous des déguisements variés, dans les réunions électorales ou la Chambre des Communes et de surgir brusquement, sous la forme inattendue d’un télégraphiste ou d’un plombier, en face d’un ministre ou d’un candidat pour l’accabler de plus ou moins bibliques injures. C’est peu que de grouper trois cents amazones pour aller mettre le siège devant le parlement ou devant le domicile particulier de M. Asquith. Mais ne sont-elles pas de trop fidèles disciples des terroristes de l’Inde et des révolutionnaires d’Irlande, ces jeunes fanatiques qui brisent les vitres, détruisent des boites aux lettres, tuent des chiens qui n’en peuvent mais, saccagent les plus beaux quartiers de Londres et vont jusqu’à préparer l’incendie et l’assassinat ? N’a-t-on pas vu, même, cette chose inouïe et qui dut faire tressaillir dans leur tombe les poètes romantiques : des femmes saccageant une serre et piétinant des fleurs ? Et quelques grévistes de la faim, une martyre volontaire comme Miss Davidson qui, tel un fakir sous l’idole de Jaggernât, se fit broyer à Epsom par le cheval du roi, ne suffisent pas à rendre sympathiques celles qui, prétendant instaurer le règne de la femme, donnèrent l’impression que la politique féminine n’était qu’incohérente névrose, masquèrent au monde entier les patients efforts des « suffragistes » et firent plus que tous les Rousseau et tous les Proudbon pour rendre hostiles à la juste cause les indécis.

Bien que, en dépit même des suffragettes, un assez grand nombre de députés aient continué de se déclarer individuellement favorables au suffrage féminin, bien que le parti irlandais et le labour party, celui-là théoriquement, celui-ci pratiquement, n’aient cessé de prêter aux féministes leur appui, bien que l’Union des Sociétés suffragistes eût, par la voix de sa sage et habile présidente, Miss Fawcet, désavoué formellement « tout acte de violence dans la propagande politique », bien que quelques-unes des femmes les plus en vue de l’aristocratie, la sœur et la belle-sœur de M. Balfour, Mme Despard-French, aient à l’heure critique apporté leur secours, les années 1912 et 1913 virent mourir, à peine éclos, trois projets de suffrage féminin. Encore une fois la Chambre des communes entendit d’éloquents avocats des femmes ; encore une fois leur offensive fut brisée par la tactique savante de M. Asquith qui, lorsqu’il juge assez longues les joutes oratoires, fait déclarer par le speaker que, les amendements sur la suffrage féminin altérant profondément le bill gouvernemental sur la réforme du droit de suffrage masculin, il n’en peut permettre la discussion (25 février 1913), ou se retranche derrière la prétendue indifférence de la majorité des femmes anglaises. En réalité M. Asquith, comme les parlementaires de France, craint de voir les voix féminines renforcer ou le parti conservateur ou le labour party. Et, dans le doute, il s’abstient… Donc, si une centaine de femmes usent de leur droit de participer aux élections pour les conseils municipaux, les county council et les borough council, si quelques-unes arrivent à être premier magistrat de telle ville (Miss Anderson fut en 1909 mairesse d’Aldeburgh), le suffrage politique complet est pour les femmes ce qu’est le Home Rule pour les Irlandais : une grande espérance toujours démentie, et l’Allemagne un peu naïvement compte l’agitation suffragiste parmi les embarras de l’Angleterre.

Du Nord vient la lumière. — Le Nord, lui aussi, connaît maintenant ses militantes : en Suède, les femmes, groupées en de puissantes associations, vont trouver les ministres et prennent part aux campagnes électorales. Les voici dans les réunions publiques, haranguant les candidats masculins favorables à leur cause, mais toujours courtoisement et galamment accueillies. Les voici parcourant les villages perdus dans l’immense plaine où une femme fait à pied une tournée de 1 280 kilomètres. Leur enthousiasme, leur énergie sont égaux à ceux des suffragettes. Mais chez elles, nulle violence.

Si d’ailleurs elles gagnent dans les milieux libéraux des sympathies, si elles amènent le roi lui-même à se prononcer en leur faveur, elles se heurtent, tout comme leurs sœurs anglaises, à l’hostilité des conservateurs. Et nul progrès, sinon un élargissement du vote municipal.

S’opposant, aux heures mêmes de leur union, au vieux pays aristocratique des Wasa, et, dès la fin du dix-neuvième siècle, démocratie égalitaire, progressive et sans préjugés, la Norvège avait émancipé l’épouse (devenue pleinement maîtresse de ses biens), ouvert à tous et à toutes les carrières libérales, accueilli les femmes dans les jurys, porté quatre-vingt-dix politiciennes aux conseils municipaux. Mais elles ne peuvent obtenir d’être consultées comme les hommes sur la séparation d’avec la Suède. Alors elles organisent leur propre référendum, et trois cent mille signatures sanctionnent les décisions masculines (1905). Libérée, la Norvège libère les femmes, qui ont bien mérité de la patrie. La loi du 14 juin 1907 leur donne le suffrage ; elles en usent ardemment et, à la veille de la guerre, plusieurs d’entre elles siègent au storthing.

Presque à la même date et dans des conditions presque semblables, triomphent les femmes du pays aux mille lacs.

En Finlande, hommes et les femmes sympathisèrent longtemps dans une commune oppression et une haine commune. Depuis le début du dix-neuvième siècle, la tyrannie russe fut lourde et, selon une très fine remarque de Mme Alice Zimmern, l’historienne anglaise du féminisme, les hommes, privés de toute espèce de droits, « apprirent sans doute par leurs propres souffrances à comprendre la situation des femmes mises hors de la cité ».

Les femmes collaborèrent à la résistance passive entreprise contre toutes les mesures illégales. Des centaines et des milliers s’enrôlèrent dans l’opposition et formèrent des associations ayant pour but de recueillir des fonds en vue de la lutte politique. Et, puisqu’on réclamait tant le remaniement de la Constitution finlandaise, il était naturel que les femmes songeassent à elles aussi. Des groupements féministes se formèrent qui demandaient le suffrage politique pour tous les citoyens sans distinction de sexe, de classe ou de fortune.

Vient la victoire ; un ukase impérial accorde à la Finlande l’autonomie. Et, comme dans tous les pays du monde, la réforme politique est l’occasion pour les femmes de réaliser leurs aspirations. Le suffrage féminin est adopté et, dès la première Diète (1907), dix-neuf femmes sont élues. En 1908, on trouve vingt-cinq femmes dans le Parlement finlandais, aujourd’hui vingt et une. Ainsi, la Diète comptant deux cents membres, un dixième et plus des députés sont des femmes. Et ce sont les premières que l’ancien monde voie siéger dans une assemblée politique.

On comprend que, dès leur arrivée dans le palais du Parlement, ces êtres extraordinaires aient excité la curiosité générale et que, de tous les coins du globe, on ait dirigé sur elles des regards, à vrai dire plus curieux que bienveillants.

La première impression est nettement défavorable ; les députées finlandaises ne payent pas de mine. « Des femmes à la coiffure simple, aux mains abîmées par le travail quotidien, à la taille sans finesse, se promènent dans les couloirs en causant tranquillement avec leurs collègues sans l’ombre apparente de coquetterie. » De là à Cléopàtre il y a loin, et voilà pour désillusionner le Français épris d’élégance. Mais, comme l’a finement observé Marya Chebga, le Landtag finlandais n’avait pas pris à tâche d’organiser un concours de beauté ; et puis est-ce la faute du féminisme si l’expérience politique et la beauté ne se trouvent pas réunies chez les mêmes femmes ? Rien ne nous prouve que du fond des « mares » parlementaires ne se lèvera pas un jour quelque sirène capable de charmer nos oreilles comme nos yeux. Pour l’instant, nos députées sont de solides travailleuses et de robustes matrones. Institutrices, ouvrières, paysannes, elles sortent du peuple ou de la petite bourgeoisie, et il faut admirer l’extraordinaire énergie dont ces self-made women ont dû faire preuve pour se hausser jusqu’à la vie politique. Mina Silaujée, ouvrière d’abord, puis cuisinière à Helsingfors, fait elle-même toute son éducation ; elle fréquente assidûment les milieux politiques, fonde un journal, l’Ouvrière, et, députée enfin, est l’orateur le plus populaire de toute la Finlande. Et elle n’est que le type le plus achevé de ces femmes nouvelles dont le modèle est tiré à bien d’autres exemplaires.

Révolutions et féminisme : Portugal, Russie. — La libération du Portugal a, comme celle de la Norvège et de la Finlande, amené le développement du féminisme. Et mieux vaudrait ici dire création ; car, au début du vingtième siècle encore, les Portugaises, totalement illettrées, étaient profondément indifférentes aux affaires de leur pays.

Cependant vers 1909, quelques femmes seulement, des intellectuelles, très actives, prennent l’initiative d’un mouvement que dirige une femme de lettres en vue, Mme Castro Osorio. Celle-ci fonde deux sociétés féministes : la Ligue Républicaine des Femmes et l’Association de Propagande féministe, et, un journal, la Femme portugaise. La masse féminine sans doute reste indifférente. Mais les hommes d’État sont favorables.

Dans l’esprit de ces politiciens, la République doit rendre sa prospérité et son éclat à un pays déchu aujourd’hui de son rôle glorieux. Et pour cette œuvre, la collaboration des femmes leur a paru utile et nécessaire. Aussi, les hommes politiques les plus en vue, Bernardino Machado, Sousa Costa, se montrent-ils féministes convaincus. L’un déclare que la femme a le droit de faire de la politique, puisqu’elle a le droit de s’occuper d’elle-même et de ses enfants ; l’autre, qu’à la situation supérieure ou abaissée de la femme se reconnaît la valeur d’une civilisation.

En 1912 même, on annonça, un peu prématurément, l’élaboration d’une loi électorale accordant aux femmes pourvues d’un diplôme universitaire le suffrage politique. Mais Mme Castro Osorio et leurs disciples en restèrent pour leurs espérances.

C’est la révolution encore qui crée le féminisme russe, hier perdu au sein du nihilisme. Au cours de la guerre russo-japonaise, les femmes ne se contentent plus de travailler avec les émancipateurs. Des vides déjà se sont creusés dans les rangs masculins ; et déjà, comme au cours de la récente guerre, on a fait appel à des femmes pour les combler. Déjà des femmes pénètrent dans l’administration impériale, déjà exercent des doctoresses. Et, tandis qu’elles se réunissent pour donner aux soldats, aux blessés toute leur aide, elles prennent conscience de leur force et de leurs droits. Premier groupement féminin, la Société de secours mutuel des Femmes russes devient bientôt une société féministe et combat pour l’affranchissement. Bientôt, et tandis que les masses populaires battent de leurs flots le palais impérial, l’Union russe pour les droits de la Femme poursuit dans le pays une active propagande : l’égalité politique des sexes fait partie de leur vaste programme de réformes.

Fidèles à leurs traditions, les femmes russes continuent, en combattant pour elles-mêmes, de lutter pour le peuple entier… Plus que les femmes d’Occident, elles ont l’habitude de parler au peuple : les ouvrières, les paysannes mêmes sont touchées et, de la ligue des paysans comme du parti social-démocrate, arrivent de nombreuses adhésions. Au sein de la première Douma se constitue un groupe parlementaire des droits de la Femme. Faux espoirs, trompés comme tant d’autres par une prompte réaction. Du moins, le parti féministe est né ; il montrera plus tard sa force.

En Europe centrale, les circonstances furent moins favorables ; et cependant le mouvement d’émancipation se poursuivit. L’Allemagne ne connaît pas les suffragettes, et c’est dans les toutes dernières années qui précédèrent la guerre que la femme allemande, « qui, dans l’austère attachement au devoir, a jusqu’ici travaillé pour la prospérité de la nation, commence à comprendre que, donnant des citoyens à l’État, elle peut aussi revendiquer les droits de citoyen ». Mais l’unité manque : les femmes socialistes ne suivent pas la même politique que les femmes libérales, qui, elles, n’osent demander le suffrage universel, même municipal, tant que les hommes ne l’ont pas obtenu. Du moins voit-on des femmes siéger dans les conseils des partis, prendre une part active aux campagnes électorales et obtenir de siéger dans les Conseils d’assistance aux pauvres, les Comités scolaires, les Chambres du travail.

Ainsi peu à peu les femmes participent à la vie sociale : première étape et utile école de la vie politique, à laquelle la guerre les trouvera dûment préparées.

Plus bouillantes, Autrichiennes, Tchèques et Hongroises poursuivent, elles, une très vive campagne en faveur du suffrage féminin. À Vienne, Prague, Cracovie, des milliers de suffragettes manifestent devant la Diète ou le Parlement. Les femmes tchèques convertissent à leur cause les social-démocrates et les radicaux bohémiens, qui, aux élections de 1907, présentent l’un et l’autre des candidatures féminines et obtiennent pour les candidates une assez notable proportion des voix. Bien qu’une nouvelle loi électorale supprime les anciennes franchises féminines, une femme encore est présentée en 1909 ; et en 1912, Mlle Vikova Kunetik devient mairesse de Mlada Boleslar.

L’Association hongroise pour le suffrage féminin, qui, en 1908, compte des milliers d’adhérentes, manifeste dans ses meetings, ses pétitions, ses démarches auprès des ministres, sa propagande ouvrière, sa volonté de participer aux destinées de la nation. Et quelques députés magyars se convertissent.

Les pays latins, eux, restent bien en arrière dans cette chevauchée imposante des femmes vers leur but radieux. En Italie, c’est en 1906 seulement que se fonde la Société nationale pour le suffrage des femmes. C’est en 1907, pour la première fois, qu’est présentée à la Chambre une pétition réclamant l’égalité politique des sexes, en 1908 qu’est tenu le premier congrès féministe italien. Bien que quelques hommes d’État, dont M. Qiolitti, se soient déclarés favorables, nul succès appréciable encore.

Quant à l’Espagne, c’est surtout par l’activité charitable des femmes que, jusqu’en 1914, date où se fonde la première société suffragiste, le féminisme s’est exprimé ; il en est de même dans l’Amérique du Sud, et particulièrement en Argentine, où les femmes, qui ont réussi à acquérir la culture, de grande famille en général et d’esprit catholique, se préoccupent de protéger leurs sœurs plus pauvres contre la misère et ses tentations et, par la création d’écoles professionnelles, d’orienter leur activité vers des professions avantageuses. Nulle visée politique encore chez les éducatrices du peuple. Le féminisme s’est à peine dégagé de la bienfaisance.

De l’Orient surgissent, blancs fantômes à l’énigmatique regard, la foule des « désenchantées ». Celles-ci, même à l’ère des suffragettes, n’en sont pas encore à combattre pour leur émancipation politique ; mais elles visent à briser les portes du harem, trop souvent pour elles, portes d’enfer, à soulever ce voile qui, fût-il une gaze légère, les étouffe, à arracher quelques concessions à l’effroyable absolutisme marital. Au milieu du dix-neuvième siècle déjà des voix s’élèvent : « Les femmes turques, note l’impératrice Eugénie de passage à Constantinople en 1869, semblent disposées à jeter leur yachmack par-dessus les moulins. » Et des écrivains français remarquent qu’en effet l’arrivée à Stamboul de l’impératrice des Francs, les honneurs souverains qu’on lui vit rendre par le padischah donnèrent aux femmes le sentiment de la dignité de leur sexe… Et voilà la première étincelle.

Vingt ans auparavant, dans les montagnes sauvages du Mazendéran, un jeune et beau prophète, le Bâb, porte du ciel, a prêché à ses fidèles la libération des femmes ; il a condamné le voile et la réclusion des harems, prescrit aux hommes de faire, dans leurs festins et leurs cérémonies, une place à leurs compagnes. Il leur ouvre toute grande la vie mondaine, préface d’un plus complet affranchissement.

Des femmes figurent parmi les apôtres de la nouvelle doctrine ; l’une d’elles, Consolation des Yeux, préside les conciles où se fixe la foi et, peu après le supplice du maître, monte sur le bûcher. Ainsi le bâbisme était susceptible de rénover, sans faire appel à l’Occident, la femme musulmane. Les circonstances ne le permirent pas, et c’est la culture européenne, répandue à flots en Orient, c’est l’effervescence amenée par tous les extraordinaires événements politiques des premières années du vingtième siècle qui, du Danube au golfe Persique, suscitèrent un véritable mouvement féminin.

Que de souffrances sentimentales chez les femmes de l’aristocratie turque, ces jeunes filles « qui lisent Dante, Byron, Shakespeare dans le texte original, qui déchiffrent les partitions de Vincent d’Indy… » et qui, « élevées en enfants prodiges et en bas-bleus, sont traitées en odalisques et en esclaves » ! Ce n’est pas seulement notre grand poète, Loti, qui recueille de douloureuses confidences ; ce sont toutes celles qui ont pu pénétrer dans ces harems, meublés à l’européenne, où habite une seule épouse et d’où ont disparu, avec les moucharabiehs, les divans et les vasques où bruissait, mélancolique, le jet d’eau parfumée, la foule des paresseuses odalisques. Par l’instruction supérieure qu’on lui dispense, la jeune fille turque a eu, sur les lumineux horizons d’Europe et d’Amérique, une échappée. Puis le mariage, conclu sans la consulter à la mode ancestrale, referme brutalement la porte entre-bâillée. Elle n’est plus assez simple pour être, comme ses ancêtres, heureuse quand même avec l’époux inconnu ; et elle souffre dans ses sentiments et dans son orgueil. Au fond d’elle-même, elle revendique la liberté sans oser encore aucune manifestation extérieure ou, à plus forte raison, collective ; en Turquie, le féminisme n’est encore qu’un état d’âme.

Il est plus que cela en Égypte, où, dès la fin du dix-neuvième siècle, quelques émancipées bravent tous les préjugés pour aller poursuivre en Europe des études supérieures de médecine ou de droit et, retournées au pays, distribuent à leurs compatriotes les semences de vie ; où les femmes s’échappent du harem, soulèvent le voile et, encouragées par des pères, des époux imprégnés de culture française, acquièrent, sans trouver, elles, trop de désillusion dans un mariage mi-européanisé, une culture supérieure. En Égypte, les mœurs de loin précèdent les lois, et ces mœurs émancipent la femme, grande dame poétesse, femme de ministre occupée de hautes œuvres sociales ou fellahine peinant dans les plantations de coton.

En Perse, où la femme est loin d’être aussi avancée qu’en Égypte ou en Turquie, la révolution suscite pourtant quelque espoir, et, en août 1911, un député propose au parlement une loi établissant le suffrage féminin. Quelques féministes persanes, plus bruyantes que nombreuses, l’ont poussé à cette démarche, qui échoue d’ailleurs devant un réveil de l’esprit coranique.

Aux Indes, la situation est très complexe : la majorité des femmes reste naturellement ignorante et recluse. Et cependant, depuis de longues années, des efforts sont tentés par une minorité intelligente : missionnaires anglaises, grandes bourgeoises parsies, grandes dames musulmanes et princesses hindoues, pour la relever de son abaissement. Leurs efforts sont longtemps rendus vains par la difficulté que, de par la loi religieuse et l’usage du purdah, qui leur interdit de se montrer en public, les femmes des classes supérieures éprouvent à aller au peuple. Aussi le premier soin des femmes qui pensent et qui agissent est-il de tenir des meetings pour obtenir l’abolition du purdah. La rigueur de la vieille coutume se relâche et les femmes hindoues se montrent, vis-à-vis de leurs compatriotes, dignes de cette tolérance, en prenant une part active au mouvement nationaliste. Comme dans la Russie esclave, être féministe c’est d’abord combattre pour la libération. Peu à peu l’instruction supérieure de quelques femmes d’élite descend dans les rangs de la bourgeoisie, et la place de la femme dans la vie économique de l’Inde devient assez grande pour qu’une princesse, la Maharani de Baroda, bien moderne sous sa forme antique et sculpturale de prêtresse ou de bayadère, puisse consacrer tout un ouvrage à la vie sociale des femmes de l’Inde. Au moment où la souveraine écrit son livre (1911), les femmes ont pénétré non seulement dans les petits métiers indigènes, mais dans les établissements de la grande industrie, les emplois de l’État, les écoles, la banque. Les dirigeantes hindoues, dont justement la Maharani, se proposent de développer l’instruction supérieure et professionnelle des femmes pour leur ouvrir de nouveaux débouchés. Et au pays qui, pour nous, reste symbolisé par la mystérieuse danseuse jaune d’Albert Besnard, une femme nouvelle apparaît qui n’est plus seulement l’éclatant papillon dont la danse colorée nous enchante, mais une girl décidée à faire énergiquement sa vie. Celle-ci fréquente les écoles professionnelles de jardinage ou d’horticulture, cette autre l’école normale d’où elle sortira institutrice, celle-là, l’université. Voilà d’ailleurs, manifestant sa volonté de vivre sa vie, à la manière d’une héroïne d’Ibsen, une femme nouvelle, Mme Shandra Sere, qui, veuve d’un xchatrya, abandonne sa caste pour épouser un homme qu’elle aime ; abandonner sa caste, c’est renoncer à ses biens, à sa famille, à sa religion, c’est soi-même s’excommunier et se vouer au mépris ! Heureuse d’ailleurs d’avoir foulé les préjugés, — et elle est peut-être la première femme aussi déterminée qu’ait vue l’Inde, — Mme Shandra Sere propage dans son pays le féminisme.

À la veille de la guerre, apparaît une société suffragiste dont l’activité se justifie par des arguments comme ceux-ci : les femmes de Madras, celles mêmes de Rangoon, la ville birmane aux pagodes d’or, possèdent le suffrage municipal et ne semblent pas en mésuser… Combien sont-elles cependant, ces femmes nouvelles ? quelques centaines, quelques milliers ou plus encore ?… mais la population féminine de l’Inde dépasse le chiffre de cent cinquante millions !

La Chine, le Japon, offrent un spectacle presque pareil à celui de l’Inde. Là, des centaines de millions de femmes qui ont à peine conscience de leur assujettissement, et quelques-unes qui songent prématurément à faire de leurs sœurs les égales des femmes d’Occident. Telle, en Chine, cette Soumé-Tcheng qui, à six ans, refusait de se laisser mutiler les pieds, s’envolait à seize ans vers le Japon où elle s’initiait à la culture d’Occident et bientôt préparait, avec les révolutionnaires, le renversement de la tyrannie mandchoue. La république à peine proclamée, les suffragettes surgissent d’autant plus exaltées qu’elles ont espéré faussement l’inscription de leurs droits dans la constitution de 1911. Elles aussi crient et cassent les vitres… Plus heureuses que les Pékinoises, les Chinoises du Sud, sous le gouvernement du docteur Sun Yat Sen, disciple de nos révolutionnaires, arrivent d’emblée à l’électorat et à l’éligibilité et siègent dans l’assemblée provinciale de Canton. Mais ce droit leur est retiré sous la dictature de Yuan Chi Kaï.

Pas de révolution au Japon, et donc peu d’aspirations féminines encore vers les droits politiques ; mais chez les Japonaises comme chez les femmes turques, une grande impatience du joug ancien. « Telles jeunes filles refusent de se marier sans avoir fait auparavant la connaissance du fiancé qu’on leur destine ; telles autres, dit un observateur averti du Japon moderne[1], suivent les cours des universités et ébauchent avec des étudiants des flirts plus qu’américains. » En 1907, le général Nogi, qui, directeur de l’École des filles nobles de Tokio, veut ramener ses pupilles à la simplicité des temps anciens, soulève une véritable émeute et, devant les soieries chatoyantes et les bijoux somptueux, connaît pour la première fois la défaite. Tandis que la noblesse s’émancipe et s’instruit, les bourgeoises, les femmes du peuple, par l’effet de la transformation industrielle et de la guerre russo-japonaise qui en fait d’indispensables remplaçantes, pénètrent la vie économique du pays. Elles sont commis de librairie, typographes, employées de commerce et de chemins de fer, dentistes, institutrices. Dans les filatures de soie et de coton, des milliers d’ouvrières, et qui à l’occasion font grève. Comme l’homme, donc, la femme japonaise a rapidement évolué, et l’on accepte cette évolution fatale. Quand cependant apparaît un véritable féminisme, quand un petit groupe d’hommes et de femmes réclame l’inscription de l’égalité politique des sexes dans la constitution, toute la tradition se dresse devant les téméraires. « La subordination des femmes est extrêmement correcte ; elle est la grande loi du ciel et de la terre ! » telle reste la pensée du vieux Japon.

Tandis que le féminisme fait le tour du monde, sur la terre américaine il progresse plus lentement que ses brillants débuts n’avaient pu le faire espérer. Dans l’Est, la muraille des préjugés européens se dresse toujours solide devant les suffragettes, et l’Ouest même, influencé sans doute par l’attitude d’un Congrès peu favorable à la grande innovation politique, ne se laisse que lentement gagner par le nouvel esprit. Pourtant, après le Washington et la Californie, l’Arizona, le Kansas et l’Orégon (1912), puis le Nevada et le Montana (1914) donnent aux femmes le suffrage politique, l’Illinois et l’Indiana le suffrage présidentiel. Mais les trois quarts des États restent marqués en noir sur les cartes suffragistes. Au vote près, d’ailleurs, l’Américaine est libre et elle a conquis presque tous les avantages que ses sœurs d’Europe attendent du bulletin de vote.



  1. Ludovic Naudeau, le Japon moderne.