Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre II/Chapitre 7

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VII. Commerce des Hollandois avec le Japon.

Cet empire avoit ſervi en 1600 de refuge à quelques Hollandois qui avoient fait naufrage à l’iſle de Bango : mais ce ne fut qu’en 1609 qu’il reçut des navires de la compagnie.

Depuis près d’un ſiècle, le gouvernement avoit changé au Japon. Un tyran avoit rendu féroce un peuple magnanime. Taycoſama, de ſoldat devenu général, & de général empereur, avoit uſurpé tous les pouvoirs, anéanti tous les droits. Après avoir dépouillé le daïri du peu qui lui étoit reſté d’autorité, il avoit ſubjugué tous les petits rois du pays. Le comble de la tyrannie, eſt d’établir le deſpotiſme par les loix. Taycofama fît plus encore ; il le cimenta par des loix ſanguinaires. Sa légiſlation civile ne fut qu’un code criminel, où l’on ne voyoit que des échafauds, des ſupplices, des coupables, des bourreaux. Dès que le Japonois vit l’eſclavage, il prit les armes : le ſang coula dans tout l’empire ; & quoiqu’il ſemble que la liberté doive être plus courageuſe que la tyrannie, celle-ci triompha. Elle fut encore plus atroce, quand elle eut à ſe venger. Une inquiſition publique & ſecrète concerna les citoyens : ils devinrent eſpions, délateurs, accuſateurs, ennemis les uns des autres. Les fautes de police s’appellèrent crimes d’état, & les diſcours imprudens, crimes de lèze-majeſté. La persécution fut érigée en légiſlation. Il fallut noyer ſucceſſivement trois générations dans leur propre ſang ; & des pères rebelles donnèrent le jour à des fils proſcrits.

Le Japon ne fut, durant un ſiècle, qu’un cachot rempli de criminels, & un théâtre de ſupplices. Le trône, élevé ſur les débris de l’autel, étoit entouré de gibets. Les ſujets étoient devenus atroces comme leur tyran. Avides de la mort, ils la cherchoient ſouvent par des crimes qui, ſous le deſpotiſme, ne pouvoient leur manquer. Au défaut de bourreaux, ils ſe puniſſoient de leur eſclavage, ou ſe vengeoient de la tyrannie, en ſe donnant la mort. Un nouveau courage, un nouveau motif de la braver, vint les aider à ſouffrir. Ce fut le chriſtianiſme que les Portugais leur avoient apporté.

Ce nouveau culte trouva dans l’oppreſſion des Japonois, le germe le plus fécond de prolélytiſme. On écouta des miſſionnaires qui prêchoient une religion de ſouffrances. En vain la doctrine de Confucius cherchoit à s’inſinuer chez un peuple voiſin de la Chine. Elle étoit trop ſimple, trop raiſonnable, cette doctrine, pour des inſulaires, dont l’imagination, naturellement inquiète, étoit encore exaltée par les cruautés du gouvernement. Quelques dogmes du chriſtianiſme, aſſez ſemblables à ceux des Budſoïſtes ; le même eſprit de pénitence dans les deux croyances, donnèrent des prosélytes aux miſſionnaires Portugais. Mais, indépendamment de cette conformité, on ſe ſeroit fait chrétien au Japon, ſeulement par haine du prince.

La religion nouvelle, ſuſpecte à la cour, devoit plaire aux familles détrônées. Elle y enflamma le levain de tous les reſſentimens. On aima un Dieu étranger que n’aimoit pas le tyran. Alors Taycoſama leva un ſceptre de fer, & frappa ſur les chrétiens, comme ennemis de l’état. Il proſcrivit les dogmes de l’Europe, & la proſcription les enracina dans les eſprits. Il dreſſa des bûchers, & des millions de victimes s’y précipitèrent. Les empereurs du Japon enchérirent ſur ceux de Rome dans l’art de persécuter les chrétiens. Durant quarante ans, les échafauds furent teints du ſang innocent des martyrs. Ce fut une ſemence de chriſtianiſme, mais auſſi de sédition. Près de quarante mille chrétiens, dans le royaume ou la province d’Arima, s’armèrent au nom, & pour le nom de Chriſt : ils le défendirent avec tant de fureur, qu’il n’en ſurvécut pas un ſeul au carnage, excité par la persécution.

La navigation, le commerce, les comptoirs des Portugais s’étoient ſoutenus durant toute cette grande criſe. Cependant, depuis longtems, le gouvernement & le peuple étoient mécontens d’eux. Ils s’étoient rendus ſuſpects au gouvernement par leur ambition, par leurs intrigues, peut-être par des conſpirations ſecrètes ; & odieux au peuple, par leur avarice, par leur orgueil, par leurs infidélités. Mais, comme on avoit pris l’habitude des marchandiſes qu’ils apportoient, & qu’on n’avoit point d’autre canal que celui de leur navigation pour ſe les procurer, ils ne furent exclus du Japon qu’à la fin de 1638, lorſqu’il y eut des négocians en état de les remplacer.

Les Hollandois, qui, depuis quelque tems, étoient entrés en concurrence avec eux, ne furent pas enveloppés dans cette diſgrace. Comme ces républicains n’avoient pas montré l’ambition de ſe mêler du gouvernement ; qu’ils avoient prêté leur artillerie contre les chrétiens ; qu’on les voyoit en guerre avec la nation proſcrite ; que l’opinion de leurs forces n’étoit pas établie ; qu’ils paroiſſoient réſervés, ſouples, modeſtes, uniquement occupés de leur commerce, on les toléra, mais en les gênant beaucoup. Trois ans après, ſoit que l’eſprit d’intrigue & de domination les eût ſaiſis ; ſoit, comme il eſt plus vraiſemblable, qu’aucune conduite ne pût prévenir la défiance Japonoiſe, ils furent dépouillés de la liberté & des privilèges dont ils jouiſſoient.

Depuis 1641, ils ſont relégués dans l’iſle artificielle de Décima, élevée dans le port de Nangazaki, & qui communique par un pont à la ville. On déſarme leurs vaiſſeaux à meſure qu’ils arrivent ; & la poudre, les fuſils, les épées, l’artillerie, les voiles, le gouvernail même, ſont portés à terre. Dans cette eſpèce de priſon, ils ſont traités avec un mépris dont on n’a point d’idée ; & ils ne peuvent avoir de communication qu’avec les commiſſaires, charges de régler le prix & la quantité de leurs marchandiſes. Il n’eſt pas poſſible que la patience avec laquelle ils ſouffrent ce traitement depuis plus d’un ſiècle, ne les ait avilis aux yeux de la nation qui en eſt le témoin ; & que l’amour du gain ait amené à ce point l’inſenſibilité aux outrages, ſans avoir flétri le caractère.

Des draps d’Europe, des ſoies, des toiles peintes, du ſucre, des bois de teinture, quelques épiceries, principalement du poivre & du girofle : telles font les marchandiſes qui ſont portées au Japon. Les retours ordinaires étoient très-conſidérables dans le tems d’une liberté indéfinie. Après les gênes, il ne fut annuellement expédié de Batavia que trois bâtimens qu’il fallut bientôt réduire à deux. Depuis douze ans même, on n’envoie alternativement qu’une & deux foibles cargaiſons ; ſoit que l’acheteur ait exigé cette réduction, ſoit que le vendeur y ait été déterminé par la médiocrité des bénéfices. Suivant les réglemens, tous les effets réunis ne devroient produire que 1 100 000 livres ; mais, quoique vraiſemblablement cet ordre ne ſoit pas exécuté à la rigueur, on eſt aſſuré que le gain ne paſſe pas 50 000 livres. Il ſeroit plus conſidérable, ſans l’obligation imposée aux Hollandois, d’envoyer tous les ans à la capitale de l’Empire, un ambassadeur chargé de présens. Le paiement se fait avec le meilleur cuivre de l’univers qui se consomme dans le Bengale, sur la côte de Coromandel & à Surate ; il se fait aussi avec du camphre que l’Europe emploie, lorsqu’il a été purifié à Amsterdam.

Les agens de la compagnie sont plus heureux que le corps qu’ils servent. Par une hospitalité, qui est particulière au Japon, on leur donne, dès leur arrivée, des courtisanes qu’ils peuvent garder jusqu’à leur départ. Ces filles ne servent pas seulement à leurs plaisirs, mais encore à leur fortune. C’est par ce moyen qu’ils introduisent dans le pays, & l’écaille de tortue dont les Japonois font leurs bijoux les plus recherchés, & le camphre de Sumatra qui, se trouvant allez parfait pour n’avoir pas besoin de l’opération du feu, est censé digne des autels.

En échange, ils reçoivent un or très-pur qui, aussi-bien que la marchandise, passe par les mains de leurs maîtresses, dont l’intelligence & la probité, dans la double négociation, sont également attestées.

Les Chinois, le seul peuple étranger qui ſoit admis dans l’Empire avec les Hollandois, ne font pas un commerce plus étendu ; & c’eſt avec les mêmes gênes. Depuis 1688, ils ſont enfermés, tout le tems que leur vente dure, hors des murs de Nangazaki, dans une eſpèce de priſon, composée de pluſieurs cabanes, environnée d’une paliſſade, & défendue par un bon foſſé, avec un corps-de-garde à toutes les portes. On a pris ces précautions contre eux, depuis que, parmi les livres de philoſophie & de morale qu’ils vendoient, on a trouvé des ouvrages favorables au chriſtianiſme. Les miſſionnaires Européens les avoient chargés, à Canton, de les répandre ; & l’appât du gain les détermina à une infidélité qui a été sévèrement punie.

On peut croire que ceux qui ont changé l’ancien gouvernement du pays en un deſpotiſme le plus abſolu de la terre, regarderont toute communication avec les étrangers, comme dangereuſe à leur autorité. Cette conjecture paroit d’autant mieux fondée, qu’on a défendu à tous les ſujets de ſortir de leur patrie. Cet édit rigoureux, ſoutenu de la peine de mort, eſt devenu la maxime fondamentale de l’Empire.

Ainsi la politique inhumaine de l’état, s’est ôté l’unique moyen de s’adoucir elle-même, en adoucissant le caractère national. Le Japonois, ardent comme son climat, agité comme la mer qui l’environne, avoit besoin de la plus grande activité, que le commerce le plus vif pouvoit seul lui donner. Pour n’être pas forcé de le contenir par les supplices, il falloit l’exercer par les travaux. Son inquiétude devoit avoir une carrière libre au-dehors, si l’on craignoit qu’elle n’allumât un feu séditieux au-dedans. Cette énergie de l’âme, qui est dégénérée en fanatisme, se seroit exaltée en industrie. La contemplation se seroit changée en action ; la crainte des peines en amour du plaisir. Cette haine de la vie qui tourmente le Japonois enchaîné, gourmande, effarouché par le frein des loix qu’il ronge dans sa rage, auroit cédé, dans son âme, à la curiosité de courir les mers & de voir les nations. En changeant souvent de place & de climat, il eût insensiblement changé de mœurs, d’opinions, de caractère ; & ce changement étoit un bien pour lui, comme il l’est pour la plupart des peuples. Par le commerce, on est moins citoyen peut-être, mais on devient plus homme ; & le Japonois eſt devenu tigre ſous la verge de ſes tyrans.

Qu’on nous vante les Spartiates, les Égyptiens, & toutes les nations iſolés qui ont été plus fortes, plus grandes & plus ſtables dans l’état de séparation qu’elles s’étoient imposé. Le genre-humain n’a rien gagné dans ces inſtitutions ſingulières. Mais l’eſprit de commerce eſt utile à toutes les nations, en leur communiquant les biens & les lumières de chacune. Enfin, fut-il inutile ou funeſte à certains peuples, il étoit néceſſaire aux Japonois. Par le commerce, ils ſe ſeroient éclairés à la Chine, humanisés dans l’Inde, guéris de tous leurs préjugés avec les Européens.