Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre IX/Chapitre 20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

XX. État du gouvernement de Rio-Janeiro.

Le gouvernement de Rio-Janeiro occupe preſque en totalité la longue côte qui commence à la rivière Doce, & finit à celle de Rio-Grande de Saint-Pierre ; & n’eſt borné dans l’intérieur des terres que par l’énorme chaîne de montagnes qui s’étend depuis Una juſqu’à Minas-Geraes. Il a abſorbé les capitaineries du Saint-Eſprit, de Caboſrio & de Paraïba du Sud, accordées par le gouvernement à des époques différentes, & rentrées de pluſieurs manières au domaine de la couronne.

Les cultures languirent long-tems dans cette vaſte & belle province. Elles acquièrent tous les jours de l’importance. Le tabac n’y eſt pas, à la vérité, plus abondant ni meilleur qu’il n’étoit : mais depuis dix ans, les cannes à ſucre s’y multiplient, principalement dans les plaines de Guatacazès. Douze plantations modernes d’excellent indigo en annoncent un plus grand nombre. Les derniers vaiſſeaux ont porté une aſſez grande abondance de café. Les diſtricts du Sud de la colonie juſqu’à Rio-Grande fourniſſent beaucoup de cuirs, quelques farines & de bonnes viandes ſalées. Il exiſte quatorze à quinze eſpèces de bois de teinture qui ne tarderont pas à être coupées, & quatre ou cinq eſpèces de gomme qui ſeront enfin recueillies. Il y a environ vingt ans qu’on découvrit à Bahia deux plantes connues ſous le nom de curuata & de tocun, qui pouvoient ſervir à faire des voiles & des cordages. Un heureux haſard vient de préſenter ſur le territoire de Rio-Janeiro un arbuſte infiniment plus propre à ces uſages & qui eſt très-commun. Quelquefois il eſt blanc, quelquefois jaune & quelquefois violet. La première de ces couleurs eſt la meilleure.

Les bras ne manquent pas pour les travaux. La province compte quarante-ſix mille deux cens ſoixante-onze blancs ; trente-deux mille cent vingt-ſix Indiens ; cinquante-quatre mille quatre-vingt onze nègres.

Les richeſſes, que ces hommes libres ou eſclaves font naître, ſont portées à Rio-Janeiro, autrefois chef-lieu de la province ſeulement, mais aujourd’hui la capitale de tout le Bréſil & le séjour du vice-roi.

C’eſt un des plus beaux havres que l’on connoiſſe. Effort à ſon embouchure, il s’élargit inſenſiblement. Les vaiſſeaux de toute grandeur y entrent facilement, depuis dix heures ou midi juſqu’au ſoir, pouſſés par un vent de mer régulier & modéré. Il eſt vaſte, sûr & commode. Il a un fond excellent de vaſe, & par-tout cinq ou ſix braſſes d’eau.

Ce fut Dias de Solis qui le découvrit, en 1525, Des proteſtans François, persécutés dans leur patrie & conduits par Villegagnon, y formèrent, en 1555, dans une petite iſle, un foible établiſſement. C’étoient quinze ou vingt cabanes, conſtruites de branches d’arbre & couvertes d’herbe, à la manière des ſauvages du pays. Quelques foibles boulevards qu’on y avoit élevés pour placer du canon, lui firent donner le nom de fort de Coligny. Il fut détruit trois ans après par Emanuel de Sa, qui jeta ſur le continent, dans un ſol fertile, ſous un beau ciel, au pied de pluſieurs montagnes diſposées en amphitéâtre, les fondemens d’une cité qui eſt devenue célèbre depuis que des mines conſidérables ont été découvertes à ſon voiſinage.

C’eſt le grand entrepôt des richeſſes qui coulent du Bréſil en Portugal, & le port où abordent les plus belles flottes deſtinées à l’approviſionnement de cette partie du Nouveau-Monde. Indépendamment des tréſors que doit y verſer cette circulation continuelle, il y reſte tous les ans 3 000 000 l. pour les dépenſes du gouvernement, & beaucoup davantage, lorſque le miniſtère de Liſbonne juge convenable à ſa politique d’y faire conſtruire des vaiſſeaux de guerre.

Une ville, où les affaires ſont ſi conſidérables & ſi ſuivies, a du s’agrandir, ſe peupler ſucceſſivement. La plupart des citoyens occupent des maiſons à deux étages, bâties de pierre de taille ou de brique, couvertes d’une allez belle tuile, & ornées d’un balcon entouré d’une jalouſie. C’eſt-là que tous les ſoirs, les femmes ou ſeules, ou entourées de leurs eſclaves, ſe laiſſent entrevoir ; c’eſt de-là qu’elles jettent des fleurs ſur les hommes qu’il leur plaît de diſtinguer, ſur ceux qu’elles veulent inviter à la liaiſon la plus intime entre les deux ſexes. Les rues ſont larges, la plupart tirées au cordeau, & terminées par un oratoire, ou le peuple chante tous les ſoirs des cantiques, devant un ſaint magnifiquement vêtu & enfoncé dans une niche dorée, bien éclairée & couverte d’une glace des plus tranſparentes. À l’exception d’un grand aqueduc qui conduit l’eau des hauteurs voiſines & de l’hôtel des monnoies, il n’y a aucun édifice public digne d’attention. Les temples ſont tous obſcurs, écrasés & ſurchargés d’ornemens du plus mauvais goût.

Les mœurs ſont à Rio-Janeiro ce qu’elles ſont à Bahia & dans tous les pays à mines. Ce ſont les mêmes vols, les mêmes tenniſons, les mêmes vengeances, les mêmes excès de tous les genres ; & toujours la même impunité.

On a bien dit que l’or repréſentoit toutes les richeſſes : mais on pouvoit ajouter, le bonheur, le malheur, preſque tous les vices, preſque toutes les vertus : car quelle eſt la bonne ou la mauvaiſe action qu’on ne puiſſe pas commettre avec de l’or ? Eſt-il donc étonnant qu’il n’eſt rien qu’on ne faſſe pour obtenir un objet de cette importance ; qu’il ne devienne, après qu’en l’a obtenu, la ſource des plus funeſtes abus, & que ces abus ne ſe multiplient à proportion du voiſinage & de l’abondance de ce précieux & funeſte métal.

La poſition de la place, au vingt-deuxième degré vingt minutes de latitude auſtrale, l’éloignoit aſſez de l’ancien monde, pour qu’on pût raiſonnablement penſer que de médiocres fortifications ſuffiroient à ſa défenſe. Mais la tentation de l’attaquer pouvant s’accroître avec l’augmentation de ſes richeſſes, il paroiſſoit raiſonnable d’en multiplier les ouvrages. Ils étoient déjà fort conſidérables, lorſqu’en 1711, Duguay-Trouin s’en rendit le maître avec une audace & une capacité qui ajoutèrent beaucoup de gloire à une vie qu’il avoit déjà ſi fort illuſtrée. Les nouvelles fortifications qu’on a depuis ajoutées aux fortifications que les François avoient emportées, n’ont pas rendu la ville plus difficile à prendre, parce qu’elle peut être attaquée par d’autres côtés, où la deſcente eſt très-praticable. Si l’or pénètre dans les tours d’airain à travers les portes de fer, le fer renverſe encore plus sûrement les portes qui défendent l’or & les diamans.

Dans le gouvernement de Rio-Janeiro eſt Sainte-Catherine, iſle de neuf lieues de long & de deux de large, qui n’eſt séparée de la terre ferme que par un canal étroit. Quoiqu’elle ne ſoit pas baſſe, le navigateur ne l’aperçoit pas de loin, parce que les montagnes du continent voiſin la couvrent de leur ombre. Le printems y eſt continuel & le climat très-pur, par-tout, excepté dans le port où des hauteurs interceptent la circulation de l’air & entretiennent une humidité nuiſible.

Vers l’an 1654, la cour de Liſbonne donna Sainte-Catherine à François Dias Velho, de la même manière qu’elle avoit concédé les autres contrées du Bréſil. Ce capitaine fut maſſacré par un corſaire Anglois ; & ſon iſle ne fut plus que le refuge de quelques vagabons. Ces aventuriers reconnoiſſoient vaguement l’autorité du Portugal ; mais ſans adopter ſes idées excluſives. Ils recevoient indifféremment les vaiſſeaux de toutes les nations qui alloient à la mer du Sud ou aux grandes Indes, & leur livraient leurs bœufs, leurs fruits, leurs légumes, toutes leurs productions, pour des armes, de l’eau-de-vie, des toiles & des habits. Avec le mépris de l’or, ils avoient pour toutes les commodités que la nature ne leur fourniſſoit pas une indifférence qui eût fait honneur à des peuples vertueux.

L’écume & le rebut des ſociétés policées peut former quelquefois une ſociété bien ordonnée. C’eſt l’iniquité de nos loix ; c’eſt l’injuſte répartition des biens ; ce ſont les ſupplices & les fardeaux de la misère ; c’eſt l’inſolence & l’impunité des richeſſes ; c’eſt l’abus du pouvoir, qui fait ſouvent des rebelles & des criminels. Réuniſſez tous ces malheureux qu’une rigueur ſouvent outrée a bannis de leurs foyers ; donnez-leur un chef intrépide, généreux, humain, éclairé, vous ferez de ces brigands un peuple honnête, docile, raiſonnable. Si ſes beſoins le rendent guerrier, il deviendra conquérant ; & pour s’agrandir, fidèle obſervateur des loix envers lui-même, il violera les droits des nations : tels furent les Romains. Si faute d’un conducteur habile, il eſt abandonné à la merci des haſards & des événemens ; il ſera méchant, inquiet, avide, ſans ſtabilité, toujours dans un état de diviſion, ou avec lui-même ou avec ſes voiſins : tels furent les Pauliſtes. Enfin, s’il peut vivre plus aisément des fruits naturels de la terre, ou de la culture & du commerce que de pillage ; il prendra les vertus de ſa ſituation, les doux penchans qu’inſpire l’intérêt raiſonné du bien être. Civilisé par le bonheur & la sécurité d’une vie paiſible, il reſpectera dans tous les hommes les droits dont il jouit, & fera un échange de la ſurabondance de ſes productions avec les commodités des autres peuples : tels furent les réfugiés de Sainte-Catherine.

Ils vivoient librement & paiſiblement dans leur iſle, lorſque, vers l’an 1738, on jugea convenable de leur donner une adminiſtration, de leur envoyer des troupes, d’entourer de fortifications leur rade, une des meilleures de l’Amérique. Ces moyens de défenſe ont attiré ſur eux, en 1778, les armes de l’Eſpagne, & ne les ont pas préſervés de l’invaſion. Depuis que la réconciliation des deux couronnes les a rendus à leur ancien maître, ils ont acquis la cochenille dont ils eſpèrent tirer un jour de grands avantages.