Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre II/Chapitre 5

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V. Guerres des Hollandois & des Portugais.

Les Portugais avoient pour eux une parfaite connoiſſance des mers, l’habitude du climat, & les ſecours de pluſieurs nations qui les déteſtoient, mais que la crainte forçoit à combattre pour leurs tyrans. Les Hollandais étoient animés par le ſentiment preſſant de leurs beſoins ; par l’eſpoir de donner une ſtabilité entière à une indépendance qu’on leur diſputoit encore ; par l’ambition de fonder un grand commerce ſur les ruines du commerce de leurs anciens maîtres ; par une haine que la diverſité de religion rendoit implacable. Ces paſſions, en leur donnant l’activité, la force, l’opiniâtreté néceſſaires dans l’exécution des grands projets, ne les empêchoient pas de ſe conduire avec précaution. Leur douceur & leur bonne-foi leur concilioient les peuples. Bientôt pluſieurs ſe déclarèrent contre leurs anciens oppreſſeurs.

Les Hollandois faiſoient paſſer continuellement en Aſie de nouveaux colons, des vaiſſeaux & des troupes ; & les Portugais étaient abandonnés à leurs propres forces. L’Eſpagne négligeoit de leur envoyer des flottes marchandes ; de les faire ſoutenir par l’eſcadre qu’on avoit entretenue juſqu’alors dans l’Inde ; de réparer les places fortes, & d’en renouveller les garniſons. On pouvoit penſer qu’elle déſiroit l’abaiſſement de ſes nouveaux ſujets, qui ne lui paroiſſoient pas aſſez fournis, & qu’elle fondoit la perpétuité de ſon empire, ſur leurs défaites réitérées. Elle fit plus. Dans la crainte que le Portugal ne trouvât des reſſources en lui-même, elle lui enlevoit les citoyens, qu’elle envoyoit en Italie, en Flandre, dans les autres contrées de l’Europe où elle faiſoit la guerre.

Cependant la balance fut long-tems égale, & les événemens aſſez variés. Il ne faut pas en être étonné. Les Portugais, à leur arrivée aux Indes, n’avoient eu à combattre ſur mer que de foibles navires, mal conſtruits, mal armés, mal défendus ; & ſur le continent, que des hommes efféminés, des deſpotes voluptueux, des eſclaves tremblans : au lieu que ceux qui venoient leur arracher le ſceptre de l’Aſie, devoient enlever à l’abordage des vaiſſeaux ſemblables aux leurs ; emporter d’aſſaut des fortereſſes régulièrement conſtruites ; vaincre & ſubjuguer des Européens, enorgueillis par un ſiècle de victoires, & par la fondation d’un empire immenſe.

Le tems arriva enfin, où les Portugais expièrent leurs perfidies, leurs brigandages & leurs cruautés. Alors ſe vérifia la prophétie d’un roi de Perſe. Ce prince ayant demandé à un ambaſſadeur, arrivé de Goa, combien de gouverneurs ſon maître avoit fait décapiter, depuis qu’il avoit introduit ſa domination dans les Indes. Aucun, répondit l’ambaſſadeur. Tant pis, répliqua le monarque : ſa puiſſance, dans un pays où il ſe commet tant de vexations & de barbaries, ne durera pas long-tems.

On ne vit pas pourtant durant cette guerre, dans les Hollandois, cette témérité brillante, cette intrépidité inébranlable, qui avoient ſignalé les entrepriſes des Portugais : mais on leur vit une ſuite, une persévérance immuables dans leurs deſſeins. Souvent battus, jamais découragés, ils revenoient faire de nouvelles tentatives, avec de nouvelles forces & des meſures plus ſages. Ils ne s’expoſoient jamais à une défaite entière. Si, dans un combat, ils avoient pluſieurs vaiſſeaux maltraités, ils ſe retiroient ; & comme ils ne pouvoient jamais ſe réſoudre à perdre de vue leur commerce, la flotte vaincue, en ſe réparant chez quelques princes de l’Inde, y achetoit des marchandiſes, & retournoit en Hollande. Elle y portoit à la compagnie de nouveaux fonds, qui étoient employés à de nouvelles entrepriſes. Les Hollandois ne faiſoient pas toujours de grandes choſes ; mais ils n’en faiſoient pas d’inutiles. Ils n’avoient pas cette fierté, cette vaine gloire des Portugais, qui avoient fait plus de guerres, peut-être, pour s’illuſtrer que pour s’agrandir. Les Hollandois ſuivirent leur premier deſſein, ſans ſe laiſſer détourner par des motifs de vengeance, ou par des projets de conquêtes ruineuſes.

Dès 1601 ils avoient cherché, & en 1607 ils cherchèrent encore à s’ouvrir les ports du vaſte empire de la Chine, qui, à cette époque, n’admettoit que difficilement les étrangers. L’or des Portugais, & les intrigues de leurs millionnaires, leur en firent refuſer l’entrée. La force pouvoit arracher ce qu’on avoit refusé aux prières, & ils ſe déterminèrent à intercepter les vaiſſeaux Chinois. Ce brigandage n’eut pas les ſuites favorables qu’on s’en étoit promis. Une flotte Portugaiſe, ſortie de Macao, alloit fondre ſur les pirates, lorſqu’ils prirent le parti de s’éloigner. L’inégalité du nombre ; l’impoſſibilité de ſe radouber dans des mers où l’on manquoit d’aſyle ; la crainte de commettre l’honneur de la nation, à la vue d’un grand empire où l’on étoit intéreſſé à le conſerver : tout déterminoit à éviter le combat. Ce ne fut pas pour long-tems.

Quelques années après, les Hollandois aſſiégèrent une place, dont ils avoient appris à connoître l’importance. Ils échouèrent dans leur entrepriſe : mais comme ils ne perdoient jamais le fruit de leurs armemens, ils firent ſervir celui qu’ils avoient dirigé contre Macao, à former une colonie dans les iſles des Pêcheurs. Ce ſont des rochers qui manquent d’eau dans des tems de ſéchereſſe, & de vivres dans tous les tems. Ces inconvéniens n’étoient pas rachetés par des avantages ſolides ; parce que dans le continent voiſin, on empêchoit, avec la plus grande ſévérité, toute liaiſon avec ces étrangers, qu’on trouvoit dangereux ſi près des côtes. Les Hollandois étoient déterminés à abandonner un établiſſement qu’ils déſeſpéroient de rendre utile, lorſqu’ils furent invités, en 1624, à s’aller fixer à Formoſe, avec l’aſſurance, que les marchands Chinois auroient une liberté entière d’aller traiter avec eux.