Histoire générale du féminisme (Abensour)/Rome

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À ROME : L’ASSUJETTISSEMENT ET LE TRIOMPHE DES FEMMES


L’émancipation de la femme par le luxe. — Caton et les suffragettes romaines. — Les femmes et les professions libérales : avocates et doctoresses. — Le siècle des impératrices. — Les droits politiques de la femme sous l’empire romain.

La domination du patriciat sur la plèbe fut, jugent quelques historiens, la domination des conquérants du Nord, organisés en tribus patriarcales, sur les autochtones du Latium, groupes inorganiques, où le matriarcat régnait dans la famille et l’État confondus. Conjecture, mais que bien des faits appuient[1]. Il est de fait, en tout cas, que la cité patricienne, telle qu’elle fut établie par les rois, réorganisée par les aristocrates vainqueurs, est bien la manifestation la plus parfaite du patriarcat. Le père, roi de la petite cité appelée par les Latins familia[2], y est, dans les limites de son domaine, monarque absolu.

Sur sa femme comme sur ses enfants, il a droit de vie et de mort. Muette et esclave dans la maison paternelle, la femme ne trouve guère plus de liberté dans la demeure du mari que, malgré la fiction légale qui exige son consentement, elle a épousé de force. Suivant la forte expression latine, elle est « dans la main » du mari, qui veut bien lui confier, mais par simple délégation, le gouvernement domestique. Pour une faute légère, la femme est chassée et l’époux « lui redemande les clefs comme à une domestique qu’on renvoie ». Pour une faute grave, elle est passible de mort.

Perpétuellement mineure, la matrone romaine, qui, dans la légende, fait pourtant si brillante figure, est en réalité une esclave. Sa servitude ne cesse qu’avec sa vie. Aucune capacité politique, bien entendu, et, dans les premiers siècles de l’histoire romaine, dans la légende même, nulle de ces figures de reine qui se détachent, plus éclatantes, sur le fond d’or terni de l’histoire du vieil Orient.

L’émancipation par le luxe. — Les siècles passent ; au lendemain de la deuxième guerre punique, la femme a reconquis en partie sa liberté. Sous la poussée des idées nouvelles venues de Grèce, et de cet Orient où toujours subsiste, au moins dans la religion, la suprématie féminine, craque de toute part l’armature rigide de la vieille société. L’antique loi des douze tables se brise et la femme se dégage des chaînes. Elle sort de cette maison où la cloîtrait la loi des ancêtres, pour paraître en public et se mêler à la vie du monde. La voilà sur les places publiques, dans les temples, sous les portiques, au théâtre, parcourant les rues de Rome et les grandes voies dallées dans sa litière portée par de vigoureux serviteurs. Elle a troqué l’antique péplum de laine blanche pour la pourpre de Tyr, les étoffes somptueuses de rionie ; et son cou, ses bras, ses oreilles ruissellent de bijoux.

C’est, par l’abandon de l’austérité qu’imposèrent les mœurs antiques, une première émancipation. Bientôt les femmes ne se contentent pas de sortir de la maison familiale ; elles veulent, s’il leur plaît, en briser pour jamais les portes, et elles y parviennent en effet lorsque, à une époque d’ailleurs incertaine, elles obtiennent elles aussi de répudier leur mari et de divorcer à leur gré. Dès l’instant qu’il n’est plus le maître éternel, voici le tyran qui s’humanise. Chez elle, la femme devient vraiment la maîtresse ; elle n’est plus une esclave, mais une compagne, une collaboratrice ; comme elle dispose d’elle-même, elle dispose de ses biens. Sans l’intervention de son mari, elle administre sa fortune, vend, achète, aliène sans que l’époux puisse s’y opposer. Et, naturellement, elle tend, bientôt, après avoir obéi à commander, après avoir vécu pauvre à côté de sa propre fortune à dilapider en parures les biens de son mari. Et voici qu’apparaît un type inconnu des sociétés antiques : la femme seule et qui, indépendante, libre, vit pour soi-même. Une subtilité juridique, en effet, permet à la fille majeure, à la veuve d’échapper à l’obligation gênante de la tutelle. Un tuteur de complaisance, un mari qui (tel maint personnage de nos plus parisiennes comédies) n’épouse que pour divorcer et rendre à son épouse fictive sa pleine liberté, des répondants bénévoles, véritables hommes de paille choisis pour chaque acte juridique ou financier, voilà pour la femme à qui le joug marital semble trop lourd encore d’ingénieux moyens de tourner la loi.

Souveraine dans la maison où elle fut esclave, la femme aspire bientôt à prendre à la vie sociale, politique, une part plus grande. Jusqu’à présent, la religion seule leur était ouverte : vêtues de blanc, précédées de lecteurs, montant au premier rang dans toutes les cérémonies, les vestales étaient, suivant l’antique loi de Numa, vénérées comme l’image vivante du foyer romain.

Honneurs, somme toute, assez stériles ! Mais voici que, dans les légendes qui se forment, quelques figures féminines apparaissent. Clélie l’Amazone qui tailla en pièces les troupes du tyran étrusque, traversa tout armée et à cheval le Tibre, et dont une statue équestre, visible encore au temps de Plutarque, honora le courage ;… les Sabines qui s’interposèrent entre leurs pères et leurs maris pour amener la fusion des deux peuples, prélude de la grandeur de Rome ; Égérie, l’inspiratrice du sage Numa ; Valéria, Véturia et Volumnia, sœur, femme et mère du grand Coriolan qui, quand celui-ci, à la tête d’une armée volsque, assiégea son ingrate patrie, viennent, poussées par le souffle d’un dieu, au camp du rebelle, et dont les paroles pathétiques assurent à Rome la paix victorieuse que ses armes n’ont pu conquérir ; Fabia, épouse de Licinius Stolon, qui obtint, par ses larmes, l’accès des plébéiens au consulat : toutes celles-là, quittant leur rôle traditionnel de fileuses de laine, furent utiles à leur pays. Et voici d’ailleurs, à côté de faits plus ou moins légendaires, des faits réels. Pendant la deuxième guerre punique, toutes les femmes firent à la patrie ruinée le sacrifice de leurs bijoux.

Caton et les suffragettes romaines. — Lorsque est finie la grande guerre, les femmes de Rome, comme les Athéniennes du temps d’Aristophane, songent donc à obtenir dans l’État, dans la société, un rôle plus grand. Comme, à notre connaissance du moins, il ne s’est exprimé par nulle théorie, ce mouvement féministe est mal connu. Les débats passionnés qui s’élevèrent autour de la loi Oppia ne permettent pas de douter cependant qu’il ait réellement existé. Une loi votée pendant les guerres puniques — époque de restrictions — interdisait aux femmes de porter des vêtements de diverses couleurs. Les tribuns Valérius et Fundanus proposent l’abrogation de cette loi. Ils sont, les débats qui eurent lieu au sénat les révèlent, les porte-parole des femmes. Celles-ci, en effet, ont poursuivi depuis la victoire une action persistante auprès des hommes politiques pour obtenir la fin de ces vexations, légitimes seulement en temps de guerre, et le droit de s’habiller comme il leur plaît. Chacune pour son compte a sollicité son père, son frère, son mari. Réunies en délégations bruyantes, elles ont été trouver tribuns et consuls pour obtenir d’eux la promesse qu’ils seraient favorables à leurs intérêts.

État d’esprit dangereux ! Manœuvres subversives de la société ! s’écrie le vieux Caton, qui se dresse pour dénoncer le péril féministe, et son discours contre l’abrogation de la loi semble bâti déjà sur le thème proudhonien : « Ménagère ou courtisane. » Émanciper les femmes, c’est les corrompre, juge-t-il. « Que les femmes puissent jeter un regard sur la place publique, qu’elles aient le droit de donner leur avis sur les affaires qui les concernent, c’est le renversement de l’antique loi des ancêtres. La femme veut être l’égale ; elle sera bientôt la dominatrice… » La voix de Caton, c’est celle d’un passé déjà condamné ; elle se perd dans le bruit de l’émeute féminine qui gronde aux portes de la curie. Sachant que le parti traditionaliste refuse de faire droit à leurs justes demandes, que l’abrogation de la loi rencontre de sa part une opposition violente, les dames romaines s’assemblent, tiennent des meetings, parcourent les rues de Rome en conspuant leurs adversaires, vont trouver quelques-uns d’entre eux jusqu’en leurs demeures et obtiennent de tous les tribuns, prêts à opposer leur veto, qu’ils se rallient à la proposition de Valérius et de Fundanus. Une réplique de Valérius à Caton et, grâce à l’action parlementaire et extraparlementaire des femmes, la loi Oppia est abrogée. Grande victoire féministe. Car la couleur du vêtement des matrones a servi de prétexte à des discussions d’une bien autre ampleur. Comme l’a fort bien compris Caton, la femme s’émancipe par le luxe ; elle commence d’échapper à l’autorité maritale. Elle regarde vers le forum. Et le Censeur, qui perce leurs dessins cachés, pose nettement la question : « Peut-on admettre que les femmes influent sur les délibérations publiques ? » L’abrogation de la loi est une claire réponse. Pour la première fois à Rome, l’action collective des femmes a appuyé un projet de loi d’intérêt féminin. Caton, conspué par les matrones révoltées, nous fait penser à tel ministre anglais houspillé par les suffragettes. Dès le deuxième siècle avant J.-C. les femmes ont inventé l’action directe.

À partir du moment où est abrogée la loi Oppia, première des entraves qui retenaient la femme au foyer, l’influence féminine dans les affaires publiques va grandissant. À la révolution religieuse et morale qu’amène l’hellénisme, la femme prend une part prépondérante. C’est elle qui se passionne pour ces mystiques religions d’Orient, où le principe féminin est si haut exalté. Culte d’Isis, culte de Cybèle la grande mère — ces cultes qui firent la domination des femmes d’Asie — trouvent parmi les filles de la Louve des adeptes passionnées, des prêtresses. La fameuse société secrète constituée pour célébrer les mystères des Bacchanales, cette société dont l’œuvre de dissolution morale fut assez puissante pour inquiéter le Sénat romain, fut d’abord exclusivement féminine. « Les hommes n’y furent admis que beaucoup plus tard, et comme par grâce. » Ainsi que les Françaises du seizième siècle pour l’Italie, les femmes de l’aristocratie romaine se passionnèrent pour la Grèce, dont elles introduisirent les modes, les mœurs, la littérature et la philosophie. Instruite, — instruite à peu près autant que l’homme, — la matrone romaine est écoutée de son mari, et souvent intervient dans sa carrière politique. Veuve, elle forme l’esprit de ses fils, les lance elle-même dans les luttes du Forum. L’illustre mère des Gracques, Cornélie, en qui la légende voit l’archétype de la matrone des anciens âges, est un modèle accompli de femme nouvelle. Amie des philosophes grecs qu’elle donne pour précepteurs à ses fils, réunissant autour d’elle, dans un salon littéraire et politique, toute la fleur de l’intelligence et les plus hauts personnages de Rome, la fille de Scipion l’Africain, par amour maternel et aussi par ambition, — car il ne lui déplaisait pas d’être la mère du maître de sa patrie, — favorisa puissamment la carrière politique de ses deux fils. Son intelligence, son énergie, autant que la science et la culture stoïcienne de Blossius et de Diophane, les précepteurs grecs qu’elle leur choisit, avaient contribué à former l’esprit et le caractère de ses fils. Julia, fille de César et femme de Pompée, qui jusqu’à sa mort sut empêcher la rupture entre les deux adversaires ; Sempronia, affiliée à la conjuration de Catilina ; Fulvia, femme d’Antoine, qui poussa les triumvirs aux plus cruelles de leurs proscriptions et sacrifia Cicéron à sa haine, autant de femmes dont, à travers l’obscurité ou l’insuffisance des textes, nous soupçonnons l’activité politique. Combien d’autres nous échappent totalement !

Mais voici, par heureuse fortune, un précieux document qui nous montre, avec un détail et une précision suffisantes, la femme romaine, vers la fin de la République, consciente de ses droits de citoyen et habituée à les défendre, non sans quelque ironique amertume contre les plus déterminés des tyrans.

C’est l’histoire d’Hortensia, aujourd’hui peu connue, mais qui, aux féministes de notre dix-huitième siècle, apparaissait comme l’une des pages les plus éclatantes du livre d’or féminin. Hortensia était la fille du grand orateur Hortensius, rival de Cicéron. Intelligente, lettrée, elle s’était maintes fois, comme d’autres grandes dames romaines que la correspondance de Cicéron nous laisse entrevoir, exercée à l’éloquence, et les débats du Forum ne lui étaient pas étrangers.

Viennent les guerres civiles, et le triumvirat. Antoine, Octave et Lépide frappent Rome de lourdes contributions. Parmi ceux sur lesquels elles tombent se trouvent quatorze cents femmes, les plus riches citoyennes de la ville. Un grand nombre d’entre elles s’assemblent, protestent contre le décret et décident de faire rapporter la mesure. Hortensia est désignée pour porter leurs revendications aux triumvirs. Elle obtient audience ; elle se présente devant eux avec un état-major de déléguées, et, au nom de toutes, prend la parole.

Va-t-elle, comme firent tant de femmes en des circonstances analogues, déployer des grâces ou laisser couler des larmes ? Non ! Son discours, dépouillé de tout sentiment, de tout pathétique, mais lumineux, serré, direct, est d’une dialectique puissante, d’une âpre éloquence, et seule l’anime une froide ironie : « Les femmes, dit Hortensia, sont en dehors de la vie politique, elles sont écartées des honneurs, des fonctions publiques ; pourquoi subiraient-elles les charges ? les guerres civiles ne leur ont jamais profité ; il serait injuste qu’elles dussent en souffrir. » Avec un réalisme dont la puissance nous étonne, Hortensia constate des faits, sans les apprécier. Mais il est facile de voir, sous le masque d’une glaciale indifférence, frémir en son âme une colère contenue contre ce sexe qui, se réservant jalousement la gloire et les profits de la politique, en fait libéralement partager aux femmes les charges et les douleurs. Hortensia est bien une « rebelle ». Rien de plus féministe, au fond, que son discours. Elle eut d’ailleurs la gloire de faire reculer les triumvirs ; ils revinrent sur leur décision première, et mille des contribuables malgré elles furent exonérées.

Les femmes dans la société impériale : l’accès des professions libérales. — Vers la fin de la République, les femmes romaines — celles du moins de la nobilitas — étaient mûres pour la vie politique, et nul doute que quelques-unes d’entre elles n’aient désiré y participer. Concentrant tout le pouvoir aux mains d’un seul, supprimant bientôt (sous Tibère) les assemblées du peuple romain pour investir de leur compétence électorale le Sénat, l’empire a sinon arrêté, du moins retardé l’évolution qui sans doute se dessinait. Retardé seulement, car l’empire est pour la femme romaine une très grande époque. Sans doute il faut distinguer des périodes, et c’est au troisième siècle que s’applique cette appréciation d’un historien suivant laquelle, si ce n’est à notre époque en Amérique, la femme ne fut jamais aussi indépendante, aussi libre d’exercer son activité dans tous les domaines qu’à Rome sous les empereurs.

Sans doute aussi, et ceci s’applique à l’empire romain comme à tous les pays, il faut distinguer entre les lois et les mœurs.

Le droit romain est antiféministe ; c’est un axiome pour les juristes que « la condition de la femme est inférieure à celle de l’homme », un dogme que la femme doit être exclue des offices publics. Car son impuissance à se contenir (cette muliebris impotentia de Tacite), son impulsivité, si contraires à la grave impassibilité exigée par les Romains, la rendent impropre au conseil. C’est à peine si on lui reconnaît le droit de disposer de sa propre fortune. Et le sénatus-consulte velléien (vers 70 ap. J.-C.) lui interdit « de s’obliger pour autrui ». Si peu gênant que soit pour elle le lien de la tutelle, il n’en subsiste pas moins jusqu’à la fin de l’empire. C’est Théodose seulement qui affranchit les femmes de leur éternelle minorité.

Mais quelle distance entre la théorie et la pratique ! En fait, cette égalité qu’ont, dans le mariage, dans la famille, conquise à la fin de la république quelques privilégiées devient, sous l’empire, l’apanage de toutes les conditions. Dans l’aristocratie l’égalité va jusqu’à une liberté sentimentale réciproque. Et c’est, décrit en quelques vers de Juvénal, un vrai ménage parisien. « Il a été convenu, dit une femme à son mari qui lui reproche sa conduite légère, que chacun de nous ferait ce qu’il voudrait. Ne suis-je pas un être humain comme toi ? » Homo sum ! n’est-ce pas le cri de la femme révoltée qui repousse la loi de l’homme ? Une telle exclamation peut indigner le poète, valeureux champion dans ses vers d’un passé mort. La liberté ne fait pas de toutes les femmes des Messalines.

Combien de femmes furent en effet vraiment, noblement les égales de leurs maris ; ces stoïciennes, Arria, Helvidia, qui les exhortèrent à bien mourir, cette Marcia à qui Sénèque dédie l’un de ses plus touchants ouvrages, cette Calpurnia, épouse de Pline le Jeune, qui, dans les lettres de l’intelligent et libéral homme du monde, apparaît comme l’affectueuse et respectée collaboratrice. Et les inscriptions funéraires, avec une vérité touchante, viennent à l’appui. Dans la classe moyenne ou inférieure comme dans l’ordre sénatorial, dans les provinces comme à Rome, la femme mariée est bien l’égale de son mari.

N’est-elle pas d’ailleurs aussi intelligente, aussi instruite, et de la même manière ?

« Sans bruit, sans fracas », dit un éminent spécialiste des choses romaines[3], les Romains réalisèrent cette réforme qui a soulevé chez nous tant de stériles discussions : la coéducation et l’identité des programmes. Bourgeoise, noble ou fille du peuple, la jeune Romaine fréquente les mêmes écoles que ses frères, étudie avec les mêmes maîtres la rhétorique, l’histoire, les éléments des sciences ; femme, elle sait, comme son époux, recevoir les leçons des philosophes, et le stoïcisme et la métaphysique platonicienne, et les systèmes mystiques de l’Orient ont, l’histoire le montre, autant de retentissement, plus peut-être dans les mœurs des femmes que dans les mœurs masculines. Parmi ces matrones d’intelligence nette, d’esprit ouvert, de cœur généreux, qui, quoi qu’en puissent dire les satiriques, sont restées souvent des Lucrèces, des Cornélies, le christianisme trouvera les plus fidèles et les plus utiles des adeptes de la première heure.

Aussi, et malgré les dispositions contraires des lois, beaucoup moins formelles d’ailleurs jusqu’au dernier siècle de l’empire que celles des législations émanées du Code Napoléon, voit-on la femme romaine tenir une place considérable dans la société. Sans compter les mille petits métiers où, comme nous le montrent les peintures funéraires et les inscriptions, la femme est bien réellement associée à l’homme pour la tâche quotidienne, sans compter les ouvrières de l’industrie textile, très nombreuses dans les villes helléniques d’Asie Mineure et d’Égypte, et qui fournissent une importante partie de la main-d’œuvre, l’accès des professions dites libérales est ouvert à la femme. Dès la fin de la république on vit des femmes, en très grand nombre, étudier le droit et quelques-unes plaider elles-mêmes devant les tribunaux. Le rôle d’Hortensia, que l’on range d’ordinaire parmi les avocates, fut politique plus que juridique. Mais l’histoire a recueilli en outre le nom de deux femmes qui affrontèrent le barreau. Amasia Sentia, qui plaida elle-même sa cause avec tant de talent qu’elle emporta, avec le gain de son procès, les applaudissements de l’auditoire, et cette Afrania qui eût fait pâlir de jalousie la comtesse de Pimbêche, puisqu’elle pouvait plaider elle-même les innombrables procès qu’elle engageait !

Curieuse figure que celle de cette passionnée de la chicane qui, sans cesse engagée dans des affaires, pour elle-même et pour sa clientèle, parlant avec une furieuse véhémence, étourdissait les juges de ses « aboiements ».

L’activité d’Afrania jugée, même en un siècle de liberté, indiscrète par les tenants de la loi des ancêtres, devait être fatale à tout son sexe. Après la mort d’Afrania, une loi interdit aux femmes la profession d’avocats plaidants. De même en fut-il de celles d’avoué, de procureur, disent nos vieux juristes ; et pour une raison analogue : Calpurnia, mécontente du peu de cas que le tribunal semblait faire de l’intérêt de son client, entra dans une violente colère et frappa le juge. La raison de Calpurnia valut jusqu’au dix-septième siècle pour écarter les femmes du barreau. Ne pouvant plaider en personne, du moins les femmes romaines trouvèrent-elles un dédommagement dans la profession d’avocat consultant. Sous l’empire, la plaideuse qui fait retentir le forum de ses éclats de voix a disparu. En voici une d’une autre sorte, saisie sur le vif par Juvénal : celle qui fiévreusement compulse ses dossiers et prépare pour des avocats une plaidoirie.

Comme le barreau, la médecine fut accessible aux femmes et le resta tant que dura la civilisation romaine. Les inscriptions nous font connaître un assez grand nombre de doctoresses. Et si, comme nous l’avons vu, les Romains s’indignèrent parfois devant celles qui abordaient les débats du prétoire, nul ne s’étonna de voir des femmes exercer l’art d’Esculape. Et point ne fut besoin — à notre connaissance du moins — de campagne féministe pour leur ouvrir cette profession.

Voici un type plus curieux : les femmes d’affaires. De la même façon et autant que les hommes — ce qui est beaucoup dire — les femmes romaines ont, à la fin de la république et sous l’empire, pris leur part d’une vie financière très intense. Prêts — usuraires selon la coutume — aux particuliers qui briguaient des charges publiques ou aux villes endettées, participation aux opérations plus ou moins légales des publicains, formation de sociétés pour l’exploitation des ressources de telle ou telle province, commandites des armateurs, les femmes savent par tous ces moyens faire fructifier leur fortune, maintenant indépendante. De ces brasseuses d’affaires, intelligentes et terriblement âpres au gain, Térentia, acariâtre épouse de Cicéron, est le modèle accompli. Il y eut même des femmes banquiers de profession, ce qui montre Rome, à sa belle époque, bien en avance sur l’Europe moderne. À la fin de l’empire, il est vrai, une loi vint interdire aux femmes ce mode d’activité.

À plus forte raison, en un pays où les deux sexes reçoivent des mêmes maîtres la même culture, chacune des neuf muses trouve-t-elle des femmes parmi ses disciples. Nulle poétesse sans doute n’égala Sapho, nulle, parmi celles que nous connaissons (et il faut nous rappeler encore que la plus grande partie de la littérature romaine nous échappe), ne peut être comparée aux grands poètes latins des deux siècles d’or de Rome. Mais assez nombreuses sont celles qui s’acquièrent une réputation. Cornificia, sœur d’un général-poète contemporain d’Auguste, fut, au témoignage peut-être partial de son frère, honorée de toute l’Italie. Praxilla (femme ou fille, on ne sait trop, du précieux poète de l’art d’aimer) est mise par Ovide au nombre de ses meilleurs disciples. Polla Argentaria, femme de Lucain, non contente d’avoir collaboré, dit-on, à la Pharsale, fut célèbre par ses épigrammes. Sulpicia osa, rare courage ! se désigner par ses satires à la haine de Domitien, et trouver pour regretter Rome libre des accents d’une réelle noblesse. Au dire de Martial, critique plus volontiers rosse qu’indulgent, aucun auteur n’a su mieux qu’elle peindre l’amour conjugal.

Voici, à côté des femmes-poètes, les femmes-peintres. De celles-là l’antiquité nous a laissé une liste assez longue. Parmi toutes celles qui manièrent le pinceau, une Grecque d’Asie Mineure, Laïa de Cyzique, se détache au premier plan. Elle fut, nous disent maints auteurs, considérée comme le meilleur peintre de son temps. La peinture fait si bien partie des métiers féminins qu’une de ces fresques de Pompéï qui sont tirées de l’observation de la vie quotidienne, nous représente une femme-peintre, dans son atelier.

On peut donc admettre qu’à Rome, nulle loi, mieux, nul préjugé ne s’opposa à ce que les femmes remplissent toutes les professions masculines. Et, si ce n’est la diatribe de Juvénal contre les femmes avocates, jamais l’orgueil masculin ne se gendarma contre l’envahissement. Si grand était le libéralisme que l’on vit, sous l’armure du mirmillon, combattre dans l’arène des femmes gladiateurs.

Les droits politiques : le siècle des impératrices. — Si les juristes tiennent la femme pour inapte aux emplois publics, il s’en faut, et de beaucoup, que la pratique sanctionne leurs théories.

Sous une forme ou sous une autre, en secret ou au grand jour, parfois même avec l’assentiment de la loi, — car cette loi n’est pas absolument uniforme et bien des coutumes contraires subsistent dans les provinces, — la femme se hisse jusqu’à l’administration de la chose publique. La royauté est en fait rétablie, et voici, comme dans l’Orient fabuleux, comme dans les États de l’Europe moderne, des reines qui tiennent d’une main ferme et habile les rênes de l’État. Ce n’est pas seulement en Isabeau de Bavière, en Marguerite de Bourgogne ou en Jeanne de Naples qu’abonde l’histoire de l’empire, c’est en Catherine de Médicis, en Catherine II, en Élisabeth d’Angleterre.

Si traditionalistes soient-ils, les premiers empereurs ont préparé la voie à la domination politique de la femme en investissant leur épouse, leur mère, des dignités les plus hautes du nouveau cursus honorum romain. Octavie, sœur d’Auguste, Livie, sa femme, reçoivent cette puissance tribunitienne qui est l’apanage le plus précieux de l’empereur. Après la mort d’Auguste, le Sénat confère à Livie le titre d’Augusta qui la fait participer à la dignité impériale ; Agrippine assiste aux séances du Sénat, derrière un voile, il est vrai. Plus tard, trois grandes figures de femme apparaissent, les trois plus grandes figures qu’ait produites entre Septime Sévère et Claude le Gothique, le monde romain. Julia Domna, femme de Septime Sévère, mère de Caracalla, grand’tante d’Héliogabale et d’Alexandre Sévère, semble, avec sa beauté éclatante, son charme d’Orientale, son érudition, son goût de la philosophie et son sens précis des affaires, Vénus et Minerve confondues. Elle a sa politique personnelle, qu’elle impose sous Caracalla, simple fantoche entre ses mains, et lorsqu’elle ne paraît pas parmi les soldats qui la saluent du nom de « mère des camps », elle tient à Rome une académie où, parmi les grandes dames de sa cour, resplendissantes de soie, d’or et de perles, les poètes, les rhéteurs, les grammairiens prennent place, où l’on discute religion, politique et archéologie sous la direction experte de l’impératrice, vraie Mme Geoffrin de l’antiquité.

Victorina, mère de l’empereur Gaulois Victorinus qui, au troisième siècle, créa le premier royaume des Gaules, est, elle, toute énergie ; après la mort de son mari, elle conserve seule le pouvoir et l’exerce effectivement avec toutes ses attributions politiques et militaires. Adorée des légionnaires qu’elle visite dans leurs camps, qu’elle passe en revue, elle est saluée elle aussi du nom de mère des camps, de mère des soldats, d’empereur. Son nom figure sur les monnaies. Sa fermeté sut, pendant l’époque la plus troublée de l’histoire romaine, assurer le calme à la Gaule. Pendant que règnent à Rome de si pauvres empereurs, elle fait figure de grande souveraine.

L’éclat de Victorina pâlit devant celui d’une Zénobie, qui nous apparaît lumineuse et hiératique, dans le poudroiement d’or du soleil levant. Avec elle semblent ressusciter les fabuleuses figures des Nitocris, des Sémiramis. Avec la séduction et la beauté d’une Cléopâtre, elle a l’universelle érudition d’une de nos princesses de la Renaissance, qui, comme elle, s’amuseront à parler aux représentants de chaque nation leurs idiomes et à présider des académies philosophiques.

Le diadème impérial la pare, mais aussi le casque guerrier ; et après avoir présidé comme un sage le conseil, elle sait se battre en soldat. Et nul plus bel hommage que celui de son vainqueur l’empereur Aurélien : « Ceux qui disent que je n’ai vaincu qu’une femme ne savent pas quelle était cette femme… prudente dans les conseils, persévérante dans ses décisions, ferme avec les soldats… C’est par crainte de ses armes que les Perses, les Arabes et les Sarrasins se tinrent en repos. »

L’influence exercée par les unes et les autres est d’autant plus remarquable qu’elle ne s’explique ni par une théorie de la souveraineté qui départit aux reines une partie du pouvoir du roi, ni par le principe de l’hérédité qui, dans les monarchies modernes, a permis à une femme d’être héritière ou tout au moins dépositaire de la suprême puissance.

La domination d’Agrippine, de Julia Domna (et après elle de ses nièces Soémias et Mammaea, celle-là vraie courtisane d’Orient, tout charme, langueur et cruauté ; celle-ci, vraie matrone des anciens âges) sont dues à leur seul ascendant et au consentement ou à l’assentiment tacite du peuple et des soldats, qui paraissent facilement admettre qu’une femme les commande, sans même la fiction d’une délégation du pouvoir masculin.

Les femmes sénateurs et magistrats. — On comprend mieux la tolérance de l’opinion publique vis-à-vis du despotisme féminin si l’on tient compte de ce grand fait, fort peu mis en lumière jusqu’ici par les historiens de Rome. Dans toutes les classes de la société, les femmes qui se livrent sans obstacle, sans résistance, aux mêmes métiers que les hommes tendent, sous les formes les plus diverses, à exercer la même activité politique, et dans les mêmes formes. Non contente de siéger parmi les sénateurs, dans la vénérable curie, la mère d’Héliogabale institue un sénat féminin auquel elle appelle les plus grandes dames de Rome. Ce « petit sénat », réuni à jours fixes sur le Quirinal, a pour attributions, disent les historiens anciens, de légiférer sur la mode ; quels vêtements, quels bijoux d’or, d’argent ou d’ivoire, quelles pierres précieuses à leurs cous ou sur leurs souliers les dames romaines porteront, le « Sénacule » en délibère souverainement. Donc, parodie de l’auguste Sénat. Peut-être ! Mais qu’on se rappelle l’intelligence de la Syrienne Soémias et son rôle dans le gouvernement ; souvent sans doute on discuta politique dans l’assemblée féminine, et peut-être le grand Sénat dut-il parfois s’incliner devant le petit.

Le geste de Soémias dressant, dans une assemblée féminine, un rival au sénat de Rome s’éclaire d’ailleurs si, descendant un degré de l’échelle sociale, nous considérons, après les impératrices, les femmes de ces proconsuls et de ces propréteurs qui, gouverneurs et généraux à la fois, représentent dans les provinces la majesté de Rome et dont l’intelligente et libérale administration contribue tant à la civilisation impériale.

Leurs femmes participent à tous leurs travaux. Celles-ci « tiennent le tribunal, et du haut du prétoire lancent à toute la province des ordres rigoureux » ; celles-là interviennent dans les conflits des partis politiques ; d’autres, et elles sont nombreuses, marchent au milieu des soldats et commandent les centurions. Fréquemment on les voit diriger les manœuvres des légions… sans protestation aucune de la part des soldats. Il ne s’agit donc plus ici de survivances lointaines des Amazones, mais de la reconnaissance, par l’opinion universelle, de l’égale aptitude des deux sexes à remplir les mêmes fonctions.

Sans doute ces usages soulèvent, sous Tibère, une interpellation au Sénat. Un disciple attardé de Caton veut encore une fois ramener les femmes à l’antique obéissance. Mais sa voix est sans écho, et les femmes des gouverneurs de province continuent de seconder leurs maris. Souvent d’ailleurs, au lieu de s’ériger en juges, en généraux, elles se réservent une sorte de ministère de la bienfaisance et un mécénat, accompli d’ailleurs par la plupart des femmes riches, même celles dont le mari n’a pas de titre officiel. Elles fondent des bibliothèques, ouvrent des hôpitaux, subventionnent les œuvres d’assistance publique (telle celle des jeunes Faustiniennes destinée par Faustine, femme d’Antonin, à secourir les jeunes filles pauvres) ; quelques-unes, patronnes de cités provinciales, représentent les intérêts d’un municipe et font pour lui les démarches auprès des autorités de Rome. Tout cela, au grand contentement des administrés, qui manifestent leur reconnaissance par d’exceptionnels honneurs. « Recevoir les citoyens et la République dans sa clientèle, la défendre et la protéger par son intervention, » ainsi le Sénat d’une petite ville italienne définit le rôle d’une femme à laquelle il vient de décerner le titre de mère et de protectrice de la cité.

Ne voit-on pas d’autre part les habitants de Lyon élever une statue à la femme de leur gouverneur ? Preuve que celle-ci a participé, ne fût-ce que par des œuvres charitables, au gouvernement de la capitale des Gaules.

Sans doute, il s’agit là d’exceptionnels honneurs, et auxquels pouvaient seules prétendre de hautes et puissantes dames. Mais la masse même a, sinon dans tout l’empire, du moins dans un grand nombre de provinces, détenu, exercé des droits politiques. D’ailleurs, nulle loi électorale n’existant, seule la coutume règne : elle ne se refuse pas de parti pris à faire place aux femmes dans la politique. À Pompéï, des femmes mènent campagne électorale, et par voie d’affiches recommandent aux électeurs tel candidat. Il est vraisemblable — sinon prouvé — qu’elles usèrent pour leur propre compte d’une telle liberté. Ne les voyons-nous pas, dans la même ville, former des associations pour examiner les actes des magistrats municipaux ?

Comment, d’ailleurs, ne supposerions-nous pas que les femmes furent électrices, puisque nous les voyons, dans un grand nombre de provinces, éligibles et même élues aux plus hautes fonctions ? En Italie, telle femme fait partie du sénat de sa ville natale. Une inscription funéraire des Baléares célèbre une femme qui a parcouru brillamment tout le cursus honorum, exercé tous les honneurs, rempli toutes les charges de sa cité.

Mais c’est l’Asie Mineure surtout, et particulièrement cette antique Lycie où dominèrent les Amazones, où régna jusqu’à l’époque historique le matriarcat, qui nous offre, par dizaines, des femmes élevées, par le consentement de tous les citoyens, aux plus importantes magistratures de la république. Dans un pays où les religions mystiques de l’Asie, avec la prédominance du principe féminin, ont laissé des traces si profondes, il n’est pas étonnant que les femmes soient investies des fonctions religieuses les plus hautes. Nombreuses sont celles qui exercent le pontificat suprême de l’Asie. Sur les inscriptions funéraires retraçant la carrière politique de mainte femme d’Asie, c’est une cascade de titres pompeux : prytanes, démiurges, stéphanophores, agonothètes, gymnasiarques. L’éducation, l’entretien et l’approvisionnement de la ville, l’organisation des fêtes et des jeux incombent à ces magistrates, et nous aimerions à les voir dans l’exercice de leurs fonctions, haranguant le peuple ou délibérant dans la curie avec leurs collègues masculins, aussi habitués sans doute à les voir auprès d’eux que les édiles de Californie à discuter d’hygiène et de tempérance avec les mairesses et les conseillères municipales.

Nous n’avons qu’une liste trop sèche de noms et d’honneurs. Combien elle nous est précieuse cependant ! Voilà des femmes contrôleurs à la monnaie. Voilà des femmes magistrats éponymes et dont le nom figure sur les drachmes des villes pamphyliennes ; voilà (à Syros, à Ténédos, à Thasos) des femmes archontes. Et nous savons aussi qu’elles accomplirent intelligemment et civiquement leur tâche. Car le peuple leur manifeste de mille façons et avec éclat sa reconnaissance. Celles-ci sont nourries au frais de l’État ; celles-là se voient décerner des couronnes ; à d’autres on élève des statues. Telle cette Ménadora à qui son immense fortune servit à faire la prospérité de sa cité natale. À sa voix, s’élèvent les temples de marbre aux majestueuses colonnades, aux clairs portiques, où resplendit l’or, châsse somptueuse pour les statues d’argent des déesses. Elle distribue aux pauvres la nourriture du corps, à tous le pain de l’esprit. Écoles, fondations charitables sont ses œuvres. Et, tel César à Rome, elle donne à ses compatriotes panem et circenses.

Ses concitoyens reconnaissants accumulent sur sa tête les honneurs civils et religieux. Ainsi, dans le pays même où elle combattit Bellérophon, la terrible Amazone s’est muée en citoyenne et, grave et libéral magistrat, contribue à parer d’un nouvel éclat la majesté de Rome.

Des Ménadora, si les inscriptions en font surgir quelques dizaines, c’est qu’il y en eut des centaines. Et de même que le vote politique des femmes, limité d’abord à quelques États de l’Union américaine, s’étend aujourd’hui à toute la fédération, de même, sans doute, l’évolution naturelle des institutions, des idées et des mœurs tendait, au siècle d’or de l’empire, à accorder aux femmes la complète égalité politique, lorsque des influences contraires firent reculer, sur ce point comme sur tant d’autres, la civilisation.

Ce bref coup d’œil jeté sur l’activité de la femme romaine nous explique que le féminisme n’ait pour ainsi dire jamais pris, à Rome comme en Grèce, la forme théorique. Nul homme, nulle femme ne songe, à notre connaissance du moins, à revendiquer pour le sexe faible des droits qu’il possède déjà. Tout au plus, quand quelque misogyne prétend ramener la femme à la servitude, un magistrat se lève-t-il pour s’y opposer, mais par quelques mots au plus et sans longues discussions philosophiques.

Quelques penseurs seulement s’élèvent contre un préjugé qui, malgré tout, reste assez commun : l’infériorité intellectuelle et morale de la femme. Sénèque qui, entouré de femmes d’une haute intelligence et d’un grand cœur, Marcia, Helvia, leur a dédié quelques-unes de ses plus belles œuvres, les plus humaines, et montre ainsi quel cas il fait d’elles, affirme que la femme est susceptible de recevoir la même instruction que l’homme. Le stoïcien Musonius Rufus soutient la même thèse, et Plutarque, à qui les longues recherches historiques ont montré de quoi furent capables, au cours des âges, le courage, la patience, l’intelligence, le génie artistique féminin, consacre une de ses œuvres à la démonstration de cette thèse : la femme est aussi vertueuse que l’homme. Son livre La Vertu des Femmes est le premier en date de ces panégyriques dont, suivant ses traces et reprenant ses exemples, d’innombrables femmes et quelques hommes honoreront le sexe opprimé.

Peu de théories féministes donc, mais appuyées de l’autorité des plus grands maîtres de la pensée antique, et surtout, dans le domaine politique et social, une pratique quasi universelle de l’égalité : est-ce là ce que des penseurs, plus préoccupés de soutenir une thèse que d’établir la vérité, appellent l’humiliation de la femme par le paganisme ? N’est-ce pas plutôt, à la fin de la société antique, le libre épanouissement pour la femme de toutes ses facultés ?



  1. Par exemple l’impossibilité pour les plébéiens de participer aux cérémonies de la religion patricienne, dont la base est le culte familial desservi par le père… l’habitude des Etrusques de transmettre, comme les Lydiens, leurs parents, la noblesse par les femmes.
  2. Pour les Romains, la familia est non la famille au sens moderne du mot, mais la réunion de toutes les personnes, libres ou esclaves, qui vivent dans la maison, sur le domaine rural.
  3. René Pichon : la Question féministe dans l’ancienne Rome ; revue des Deux Mondes, 15 août 1912.