Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume d’Arragon

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Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume d’Arragon, avec l’occasion d’iceux, et de leur pacification et assoupissement.

1592



Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume d’Arragon, avec l’occasion d’iceux et de leur pacification et assoupissement, tiré d’une lettre d’un gentilhomme françois, estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy.
À Lyon, par Jean Pillehotte, à l’enseigne du Nom-de-Jesus. 1592.
Avec permission. In-8º1.

Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui est contenu à la fin de celle que j’ay receu de vous du xviij du moy passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d’avoir quelque lumière des bruits que l’on faict courir des esmotions, non pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville capitalle du royaume d’Arragon. Je vous diray qu’il y a environ vingt ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il avoit faict son secretaire d’estat, et l’avoit tellement receu en sa grace, que, pour la bonne opinion qu’il avoit conceue de luy, il se reposoit d’une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa suffisance et fidelité, tellement qu’il estoit recherché d’un chacun (grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy plus que personne de toute la court. Après s’estre longuement maintenu en cest estat, n’estant pas donné à un chacun d’user en la bonne fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si glorieux et insupportable, qu’il se rendoit fort mal voulu des gens de bien, et, non content de ce, s’oublia de tant que de commettre beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison) demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu beaucoup de bienfaits pendant qu’il estoit en grace, et de sa femme et enfans fort paisiblement, sans qu’il fust inquieté en manière quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et accusoit sa dicte Majesté d’ingratitude, detractant de luy plus licentieusement qu’il n’appartient à un subject qui avoit receu tant de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu’il faisoit des deservices prejudiciables à l’estat de son prince ; ce qu’estant venu à sa cognoissance, il l’envoya prendre en sa maison, le fit mener en ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé3, et mis soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce4. On luy permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans, et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu’il fust fait plus ample information de ses delicts, ni que l’on procedast à l’encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy, et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest estat5, jusques à ce que, s’en ennuyant, il trama avec sa femme de se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à l’intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir qu’il fist le malade, qu’il eust moyen de se sauver en habit d’une des servantes de la dicte femme5, et, estant aidé de chevaux, s’en alla d’une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux d’icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du lieu, remonstra qu’il estoit natif du païs d’Arragon, que l’on l’avoit detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu’ayant trouvé moyen d’eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu’il fust traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du dict païs d’Arragon : à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy7, pour l’advertir de ce qui s’estoit passé avec le dict Antonio Perès, promettans, s’il avoit delinqué, d’en faire la justice par la rigueur des loix du pays, lesquelles ne permettent qu’un gentilhomme puisse estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l’avoir retenu prisonnier, mais monstra desirer qu’il fust ramené par deçà ; à quoy ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts priviléges : de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l’inquisition8, ce qui fut executé au mois de juillet dernier ; mais ses parens et amis firent telle clameur parmy le peuple que l’on leur vouloit oster leur liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit s’ils enduroient ce qui estoit advenu, qu’à l’instant plus de six mil hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut8 ; furent aux maisons des juges de l’inquisition, les contraignirent, les armes à la gorge, de sortir le diet Perès du lieu où il avoit esté mené, et le remettre en leurs mains, et, s’imaginans que le roy, pour avec plus d’apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu’il fust accusé par devant les dicts juges de l’inquisition, voulurent qu’il fust examiné par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le firent declarer innocent et exempt d’en estre recherché. Depuis, au mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui s’estoit passé, commanda à ceux qu’elle sçavoit luy estre obeissans, de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le remettre en l’autre où auparavant elle avoit ordonné qu’il fust conduict ; à quoy ceux auxquels ce commandement s’adressa desirans d’obeyr, et neantmoins doutans qu’il ne se peust faire seurement sans estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre d’hommes, pour, à l’aide d’iceux, executer ce qui leur estoit ordonné. Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil hommes9, vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit deliberé de mettre le prisonnier10, et de la mesme furie allèrent à la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils firent, et dit-on qu’ils se sont retirez en France11. Ceste audace meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d’un grand roy, qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy ; neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu’il sçavoit bien que parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais ; que l’on fist recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions ; que l’on en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d’oublier ce qui s’estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu’ils avoient faict n’avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les loix d’Arragon ne souffriroient qu’un gentilhomme, pour quelque crime que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez, fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres, mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu’il alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit qu’ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres villes d’Arragon d’entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes droits qu’eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)12 qui avoient esté levez l’esté passé pour nostre secours13, comme je peux le vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont voulu opposer, ayans créé d’entre eux par force un pour leur chef14 (s’estans ceux que j’ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieuës de la dicte ville de Sarragoce, en intention de defendre le passage d’un pont à la dicte armée15 ; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies, faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval, les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez, sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à l’intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune resistance, ni usé d’aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce faict s’est passé, avec beaucoup d’honneur et de reputation de ce bon roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur et clemence16, encores qu’il tienne en la main de quoy les chastier rigoureusement. Voilà la verité de l’histoire, que je vous prie de communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De Madrid, ce xxj de novembre 1591.



1. Pièce très intéressante, en ce qu’elle est peut-être le seul document françois relatif à cette partie de l’histoire d’Antonio Perez. M. Mignet, qui auroit pu y trouver quelques faits nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l’avoir connue.

On verra tout à l’heure, et ce n’est pas l’une des particularités les moins curieuses de cette pièce, jusqu’où notre ligueur françois pousse l’admiration pour Philippe II, à la suite duquel il se trouve.

2. Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la forteresse de Tarruegano. Mignet, Antonio Perez et Philippe II, 1re édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88–91.

3. Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la clémence de Philippe II ; elle fut motivée par la maladie assez grave qu’il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano. « Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu’il fût transporté à Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d’une demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut les visites de toute la cour. » Id., pag. 91.

4. Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails qui pourroient rendre le roi odieux, « les perfides interrogatoires auxquels Perez fut soumis, la torture qu’on lui fit subir, etc. » Mignet, loc. cit., pag. 99–114.

5. Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit « un vêtement et une mante de sa femme » ; mais ce qui est dit ici des habits de servante endossés par le fugitif s’accorde bien mieux avec ce qui suit dans le récit de l’excellent historien : « Il passa, dit-il, sous ce déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors l’attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l’enseigne Gil de Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. À peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil de Mesa, qu’ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde. Sans se troubler, l’ami de Perez s’arrêta et causa avec eux, tandis que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux, comme un domestique. » Id., 118-119.

6. M. Miguel ne parle pas de cette députation vers Philippe II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.

7. Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable, avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l’Inquisition en le chargeant du crime d’impiété ; et ce furent non pas les officiers du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui eurent ordre d’aller se saisir de lui pour le mener de la prison des Manifestados dans celle de l’Inquisition, ce qui fut cause du mouvement populaire dont il va être parlé.

8. C’est pendant qu’on l’entraînoit loin de son palais que le gouverneur, à qui l’on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut trois coups de couteau à la tête et un à la main. « On le déposa tout meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après il mourut de ses blessures. » Mignet, pag. 159–160.

9. Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.

10. M. Mignet entre dans de grands détails sur cette insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185–189.

11. Perez s’y réfugia en effet.

12. M. Mignet ne dit que « six mille hommes de pied et quinze cents hommes de cavalerie légère. » Antonio Perez et Philippe II, 1re édit., pag. 199. Quand il dit tous Espaignolz, l’auteur de la lettre veut dire tous Castillans.

13. M. Mignet ne parle pas de cette première destination de l’armée de Philippe II.

14. « Les membres de la députation permanente et les cinq juges de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la défense, prescrit la formation d’une armée, nommé le grand justicier pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de la Nuza pour lui servir de mestre de camp. » Mignet, pag. 198.

15. M. Mignet n’indique pas le lieu où l’armée aragonaise alla attendre l’armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite : « Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec lui, en firent autant. » Id., pag. 200.

16. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit toujours ici de Philippe II.