Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc, flamande, étranglée par le diable

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Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc, flamande, estranglée par le diable, dans la ville d’Anvers, pour n’avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 avril 1616.

1616



Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc, Flamande, estranglée par le diable dans la ville d’Anvers, pour n’avoir trouvé son rabat bien godronné1, le quinziesme avril 1616.
À Lyon, par Richard Pailly.
M.D.C.XVI.
Avec permission. In-8º.

Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes principalement, qu’il semble qu’elles se soyent estudié le plus à ce subjet qu’à autre chose quelle qu’elle soit. Ceste laxive Egypsienne, Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d’un million d’or vaillant des plus belles perles que produit l’Orient, mais en un festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt mille escus à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta l’honneur et la vie.

Je laisse une infinité d’histoires qui serviroient à ce subjet, pour racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville renommée et principale de la Flandre.

La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente ; mais elle estoit fort colerique, et lorsqu’elle estoit fort en colère, elle juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très ambitieuse et subjette au luxe, n’espargnant rien de ces moyens pour se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d’Anvers.

Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se faisoit en l’une des princiales maisons, où, pour paroistre des plus relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus riches habits et des plus belles façons qu’elle se pouvoit adviser, entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur toutes les provinces de l’Europe, est la mieux fournie pour se faire des rabats des mieux goderonnés. À ces fins, elle avoit mandé querir une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les luy apporte ; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa fantaisie, jurant et se donnant au diable qu’elle ne les porteroit pas.

Mande querir une autre empeseuse, fit marché d’une pistole avec soy pour luy empeser un couple, à la charge de n’y rien espargner. Ceste y fait son possible ; les ayant accommodés au mieux qu’elle avoit peu, les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant, jurant et maugreant, jurant qu’elle se donneroit au diable avant qu’elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses paroles par plusieurs et diverses fois.

Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux escouttes pour pouvoir nous surprendre, s’apparut à ceste comtesse en figure d’homme de haute stature, habillé de noir ; ayant fait un tour par la salle, s’accoste de la comtesse, lui disant : Et quoy ! madame, vous estes en colère ? Qu’est-ce que vous avez ? Si peux y mettre remède, je le feray pour vous. — C’est un grand cas, dit la comtesse, que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie ! En voilà que l’on me vient d’apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux pieds, dit ces mots : Je me donne au diable corps et âme si jamais je les porte.

Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort un rabat de dessous son manteau, luy disant : Celuy-là, madame, ne vous agrée-t-il point ? — Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d’âme. Le diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu’elle tomba morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable s’esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l’on eust tiré un si grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.

Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent entendre qu’elle estoit morte d’un catharre qui l’avoit estranglée, et firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la peuvent remuer ; ils sy mettent six… autant que devant ; bref, toutes les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte qu’ont esté contraint d’atteler des chevaux ; mais pour cela elle ne peut bouger, tellement que ce que l’on vouloit cacher fut descouvert. Toute la ville en est abrevée ; le peuple y accourut. De l’avis des magistrats, on ouvre la bière : il ne se trouve qu’un chat noir, qui court et s’evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.

Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps, qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur profite et les convie à amender leurs fautes !

Ainsi soit-il.



1. Godronné ne vient pas, comme on pourrait le croire, du mot goudron, qui toutefois n’eût pas été mal employé pour des rabats et des fraises aussi solidement empesés que ceux dont il s’agit ici ; il dérive du mot godron, dont se servoient les anciens architectes pour désigner une sorte d’ornement ou de moulure en forme d’œuf, d’amande, ou plutôt de godet, pour remonter tout de suite à la première source de toutes ces étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le godron étoit le pli rond et rebondi qu’on multiplioit à l’infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les femmes, et sur les larges fraises mises à la mode, puis délaissées, par Henri III. « Le roy...., dit l’Estoile, alloit tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion, laissant ses chemises à grands godrons, dont il étoit auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à l’italienne. » Les orfèvres employoient le mot godronné à peu près dans le même sens : ils s’en servoient pour désigner la vaisselle d’or ou d’argent à filets. Aujourd’hui encore, quand une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu’elles godent.