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Histoire naturelle de l’Homme/07

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Histoire naturelle de l’Homme
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 32 (p. 436-464).
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HISTOIRE NATURELLE
DE L'HOMME

UNITE DE L'ESPECE HUMAINE.
VII.
LES THEORIES POLYGENISTES.
OBJECTIONS GENERALES : CROISEMENT DES GROUPES HUMAINS.

L’ensemble des faits exposés dans nos précédentes études conduit à affirmer deux choses, savoir la réalité de l’espèce et l’unité de l’espèce humaine. — L’espèce, dans le règne végétal et dans le règne animal, s’est montrée comme quelque chose de fondamental, d’essentiel à la nature organisée de notre âge. Variable dans des limites bien plus étendues qu’on ne l’admet d’ordinaire, elle peut enfanter un nombre indéfini de races sous l’empire de conditions pour la plupart encore indéterminées, mais dépendant toujours du milieu. Ces races peuvent différer l’une de l’autre autant que diffèrent entre elles des espèces de genres voisins ; mais, dit M. Isidore Geoffroy, « si différens qu’ils puissent être, tous les êtres organisés qui, dans la nature, se relient intimement entre eux sont aussi bien d’une seule et même espèce que toutes les branches qui tiennent de près ou de loin à un même tronc constituent un seul et même arbre. Et de même que des arbres, pour être très semblables et très voisins, n’en restent pas moins essentiellement distincts, de même toute collection naturellement formée d’individus, fût-elle très restreinte et caractérisée par de très légères différences, est une espèce distincte, si ces différences suffisent pour l’isoler de toute autre suite d’individus [1]. » La race et l’espèce se distinguent d’ailleurs l’une de l’autre par deux ordres de faits. D’une espèce à l’autre, on ne trouve jamais ces suites graduées dont parle ici M. Isidore Geoffroy ; ces suites existent au contraire d’une race à l’autre dans les espèces les plus profondément altérées, les plus diversifiées. Entre espèces, toutes les unions croisées présentent, à des degrés divers, les phénomènes de l’hybridation ; entre races, les mêmes unions donnent naissance aux phénomènes du métissage.

D’un groupe humain à l’autre, on trouve tous les intermédiaires imaginables ; entre groupes humains, le croisement présente au plus haut degré les caractères d’un métissage. Ces groupes sont donc autant de races d’une espèce unique. Comme toutes les espèces végétales ou animales, cette espèce est variable. Le milieu agit sur elle et la transforme. Cette action s’exerce sous nos yeux dans des races en voie de formation ; elle est et doit être plus prononcée dans les races plus anciennement constituées, et pourtant jamais dans l’espèce humaine la variation n’atteint les limites extrêmes constatées chez les plantes ou les animaux, parce que, grâce à son intelligence, l’homme se défend toujours plus ou moins contre le milieu.

Telle est la solution que la doctrine monogéniste donne du problème posé au début de ce travail. Pour y arriver, elle se borne à étudier soigneusement les faits, à les grouper, à les interpréter en vertu des lois de la physiologie générale. Est-ce à dire qu’elle fasse disparaître ainsi toutes les difficultés, qu’elle ferme la bouche à toutes les objections ? Non certes ; mais ces difficultés ont été singulièrement exagérées, ces objections sont rarement sérieuses, et il en est souvent qui ne font que dévoiler le peu de fondement des doctrines polygénistes. Notre étude serait incomplète si nous n’entrions pas ici dans quelques détails. Passons donc maintenant en revue les principaux argumens invoqués par les adversaires des idées que nous défendons.

Écartons d’abord certains reproches qui ne sont pas, à vrai dire, des objections, et qu’on est surpris de voir se reproduire constamment et toujours sous la même forme. À qui soutient la réalité, la permanence des espèces et à plus forte raison l’unité de l’espèce humaine, les railleries, les sarcasmes, les injures même n’ont jamais manqué depuis que ces questions s’agitent. Il est à regretter de voir les polygénistes employer de nos jours encore ces armes de mauvais aloi. L’école américaine, pas plus que les autres, n’échappe à ce reproche. Pour elle, le monogénisme est tout au moins une hypothèse rétrograde, fondée uniquement sur des préjugés traditionnels et un esprit de secte indigne du XIXe siècle ; c’est un dogme et non pas une doctrine scientifique ; la raison, affranchie par la science, doit savoir s’élever plus haut, et sur ce thème bien rebattu, elle sème quelquefois des plaisanteries spirituelles, parfois aussi de bien lourdes déclamations. Après ces marques de dédain, après ces flores déclarations, on s’attend naturellement à voir cette école-rester sur le terrain scientifique et abandonner aux théologiens, si rudement traités par elle, le terrain des livres de Moïse. Eh bien ! non. Plus elle a attaqué le dogme en opposition avec ses théories, plus elle semble éprouver par momens le besoin de réconcilier celles-ci avec la Bible. En Amérique, les représentans les plus distingués de cette école, suivant la voie ouverte par La Peyrère, ont publié dans cette direction des travaux considérables [2], et, à en juger par les comptes-rendus de quelques séances de sociétés ou de meetings scientifiques, les polygénistes ont mêlé la théologie à l’anthropologie tout autant que leurs adversaires. Pourquoi donc se montrer si sévères envers ces derniers et leur reprocher avec tant d’âpreté précisément ce qu’ils sont toujours prêts à faire eux-mêmes ?

Les polygénistes européens tombent plus rarement dans la contradiction que nous venons de signaler. Ont-ils le droit pour cela d’employer le même langage et d’opposer aux partisans du monogénisme une sorte de fin de non-recevoir fondée sur la concordance de cette doctrine avec un dogme quelconque ? Évidemment pas davantage. Il y a deux manières d’être esclave d’un livre, d’une croyance. Celui qui nie partout et toujours ce qu’il y trouve ou croit y trouver n’est pas plus libre de préjugés que celui qui affirme aveuglément les mêmes choses. Qu’on aille chercher dans la Bible des raisons pour ou contre, qu’on veuille arguer de la vérité ou de la fausseté d’un dogme pour résoudre une question d’histoire naturelle, ce sera toujours mêler à la science des considérations d’un autre ordre. Peu importe que le point de départ soit une affirmation ou une négation. Pour être de la théologie retournée, ce n’en sera pas moins de la théologie. Ainsi, à qui ne parle qu’au nom de la science, les polygénistes doivent répondre par des raisons exclusivement de même nature, sous peine de mériter tous les reproches qu’ils prodiguent si aisément.

Mais, nous dit-on, « tous les monogénistes ont eu et ont encore le tort immense d’invoquer comme preuve à l’appui de leurs idées une autorité qu’il n’est pas permis de discuter [3]. » Cette assertion est au moins étrange. Si, comme le polygénisme, mais pas plus que lui, le monogénisme a ses théologiens, il a aussi, et en plus grand nombre peut-être que son antagoniste, des partisans qui n’ont jamais quitté le terrain des sciences naturelles. Pour ne citer que trois noms, Buffon, Müller et Humboldt n’ont certainement pas cherché leurs convictions ailleurs. Or qu’on ouvre l’Histoire naturelle, le Manuel de physiologie ou le Cosmos, on n’y trouvera guère d’argumens tirés de la Bible, mais bien des opinions en complète harmonie avec toutes celles que nous avons exposées, des conclusions semblables aux nôtres. À vrai dire, nous n’avons fait que marcher dans la voie ouverte par ces grands maîtres, et c’est au lecteur à juger si nous avons eu recours à des autorités surnaturelles. Laissons donc de côté ces assertions sans fondement, ces allégations inexactes ; laissons à chacun ses croyances religieuses ou philosophiques, et arrivons aux seules objections qui méritent qu’on s’y arrête, à celles qu’on soulève au nom de la science même.

Nous ne pouvons en vérité accepter comme sérieuses celles qui n’ont d’autre fondement que l’incertitude de quelques résultats de la pratique journalière. Il est très vrai que les botanistes, que les zoologistes ont parfois de la peine à se mettre d’accord sur quelques déterminations spécifiques, et que les uns considèrent comme des espèces distinctes ce que d’autres regardent comme des races ou même de simples variétés ; mais on a singulièrement exagéré le nombre de ces divergences. Pour employer le langage des classificateurs, nous dirons qu’à côté d’une espèce douteuse on en trouve cent et plus de très bonnes sur le compte desquelles tout le monde est d’accord. Arguer de ces difficultés de l’application à des cas isolés pour mettre en doute la réalité de l’espèce, c’est agir comme si on niait l’existence des lois astronomiques, parce que l’observation des astres ne coïncide pas rigoureusement avec le calcul, parce que les résultats donnés par deux observateurs également habiles ne sont pas toujours identiques, parce qu’entre mathématiciens même, il se manifeste parfois des divergences profondes au sujet de certaines théories spéciales. Cette objection n’en est pas moins une de celles qu’on adresse le plus souvent à ceux qui accordent à l’espèce, dans l’ordre général actuel, la place que nous lui attribuons. Il est vrai qu’elle n’est guère soulevée que par des personnes étrangères à la botanique, à la zoologie, qui n’ont par conséquent point eu à s’occuper de déterminations spécifiques, et dès lors sont facilement entraînées à s’exagérer le nombre et l’importance de quelques divergences d’opinion, de quelques incertitudes inévitables dans toute pratique d’une science quelconque.

Toutefois, parmi les paléontologistes, quelques vrais savans ont été frappés de ces divergences, de ces incertitudes, au point d’en arriver, eux aussi, à douter de la réalité de l’espèce. M. d’Omalius d’Halloy, que l’Institut s’est depuis longtemps associé comme un des plus dignes représentans de la géologie européenne, a très nettement insisté sur ce point dans une circonstance solennelle, et plus franc que la plupart de ceux à qui il apportait l’appui d’un nom justement respecté de tous, il a posé des conclusions [4]. À ses yeux, « l’espèce n’est pas quelque chose de plus tranché que les autres modifications que la science distingue dans les produits des forces naturelles. » Elle n’est guère qu’un groupe artificiel à peu près comme le sont le genre, la tribu, la famille. Nous croyons avoir répondu d’avance à cette doctrine de l’éminent géologue belge, mais nous comprenons sans trop de peine comment elle a pu graduellement se développer chez lui et chez d’autres savans voués aux mêmes travaux. Pour juger des affinités, le paléontologiste n’a que des ressemblances et des différences matérielles à sa disposition. Il ne s’occupe pas de physiologie ; il n’a sous les yeux que des êtres incomplets et surtout des êtres morts. Il n’y a dans les fossiles ni père, ni mère, ni enfans ; l’idée de la famille physiologique, à plus forte raison l’idée de la filiation de semblables familles, ne lui est donc jamais suggérée par ses propres observations. En réalité, il n’étudie que des individus. Dans l’idée que le paléontologiste se fera de l’espèce, l’un des deux termes que nous avons vus être nécessaires pour en avoir une notion exacte sera donc toujours plus ou moins effacé. La distinction nette de la race et de l’espèce devient dès lors impossible, et dès lors aussi la confusion est inévitable. De ce fait à douter de la distinction réelle des espèces, à les regarder comme des groupes de convention, il ne saurait y avoir loin. En concluant comme il l’a fait, M. d’Omalius s’est montré parfaitement logique.

Les hommes qui ont étudié la nature vivante sont arrivés à des conclusions bien différentes. De quel côté est la vérité ? Nous avons tâché de le montrer, et c’est avec une satisfaction bien vive que nous pouvons placer, en regard des preuves directes exposées dans ce travail, celle qui résulte de l’accord unanime entre tant de naturalistes si divers d’esprit et de tendances. Ici encore, au lieu de parler en notre nom, nous préférons citer textuellement le zoologiste que l’ensemble de ses travaux, et surtout ses dernières publications, ont incontestablement placé à la tête de l’école philosophique française. Voici comment s’exprime M. Isidore Geoffroy immédiatement après la comparaison que nous avons reproduite plus haut : « Telle est l’espèce et telle est la race, non-seulement pour une des écoles entre lesquelles se partagent les naturalistes, mais pour toutes, car la gravité de leurs dissentimens sur l’origine et les phases antérieures de l’existence des espèces ne les empêche pas de procéder toutes de même à la distinction et à la détermination de l’espèce et de la race. Tant qu’il s’agit seulement de l’état actuel des êtres organisés (accord d’autant plus digne d’être remarqué qu’il n’existe guère qu’ici), tous les naturalistes pensent de même, ou du moins agissent comme s’ils pensaient de même… Il n’y a donc de Cuvier à Lamarck lui-même qu’une seule manière de concevoir l’espèce au point de vue taxonomique [5]. » Certes il a fallu qu’une autorité bien puissante pesât sur les théories de toutes ces écoles pour les plier au point d’en-arriver à se confondre à propos d’une question aussi générale, aussi grave ; et quelle peut être cette autorité, si ce n’est celle de la vérité se manifestant de telle sorte qu’elle devenait impossible à nier ?

Il y a dans cet accord, si hautement proclamé par la voix la plus autorisée, de quoi donner à réfléchir aux anthropologistes qui, plus ou moins étrangers aux sciences naturelles, et n’ayant pas pratiqué laborieusement l’espèce, comme le dit M. Godron, abordent avec une inexplicable confiance ce problème compliqué et le résolvent en sens contraire de tous les naturalistes. Peu disposé à juger sur la parole d’un maître quelconque, nous n’avons jamais demandé à personne d’agir ainsi. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’une question toute spéciale, il nous semble que ceux-là méritent le plus de confiance qui s’en sont le plus occupés ; et quand ces juges naturels, divisés sur une foule d’autres points, en arrivent sur cette question à une entière conformité d’opinion, il nous semble difficile de ne pas croire qu’ils sont dans le vrai. Tout au moins nous croyons-nous obligé de revoir avec soin toutes les pièces avant de protester contre leur décision. Nous ne croyons donc pas être exigeant outre mesure en demandant aux anthropologistes dont il s’agit de s’occuper sérieusement des espèces avant de prononcer que l’espèce en général est autre chose que ce qu’ont vu en elle l’école philosophique comme l’école positive, Lamarck comme Cuvier.

Mais, dira-t-on, l’accord dont vous parlez n’existe que pour l’état actuel des choses ! Dès qu’ils cherchent à s’élever au-dessus du fait qui les presse et les domine, dès qu’ils veulent s’en rendre compte et remonter aux origines, les naturalistes ne s’entendent plus ; la guerre fait place à la paix. — Cela est vrai, et en cela même se trouve la justification de la marche adoptée dans ces études. On nous a accusé d’être timide ; nous croyons n’avoir été que prudent. Eh ! mon Dieu ! aussi bien que personne nous connaissons par expérience ces curiosités violentes, ces élans impérieux de l’esprit qui emportent l’homme le plus sage par-delà les temps et les espaces. Comme tous ceux qui sondent les secrets de la nature, nous avons eu contre ces mystères nos momens d’irritation et de révolte. Fatigué de ces que sais-je ? de ces je ne sais pas, que le savant est si souvent forcé de se répéter à lui-même, nous avons maintes fois délaissé le champ du réel pour voyager par la pensée dans le monde du possible. Nous nous sommes fait à nous-même maint roman que nous trouvions très beau ; mais la facilité avec laquelle nous en changions du tout au tout le cadre et les détails nous éclairait sur la nature de ce roman, et voilà pourquoi, dès qu’il s’agit de science vrai, nous en revenons bien vite aux temps, aux lieux que peuvent atteindre l’expérience, l’observation, c’est-à-dire à la période actuelle, à la nature que nous connaissons.

« Il y a au commencement de toute chose une période de formation dont notre vie embryonnaire est une assez fidèle image [6]. » Cela est vrai, au moins sur notre globe. Notre planète et tout ce qui lui appartient, corps bruts et êtres organisés, ont subi des révolutions, ont traversé des états divers ; la géologie en fait foi. Dans ces âges primitifs, les conditions générales étaient loin d’être ce qu’elles sont aujourd’hui. Il est donc bien possible que les manifestations de la vie fussent autres que de nos jours. Il est possible que les affinités, les alliances, la fécondité des animaux ne fussent pas renfermées dans les limites actuelles. Il est possible que les espèces d’alors fussent beaucoup plus variables que celles d’à présent, bien que rien ne paraisse l’indiquer. Il est possible que l’hybridation fût à ces époques aussi aisée que le métissage l’est encore, et que les hybrides se soient constitues en espèces intermédiaires, quoique la paléontologie ne nous apprenne rien à cet égard. Il est possible enfin que « les espèces ne changent plus, parce qu’elles ont déjà changé autant qu’elles pouvaient le faire. » Mais que font toutes ces possibilités, et bien d’autres qu’on semble vouloir nous opposer, à la distinction, dans l’ordre actuel des choses, de l’espèce et de la race, et par suite à la réalité de la première ? De ce qu’aux anciens âges du monde les phénomènes auraient été différens de ceux qui caractérisent notre époque, s’ensuit-il que ce qui est démontré exister aujourd’hui puisse être mis en doute ? Évidemment non, pas plus que les divergences d’opinion entre naturalistes sur la période embryogénique du monde ne détruit leur accord unanime « sur la manière de concevoir l’espèce au point de vue taxonomique » dans le temps présent. Or quel est le but de ces études ? Il s’agit, ne l’oublions pas, de savoir si les groupes humains actuellement répandus sur la surface du globe sont des espèces distinctes ou les races d’une seule espèce. La question est donc tout entière du temps présent et tout entière de taxonomie [7]. L’accord qu’avec M. Geoffroy nous signalions entre les diverses écoles a donc toute sa valeur.

De tout ce qui précède, il résulte qu’avant d’aborder la question anthropologique, il est absolument nécessaire de s’être fait une idée nette de l’espèce et de la race. Tout au moins est-il indispensable de définir ces mots, sur lesquels, roule toute la controverse. Les polygénistes s’astreignent-ils à ces conditions élémentaires de toute discussion sérieuse ? Nullement. L’immense majorité d’entre eux se bornent à critiquer la définition de l’espèce telle qu’elle a été proposée ou telle qu’ils pensent qu’elle a été formulée par ceux qu’ils attaquent ; mais ils ne donnent pas la leur, ils ne parlent pas de la race. Plusieurs confondent manifestement les deux choses, comme le fait par exemple M. Pouchet, qui s’exprime ainsi dans sa préface : « La conclusion à laquelle nous arrivons, la pluralité de races originelles, autrement dit la pluralité des espèces du genre homme, pourra paraître violente… » Il en est même, comme Knox, qui déclarent nettement qu’à leurs yeux les mots espèce, race, variété n’ont aucune importance, et qu’on les comprend sans pouvoir les définir. Comment s’entendre, ou, pour mieux dire, comment discuter avec de semblables adversaires, qui ne vous, disent même pas le sens attaché par eux aux mots qu’ils emploient, qui ne définissent pas les choses dont il s’agit, qui confondent ainsi deux choses distinguées par tous les naturalistes, et ne vous en déclarent pas moins battus au nom de la science et de la philosophie [8] ?

Sans mériter au même degré un reproche dont le lecteur peut maintenant comprendre toute la gravité, les chefs de l’école américaine sont loin d’avoir mis dans l’exposé de leur doctrine toute la clarté qu’exige une discussion scientifique. Morton, Nott, Gliddon, ne disent rien de la race, et se bornent à définir l’espèce. Ces définitions sont tellement vagues qu’il est bien difficile d’en faire des applications précises. Voici celle de Morton : — « l’espèce est une forme organique primordiale. » — Pour Nott, l’espèce est « un type ou une forme organique permanente, ou qui n’a subi aucun changement pendant des siècles sous des influences opposées de climat. » On voit que ces définitions ne tiennent compte que de la forme, des caractères matériels. L’idée physiologique de filiation n’y entre pour rien, si bien qu’en se plaçant à ce point de vue, les mauchamps, les ancons, si différens de leur père et de leur mère, constitueraient des espèces distinctes de celle d’où ils sont sortis, et que le durham serait une espèce nouvelle qu’on devrait ajouter au genre bœuf.

Les polygénistes américains ne pouvaient évidemment se dissimuler à eux-mêmes ce que ces définitions ont d’incomplet et de peu précis. Ils ont essayé de les rendre plus rationnelles en admettant qu’il existe plusieurs sortes d’espèces [9]. Alors seulement, ils ont tenu compte de la filiation ; mais alors aussi la logique impérieuse des faits les a conduits si près de tous les naturalistes, qu’en faisant un pas de plus ils auraient conclu comme eux. Morton admet trois espèces d’espèces : « les espèces éloignées (remote species), entre lesquelles il ne se produit jamais d’hybrides ; les espèces alliées (allied species), qui produisent entre elles, mais dont les hybrides sont inféconds ; les espèces voisines (proximate species), qui produisent entre elles des hybrides féconds. » Nott et Gliddon, après avoir adopté les trois sortes d’espèces de leur maître, ajoutent encore le groupe, et le définissent ainsi : « Par ce terme, nous comprenons toutes ces races ou espèces voisines qui se ressemblent le plus étroitement par leur type, et dont la distribution géographique appartient à certaines provinces zoologiques, par exemple le groupe des Américains aborigènes, ceux des Mongols, des Malais, des nègres, et ainsi de suite. » Nous avons cru devoir traduire littéralement ces deux passages : peu de mots suffiront pour montrer les conséquences qui en ressortent.

Remarquons d’abord chez MM. Nott et Gliddon l’assimilation complète des deux mots race et espèce. En Europe, de Linné à de Caridolle, de Buffon à Cuvier et à Geoffroy Saint-Hilaire, tous les botanistes, tous les zoologistes les ont employés pour désigner des choses très différentes. Si quelques-uns ont désigné la race par l’expression de variété héréditaire, cette différence dans les mots ne touche en rien aux idées ; la distinction qui existe dans les faits est toujours traduite par le langage. Or c’est cette distinction que l’école américaine semble ici oublier entièrement. Pour elle, il n’y a plus dans la nature de races, de variétés ; il n’y a que des espèces. Toutefois, si homme de parti-pris que l’on soit, il est des faits qu’on ne peut méconnaître. Morton s’est vu obligé d’établir des catégories d’espèces, et alors où est-il allé chercher ses moyens de distinction ? Dans les croisemens, dans le plus ou moins de fécondité qui les accompagne, exactement comme ces naturalistes européens dont il oubliait les travaux quelques lignes auparavant.

Une fois arrivée sur ce terrain, que l’Europe scientifique explore avec tant de soin depuis les temps de Linné et de Buffon, l’école américaine va-t-elle s’inquiéter, soit pour les adopter, soit pour les combattre, des résultats déjà obtenus ? Non. Elle distingue bien les espèces entre lesquelles tout croisement est impossible, celles qui ne donnent que les hybrides inféconds, mais elle confond dans la même catégorie toutes celles dont le croisement donne un produit fécond à un degré quelconque. Ainsi la fécondité, limitée à deux ou trois générations, s’éteignant d’elle-même, ou ramenant par des phénomènes de retour les descendans aux types des ancêtres, est assimilée par Morton et ses disciples à cette fécondité indéfinie, absolue, qui relie et fusionne par des intermédiaires sans nombre les groupes les plus disparates à l’œil. Toutes les expériences si précises des Kœlreuter, des Gaertner, des Knight, des Wiegmann, sur les végétaux, toutes celles des Buffon, des Frédéric Cuvier, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Flourens, des Isidore Geoffroy, sur les animaux, tous ces faits, si faciles à recueillir dans nos jardins, dans nos volières, dans nos ménageries, sont regardés par eux comme non avenus. De bonne foi, est-ce là procéder d’une manière sérieuse, et en agissant ainsi l’école américaine a-t-elle mérité ces éloges bruyans que lui prodiguent quelques anthropologistes au dire desquels la science, encore courbée en Europe, et particulièrement en France, sous le joug de préjugés déplorables, ne serait qu’une sorte d’esclave qui aurait trouvé en Amérique seulement la liberté dont elle a besoin [10] ?

Du moins, grâce à cet oubli des travaux de leurs prédécesseurs, les anthropologistes américains parviennent-ils à des conclusions véritablement différentes ? Non. Nous ne pouvons que le répéter encore : les faits parlent trop haut, et quiconque en pousse un peu loin l’étude et l’analyse est inévitablement conduit à se rencontrer avec les monogénistes, fût-ce même sans s’en douter. Après avoir adopté, dans un premier travail fait en commun avec Gliddon, toutes les idées de son maître, Nott a consacré un chapitre qui lui est propre à l’étude de l’hybridité animale, considérée dans ses rapports avec l’étude de l’homme. Morton avait admis plusieurs espèces d’espèces, il admet plusieurs degrés d’hybridité caractérisés par le plus ou moins de fécondité des hybrides. Or, dans son quatrième et dernier degré, cette fécondité est illimitée (unlimited) ; on ne l’observe qu’entre espèces extrêmement voisines (closely proximate species). N’est-il pas évident que ces espèces si voisines qu’elles donnent par le croisement des produits indéfiniment féconds ne sont autre chose que nos races, les races de tous les botanistes et zoologistes européens ? Cela est si vrai, que l’auteur, voulant citer des exemples d’espèces chez lesquelles s’observerait cette sorte d’hybridité, ne rencontre sous sa plume que les mêmes groupes tant de fois signalés par nous comme présentant les phénomènes du métissage, les animaux domestiques et l’homme lui-même. N’y a-t-il pas aussi, dans ce rapprochement bien significatif, une preuve de plus qu’en arrivant par une voie quelconque, et même sans s’en apercevoir, à la notion de la race, il est impossible de ne pas considérer comme tels les groupes humains ? Mais le disciple de Morton s’est bien gardé d’employer les mots de race et de métissage, ou les équivalens ; il a conservé les mots d’espèce et d’hybridité, et grâce à la confusion de langage qui en résulte, il continue la discussion, et la soutient d’autant plus aisément qu’il ne se préoccupe plus guère de sa propre classification des degrés d’hybridité.

Tant qu’il s’agit des animaux, Nott exagère au point de les dénaturer, et toujours dans le sens de la fécondité, la signification des faits le plus facilement admissibles par les monogénistes les plus décidés. C’est ainsi qu’après avoir rapporté l’expérience à la fois incomplète et douteuse d’Hellénius, il conclut en disant : « Il est clair qu’on peut obtenir promptement et perpétuer une race mixte de mouton et de chevreuil en croisant ensemble plusieurs paires [11]. » Au contraire, dès qu’il s’agit de l’homme, tous ses efforts tendent à démontrer qu’entre certains groupes les unions sont difficiles, peu ou point fécondes, et que les produits ne se perpétuent pas. Ici l’auteur américain cite quelques faits d’autant plus dignes d’un examen détaillé qu’ils ont été acceptés par certains polygénistes d’Europe avec toute la signification qu’a cherché à leur donner l’auteur américain. Parlons d’abord du croisement de l’Européen avec l’habitant de la Nouvelle-Hollande.

Nott reproduit textuellement le passage suivant, emprunté à l’ouvrage de M. Jacquinot, polygéniste très décidé : « Les quelques tribus qui se trouvaient aux environs de Port-Jackson vont chaque jour en décroissant, et c’est à peine si l’on cite quelques rares métis d’Australien et d’Européen. Cette absence de métis entre deux peuples vivant en contact sur la même terre prouve bien incontestablement la différence des espèces [12]. » Voilà un témoignage bien précis, et, venant d’un voyageur qui semble ne présenter ici que ses observations personnelles, il doit paraître d’un grand poids ; mais M. Jacquinot nous apprend un peu plus loin à quoi se réduisent ces observations. Ici, nous reproduirons à notre tour quelques passages dont ne parlent ni Nott ni les autres polygénistes qui ont adopté ses opinions. « Nous n’avons visité les habitans de la Nouvelle-Hollande, dit M. Jacquinot, que sur un seul point, à la baie Raffles, par 9 degrés environ de latitude sud ; mais la description que nous allons en donner peut se rapporter à tous les habitans de la Nouvelle-Hollande en général, car ils sont partout identiques [13]… Nous vîmes à la baie Raffles une vingtaine d’hommes environ… Nous n’aperçûmes pas leurs femmes, ils les tenaient cachées avec soin. » C’est donc sur la vue de vingt hommes seulement que M. Jacquinot a jugé de la population d’une île grande à peu près comme toute la portion de l’Afrique placée au sud de l’équateur ! C’est d’après cet échantillon qu’il affirme l’absence à peu près complète de métis et la différence des espèces ! A son tour, le lecteur jugera.

Il est très vrai toutefois qu’autour des premières colonies australiennes les métis ne pouvaient être nombreux. On sait comment furent fondées ces colonies et quels en turent les premiers habitans. Le rebut de la société anglaise venait chercher en Australie du sol à cultiver, des herbages pour ses troupeaux. Dès qu’il eut dépassé la zone exclusivement littorale, il se trouva en présence d’une population que la nature des productions du sol condamnait à vivre exclusivement de chasse, et qu’il fallut déposséder. On sait comment se fit cette conquête : les Australiens furent détruits par le fer et le feu ; on chassa au sauvage comme chez nous à la bête féroce, et les jurys locaux trouvèrent tout simple que la torture précédât la mort quand il s’agissait de ces prétendus anthropophages [14]. Est-ce là ce qu’on peut appeler « vivre en contact sur la même terre, » comme le fait M. Jacquinot ? Les conséquences de cette effroyable guerre furent l’éloignement ou la destruction des indigènes, dont un petit nombre seulement resta mêlé aux blancs, qui leur avaient appris de nombreux et tristes besoins. Pour y satisfaire, ces sauvages viciés recoururent à toute sorte de moyens, entre autres à la prostitution de leurs femmes. Or personne n’ignore quelles sont, au milieu même de nos grandes villes, les suites de la prostitution. Est-il étonnant que des voyageurs aient rencontré dans les centres populeux de la Nouvelle-Hollande ce que Parent-Duchâtelet a si bien constaté à Paris ? La rareté des enfans issus de pareilles unions n’a donc rien qui doive surprendre. Ajoutons qu’elles ne sont pourtant pas constamment infécondes en Australie pas plus qu’en Europe, mais que le mari australien tue habituellement les enfans mulâtres. Ce fait a été ou révoqué en doute ou formellement nié par quelques polygénistes, il a même été traité tout récemment de conte populaire ; mais il est affirmé par des voyageurs qui ont passé plusieurs années au milieu de ces populations, par Cuningham, par Mackenzie [15], et ici encore le lecteur jugera lequel des deux témoignages doit être accepté.

L’infanticide d’ailleurs n’est que trop fréquent chez les plus misérables tribus de l’Australie. S’il naît deux jumeaux, l’un d’eux est d’avance condamné à périr. Chez ces tribus aussi, quand la mère meurt, l’enfant à la mamelle est enseveli dans la même tombe, et Bénilong, ce sauvage qui, après avoir vécu de la vie des blancs en Angleterre et à Sidney, revint plus tard à la vie errante, est cité comme ayant commis cette barbarie. À ceux qui la lui reprochaient, il répondit que, la mère morte, et aucune femme ne pouvant se charger d’allaiter son fils, il avait évité à celui-ci une mort plus douloureuse. La faim, cette mauvaise conseillère, est donc la cause de ces coutumes cruelles, et comment s’étonner que l’Australien les applique avec plus de rigueur encore aux enfans dont la couleur trahit l’origine étrangère ? Mais il est en Australie des districts où la nourriture est plus assurée et où la mère peut plus aisément écouter la voix de la nature, le père putatif celle de l’indulgence. Aussi sur les bords de la Murrumbidgee et de la Murray trouve-t-on dans chaque tribu de nombreux métis. Butler Earp et Mackenzie sont tous deux complètement d’accord sur ce point. Tous deux emploient cet argument pour prouver le peu de chasteté des Australiennes ; par conséquent aussi tous deux démontrent, sans même se douter que la question ait pu être posée, combien les assertions de M. Jacquinot sont inexactes, combien peu on est en droit de les invoquer à l’appui des doctrines polygénistes.

« A Hobart-Town et sur toute la Tasmanie, ajoute M. Jacquinot, il n’y a pas davantage de métis, » et ce second passage, tout aussi affirmatif que le précédent, a été également reproduit par Nott, cité parles polygénistes. Cette fois du moins personne n’ajoute que les noirs et les blancs vivent en contact dans cette île. On sait comment les choses s’y sont passées. C’est en 1803 qu’un premier noyau de soldats, de colons et de convicts anglais, partis de Port-Jackson, tenta de s’implanter sur cette terre. Vingt-sept ans après, l’île entière était occupée. L’immense majorité de la population noire avait succombé ; mais le peu qui restait gênait les nouveaux occupans. La loi martiale fut proclamée, et une véritable traque, que Darwin a justement comparée à celle qu’on pratique dans les grandes chasses de l’Inde [16], fut organisée. La colonie fournit un volontaire sur six hommes et dépensa près de 700,000 francs [17] ; mais aussi la race nègre tout entière fut promptement exterminée ou réduite à se livrer. Des terres lui furent assignées d’abord à Great-Island ; puis en 1835 on transporta tout ce qui en restait dans l’île Flinders. Au dire du comte Strzelecki, on comptait à cette époque 210 individus ; en 1838, il. n’en restait que 82 ; en 1842, cette population était réduite à 44, et il n’était né que 14 enfans depuis la transportation [18] ; en 1852, les naissances avaient complètement cessé, et quelques vieillards survivaient seuls [19]. Aujourd’hui sans doute il ne reste plus de cette race que les bustes rapportés par M. Dumoutier et déposés dans les collections du Muséum [20]. Certes, alors que de pareils rapports règnent entre le peuple conquérant et le peuple conquis, il serait peu surprenant que le nombre des croisemens et par suite des métis fût peu considérable. Pourtant M. de Blosseville, l’écrivain qui a le plus étudié les colonies pénales de l’Angleterre, constate qu’à l’origine on voyait plus de métis en Tasmanie qu’à Sidney, et nous apprend que les derniers proscrits traqués par les défrichemens et la levée en masse étaient encore des métis. Ce témoignage est d’autant plus probant qu’il est donné presque involontairement par un auteur que la question anthropologique ne préoccupe guère, et qui se borne à mentionner en passant ce qu’il a rencontré en s’occupant d’autre chose. — En présence de ces faits, les polygénistes renonceront, je pense, à chercher en Australie et sur la terre de Van-Diémen des exemples d’unions croisées infécondes entre groupes humains.

Les métis provenant de ces unions fourniront-ils du moins des argumens réels aux polygénistes ? En particulier, les mulâtres fils du nègre africain et de l’Européen présentent-ils les caractères que nous avons reconnus aux hybrides ? Sont-ils assez peu féconds entre eux pour qu’une population mulâtre, abandonnée à elle-même, doive nécessairement disparaître en peu de temps ? Ici encore laissons parler les faits. — Les plus graves incontestablement, et ceux aussi sur lesquels insistent le plus les polygénistes, ont été recueillis à la Jamaïque par le docteur Long, et dans quelques états du sud de l’Union américaine par Nott lui-même. D’après Long, la plupart des mariages entre mulâtres dans l’île dont il parle seraient à peu près complètement stériles, et il n’aurait jamais entendu dire que des enfans issus d’un semblable mariage eussent vécu jusqu’à l’âge adulte. Lewis nie expressément la stérilité des mulâtres, mais il semble s’accorder sur le second point avec Long, puisqu’il ajoute que leurs enfans ont peu de vitalité [21]. Quant à Nott, voici quelques-unes des propositions qu’il formule au début de son travail, et qu’il donne comme étant le résultat de ses recherches et de sa pratique médicale : « Les mulâtres sont de toutes les races humaines celle qui à la vie la plus courte ; les mulâtresses sont particulièrement délicates : elles sont mauvaises reproductrices, mauvaises nourrices, sujettes aux avortemens, et leurs enfans meurent généralement en bas âge, Lorsque les mulâtres se marient entre eux, ils sont moins féconds que lorsqu’on les croise avec une des souches primitives. »

Pour répondre à ces affirmations si précises, nous pourrions invoquer le témoignage d’un grand nombre de voyageurs qui insistent en particulier sur la fécondité des mulâtresses. Nous choisirons celui de M. Hombron, le collaborateur de M. Jacquinot, et polygéniste aussi décidé que l’auteur américain lui-même. Voici comment il s’exprime [22] : « Pendant les quatre années que j’ai passées au Brésil, au Chili et au Pérou, je me suis amusé à observer le singulier mélange des nègres avec les aborigènes ; j’ai même tenu note exacte du nombre des enfans qui résultaient, dans un grand nombre de ménages, de l’alliance d’un blanc avec une négresse, d’un blanc et d’une Américaine, d’un nègre et d’une Chilienne ou d’une Péruvienne, d’un Américain avec sa compatriote, et enfin d’une négresse avec un nègre. Je puis affirmer que les unions des blancs avec les Américaines m’ont présenté la moyenne la plus élevée ; venaient ensuite le nègre et la négresse, enfin le nègre et l’Américaine [23]. Dans nos colonies, les négresses et les blancs offrent une fécondité médiocre ; les mulâtresses et les blancs sont extrêmement féconds, ainsi que les mulâtres et les mulâtresses. L’infériorité des Américains entre eux sous le rapport de la reproduction dépend probablement de leur peu d’ardeur mutuelle. » Ainsi, d’après M. Hombron, bien loin d’être moins fécondes que le croisement direct du noir et du blanc, les unions entre mulâtres le sont davantage. En outre, d’après cette échelle dressée par un polygéniste, le maximum de fécondité se rencontre dans des mariages qui, pour la doctrine que nous combattons, seraient autant hybridations, le minimum dans l’union entre individus de même espèce. N’est-il pas évident que ces prétendues hybridations ne sont que des métissages ? Bien plus, la fécondité de l’espèce peu productive est relevée par son croisement soit avec le blanc, soit avec le nègre. N’y a-t-il pas encore là un des caractères de métissage les plus frappans parmi ceux que nous avons signalés ?

Au reste, pour réfuter l’assertion de Nott, il n’est pas nécessaire d’aller chercher des faits ailleurs que dans son propre travail. On a vu combien sont générales et absolues ses propositions. Eh bien ! quelques lignes plus loin, tout ce qu’il vient de dire ne s’applique plus d’après lui-même qu’à la Caroline du sud. Dans le courant de son mémoire, il reconnaît qu’à la Nouvelle-Orléans, à Mobile, à Pensacola, c’est-à-dire dans la Louisiane, la Floride et l’Alabama, on trouve des mulâtres robustes qui vivent fort longtemps, des mulâtresses très fécondes et fort bonnes nourrices, etc. Alors il croit se rappeler que les états du sud ont été peuplés uniquement par des Français, des Espagnols, tous plus ou moins mélangés de sang basque. Or, comme nous le verrons plus tard, tous ces peuples sont pour lui des espèces distinctes entre elles, et surtout très différentes du seul vrai blanc, du Teuton ou l’Anglo-Saxon [24]. Il trouve donc tout simple que ces espèces à peau brune, et par conséquent moins éloignées du nègre, se croisent plus aisément avec celui-ci, et donnent des produits plus robustes et plus féconds. M. Broca, avec un peu plus de réserve que l’auteur américain, arrive sur toutes ces questions à des conclusions exactement pareilles, et admet de même que la race anglo-saxonne produit par son croisement avec le nègre des métis inférieurs en fécondité à ceux des races caucasiques à teint plus ou moins foncé.

Quand tous ces faits seraient vrais, quel argument les polygénistes pourraient-ils en tirer en faveur de leur doctrine ? Ne voyons-nous pas chaque jour que les races d’une même espèce domestique ne se croisent pas entre elles avec la même facilité, ne donnent pas naissance à des produits également bons ? Ce fait est connu de tous les éleveurs, et il ressort d’ailleurs des principes généraux qui président à la formation des races. Alors même que le nègre serait plus apte à se croiser avec l’Espagnol ou le Français qu’avec l’Anglo-Saxon, il ne s’ensuivrait donc nullement que les trois groupes formassent trois espèces ; mais ce fait n’est même point exact, et, dans des concluions favorables, l’Anglais procrée des mulâtres robustes et vivaces tout aussi bien que les peuples du midi de l’Europe. Nott lui-même nous en fournit la preuve.

En effet, si la Louisiane a été colonisée par une race latine, si l’on peut attribuer à celle-ci, fort gratuitement il est vrai, tous les mulâtres bien portans qu’elle renferme aujourd’hui, il n’en est pas de même de la Floride et de l’Alabama. On sait que la première n’a jamais été pour l’Espagne qu’une colonie de nom. Les voyages de Bartram sont là d’ailleurs pour témoigner de ce qu’était cette contrée dix ans encore après qu’elle eut été cédée à l’Angleterre [25]. Partout elle était occupée par les indigènes, au milieu desquels pénétraient quelques rares trafiquans de race anglaise. Les colons du San-Juan appartenaient au même peuple, et enfin c’est en anglais que les Indiens saluaient le voyageur à son arrivée à Talahasochte. À moins de contester l’évidence, il faut bien reconnaître que c’est la race anglo-saxonne qui a colonisé et peuplé de blancs la Floride. Il en est de même de l’Alabama, cette ancienne patrie des Kreeks supérieurs. Sa population blanche lui est venue en entier des États-Unis. Les mulâtres qu’on rencontre dans ces deux contrées se rattachent donc au moins tout autant à la race anglo-saxonne que ceux de la Louisiane tiennent à la race française, et nous avons vu que Nott lui-même les place au même rang pour la vitalité, pour la fécondité. Par conséquent, du témoignage même de Nott il résulte qu’il n’existe aucun rapport réel entre le développement de ces facultés chez les mulâtres et la diversité des races blanches qui leur ont donné naissance.

Est-ce à dire que nous entendions nier les assertions de Nott relatives à la Caroline du sud ? Nullement. Le contraste qui en ressort ne fait que confirmer ce que nous disions ailleurs [26]. Nous avions déjà signalé les observations d’Etwick et de Long à la Jamaïque, ainsi que celles du docteur Yvan, d’où il résulte qu’à Java les métis de Hollandais et de Malais ne se reproduisent pas au-delà de la troisième génération ; mais en même temps le témoignage du même observateur montre que dans les autres colonies hollandaises le croisement des deux mêmes races est indéfiniment fécond. Ces irrégularités ne peuvent être attribuées qu’à des influences locales, c’est-à-dire à des actions de milieu. Nous ne pouvons que répéter ce que nous disions alors, et notre manière de voir est pleinement confirmée par les résultats si curieux, si inattendus, auxquels l’étude détaillée des maladies des diverses races humaines dans les diverses régions du globe a conduit M. Boudin [27]. Que des faits de même nature se produisent en Amérique, aux États-Unis ou à Panama, il n’y a rien d’étrange, surtout il n’y a rien qui vienne à l’appui des doctrines polygénistes. L’histoire de nos animaux domestiques présenterait des exemples tout pareils. Les éleveurs savent bien que le croisement des durham avec nos races françaises n’a pas réussi également partout. En conclura-t-on que ces races forment autant d’espèces, et que le durham lui-même, dont on connaît si bien l’origine, est une espèce à part ? Non, mais il faudra bien reconnaître que le milieu exerce une de ces influences que les polygénistes repoussent de toutes leurs forces, parce qu’on ne peut en admettre l’existence sans ébranler la base même de leur doctrine [28]. Ici nous touchons à la question de l’acclimatation, et nous devons nous arrêter [29].

Ainsi toutes les unions entre races humaines, quelque éloignées qu’elles soient, sont fécondes ; ainsi les métis humains se reproduisent toujours entre eux, à moins que le milieu local ne vienne mettre obstacle à cette reproduction. Et maintenant, demandera-t-on s’il se forme des races métisses entre les groupes humains ? Déjà nous avons répondu à cette question par un fait général qui se passe entre trois de ces groupes empruntés à trois parties du monde et à deux continens. Nous pourrions nous en tenir là ; toutefois, en présence de certaines affirmations, de l’assurance avec laquelle elles se produisent, nous croyons devoir revenir sur cette question. Au besoin d’ailleurs l’importance du métissage entre les diverses races humaines motiverait notre insistance.

À vrai dire, personne n’ose nier l’existence de populations résultant du croisement d’hommes qui présentent les caractères les plus distincts, les plus variés. Le fait domine de trop haut toutes les théories ; mais on cherche assez souvent à en diminuer la signification en mettant en avant quelques-unes de ces possibilités auxquelles il est si difficile de répondre, parce qu’au fond on ne trouve à peu près rien d’impossible. Seul, Knox va logiquement jusqu’au bout, et déclare ne pas croire aux races humaines mixtes. Il reconnaît bien qu’il existe des métis en Amérique ; mais, selon lui, ces métis sont dus presque uniquement à des croisemens immédiats. Ils disparaîtront du jour où le blanc, le noir et le rouge cesseront de s’unir entre eux. Apporte-t-il quelque preuve à l’appui de cette opinion ? Aucune. Voyons donc si les faits sont pour lui.

Dans la dernière édition de ses Elémens d’ethnologie, M. d’Omalius d’Halloy évalue à 1 milliard la population du globe, et à 12,340,000 le chiffre des métis [30]. C’est en nombre rond 1/89e environ de la population. L’auteur ne comprend dans ce nombre que les produits croisés de races très différentes, tels que les mulâtres, les sambos, etc., c’est-à-dire ceux qui n’ont pu guère prendre naissance que depuis l’époque des grandes découvertes et sur les points où les races blanche, noire, rouge ou jaune se sont rencontrées. Or l’Europe échappe à peu près entièrement à cette condition. Les unions dont nous parlons y sont nécessairement très rares. C’est le blanc qui va porter partout son sang régénérateur. En Asie et en Afrique, il ne rencontre les races colorées que sur le littoral et dans quelques régions exceptionnelles. Ce n’est guère qu’en Amérique, et surtout dans les états espagnols et portugais de l’Amérique méridionale, que le mélange, devenu plus intime, a multiplié les croisemens, Or des documens cités par Prichard, il résulte que la population totale du Mexique, du Guatemala, de la Colombie, de la Plata et du Brésil étant de 16,046,100, le nombre des métis est de 3,333,000, c’est-à-dire de plus du cinquième. En outre, au Mexique, le nombre des métis est précisément le même que celui des blancs ; dans la Colombie, les métis sont sensiblement plus nombreux, et dans le Guatemala leur nombre est plus que double [31].

Pour apprécier toute la portée de ces résultats obtenus par le croisement, il faut tenir compte du temps qu’ils ont mis à se réaliser et des circonstances qui ont présidé à leur développement. L’Amérique a été découverte en 1492, le Brésil en 1500 ; mais le mélange des races ne date pas de ces époques. L’expédition de Cortez est de 1519 ; la colonisation du Brésil, ébauchée sur quelques points des côtes par les Portugais et les Français, activée par la conquête momentanée des Hollandais en 1624, ne s’est développée sérieusement que plus tard. En somme, on ne peut guère rapporter à plus de trois siècles, trois siècles et demi au plus, la pénétration réciproque des races sur le sol américain. Dans cette période sont compris tous les commencemens de la conquête et de la fusion, et déjà plus du cinquième de la population est de race croisée ! Que sera-ce donc dans trois autres siècles ! que sera-ce plus tard ! N’est-il pas évident qu’après un temps plus ou moins long la moitié du continent américain appartiendra aux métis ? Cette conclusion sera certainement repoussée par les polygénistes, qui nient jusqu’à la possibilité de l’existence d’une race provenant du croisement de l’Anglo-Saxon avec le Celte ou le Slave, du Bohême avec le Germain [32] ; mais il est permis de penser que les faits passés et présens garantissent ici les faits à venir.

Sans aller aussi loin que Knox, bien des polygénistes qui trouvent partout des exemples de races hybrides, quand il s’agit des animaux, déclarent ne connaître aucun exemple de race humaine mixte. Les uns disent nettement qu’une race moyenne entre deux autres ne peut avoir qu’une existence subjective et éphémère. D’autres ne voient dans les métis américains qu’une « confusion de sang opérée sur une vaste échelle ; ils y cherchent en vain une race nouvelle [33]. » Il est difficile de se rendre compte des exigences soulevées par ces écrivains. Faudrait-il, pour les convaincre, qu’il existât un peuple tout entier rigoureusement intermédiaire entre deux autres ? Mais lorsqu’il s’agit des animaux, pas un éleveur n’en demande autant. Faudrait-il que les métis d’Amérique formassent d’ores et déjà une race limitée et assise ? Mais elle est encore en voie de formation, et des mélanges incessans s’opèrent sans cesse entre ces métis et les trois races mères. Comment pourrait s’être établie cette uniformité qu’on semble demander, et qui n’existe chez nos animaux domestiques que dans les troupeaux rigoureusement surveillés et soumis à une sélection sévère ?

Toutefois ce qui n’a pu s’accomplir encore sur un vaste continent entre des millions d’hommes s’est opéré pour des communautés restreintes. Il existe des races mixtes parfaitement assises et répandues sur un espace plus ou moins étendu, qui résultent du croisement de deux races regardées par la plupart des polygénistes comme des espèces parfaitement distinctes et parfois le plus opposées. C’est un fait qu’affirment, en dehors de toute controverse, des voyageurs qui racontent simplement ce qu’ils ont vu : MM. Quoy, Gaymard, Lesson pour les Papouas à tête de vaudrouille, décrits pour la première fois par Dampier, et qu’on trouve à la côte nord de la Nouvelle-Guinée ainsi que dans un certain nombre de petites îles voisines ; MM. Spix et de Martius [34] pour les Cafusos des forêts de Tarama au Brésil ; une foule de voyageurs laïques ou missionnaires pour les Griquas du Cap. Prichard et la plupart des monogénistes avec lui ont cité ces exemples. Les polygénistes les ont naturellement combattus, et, comme d’ordinaire, ont mêlé à leurs argumens des plaisanteries souvent hasardées. À la rigueur, on comprend cette négation quand il s’agit des Papouas de Dampier. À en juger par les descriptions qu’on en a faites, ils présentent, il est vrai, tous les caractères d’une race tenant à la fois du nègre océanien et du Malais ; ils reflètent même par les différences de taille, de force, de vigueur qu’on observe chez eux, les caractères des deux principales races existant dans les populations noires de l’Orient [35]. Néanmoins, historiquement parlant, on manque de données sur leurs commencemens, et dès lors on peut logiquement agir pour eux comme pour toutes les autres races dont l’origine se perd dans la nuit des temps ; mais il n’en est plus de même quand il s’agit des Cafusos et des Griquas. On sait d’où sortent ces deux populations, qui se sont formées de nos jours. Les premiers ne sont autre chose que des métis d’Indiens et de nègres, qui ont fui les établissemens européens et sont allés chercher la liberté dans les plaines de la forêt de Tarama, dont ils ont peuplé les solitudes. À en juger par les descriptions et les dessins que nous en possédons, le typé de ces métis se serait à la fois légèrement modifié et quelque peu amélioré sous l’influence d’une liberté complète. Quant aux Griquas, Prichard a eu le tort de les regarder comme représentant à eux seuls la population entière des Bastards ou Baslers, issus du croisement des races hollandaises et hottentotes. Ses contradicteurs sont tombés dans la même erreur. De là est résultée une confusion qui a pu donner aux argumens des polygénistes une apparence de fondement, mais qu’il est aisé de faire disparaître en résumant les principaux détails donnés par divers voyageurs [36].

D’après Nott, MM. Hombron et Jacquinot auraient regardé comme infertile le croisement du blanc avec le Hottentot. Nous avons vainement cherché cette assertion dans les écrits de nos compatriotes. En tout cas, l’exemple serait malheureusement choisi. Levaillant, qui ne songeait guère à la question qui nous occupe ici, s’exprime à ce sujet dans les termes suivans : « Les Hottentotes obtiennent de leurs maris trois ou quatre enfans tout au plus. Avec les nègres, elles triplent ce nombre, et plus encore avec les blancs. » Nous retrouvons donc au Cap ce que M. Hombron avait observé en Amérique. Loin de diminuer, la fécondité s’accroît dans la race locale par le croisement avec les races étrangères. Là d’ailleurs, comme dans toutes les anciennes colonies, le blanc rejetait dans les derniers rangs de la société ces fils qu’il avait mis au monde. Une loi interdisait le mariage légal entre les indigènes et les étrangers [37] ; le Bastard n’était même pas baptisé. « Cette race, ajoute Levaillant, multiplie beaucoup. » Le même voyageur estime à un sixième de la population hottentote le chiffre de ces métis [38]. Plus actifs, plus turbulens que les Hottentots, ils inspirèrent des craintes, et on les refoula le plus possible dans l’intérieur des terres. La plupart d’entre eux franchirent les déserts, s’établirent au-delà de l’Orange, et là, en guerre avec les deux races dont ils étaient le produit adultérin, ils se livrèrent au plus effréné brigandage, et se rendirent redoutables. En 1799, des missionnaires tentèrent pour la première fois, mais en vain, de les amener à un autre genre de vie. En 1803, deux autres missionnaires, Anderson et Kramer, firent un nouvel essai. Ils s’attachèrent à leurs hordes errantes et les suivirent pendant cinq ans. Cette persévérance porta ses fruits. Un certain nombre de Bastards embrassèrent le christianisme et se fixèrent à Klarnwatter. Pour se distinguer de ceux qui continuaient à mener une vie vagabonde et faire oublier le mépris qui s’attachait à leur nom, ils prirent le nom de Griquas [39], donnèrent à leur capitale le nom de Griqua-Town, et se choisirent des chefs pris successivement dans la même famille, celle des Kok.

L’importance des Griquas s’accrut assez rapidement par l’adjonction de nombreux Bastards, qui se rallièrent au premier noyau, et par celle d’un nombre encore plus considérable de Koranas, de Namaquois et même de Boschismen, qui avaient embrassé le christianisme ou venaient chercher un appui dans le voisinage des missionnaires. Le gouvernement du Cap commença à s’inquiéter des progrès de cette colonie naissante. En 1819, un agent officiel, M. John Melville fut envoyé à Griqua-Town à la suite de quelques troubles, le pouvoir fut remis par élection entre les mains d’un nommé André Waterboer, homme vraiment remarquable, qui, destiné d’abord à remplir les modestes fonctions d’instituteur, sut pendant trente ans gouverner ses sujets volontaires avec autant de fermeté que de prudence et se maintenir dans les meilleurs termes avec les autorités ombrageuses du Cap. Mais Waterboer dépossédait la famille Kok, qui avait ses partisans ; il avait dans ses veines du sang de Boschisman [40] ; il maintenait avec une inflexible rigueur les lois établies sous son inspiration contre le brigandage, contre l’introduction des liqueurs fortes ; il blessait à la fois des intérêts, des préjugés, des passions. Aussi fut-il abandonné par une partie de son peuple, qui, sous les ordres d’Adam Kok, alla fonder ailleurs Philippolis, et cette dernière ville, placée dans de meilleures conditions, a fini par prendre le dessus sur Griqua-Town.

Ainsi les Griquas résultent du mélange de métis à divers degrés, avec une prédominance incontestable du sang indigène ; mais ils ne représentent point à eux seuls le produit des croisemens accomplis au Cap. Ils sont une peuplade organisée et qui a pris un nom ; ils ne sont pas une race. Cela est si vrai, qu’ils sont restés distincts des Bastards proprement dits. Ceux-ci ont également leurs villages, entre autres la Nouvelle-Platberg, fondée par les missionnaires wesleyens. De race moins mélangée, ils ont les cheveux moins crépus, la couleur plus claire, les traits moins prononcés ; leurs familles n’en sont pas moins nombreuses. Griquas et Bastards tiennent d’ailleurs à des degrés divers des deux races mères. Tous les voyageurs s’accordent sur ce point et n’ont fait que confirmer, en termes plus ou moins brefs, les détails très précis donnés par Levaillant [41]. Pas plus au physique qu’au moral, les premiers, en dépit de la prédominance du sang africain, ne sont redevenus, comme on l’a affirmé, une race africaine presque pure. Aujourd’hui les Griquas forment une population de 10 ou 12,000 âmes, ayant un gouvernement régulier à peu près indépendant ; ils ont abandonné pour la culture la vie errante et pastorale de leurs ancêtres noirs ; ils élèvent à l’européenne des troupeaux de 1,000 à 1,500 mérinos ; ils construisent des maisons, et leur chef, Adam Kok, possède un moulin dont la construction lui a coûté 10,000 francs. Tous comprennent l’importance de l’instruction ; à Philippolis, le maître d’école est salarié par la ville, et tous les enfans savent lire et écrire [42]. Ainsi tout annonce que, si la politique anglaise n’y met obstacle [43], on verra se former dans le vaste bassin de l’Orange un peuple considérable ayant ses caractères propres, et qui aura pris naissance sous les yeux des générations actuelles.

On voit que tout en envisageant les faits qui se passent dans le midi de l’Afrique d’une manière plus complète que ne l’avait fait Prichard, nous n’en arrivons pas moins aux mêmes conclusions. Les polygénistes nous opposeront sans doute leur objection habituelle. La population métisse, diront-ils, au Cap comme partout ailleurs, s’est recrutée et se recrute encore par les croisemens directs ; par conséquent cet exemple ne prouve rien. — Nous pourrions laisser le lecteur se prononcer sans autres preuves. Ce que nous avons vu suffirait sans doute pour qu’il jugeât comme nous la valeur de cet argument ; mais il est bon d’enlever aux polygénistes même ce dernier retranchement. Citons donc encore un exemple contre lequel on ne saurait rien invoquer de pareil.

La plupart des polygénistes, et toute l’école américaine surtout, regardent les Polynésiens comme appartenant à une espèce parfaitement distincte du blanc Européen [44]. Or ces deux prétendues espèces sont parfaitement fécondes entre elles, et leur postérité se multiplie rapidement sans avoir besoin de se retremper aux sources primitives. Voici un fait qui le prouve. En 1787, le lieutenant Bligh, commandant du navire la Bounty, fut chargé d’aller à Tahiti chercher des pieds d’arbre à pain destinés à être transportés aux colonies anglaises. Cet officier était, paraît-il, d’un caractère peu sociable. Il se fit détester de tout son équipage, et en 1789, lorsqu’il revenait de sa mission, une révolte éclata. Bligh et tous ceux qui lui restèrent fidèles furent mis dans une chaloupe et abandonnés en pleine mer. Les rebelles retournèrent à Tahiti pour se choisir des compagnes et embaucher quelques indigènes. Après avoir vainement essayé de s’établir dans l’île de Tobouaï, ils se partagèrent encore. Une portion revint à Tahiti ; le reste, comprenant neuf blancs, six Polynésiens et autant de femmes que d’hommes, fit voile pour Pitcairn, petite île déserte d’un accès difficile, écartée de la route suivie par la plupart des navires qui parcourent la Mer du Sud, et où les révoltés espéraient être à l’abri des poursuites du gouvernement anglais.

La petite colonie s’installa à Pitcairn au mois de janvier 1790 : mais elle ne vécut pas longtemps en paix. Le despotisme des blancs finit par révolter les Polynésiens, qui, aidés d’une partie de leurs compatriotes du sexe féminin, massacrèrent cinq de leurs tyrans. Puis, ils en vinrent aux mains entre eux, et enfin les femmes des blancs qui avaient péri vengèrent leurs maris en assassinant à leur tour ce qui survivait des Polynésiens. En 1793, il ne restait à Pitcairn que quatre Européens, dix femmes polynésiennes et quelques enfans. On vécut alors dans un état de polygamie absolue. Enfin un des blancs ayant encore péri par sa faute, un autre ayant été tué par ses deux compatriotes, qu’il menaçait sans cesse, Young et Adams étaient les seuls survivans en 1799. Ils comprirent alors les terribles leçons du passé, vécurent en paix, et s’efforcèrent de régénérer cette société née sous de si sanglans auspices. Young mourut bientôt de maladie, et Adams poursuivit avec persistance la tâche qu’il s’était imposée. Il réussit de manière à exciter la surprise et l’admiration du capitaine Beechey, qui visita Pitcairn en 1825.

Nous n’avons pas à nous occuper spécialement des qualités morales de cette population ; remarquons toutefois que le navigateur anglais en fut très vivement frappé, et que ce fait répond à l’assertion des auteurs qui, sans tenir compte des circonstances au milieu desquelles prennent naissance les races mixtes, regardent le croisement comme étant par lui-même une cause de démoralisation. Beechey représente en outre les Pitcairniens comme remarquables par leurs belles proportions, par une force musculaire et une agilité extraordinaires, par une santé qui ne s’altérait guère qu’à la suite des communications avec les équipages, par une intelligence vive, prompte, et un désir ardent d’instruction. Cette race croisée n’avait donc pas dégénéré. — Quant à sa fécondité, on en jugera par les chiffres suivans. En 1790, les colons, avons-nous vu, étaient au nombre de 30 ; ils étaient 66 lors de la visite du capitaine Beechey en 1825, et 189, savoir 96 hommes et 93 femmes, en 1856 [45]. On ne trouve mentionnée d’autre adjonction que celle d’un seul individu homme, et en tout cas la proportion des deux sexes démontre suffisamment que d’autres adjonctions n’ont pu être nombreuses. Ainsi, dans une première période de trente-cinq ans, la population de Pitcairn avait plus que doublé malgré l’influence désastreuse exercée par la débauche sans frein à laquelle se livrèrent d’abord les révoltés de la Bounty, malgré les meurtres et les accidens qui, dans l’espace de trois années, avaient réduit a 14 le nombre des adultes. Dans une seconde période de trente et un ans, la population a presque triplé. Comment parler encore d’hybridation en présence de ces résultats ? Que pourraient faire Morton et Nott eux-mêmes, si ce n’est placer dans leur catégorie des espèces étroitement voisines (closely proximate) le vrai blanc et le Polynésien ? Mais aussi quel naturaliste, quel physiologiste hésitera à trouver dans les faits que nous venons d’exposer tous les caractères d’un simple métissage, et par conséquent la preuve que le Saxon et le Tahitien ne sont que les représentans de deux races d’une même espèce ?

Dans toutes les sciences, les observations en petit, les expériences de laboratoire, servent à se rendre compte des phénomènes que la nature présente sur une plus grande échelle. C’est en étudiant l’électricité dans un cabinet que Franklin comprit ce qu’était la foudre ; c’est par des résultats obtenus dans des tubes et des creusets que MM. Daubrée, Ebelmen, Durocher, ont expliqué la formation des minéraux qu’exploite l’industrie. On peut dire que ce qui s’est passé à Pitcairn constitue une expérience de même genre. Grâce à l’isolement et au petit nombre des élémens mis en jeu, on y trouve, dégagés de toute complication étrangère, les phénomènes fondamentaux du croisement entre races humaines, et il est bon de les signaler. Dans cette île ont été réunis, sous de bien tristes auspices, les représentans de deux groupes humains. Des matelots fuyant leurs compatriotes pour échapper aux lois de leur pays emmenaient avec eux des hommes qu’ils comptaient bien tenir en esclavage, des femmes à qui on ne peut donner le nom d’épouses ; mais une communauté, quelque restreinte qu’on la suppose, ne se fonde pas sur de pareilles bases. Les appétits désordonnés des blancs, un moment satisfaits, amènent promptement la révolte, le meurtre, presque l’anéantissement de la société naissante. Peu à peu, par lassitude d’abord, par raison ensuite, la paix renaît, l’ordre se rétablit, et la population augmente. Enfin, sous l’ascendant d’un de ces matelots, que les ans et l’expérience ont transformé, la petite société s’assied et s’organise de manière à frapper d’étonnement l’homme le plus civilisé. En fin de compte, la race métisse constituant à elle seule cette société est incontestablement supérieure au moins à la très grande majorité des élémens qui lui ont donné naissance.

Ce résultat est fait pour rassurer quiconque s’inquiète quelque peu de l’avenir de l’humanité. Les races métisses avaient fort peu attiré l’attention des anthropologistes du dernier siècle. Buffon, Blumenbach, n’en parlent guère qu’en passant, et seulement au point de vue physiologique. Prichard lui-même, qui écrivait au commencement de ce siècle, ne pouvait guère être amené à s’en préoccuper autrement ; mais en présence du mouvement de mélange chaque jour plus accéléré qui résulte des applications de la vapeur, il est impossible de ne pas se demander ce que deviendra l’espèce humaine quand ses races les plus extrêmes auront confondu leur sang, quand des continens entiers appartiendront aux descendans croisés des populations actuelles. Alors l’esprit se tourne avec anxiété vers les contrées où la fusion, commencée il y a trois siècles, est le plus avancée, et au premier abord le spectacle est attristant. De là ces sombres prévisions, ces doctrines désolantes qui ont trouvé dans M. de Gobineau un ardent interprète, que l’école américaine semble très disposée à adopter, et que nous avons combattues ici même [46]. Pour qui ne voit que le présent, cette impression s’explique ; mais que les écrivains dont nous parlons ne mesurent pas la vie des peuples et des races à la vie des individus, qu’ils songent à ce que fut notre Europe, à ce qui s’est passé à Pitcairn, et ils se rassureront. Ce qui se voyait en France même aux temps de la trêve de Dieu et de la quarantaine du roi ne valait certes pas mieux que ce qui existe de nos jours en Amérique, et nous sommes loin de ces temps-là. Pitcairn aussi a eu son moyen âge de trois ou quatre ans ; la durée en a été en rapport avec le nombre des élémens qu’il fallait fondre ou éliminer. En Europe, ce travail a exigé des siècles ; il en faudra peut-être autant à l’Amérique ; mais Pitcairn a eu sa renaissance sociale, comme nous avons eu la nôtre, comme le Nouveau-Monde aura la sienne, et certainement les races de l’avenir nous seront supérieures à certains égards, comme nous le sommes sous d’autres rapports aux races assyrienne, grecque et romaine.

Revenons à la question principale, et résumons en quelques mots l’ensemble des considérations qui précèdent. — Nous venons de passer en revue quelques-unes des objections faites au monogénisme par les partisans de la doctrine contraire, nous pousserons plus loin cet examen dans une dernière étude ; mais dès à présent on voit sur quoi reposent la plupart de ces argumens. Le possible y joue un grand rôle, et c’est un triste terrain pour le vrai savant. Bien loin de s’en tenir aux temps, aux lieux que peuvent embrasser l’expérience et l’observation, aux phénomènes relevant de la physiologie actuelle, le polygéniste remonte volontiers aux origines, et quiconque refuse de le suivre sur ce terrain peu sûr est immédiatement traité d’homme qu’enchaînent les préjugés d’un autre âge, ou tout au moins d’esprit étranger à toute philosophie. L’école américaine, tout en agissant trop souvent de la même manière, a fait du moins des tentatives sérieuses pour donner à ses croyances une base plus solide ; mais elle a mérité de bien autres reproches. La discussion tout entière roulait sur deux ordres de faits bien distincts, essentiellement du ressort des sciences naturelles, que tous les naturalistes avaient distingués et désignés par des mots différens, celui d’espèce et celui de race. Qu’a fait l’école américaine ? Elle a tantôt supprimé l’un de ces mots, tantôt employé indifféremment les deux termes. Aux yeux des hommes peu familiers avec les sciences naturelles, elle a ainsi confondu les choses et brouillé les idées ; mais, lorsqu’oubliant tous les travaux de ses prédécesseurs, elle a voulu, même à travers les nuages qu’elle avait fait naître, porter un peu loin l’étude des phénomènes, il lui est arrivé ce qui était arrivé aux écoles européennes les plus opposées en théorie. Dominées par les faits, celles-ci s’étaient rencontrées dans la pratique ; dominée aussi par les faits, l’école américaine s’est rencontrée avec elles toutes sur ce même terrain. Au milieu de ses espèces d’espèces, elle en est arrivée à faire une catégorie distincte pour ce que tous les naturalistes d’Europe avaient appelé la race, comme ces mêmes naturalistes, elle a caractérisé ses espèces les plus voisines (races) surtout par la fécondité des croisemens et la multiplication indéfinie des métis. En vérité, était-ce la peine d’oublier les travaux de tant d’illustres prédécesseurs ?

Malheureusement la confusion dans les termes qu’elle employait a fait illusion à l’école américaine. Ne voyant partout que des espèces et reconnaissant parmi elles des degrés différens d’hybridation, elle a cru pouvoir identifier les phénomènes du croisement chez les animaux et chez l’homme. De là deux exagérations en sens contraire. Tant qu’il s’agit des animaux, les disciples de Morton en France comme en Amérique s’efforcent de représenter la fécondité soit des espèces entre elles, soit des hybrides entre eux, comme beaucoup plus étendue, beaucoup plus générale, beaucoup plus durable qu’elle ne l’est réellement. Quand ils s’occupent des groupes humains, tous leurs efforts tendent à amoindrir les résultats du croisement. Nous avons examiné chacun des exemples sur lesquels on a le plus insisté, et nous en avons montré la signification précise.

L’étude précédente avait été plus particulièrement consacrée aux végétaux, aux animaux ; dans celle-ci, nous nous sommes surtout occupé de l’homme. Le plus souvent nous sommes allé chercher des preuves à l’appui de nos opinions non pas chez les écrivains qui les professent, mais chez des voyageurs étrangers à toute controverse, chez des polygénistes aussi décidés que les chefs de l’école américaine et chez ces chefs eux-mêmes. C’est à l’aide de ces témoignages, bien peu suspects, que nous avons montré à quoi se réduisait la prétendue infécondité des unions contractées soit entre individus appartenant à des groupes humains différens, soit entre les métis issus de ces unions premières. Loin de trouver dans aucun cas les caractères de la vraie hybridation, nous avons rencontré partout les signes du métissage le plus impossible à nier. Tout donc nous a ramené à la doctrine de l’unité de l’espèce et de la multiplicité des races.


A. DE QUATREFAGES.

  1. Je ne pouvais mieux résumer mes propres idées qu’en empruntant ce passage au livre de M. Isidore Geoffroy. On voit que dans les conclusions générales l’accord entre mon éminent confrère et moi se soutient jusque dans la forme employée pour les traduire. C’est certainement bien à l’insu l’un de l’autre que nous avons comparé l’espèce au tronc et les races aux branches d’un arbre, M. Geoffroy dans son livre et probablement dans ses leçons orales, comme moi dans mes cours.
  2. Voyez surtout les Types of Mankind.
  3. De la Pluralité des Races humaines, par M. George Pouchet.
  4. Discours sur l’espèce, prononcé à la séance publique de la classe des sciences de l’Académie royale des sciences, lettres et beaux-arts de Belgique, par M. d’Omalius d’Halloy, président, 1858.
  5. Après ce témoignage si formel, appuyé dans l’ouvrage de M. Geoffroy de toutes les preuves nécessaires, que penser des assertions sur le désaccord régnant entre les naturalistes qu’accusent un si grand nombre d’auteurs polygénistes ?
  6. M. Broca, Recherches sur l’Hybridité animale.
  7. La taxonomie est cette branche des sciences naturelles qui s’occupe de la détermination et de la classification des espèces.
  8. Le mot de philosophie est un de ceux qui reviennent le plus fréquemment dans les ouvrages polygénistes. De la manière dont il est parfois appliqué, on serait autorisé à conclure que ni Buffon, ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Lamarck lui-même ne méritent aux yeux des polygénistes le titre de naturalistes philosophes.
  9. Il est évident que cette idée d’admettre plusieurs espèces d’espèces ne serait jamais venue à un naturaliste, qu’il se fût occupé de botanique ou de zoologie.
  10. Ces assertions de quelques polygénistes sont d’autant plus singulières que, sans remonter jusqu’à La Peyrère, toutes leurs théories ont pris naissance en France.
  11. Dans une de nos précédentes études, nous avons montré que l’expérience d’Hellénins est parfaitement comparable à celles que Kœlreuter et tant d’autres botanistes ont faites sur l’hybridation d’espèces végétales parfaitement incapables de donner des races hybrides.
  12. Considérations générales sur l’anthropologie, suivies d’Observations sur les races humaines de l’Amérique méridionale et de l’Océanie, par M. Honoré Jacquinot. Cet ouvrage fait partie du Voyage au pôle sud de Dumont d’Urville.
  13. Un peu plus loin, l’auteur ajoute : « Décrire une de ces tribus, c’est les décrire toutes. » Nous avons déjà vu ce qu’il fallait penser de cette prétendue identité.
  14. L’amiral Dupetit-Thouars a été témoin de ce fait pendant son séjour à Sidney. Voyage autour du monde sur la frégate la Vénus.
  15. Ten years in Australia.
  16. Journal of Besearches into the natural history and geology.
  17. M. de Blosseville.
  18. Cette diminution dans la fécondité est d’autant plus remarquable que Pérou avait été frappé du grand nombre des enfans.
  19. M. de Blosseville.
  20. Cette destruction complète d’une race spéciale, dont les caractères exceptionnels avaient frappé tous les voyageurs, qui avait sa langue particulière heureusement recueillie en partie Latham, est un fait bien frappant et propre à faire comprendre comment il pourrait se présenter dans l’échelle graduée des races humaines quelques lacunes appréciables soit au point de vue physique, soit au point de vue linguistique.
  21. J’emprunte ces détails au livre de M. Broca, n’ayant pu me procurer ni l’ouvrage de Long, ni celui de Lewis.
  22. De l’Homme dans ses rapports avec la création. Voyage au pôle sud.
  23. Ainsi, sur les trois sortes d’unions fournissant la moyenne la plus élevée, deux seraient des hybridations dans la doctrine des polygénistes, et l’union entre individus de même espèce serait moins féconde que celle d’individus appartenant aux deux espèces blanche et rouge.
  24. Strictly white race I. e. the Anglo-Saxon or Teuton.
  25. L’Espagne céda la Floride à l’Angleterre en 1763 ; elle la recouvra pour quelques années, mais ne songea même pas à rétablir les postes fortifiés qu’elle y possédait autrefois, et dont Bartram rencontra les vestiges. Les voyages de celui-ci commencèrent en 1774.
  26. Du Croisement des races humaines, livraison du 1er mars 1860.
  27. Traité de Géographie et de Statistique médicales, par M. I.-Ch.-M. Boudin, médecin en chef de l’hôpital militaire du Roule. — Mémoires du même, lus à la Société d’anthropologie de Paris.
  28. Dans mon dernier article, en parlant de la facilité et de l’universalité du métissage, je n’avais fait aucune réserve au sujet des actions de milieu. Le lecteur aura aisément suppléé à mon silence. Il est clair qu’attribuant à ces actions le pouvoir de faciliter l’hybridation, comme je le fais formellement à diverses reprises, je ne pouvais pas lui refuser celui de gêner le métissage. Pour ce qui est de l’homme en particulier, je viens de rappeler que j’avais très nettement émis cette opinion.
  29. En particulier, le fait si souvent cité de la prétendue infécondité des mamelucks rentre entièrement dans cet ordre de questions, comme l’avait fort bien compris Volney, dont M. Broca a justement rappelé les observations trop oubliées.
  30. Ce chiffre est nécessairement au-dessous de la vérité, car on manque entièrement de détails statistiques sur une foule de points où le mélange des races s’accomplit journellement.
  31. Ces documens remontent aux années 1824 et 1830.
  32. Knox, Races humaines.
  33. Davia et Thurnham, Crania anglica.
  34. M. de Martius, correspondant de l’Institut, est un des botanistes les plus éminens de l’Allemagne. Il est d’ailleurs polygéniste, et cette circonstance donne une double valeur à son témoignage.
  35. Ces différences, qui confirment si bien l’opinion des voyageurs français, ont été signalées à titre d’objections.
  36. Entre autres par Kolbe, Levaillant, Burchell, Thompson, Moffat, Livingstone, Arbousset, Daumas, et M. Cazalis, qui a bien voulu nous communiquer quelques faits précis et inédits.
  37. Arbousset et Daumas.
  38. La colonie du Cap fut fondée en 1650 ; le voyage de Levaillant est de 1783. Ainsi c’est dans l’espace de cent vingt-huit ans environ que le nombre des métis avait acquis cette proportion.
  39. L’étymologie de ce nom a donné lieu à dos discussions qui ne paraissent pas avoir produit un résultat bien certain.
  40. Les Boschismen sont méprisés et détestés de toutes les autres tribus hottentotes ou cafres. L’élection de Waterboer, qui se rattachait à ce rameau des races locales, bien loin d’être, comme on l’a cru, la preuve du triomphe de la nationalité, fut une véritable victoire remportée sur un préjugé que constatent tous les voyageurs.
  41. Ici comme presque partout ailleurs, les témoignages les plus récens montrent combien sont mal fondés les reproches adressés à un voyageur que l’injustice de ses contemporains a presque fait passer pour un simple romancier. Au reste, Walkenaer lui a rendu pleinement justice dans l’introduction qu’il a placée en tête de l’analyse de ses voyages. Histoire générale des Voyages.
  42. J’emprunte ces détails à une lettre que M. Cazalis, qui a passé vingt-trois ans au milieu des populations indigènes de l’Afrique méridionale, a bien voulu m’adresser en 1857.
  43. Cette politique s’est déjà traduite par une ordonnance qui défend de vendre aux Griquas et aux Béchuanas, leurs voisins et alliés, la poudre et les armes à feu nécessaires pour se défendre contre les peuplades environnantes. Livingstone, ayant à parcourir cette contrée pour pénétrer au cœur de cette Afrique méridionale, qu’il devait traverser le premier, ne put obtenir d’emporter que dix livres de poudre, tant on craignait de fournir involontairement des munitions aux Béchuanas.
  44. Les Polynésiens sont à mes yeux une race métisse résultant du mélange des races noire et jaune, avec addition d’un élément blanc qui ressort d’une manière quelquefois très accentuée. On comprend que je ne puis exposer ici l’ensemble des faits qui m’ont conduit à cette manière de voir.
  45. A cette époque, l’île ne pouvant plus suffire à l’entretien de cette population, un navire vint prendre tous ces descendans des révoltés de la Bounty pour les transporter d’abord à Tahiti, et plus tard à l’île Norfolk. Le chiffre que je cite a été donné par les journaux anglais et reproduit par quelques journaux français. M. de Blosseville ne compte que 170 individus demandant à venir remplacer dans l’île Norfolk les convicts qu’on y avait isolés à diverses reprises. On comprend sans peine que quelques Pictairniens se soient en effet laissé tenter par la civilisation de Tahiti, d’autant plus que d’après les détails donnés par M. de Blosseville, l’argent s’était déjà introduit à Pitcairn, et que l’ancienne égalité qui régnait encore en 1825 avait disparu.
  46. Histoire naturelle de l’homme, — Du Croisement des races humaines. — Revue du 1er mars 1857.