Histoire générale du mouvement janséniste, depuis ses origines jusqu’à nos jours/9

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CHAPITRE IX
La grande persécution (1664-1668). — Péréfixe et Port-Royal. — Les quatre évêques. — La paix de Clément IX

Il y avait eu à Paris, durant l’année 1663, des tentatives de pacification religieuse. L’évêque de Comminges, Gilbert de Choiseul, un modéré qui estimait infiniment les jansénistes[1], se mit en campagne avec l’assentiment du roi, et il put croire quelque temps que ses démarches aboutiraient à un accommodement. Il s’était abouché, dans sa candeur, avec le Père Ferrier, le fidèle Achate du Père Annat, et il avait été stipulé, dès le premier jour, qu’on n’exigerait point de signature sur le fait de Jansénius, le silence respectueux suffirait. Mais les Jésuites associés se montrèrent chaque jour plus exigeants et plus intransigeants, et finalement leur insigne fourberie fit échouer l’affaire. Choiseul avait marché droit devant lui malgré les obstacles, et il ne s’était même pas laissé décourager par l’abstention systématique et finalement hostile d’Antoine Arnauld. Il était arrivé à des résultats très appréciables, car les disciples de saint Augustin lui avaient remis une déclaration en quinze articles, dont Rome avait reconnu l’orthodoxie, et, le 18 ou le 20 septembre, il présenta au roi un acte qui lui semblait de nature à lever les dernières difficultés. Cet acte est d’une grande importance pour l’intelligence des événements qui vont suivre, car on va voir qu’il eut alors même l’approbation de Péréfixe et, qui plus est, celle de Bossuet. Voici, en effet, ce que cet acte contenait de plus remarquable « … Nous supplions très humblement Mgr de Comminges de vouloir s’employer auprès de Sa Majesté pour l’assurer que, demeurant toujours dans la même disposition, nous condamnons et rejetons la doctrine des cinq propositions condamnées par les constitutions d’Innocent X et d’Alexandre VII. Que nous ne soutiendrons jamais aucune de ces propositions, sous prétexte de quelque sens et de quelque interprétation que ce soit… Et, à l’égard des décisions de fait contenues dans la constitution de N. S. P. le pape Alexandre VII, par laquelle les cinq propositions sont déclarées avoir été tirées du livre de Jansénius et condamnées dans le sens de cet auteur, nous déclarons que nous voulons rendre à ces décisions, encore qu’elles ne soient pas en matière de foi, tout le respect, toute la déférence et toute la soumission que l’Église exige des fidèles en ces occasions et dans des matières de cette nature, étant persuadés qu’il n’appartient pas à des théologiens particuliers de résister aux décisions du Saint-Siège et de les condamner.

« Le lundi, M. de Comminges, s’étant rendu à Vincennes, s’adressa d’abord à M. l’archevêque de Paris, et l’ayant tiré à part, il l’entretint de tout ce qu’il avait fait depuis le dernier jour que le roi lui avait donné l’ordre de parler à ces messieurs. Ensuite il lui fit lire cet acte, et M. l’abbé Bossuet s’étant trouvé devant eux, M. de Paris le pria de s’approcher, dit à M. de Comminges que c’était son ami, et mit cet acte entre les mains de l’abbé, lequel, l’ayant lu deux fois, dit qu’après cela on ne pouvait nullement accuser ces messieurs ni d’hérésie ni de désobéissance vers Sa Sainteté. Qu’il était vrai qu’ils eussent pu faire davantage et parler plus nettement sur le fait de Jansénius, mais que ce qu’ils avaient fait était plus que suffisant pour lever tout le soupçon que l’on avait conçu contre eux sur ces deux chefs. Sur quoi M. de Paris ayant dit que c’était aussi son avis et qu’il s’en contenterait, il rendit le papier à M. de Comminges et partit avec lui pour monter dans la chambre du roi[2]. » Bossuet, ce jour-là, aurait sans hésiter fait la paix de l’Église, et Péréfixe également ; quelques heures plus tard, l’échafaudage si péniblement construit était renversé. Le Père Annat, parlant au nom du Conseil de conscience, défendit au roi de recevoir la déclaration des Augustiniens, et Péréfixe fit chorus avec le Père Annat. L’évêque de Comminges retourna tristement dans son diocèse ; à la paix qu’il avait rêvée allait succéder une guerre sans merci engagée par l’archevêque de Paris, sur l’ordre du Père confesseur armé de toute la puissance royale.

Le Père Annat, plus résolu que jamais à exterminer ses adversaires, avait mis une condition sine qua non à l’élévation de Péréfixe sur le siège de Paris : l’évêque de Rodez avait dû s’engager à persécuter Port-Royal, le confesseur se chargeant de lui en fournir les moyens. Le 29 avril 1664, douze jours après la mort de Singlin, qui put encore être enterré dans le préau du monastère, parurent des lettres patentes en forme d’édit, dressées par le Père Annat, et c’est en vertu de ces lettres, bien que le roi n’y fit point mention des monastères de femmes, que Péréfixe prétendit contraindre les religieuses de Port-Royal à une signature pure et simple qu’il savait impossible. Ce malheureux archevêque va jouer, durant les années qui suivirent, un assez vilain rôle que les historiens n’ont pas suffisamment mis en lumière. Tour à tour odieux et grotesque, il s’est vu, comme le doux Nicole le lui a dit publiquement en 1665, « dans la nécessité ou de résister au Père Annat ou d’opprimer les religieuses de Port-Royal. Et comme il était incapable de l’un, il s’est porté avec violence à l’autre. Quelque humble et quelque respectueuse que fût leur résistance, elle n’a pas laisse de l’irriter, parce qu’elle lui attirait les Jésuites sur les bras et l’obligeait à contredire la cour. Ainsi, ayant perdu toutes ses mesures, il s’est abandonné aux mouvements impétueux de sa colère, et n’ayant pas assez de force pour se tirer de cette méchante affaire par une voie digne d’un évêque, qui était de résister aux injustes poursuites de ceux qui sont puissants dans le monde, il s’est jeté sur les faibles avec une impétuosité démesurée, pour s’ouvrir en les accablant un moyen de sortir de l’embarras où il s’était mis[3] »

Ainsi s’explique cette persécution cruelle dont le récit détaillé serait véritablement poignant. Il est d’ailleurs ébauché partout, et si l’on veut aller au fond des choses, c’est facile, car les documents abondent. Ce sont d’abord les actes originaux des religieuses, calligraphiés par la Sœur Catherine de Sainte-Suzanne Champaigne, la paralytique si parfaitement guérie, et revêtus de leurs signatures autographes. Ils ont été conservés, et c’est un des trésors des archives actuelles de Port-Royal. Ce sont ensuite les publications faites à l’heure même, les Imaginaires de Nicole, l’Apologie des religieuses de Port-Royal, par Arnauld et Nicole (1665) ; les précieux recueils de pièces formés au xviiie siècle par Louis-Adrien Le Paige, les actes, lettres et relations, qui parurent vers 1735, et la très importante Histoire des persécutions, à laquelle appartiennent les interrogatoires utilisés ci-dessus. On trouve là de quoi reconstituer ce grand drame, qui s’est déroulé avec bien des péripéties de 1664 à 1668. La mort a empêché Racine d’en achever le récit, car son Histoire de Port-Royal ne va pas au delà de 1665, et c’est dommage, car il trouvait là mieux encore que dans Bérénice cette tristesse majestueuse qui lui paraissait si bien convenir à la tragédie. Et n’est-ce pas une tragédie religieuse que le récit de ces enlèvements, de ces mises en geôle, de ces tortures morales pour arracher à des femmes ce qu’elles considèrent comme une apostasie ! Besoigne et dom Clémencet, les deux meilleurs historiens de Port-Royal, ont fait de ces événements, Besoigne surtout, un récit très fidèle, très complet et très émouvant. Sainte-Beuve, enfin, qui ne s’est jamais proposé d’écrire une histoire complète et définitive, s’est contenté de décrire quelques scènes ; ses sympathies vont évidemment aux persécutées, et il est parfois ému, mais il persiste à désapprouver ce qu’il appelle toujours l’entêtement d’Arnauld et l’obstination maladive des religieuses. Il ne saurait admettre le principe qui les faisait agir : « Mentir à la face de l’Église et se parjurer est un grand péché, et il n’est jamais permis de mentir pour obéir à un commandement soit de son évêque, soit du pape, ni pour éviter l’excommunication même[4]. » Il suit de là que les jugements de Sainte-Beuve ne sauraient être admis sans contrôle ; il est un peu comme un historien qui parlerait des persécutions en reprochant aux martyrs, ce qu’ont fait les libres penseurs de l’école de Sainte-Beuve, une obstination maladive.

Quoi qu’il en soit, voici, d’après l’excellente Histoire des persécutions, comment se sont déroulés les événements qui suivirent les lettres patentes de Louis XIV. Le 7 juin 1664, Péréfixe publia un mandement qui fut jugé bien étrange et réfuté par Nicole, dix jours après sa publication, dans la quatrième de ses Lettres sur l’hérésie imaginaire. L’archevêque semblait, en effet, ouvrir la porte à un refus absolu de signature, car il disait qu’à moins d’être malicieux ou ignorant, on ne pouvait soutenir que les constitutions des papes Innocent X et Alexandre VII demandaient une foi divine pour le fait, pour lequel on ne pouvait exiger qu’une foi humaine et ecclésiastique. Mais ce qu’il accordait d’une main, il le retirait de l’autre, car il embrouillait les choses comme à plaisir, et il tombait dans le galimatias ; le malheureux écrivait sous l’œil vigilant du Père Annat, et pour lui complaire.

Il envoya son mandement à Port-Royal le lendemain même de sa publication, et il vint en personne au faubourg Saint-Jacques pour exiger les signatures de toute la communauté. Il accordait aux religieuses quelques semaines de réflexion, et, dans l’intervalle, ses mandataires, le docteur Chamillard et le Père Esprit, faisaient l’impossible pour les amener à composition. Chamillard leur proposa même, le 3 juillet, un expédient digne d’Escobar. « J’avais pensé, leur dit-il, que vous pourriez dire : Je me soumets de cœur et de bouche aux constitutions des papes, la soumission de cœur étant pour le droit et celle de bouche pour le fait[5]. » Ces inepties étaient rejetées, et, le 14 juillet, Philippe de Champaigne remettait à l’archevêque, au nom de sa fille et de toutes les religieuses, un acte par lequel elles déclaraient s’en tenir à leur ancienne distinction du fait et du droit. Une maladie de Péréfixe suspendit pour un peu de temps les poursuites, et, le « mercredi 13 août, la communauté annonça une neuvaine à la Sainte Épine, pour demander à Dieu la santé de M. l’archevêque ». Les religieuses profitèrent de ce moment de répit pour rédiger des requêtes un peu enfantines à saint Pierre et à saint Paul, à sainte Madeleine, à saint Laurent, à saint Bernard, à la Sainte Vierge, à Jésus-Christ couronné d’épines. Cette dernière, composée par la Mère Agnès, fut mise sur l’autel, pendant la messe, le surlendemain du jour où la communauté, assemblée capitulairement, dressa le plus important de tous les actes dont il soit fait mention dans l’histoire de Port-Royal. Sainte-Beuve ne paraît pas connaître cet acte des 11 et 14 août 1664, et son ignorance ne s’explique pas, car l’illustre historien a tiré de l’Histoire des persécutions à cet endroit même les très curieux détails qu’il relate sur les requêtes et sur la neuvaine pour la santé de l’archevêque[6]. Il est inadmissible que ce soit une omission volontaire, c’est en tout cas une omission très regrettable. Cet acte, qui n’a pu être dressé par un notaire, les religieuses le disent positivement, est, dans plusieurs de ses parties, en style de tabellion, et il caractérise très bien là manière des religieuses de Port-Royal. Filles spirituelles d’Angélique Arnauld, issues souvent de familles d’avocats ou de magistrats, elles étaient essentiellement formalistes, procédurières, avocassières, voire processives ; c’est une des rares faiblesses de ces grandes âmes, de même que la croyance aux songes prophétiques, la disposition à voir partout des miracles, et la tendance à trouver dans les saints livres ouverts au hasard des textes se rapportant d’une façon précise à leur situation présente. On peut voir tout cela dans les chapitres XXXVI et XXXVII de l’Histoire des persécutions, où se trouve décrite la « cérémonie » du 11e jour d’août. « La comnunauté, dit le narrateur malheureusement anonyme, s’assembla capitulairement après la grand’messe… Comme nous étions rangées chacune en notre rang dans le chapitre, et une table au milieu, la Mère Agnès ouvrit le livre des saints évangiles qu’on devait mettre sur la table, et sur lequel nous devions jurer notre profession de foi, dans le dessein de voir ce que la Providence nous y ferait rencontrer, et à l’ouverture, sans autre choix, elle trouva le XVIe et le XVIIe chapitres de saint Jean, où on lut d’abord ces paroles dans la première page : Amen dico vobis, etc., c’est-à-dire : En vérité, en vérité je vous le dis ; vous pleurerez et vous gémirez, vous autres, et le monde sera dans la joie… Je ne vous dis point que je prierai mon Père pour vous, car mon Père vous aime lui-même parce que vous m’avez aimé… Le temps va venir, et il est déjà venu, que vous serez dispersés chacun de son côté. Et ce qui suit : Vous aurez des afflictions dans le monde, mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde. Et dans la deuxième page, la prière que Jésus-Christ fait à son Père dans le XVIIe chapitre afin qu’il unisse en lui tous ceux qu’il lui a donnés, et qu’aucun ne périsse.

« Cette rencontre nous parut une espèce de prophétie, et nous confirma dans la résolution de nous attendre à tout ce que Dieu nous proposait ; mais avec la consolation que ce serait Jésus Christ qui surmonterait encore une fois le monde en nous par la vertu de sa grâce toute-puissante, pourvu que nous demeurassions unies dans la charité qui est notre force.

« L’une de nous lut ensuite tout haut la profession de foi, toutes étant à genoux en leur rang dans un profond recueillement et dans une grande attention. Et ensuite notre Mère la première, et les autres par ordre, se levèrent de leur place pour aller l’une après l’autre mettre la main sur les saints Évangiles, et baiser le livre en signe qu’elles embrassaient et juraient tous les articles de foi dont elles venaient de faire profession. Jamais rien ne fut plus édifiant que cette cérémonie, qui fut faite avec une gravité et une dévotion toute extraordinaire. L’on poursuivit ensuite le reste de l’Acte dont cette profession de foi fait une partie, et l’après-dînée il fut signé de toute la communauté[7]. »

Cette profession, qu’on pourra toujours citer pour prouver l’orthodoxie des prétendus jansénistes, car c’est à vrai dire le Credo de Port-Royal, faisait en effet partie d’un acte que la communauté aurait voulu passer devant un notaire ; elle venait à la suite de plaintes au sujet des persécutions antérieures ; c’était comme un testament spirituel fait à l’article de la mort. Ce credo était très explicite, mais il n’y est pas dit un mot de la Grâce efficace ou suffisante, et saint Augustin n’y est pas nommé. Il se terminait par la déclaration suivante, relative au mandement de Péréfixe et au Formulaire : « Nous promettons une soumission et créance sincère pour la foi ; et sur le fait, comme nous n’en pouvons avoir aucune connaissance par nous-mêmes, nous n’en formons point de jugement, mais nous demeurons dans le respect et le silence conforme à notre condition et à notre état ».

À la fin de l’acte se lisait une protestation en règle contre toutes les violences qui pourraient être faites aux religieuses ; c’est de la procédure en style de palais. Évidemment les sœurs ont trouvé moyen de faire rédiger cela par un homme du métier.

Signé à Paris, cet acte fut envoyé immédiatement aux Champs ; il en revint confirmé et approuvé, et muni du sceau de l’abbaye « pour n’avoir pu trouver aucuns tabellions et autres officiers de justice qui aient voulu recevoir ces présentes ». C’est le dernier acte capitulaire qui porte la signature de toutes les religieuses ; huit jours après, il n’y avait plus ni abbesse ni officières pouvant réunir un chapitre régulier. L’acte du 14 juillet est bien le testament de mort du monastère de Port-Royal.

Le 21, Péréfixe, guéri de sa fièvre double-tierce, vint à Port-Royal, fit un long discours plein d’injures et de menaces, et défendit aux religieuses de s’approcher des sacrements, ce qui lui attira cette réplique d’une ancienne : « Nous ne pouvions manquer d’être privées de sacrements, puisqu’on nous en prive pour n’avoir pas signé, et que nous nous en serions privées nous-mêmes si nous avions signé, comme ayant commis une très grande faute. » C’est alors que, l’abbesse ayant voulu placer un mot, l’archevêque l’apostropha en ces termes, qui furent écoutés avec la plus parfaite impassibilité : « Taisez-vous, vous n’êtes qu’une petite opiniâtre et une superbe, qui n’avez point d’esprit, et vous vous mêlez de juger de choses à quoi vous n’entendez rien vous n’êtes qu’une petite pimbêche, une petite sotte, une petite ignorante, qui ne savez ce que vous voulez dire ; il ne faut que voir votre mine pour le reconnaître. On voit tout cela sur votre visage[8]. » Les jours suivants, il alla de couvent en couvent pour retenir des places ; le 25 ce fut la reine mère, en personne qui pressa une visitandine de la rue Saint-Jacques, la Mère Eugénie de Fontaine, de venir prendre le lendemain le gouvernement de Port-Royal désorganisé par l’archevêque.

Le 26, en effet, jour de saint Bernard, la porte du monastère dut s’ouvrir pour laisser entrer sept ou huit carrosses, il y avait dans la cour du dehors vingt exempts avec leurs bâtons, et deux cents archers de différentes casaques armés de mousquets et de carabines c’était l’archevêque qui venait procéder à l’enlèvement de douze religieuses, parmi lesquelles se trouvaient l’abbesse, la Mère Madeleine de Sainte-Agnès de Ligny, et l’ancienne abbesse, la Mère Agnès Arnauld, âgée pour lors de soixante-treize ans. Elle avait peine à marcher, Péréfixe menaça de la faire prendre à quatre par les pieds et par la tête, et cela en présence de Robert Arnauld d’Andilly, son frère, un vieillard de soixante-seize ans[9]. Pour remplacer l’abbesse, pour gouverner les quarante-sept religieuses de chœur et les quatorze converses qui restaient, Péréfixe introduisit la Mère Eugénie de Fontaine et les cinq visitandines qu’elle avait amenées avec elle, et c’était un surcroît d’affliction pour les filles de la Mère Angélique de recevoir à titre de geôlières des religieuses de la Visitation, alors que la dernière lettre de la Mère de Chantal à l’abbesse de Port-Royal était pour souhaiter l’union intime et indissoluble des religieuses de ces deux maisons. Sainte Chantal, qui n’aimait pas les Jésuites, n’avait pas prévu que ces Pères fanatiseraient au lendemain de sa mort quelques-uns des monastères qu’elle avait fondés. Elle n’avait pas prévu non plus que le cordicolisme des Jésuites sortirait de son cher Paray-le-Monial. L’installation de la Mère Eugénie se fit au milieu des réclamations et des oppositions de toute la communauté ; mais l’archevêque passa outre, il traita les appelantes de folles, et les menaça de nouveaux enlèvements. Et voici comment se termina cette journée dramatique entre toutes : « Ma sœur Geneviève le supplia instamment, dit la Relation, de nous donner sa bénédiction. Il répondit que ce serait de tout son coeur, et nous la donna en se recommandant plusieurs fois à nos prières, et nous assurant qu’il nous honorerait souvent de ses visites[10]. »

Péréfixe revint en effet, et même à satiété, mais sans arriver au but qu’il s’était proposé ; il avait cru que la disparition des mères et des sœurs les plus influentes amènerait à bref délai la soumission des autres ; c’est à peine si à force de prières, de promesses et de menaces il obtint finalement une douzaine de signatures. Parmi les signeuses, il y avait quatre filles en démence, quelques têtes faibles, et finalement deux intrigantes qui jouèrent un rôle véritablement odieux : la Sœur Dorothée Perdreau, et la Sœur Flavie Passart, qui occupent une bien petite place dans le Port-Royal de Sainte-Beuve, et qui devraient être l’objet d’études très détaillées. Le reste de la communauté, c’est-à-dire en définitive près de quatre-vingts religieuses, mit en pratique les avis que la Mère Agnès avait rédigés en vue de la persécution dès le mois de juin 1663. Elle avait prévu l’enlèvement de l’abbesse, l’intrusion d’une abbesse ayant des bulles de Rome, le gouvernement de la maison par des religieuses étrangères, et enfin les mauvais traitements et la privation des sacrements, même à la mort. Grâce à ces instructions, les religieuses devenues prisonnières dans leur propre couvent ne furent jamais prises au dépourvu. Quand on leur enleva le 26 août, le 29 novembre, et finalement le 19 décembre, celles qui pouvaient les guider, leurs mères d’abord et l’admirable Sœur Angélique de Saint-Jean, et ensuite les jeunes sœurs qui avaient fait preuve d’initiative, Élisabeth Le Féron, Eustoquie de Brégy et Christine Briquet, il s’en révéla d’autres, comme cette Geneviève de l’Incarnation Pineau qui n’est pas même nommée dans Sainte-Beuve. La Sœur Pineau (1607-1675) est la seule religieuse que la Mère Angélique ait violentée pour la faire entrer au couvent, dont elle avait horreur ; et nulle ne fut plus fidèle à sa vocation. Elle a laissé un récit très animé de son entrée en religion. Durant la persécution de 1664-1665, elle joua un rôle très important, et Péréfixe eut tort de ne pas la faire enlever, car elle sut tenir tête aux persécuteurs, et elle a écrit une relation de ces événements qui est un document historique de grande valeur. Cette relation de plus de cent grandes pages a été insérée dans l’Histoire des persécutions ; elle est remplie de détails précis et parfois très piquants[11]. Elle est écrite avec humour, avec esprit, avec malice, avec méchanceté parfois, surtout quand il s’agit de ses anciennes compagnes Dorothée Perdreau, Flavie Passart et autres signeuses. Il faut lire le récit de la Sœur Pineau pour être à même de juger Péréfixe et Chamillard, et Dorothée Perdreau et Flavie Passart, qu’elle compare à Judas, et la Mère Eugénie Fontaine, une geôlière sans entrailles, et les visitandines qui l’entouraient, les bonnes mères de la Sourdière et Maupeou, qui admiraient tout à Port-Royal, qui en aimaient tout, mais qui subissaient le joug d’une discipline de fer[12].

En un mot la relation de Sœur Pineau fait très bien voir ce que fut la persécution à Paris ; ce qu’elle fut à Port-Royal des Champs, on le voit en lisant deux autres relations imprimées de même dans l’Histoire des persécutions, celle de la Mère du Fargis et celle du confesseur Paulon, encore un nom qui devrait se trouver dans Sainte-Beuve et qui ne s’y trouve pas. Cet abbé Paulon avait été nommé confesseur de Port-Royal en 1661 par M. Bail. Il croyait alors tout le mal qu’on lui avait dit des religieuses de Port-Royal ; mais quand il les vit de près, il changea du tout au tout, et loin de les persécuter il prit courageusement leur défense. Auprès de lui se trouvait, à titre d’aumônier sans doute, l’abbé Floriot, auteur d’une Morale du Pater et de quelques bons ouvrages. Ces deux ecclésiastiques étaient encore à Port-Royal le 13 novembre 1664, deux mois et demi après l’enlèvement du 26 août, et ils y exerçaient paisiblement leur ministère ; Péréfixe n’avait pas eu le temps de songer au monastère des Champs. Il y passa quelques jours du 13 au 18 novembre ; il interrogea la prieure, la Mère du Fargis, ainsi que plusieurs religieuses ; il batailla avec les deux ecclésiastiques qui n’avaient pas signé le Formulaire et qui ne voulaient pas le signer, et sa visite aux Champs se termina par une excommunication des religieuses, qui ne firent même pas leurs pâques en 1665. Le 30 novembre, une lettre de cachet fut expédiée par ses soins ; Floriot et Paulon furent chassés ; le médecin Hamon, visé par cette lettre, s’esquiva par les jardins. C’est à cela que se borna jusqu’au mois de juillet 1665 la persécution de Port-Royal des Champs ; son heure n’était pas encore venue.

On voit par ce qui vient d’être dit qu’en somme Péréfixe fut vaincu dans cette lutte, parce que les religieuses de Port-Royal, malgré une douzaine de défections, avaient su conserver l’union qui fait la force. Elles furent d’ailleurs secondées d’une façon merveilleuse par le dévouement de leurs amis. Ils étaient nombreux, et la Providence leur en suscitait chaque jour de nouveaux, parce que l’héroïsme de ces femmes faisait l’admiration de tous les honnêtes gens. Aussi furent-elles toujours, malgré la rigueur de leurs geôliers, en correspondance réglée avec le dehors. On a publié au xviiie siècle des centaines de lettres écrites à la dérobée par ces prisonnières. Un confesseur qui leur fut imposé par l’archevêque, l’abbé de Boisbuisson, fit à Port-Royal de Paris ce que Paulon avait fait à Port-Royal des Champs, ce que fit à Meaux un confesseur de la Mère de Ligny. Il eut honte du métier d’espion qu’on voulait lui faire faire ; il entra dans les sentiments de celles qui refusaient de signer ; il les encouragea à la résistance, il se fit enfin leur messager pour la transmission des lettres et des papiers secrets. Ce sera lui qui, le jour du rétablissement, chantera la grand’messe à Port-Royal des Champs, il figure au nécrologe parmi les fidèles amis du monastère et, n’en déplaise à Sainte-Beuve, il l’a bien mérité.

Dans la plupart des couvents où l’on avait incarcéré les religieuses enlevées, ces saintes filles se faisaient révérer, et l’on eût dit que comme au temps de la Mère Angélique, au temps de la réforme de Maubuisson, elles avaient été envoyées là pour édifier ces monastères et pour les réformer ; c’est la grande raison pour laquelle l’archevêque n’a pas enlevé plus de seize religieuses de Port-Royal. L’exemple le plus remarquable qu’on en puisse citer est celui de l’internement de la Sœur de Saint-Ange Boulogne, placée à Chaillot, chez la bonne et sainte Mère de La Fayette, une digne fille de sainte Chantal. Racine s’est complu à lui rendre hommage tout à la fin de son Histoire de Port-Royal, là même où il parle avec une admiration si vive des relations de captivité dressées par la Sœur Angélique de saint Jean, par la Sœur Briquet et par quelques autres.

« Cependant, dit encore Racine, qu’il faut citer une dernière fois, la cause de ces saintes religieuses, ou plutôt celle de Dieu, était défendue par des écrits lumineux. M. Arnauld, aidé de M. Nicole, entreprit de faire connaître leur innocence. L’Apologie de Port-Royal, les Imaginaires (Racine aurait pu ajouter les Visionnaires, il n’a pas osé, car il pleurait toujours le vilain rôle qu’il avait joué à cette époque), et tant d’autres ouvrages solides et convaincants manifestaient à toute la terre l’injustice de cette persécution. Mais comme on ne pouvait montrer l’innocence des. religieuses sans dévoiler la turpitude (voilà un bien gros mot) de leurs persécuteurs, ces mêmes écrits, qui justifiaient les religieuses opprimées, mettaient en fureur leurs ennemis, qui les persécutaient avec encore plus de chaleur. »

Il est certain que dans ces écrits, contemporains des premières satires de Boileau, on ne ménage guère Péréfixe et le Père Annat, et Chamillard, et Desmarets de Saint-Sorlin, le triple fou qui agissait de concert avec l’archevêque, et la Mère Eugénie de Fontaine, et enfin Dorothée Perdreau et Flavie Passart. Les Imaginaires, la 6e surtout, datée du 25 juin 1665, sont d’une vigueur étonnante, et le doux Nicole, qui y malmène le Père Annat à la manière de Pascal, a bien mérité des religieuses de Port-Royal, dont il a pris victorieusement la défense[13]. Il en fut de même de Claude Lancelot, dont Sainte-Beuve aurait admiré l’énergie et l’esprit d’initiative, s’il lui avait été donné de connaître la belle lettre contre Racine dont l’autographe est au musée de Port-Royal des Champs et les soixante lettres inédites qu’il écrivit en 1664 et 1665 pour stimuler les défenseurs de Port-Royal[14].

À ces amis fidèles et intrépides il s’en joignit d’autres, et notamment les évêques d’Angers, de Beauvais et d’Aleth, dont il va falloir étudier le rôle ; Péréfixe, désespérant de rompre un faisceau d’une si grande force, capitula au milieu de l’année 1665, mais sournoisement, comme pouvait le faire un second du Père Annat, et en s’efforçant de faire aux ennemis du confesseur tout le mal dont il était capable. Au lieu d’enlever de nouvelles sœurs, car il en était d’elles comme du rameau d’or de Virgile :

Uno avulso, non deficit alter
Aureus, et simili frondescit virga metallo,


il imagina de ramener toutes les exilées, de rassembler en un même lieu les quatre-vingts opposantes et de les incarcérer toutes, sous la surveillance d’un corps de garde, dans le monastère des Champs, qu’il savait être très malsain. Ainsi fut fait, et tout le monde connaît l’histoire de cette odieuse persécution qui dura plus de trois ans. Ce fut une captivité aussi étroite que si les pauvres religieuses avaient été enfermées à la Bastille ; elles ne pouvaient même pas prendre l’air dans leur jardin. Elles étaient privées de sacrements à la vie et la mort, et on leur refusait la sépulture ecclésiastique. Défense de chanter l’office capitulaire ; toutes les privations, toutes les humiliations, toutes les vexations. Mais on eut beau faire, on ne put empêcher Claude de Sainte-Marthe de grimper sur les arbres et de les exhorter de temps en temps, et le médecin Jean Hamon, le « théologien de la captivité », comme dit Sainte-Beuve qui lui a consacré plusieurs de ses meilleures pages, écrivit pour leur consolation des Traités admirables. On empêcha du moins Lemaître de Saci de venir en aide par ses écrits aux religieuses persécutées ; il fut arrêté dans la rue après avoir été sans doute dénoncé par l’odieux Desmarets de Saint-Sorlin, et cet innocent, ce saint prêtre subit à la Bastille du 13 mai 1666 au 31 octobre 1668 une captivité très dure, sans pouvoir dire ou entendre la messe. Ces trois années ont été terribles : et tout cela pour aboutir à une nouvelle et dernière capitulation de l’archevêque de Paris, lorsqu’une levée de boucliers de l’épiscopat français amena, après bien des péripéties, ce qu’on appelle la Paix de l’Église.

Lorsque Péréfixe sommait les religieuses de Port-Royal de signer le Formulaire sous peine d’excommunication, elles pouvaient lui répondre : « Si nous étions dans un autre diocèse, à Sens, à Angers, à Beauvais par exemple, on ne nous soumettrait pas à de pareilles tortures ; car il y a là des évêques qui ne le font pas signer, et d’autres qui admettent la distinction du fait et du droit ; quelques-uns même nous encouragent à ne pas signer sans restriction, et tous ces prélats sont toujours en communion avec le pape. » À cela Péréfixe n’aurait eu rien à répliquer, d’autant plus que les défenseurs des religieuses avaient imprimé avec force commentaires la lettre de l’évêque d’Angers à l’archevêque de Paris, et la réponse de ce dernier, et la contre-réponse de Henri Arnauld. Il était manifeste que l’Église de France n’était pas unie alors comme elle le sera vingt ans plus tard lors de l’affaire de la Régale. Mazarin l’avait asservie, démoralisée et désorganisée comme à plaisir et les Jésuites l’y avaient puissamment aidé. Les assemblées du clergé avaient été détournées de leur objet ; on avait essayé de les transformer en conciles, et le désordre était à son comble. Le Formulaire, rédigé en France par le Père Annat et par l’archevêque Marca, avait pour fondement l’infaillibilité personnelle du pape, et cette même infaillibilité était combattue vigoureusement en France par le roi, par les Cours souveraines et par la Sorbonne, que le Parlement forçait à marcher droit. Les choses allèrent si loin que Louis XIV fit supprimer le 26 juillet 1665 une bulle d’Alexandre VII qu’il jugeait nulle et abusive. Le cardinal de Retz, pleinement réconcilié, fut envoyé à Rome par le roi, et il amena le pape à faire le sacrifice momentané de ses prétentions à l’infaillibilité. Si les jansénistes avaient été véritablement disciples de Jansénius, ils auraient signé le Formulaire avec enthousiasme, attendu que l’évêque d’Ypres, ultramontain déterminé dès son jeune âge, croyait à l’infaillibilité personnelle du pape et acceptait sans discussion le jugement qu’il porterait sur son livre. Il différait en cela de son ami Saint-Cyran, qui était foncièrement gallican. Mais il y avait encore en France quelques évêques attachés aux maximes séculaires de l’Église gallicane. Ils étaient quatorze en 1650, ceux que nous avons vus écrire au pape une lettre si ferme au sujet des cinq propositions de Nicolas Cornet ; mais on parvint à affaiblir la plupart d’entre eux, Gondrin, Godeau, Vialart même, et il en resta bien peu sur la brèche après 1653. Ici commence l’histoire des « quatre évêques », Arnauld d’Angers, Choart de Buzanval de Beauvais, François Caulet de Pamiers et Nicolas Pavillon, d’Aleth.

On ne saurait dire que ces quatre prélats se soient concertés dès le début de l’affaire des cinq propositions, car ils ne se connaissaient même pas alors, et plusieurs d’entre eux avaient commencé par voir ces questions d’un œil indifférent, ou même avec de fortes préventions. Henri Arnauld tenait pour Port-Royal, car il était frère d’Antoine Arnauld et de la Mère Angélique, et il avait été sacré en 1650 dans l’église toute neuve du monastère de Paris. Mais en raison même de sa parenté, qui le rendait plus que suspect, il ne pouvait pas prendre utilement la défense des religieuses persécutées ; il était condamné à n’être qu’un évêque à la suite. L’évêque de Beauvais, Choart de Buzanval, était annihilé, ou peu s’en faut, par la révolte de la plus grande partie de ses chanoines. Cette grave affaire occupe des centaines de pages dans l’Histoire ecclésiastique de son fidèle chanoine Godefroi Hermant. François Caulet, enfant chéri de saint Vincent de Paul et disciple de l’abbé Olier, était jusqu’en 1656 très hostile à Port-Royal. Il fallut l’affaire des casuistes pour lui ouvrir les yeux et pour lui montrer le mal affreux que la Compagnie de Jésus faisait à l’Église, et c’est alors seulement qu’il prit parti, à la suite de Pavillon, pour la doctrine de saint Augustin si vivement attaquée par les Jésuites. Son rôle actif commence seulement en 1661.

Pavillon enfin avait commencé par être partisan de la signature pure et simple, et il avait répondu en ce sens à une consultation d’Antoine Arnauld ; mais, comme ce dernier ne se rendait pas, l’évêque avait étudié sérieusement la question ; il avait beaucoup réfléchi, beaucoup prié, et il avait jugé qu’une signature sans restriction était chose inadmissible. Avant 1661, il ne connaissait ni les religieuses de Port-Royal ni les Messieurs ; c’est lui pourtant qui va devenir l’âme de la résistance épiscopale aux bulles des papes et aux Formulaires ; c’est grâce à lui que la paix de l’Église et le rétablissement de Port-Royal ont été possibles.

Il n’est pas nécessaire de reprendre en détail l’histoire assez compliquée de la Paix de l’Église ; Sainte-Beuve en a parlé avec une véritable maîtrise, en résumant comme il savait le faire la Relation en deux volumes d’un contemporain de talent, l’abbé Varet, grand vicaire de Sens, et les Vies des quatre évêques par Besoigne, excellents ouvrages contre lesquels ne prévaudront jamais les récits mensongers et les odieuses calomnies du Père Rapin. Les éditeurs de Rapin conviennent eux-mêmes que certains passages de son dernier chapitre ont besoin d’être excusés plutôt que réfutés. C’est reconnaître que la rage l’étouffe ; mais excuser un historien délibérément faussaire, menteur et calomniateur, c’est à tout le moins une chose étrange ; les éditeurs de Rapin se sont disqualifiés, et quant à lui, ses diatribes contre les quatre prélats « tarés » sont nulles et non avenues aux yeux des historiens honnêtes. Ce qui fit agir Pavillon dans l’affaire du Formulaire, ce fut le sentiment qu’il avait de ses devoirs et de ses droits d’évêque successeur des apôtres, « juge par excellence des questions de doctrine, et qui n’a de juge supérieur et légitime que les conciles provinciaux et nationaux ». Quand il vit le roi intervenir dans les questions purement religieuses et faire des lois et dès canons dans l’Église, il protesta ; il lui écrivit le 25 août 1664 une lettre respectueuse et ferme ; il interdit dans son diocèse la signature du Formulaire et excommunia sans hésiter deux de ses chanoines qui, malgré sa défense, étaient allés signer à Limoux devant des juges séculiers. On peut juger de l’effet produit par ces démarches audacieuses. Le chancelier Séguier, un si bon ami des Jésuites, dit tout haut que M. d’Aleth avait voulu cracher au nez du roi, et on s’apprêtait à sévir contre lui.

Ce fut bien autre chose l’année suivante, quand une nouvelle bulle d’Alexandre VII, qui faisait sien le Formulaire de Marca, mit les évêques français au pied du mur et leur enjoignit de signer et de faire signer (15 février 1665). Pavillon fit comme tous les autres un mandement, mais conforme à ses principes, soumission de foi pour les dogmes, soumission de respect à l’égard des faits, et il fut suivi aussitôt par les évêques de Pamiers, d’Angers et de Beauvais, qui se solidarisaient avec lui. Un arrêt du Conseil condamna ces quatre mandements et le roi demanda au pape, qui se mourait, deux brefs contre les quatre évêques. Alexandre VII nomma une commission de neuf évêques triés sur le volet pour contraindre les prélats récalcitrants à une signature pure et simple ; en cas de refus, les commissaires agiraient contre eux « par voie de fait, suspension, interdiction et peines plus grièves ».

La mort du pape (20 mai 1667) suspendit l’effet de ces mesures de répression, et le cardinal Rospigliosi, qui avait fait preuve de modération, fut élu, sous le nom de Clément IX, en juillet 1667. Comme il est entendu que la papauté ne meurt jamais, Clément IX commença par expédier à Louis XIV un nouveau bref qui désignait neuf prélats pour réduire les quatre récalcitrants. Mais les choses avaient bien changé depuis la mort d’Alexandre VII. Dix-neuf évêques, la fine fleur de l’épiscopat français, s’indignèrent à la vue d’un pareil avilissement ; ils prirent ouvertement parti pour leurs quatre confrères et écrivirent au pape une lettre vigoureuse qui ne fut point l’objet d’une réprobation, alors que le Parlement faisait saisir la lettre des dix-neuf et les traitait de cabaleurs et d’intrigants[15]. Il s’était produit en France et à Rome un véritable changement ; les dix-neuf devenaient légion, et bientôt ils seraient quarante ; les ministres, Le Tellier et Lyonne en tête, étaient pour eux, le cardinal de Retz prenait leur cause en mains avec une habileté merveilleuse. Mme de Longueville agissait avec le plus grand zèle. Enfin le nouveau nonce, Bargellini, était secrètement chargé par le pape de travailler à une pacification que tout le monde, hormis les Jésuites, désirait ardemment. Dans ces conditions, le nonce écouta les ouvertures que lui firent quelques-uns des dix-neuf, à la tête desquels s’était placé Henri de Gondrin, secondé par Félix Vialart et par Gilbert de Choiseul. On négocia, et, pour éviter d’être mystifiés comme on l’avait été en 1663, on se cacha des Jésuites. Le secret fut si bien gardé qu’ils ne surent absolument rien de ce qui se passait. De là cette exclamation furieuse du Père Annat reprochant aigrement au nonce « qu’il avait ruiné par la faiblesse d’un quart d’heure l’ouvrage de vingt années ». Péréfixe fut également tenu à l’écart, et il avait mérité cette marque de défiance.

L’expédient que les négociateurs avaient imaginé de concert avec le nonce était le suivant : aux mandements incriminés, qu’il fallait bien sacrifier, puisque le pape les avait condamnés, on substituerait des procès-verbaux secrets que les prélats rédigeraient à leur convenance, et au bas desquels se trouveraient les signatures demandées. Pavillon adhérait à cette combinaison ; mais il mettait à sa condescendance une condition sine qua non : les religieuses de Port-Royal et les ecclésiastiques qui leur étaient unis bénéficieraient de la pacification au même titre que les quatre évêques. Le nonce accepta, et dès lors la négociation suivit son cours, avec la lenteur qui caractérise ces sortes d’affaires. Pavillon finit par signer une lettre collective au pape, les trois autres évêques signèrent de même, et l’on apprit au mois d’août 1668 que le pape était favorable à l’expédient des procès-verbaux de synodes. L’affaire du Rituel d’Aleth vint à la traverse et faillit tout gâter, car on avait obtenu de Clément IX un bref qui condamnait au feu cet excellent livre, et Pavillon n’était pas homme à subir un tel outrage. Mais les évêques de France, qui s’étaient décidément ressaisis, prirent son parti ; vingt-neuf d’entre eux approuvèrent le livre si malencontreusement condamné ; la sagesse des ministres de Louis XIV et celle du nonce Bargellini firent le reste, et les négociations pour la paix n’éprouvèrent plus de contre-temps. Il fallait en finir, et Clément IX était d’autant plus de cet avis qu’il craignait, au dire de Péréfixe, de voir quatre-vingts évêques se soulever. En vain les ennemis de la paix dirent au nonce et au pape même que les jansénistes les trompaient par des déclarations mensongères ; leur parfaite loyauté fut mise en lumière par les négociateurs, et le 16 septembre Bargellini annonçait à Louis XIV que le pape était satisfait, et que l’affaire des quatre évêques était finie. C’est alors que le Père Annat eut l’insolence de reprocher au nonce sa faiblesse d’un quart d’heure, et le confesseur dit à son royal pénitent que l’accommodement allait à la ruine de la religion et de l’État. « Mais le roi, dit Clémencet, lui répondit assez froidement : Pour ce qui est de la religion, c’est l’affaire du pape. S’il est content, nous le devons être vous et moi. Et pour ce qui est de mon État, je ne vous conseille pas de vous en mettre en peine, je saurai bien faire ce qu’il faudra[16]. »

La paix étant faite, l’archevêque de Sens conduisit chez le nonce Arnauld, Nicole et l’abbé de Lalanne, et c’est alors que Bargellini dit au docteur Arnauld qu’il avait « une plume d’or, una penna d’oro, pour la défense de l’Église ». Quelques jours plus tard, le 13 octobre, le roi se faisait présenter à Saint-Germain le célèbre docteur qui vivait caché depuis près de vingt-cinq ans, et que sa police cherchait par terre et par mer pour l’incarcérer comme son neveu Lemaître de Saci, qui était encore sous les verroux[17].

Arnauld reçu par Louis XIV et même par le dauphin, c’était la paix rendue publique, et l’on frappa le Ier janvier 1669 une médaille destinée à commémorer cet heureux événement. Les religieuses de Port-Royal furent l’objet de négociations particulières assez longues et assez délicates. Le nonce ne pouvait rien faire pour elles, car elles dépendaient directement de Péréfixe, qui avait été tenu systématiquement en dehors de toutes les tractations, et qui avait appris le dernier l’heureuse conclusion d’une si grande affaire. Il avait pris des engagements formels avec Dorothée Perdreau, qu’il avait fait élire abbesse par une demi-douzaine de signeuses, et il avait promis à cette femme que jamais la Mère de Ligny, l’abbesse légitime, ne reviendrait au faubourg Saint-Jacques. Ce fut seulement le 18 février 1669, après quatre mois de pourparlers, que Duplessis de la Brunetière, grand vicaire de l’archevêque de Paris, rétablit solennellement les religieuses des Champs, séparées à tout jamais de leurs indignes compagnes, auxquelles elles avaient écrit vainement pour leur offrir le baiser de paix. À dater de ce jour, comme le dit joliment Sainte-Beuve, « nous laisserons le Port-Royal de Paris sous la conduite de sa mère Dorothée Perdreau il nous devient tout à fait étranger, excepté dans les quelques occasions où il reparaîtra, comme un mauvais frère, pour dépouiller notre unique Port-Royal, celui des Champs[18] ».

Mais en terminant ce chapitre, il convient de faire une observation qui n’a pas été faite, et qui a bien son importance pour l’histoire de l’Église de France. En somme la paix dite de Clément IX est due pour la plus grande part à un sursaut d’énergie de l’épiscopat français, qui s’est dégagé en 1668 de l’étreinte des Jésuites. Comptons les évêques ; ils étaient quatre au début auxquels s’en joignirent dix-neuf quand les Jésuites voulurent immoler ces quatre. L’affaire du Rituel d’Aleth en groupa vingt-neuf, et c’est parce qu’il craignait d’en voir quatre-vingts se soulever que le pape donna les mains à un projet d’accommodement. Si Louis XIV avait été vraiment le roi très chrétien, il aurait compris la portée de ce grand événement il se serait dégagé lui aussi, et son règne eût été tout autre. Mais le christianisme de ce prince si profondément ignorant était tout à fait rudimentaire ; il consistait, dit Saint-Simon, à craindre le diable et l’enfer, et les scandales de sa vie privée lui faisaient apprécier la morale accommodante et le relâchement des Jésuites. Il lui fallait un confesseur qui ne fût point dans les principes d’Arnauld et de Port-Royal ; il lui fallait un archevêque qui n’eût point l’intransigeance de Pavillon. Se figure-t-on l’évêque d’Aleth devenu archevêque de Paris en face d’un roi doublement adultère et concubinaire public ? Aussi la paix de Clément IX n’a-t-elle pas eu l’ampleur qu’elle aurait dû avoir elle ne fut en réalité qu’une trêve dont les conditions ne furent pas respectées. Comme le dit avec raison le Père Gerberon à la fin de son Histoire du jansénisme[19], « on avait pris l’habitude de haïr les disciples de saint Augustin, et on persévéra encore à les haïr. C’est ce qui fit que les religieuses de Port-Royal perdirent leur maison de Paris, et on eut même peine de les laisser dans celle des Champs, Les docteurs demeurèrent retranchés de la Faculté contre toutes les paroles qu’on leur en avait données ; et quoique M. Arnauld eût communion avec le pape, avec son évêque, et par eux avec toute l’Église, il ne put trouver la paix dans sa propre maison comme un Joseph, il fut toujours l’objet de la haine de ses frères. On ne cessa point de faire signer sa condamnation à tous les bacheliers, et de faire de cette condamnation un degré nécessaire pour monter au doctorat. »

Pour rendre la paix durable, il aurait fallu abolir la signature du Formulaire, œuvre de l’archevêque Marca et du Père Annat. Tel était alors l’avis d’un ancien persécuteur de Port-Royal, de l’archevêque de Rouen, Harlay de Chanvallon, qui s’était rallié provisoirement aux pacificateurs. Il fit alors parvenir au pape un mémoire, intitulé L’Échafaudage, qui eut un grand retentissement, et les raisons qu’il présentait parurent si solides que Clément IX allait sans doute agir en conséquence quand il mourut prématurément en 1670. L’ambassadeur de France, le duc de Chaulnes, fit valoir les mêmes arguments auprès du nouveau pape Clément X (1670-1676), mais ce pontife était un vieillard, incapable de suivre les grandes affaires. Le Formulaire maudit resta donc en vigueur, et de ce chef la paix de Clément IX fut loin de produire les heureux résultats qu’on en pouvait attendre.



  1. L’évêque de Comminges était plus qu’à demi janséniste. Il eut le courage de dire au roi qu’il perdrait plutôt son évêché que d’abandonner la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas sur la grâce efficace. Hermant, tome VI, p. 536.
  2. Hermant, Mém., tome VI. p. 488.
  3. Apologie des religieuses, 2e partie, publiée en 1665, p. 84.
  4. Lettre au R. P. Annat sur ses Remèdes contres les scrupules ; anonyme. 12 p. in-4, p. 8. — L’évêque d’Amiens, Faure, qui n’était pas janséniste, disait à la Mère de La Fayette que si les religieuses de P. R. croyaient commettre un péché mortel en signant, elles devaient ne pas signer, car elles seraient alors coupables de péché mortel.
  5. Histoire des persécutions, p. 263.
  6. V. Sainte-Beuve, Port-Royal, tome IV, p. 201.
  7. Hist. des persécutions, p. 284.
  8. Hist. des persécutions, p. 293. On n’a malheureusement pas le portrait de la Mère de Ligny ; il n’a pas été possible de le donner dans l’Iconographie de P. R. publiée en 1909. On ne saurait dire si elle était effectivement de si petite mine ; la mine de l’archevêque n’était pas à ce moment celle d’un successeur des apôtres.
  9. Le lendemain de cet enlèvement, M. Bail, pour justifier sans doute l’épithète de fou que Péréfixe lui avait appliquée dans son entretien du mois de juin avec la Sœur Briquet, écrivait que les religieuses de P. R. avaient été traitées trop doucement par l’archevêque, et que si elles avaient été en Italie ou en Espagne, elles auraient été habillées en diables et brûlées toutes vives.
  10. Histoire des persécutions, p. 309.
  11. On y voit pourquoi Péréfixe avait placé la Sœur Angélique de Saint-Jean auprès de Mme de Rantzau, « esprit avec esprit, science avec science ». Il faut lire, p. 377, ce qui est relatif au fameux procès-verbal du 26 août, rédigé par les Sœurs Eustoquie de Brégy et Christine Briquet. L’archevêque voulait les mettre au pain et à l’eau entre quatre murailles, et il dit en propres termes : « Ton tour viendra, Madelon Briquet », etc.
  12. « Je ne sais, dit à ce propos la Sœur Pineau, s’il y a un ordre de religion dans l’Église plus rempli de ténèbres que celui de la Visitation, et où l’on connaisse moins les véritables maximes et l’esprit du christianisme. Et néanmoins elles ont un véritable désir de plaire à Dieu en tout ce qu’elles font, et nous avons toujours remarqué en elles une véritable estime de leur vocation. » Cette relation est à lire si l’on veut connaître la Visitation.
  13. La Mère Angélique, qui désapprouvait les Provinciales, n’aurait pas admis des pamphlets de cette violence. On sait par Nicole lui-même que Mme de Longueville, l’abbé de Barcos et quelques autres ne les goûtaient pas.
  14. Cf. Revue hebdomadaire, 8 août 1908. — La lettre qui a réduit Racine au silence a été publiée par M. Paul Mesnard en 1872 à la fin de son édition complète de Racine (Coll. des grands écrivains de la France).
  15. Voici comment Daguesseau, dans un mémoire encore inédit composé en 1717, a parlé de cette affaire : « On a vu sous le dernier règne, dans l’affaire des quatre évêques, un exemple de ce que peut l’intérêt commun sur l’esprit de ceux mêmes qui sont d’ailleurs les plus opposés les uns aux autres. Plusieurs des prélats nommés commissaires par les brefs que le pape avait donnés contre les quatre évêques rejetèrent hautement une commission si odieuse ; ceux qui l’acceptèrent furent déshonorés, et les autres prélats se soulevèrent contre leur conduite, aussi bien que contre l’entreprise de la Cour de Rome. On fut donc obligé de faire une paix dans laquelle on accorda les dehors au pape et le fond de la chose aux quatre évêques. »
  16. Tome VI, p. 361.
  17. Il sortit de la Bastille le 31 octobre 1668.
  18. Port-Royal, tome IV, p. 409.
  19. Tome III, p. 271.