Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre VIII/Chapitre 22

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XXII. Les nègres.

À peine le Nouveau-Monde eut été découvert, qu’en 1503, on y porta quelques noirs. Huit ans après, il y en fut introduit un plus grand nombre, parce que l’expérience avoit prouvé qu’ils étoient infiniment plus propres à tous les travaux que les naturels du pays. Bientôt l’autorité les proſcrivit, dans la crainte qu’ils ne corrompiſſent les Américains & qu’ils ne les pouſſâſſent à la révolte. Las-Caſas, auquel il manquoit des notions juſtes ſur les droits de l’homme, mais qui s’occupoit ſans ceſſe du ſoulagement de ſes chers Indiens, obtint la révocation d’une loi qu’il croyoit nuiſible à leur conſervation. Charles-Quint permit en 1517 que quatre mille de ces eſclaves fuſſent conduits dans les colonies Eſpagnoles ; & le courtiſan Flamand qui avoit obtenu cette faveur, vendit aux Génois l’exercice de ſon privilège.

À l’expiration de l’octroi, ce vil commerce ceſſa preſque entièrement, mais les Portugais devenus ſujets de la cour de Madrid le ranimèrent. Il retomba encore après que ce peuple eut ſecoué le joug qu’il portoit ſi impatiemment, & ne reprit quelque vigueur que lorſque les deux nations ſe furent rapprochées. Enfin les ſujets de la cour de Liſbonne s’engagèrent, en 1696, à fournir dans cinq ans vingt-cinq mille nous à leurs anciens tyrans ; & ils remplirent cette obligation avec le ſecours de leur ſouverain qui avança les deux tiers des fonds qu’exigeoit une entrepriſe alors ſi conſidérable.

Les François, qui venoient de donner un roi à l’Eſpagne, ſe mirent trop légèrement à la place des Portugais en 1702. Manquant d’établiſſemens à la côte d’Afrique, encore peu inſtruits dans les opérations maritimes, malheureux durant le cours d’une longue guerre, ils ne firent rien de ce qu’ils avoient promis ſi hardiment.

La paix d’Utrecht fit paſſer ce contract à l’Angleterre. La compagnie du Sud, à laquelle le miniſtère Britannique l’abandonna, ſe chargea de livrer, chacune des trente années que devoit durer ſon privilège, quatre mille huit cens Africains aux établiſſemens Eſpagnols. On la borna à ce nombre pour les cinq derniers ans de ſon octroi : mais, tout le reſte du tems, il lui étoit permis d’en introduire autant qu’elle en pourroit vendre. Elle s’obligea à payer trente-trois piaſtres & un tiers ou 180 livres pour chacun des quatre mille premiers nous. Les huit cens ſuivans furent déchargés de ce tribut onéreux en dédommagement d’un prêt de 1 080 000 liv. avancées à la cour de Madrid, & qui ne devoient être remboursées que dans l’eſpace de dix ans. Ce tribut étoit réduit à la moitié pour tous les eſclaves que le contract n’exigeoit point. Philippe V ſe dédommagea de ce ſacrifice en ſe réſervant la quatrième partie des bénéfices que feroit la ſociété. L’exécution du traité ne fut interrompue que par les hoſtilités qui, en 1739, divisèrent les deux couronnes. La pacification de 1748 rétablit celle d’Angleterre dans tous ſes droits : mais la compagnie qui la repréſentoit fut déterminée, par un dédommagement qu’on lui offrit, à céder les courts reſtes d’un octroi dont elle prévoyoit qu’on ne la laiſſeroit pas jouir ſans de grandes gênes.

Robert Mayne, négociant de Londres, ſuccéda, ſous un nom Eſpagnol, à l’aſſocation du Sud. L’infidélité ou la négligence des agens qu’il avoit établis à Buenos-Aires, devenu l’entrepôt de ce commerce, furent telles, qu’en 1752 il ſe trouva ruiné, qu’il ſe vit forcé d’abandonner une entrepriſe qui, plus ſagement dirigée ou mieux ſurveillée, devoit donner des profits très-conſidérables.

On prit alors le parti de recevoir à Porto-Rico des eſclaves qui devoient au fiſc 216 liv. par tête, & qui après avoir payé cette taxe rigoureuſe étoient introduits librement ſur le continent & dans les iſles. Les Anglois qui avoient traité avec le gouverneur de Cuba rempliſſoient fidèlement leurs engagemens ; lorſque la cour de Madrid jugea convenable à ſes intérêts de changer de ſyſtême.

Il fut formé en 1765 une ſociété de quelques maiſons de commerce Eſpagnoles, Françoiſes & Génoiſes établies à Cadix. Cette compagnie, mal ſervie par ſes facteurs & très-obérée, alloit ſe diſſoudre, lorſqu’en 1773 le miniſtère jugea qu’il étoit de ſa ſageſſe & de ſa juſtice d’accorder des adouciſſemens aux conditions qu’il avoit d’abord imposées. On prolongea le privilège, on diminua les charges ; & depuis cette époque, l’importation des eſclaves a pris une nouvelle activité. Ils ſont achetés indifféremment dans tous les lieux où l’on peut s’en procurer avec le plus d’avantage.

Féroces Européens, d’abord vous doutâtes ſi les habitans des contrées que vous veniez de découvrir n’étoient pas des animaux qu’on pouvoit égorger ſans remords, parce qu’ils étoient noirs & que vous étiez blancs. Peu s’en fallut que vous ne leur enviaſſiez la connoiſſance de Dieu votre père commun, choſe horrible à penſer ! Mais quand vous leur eûtes permis de lever auſſi leurs regards & leurs mains vers le ciel ; quand vous les eûtes initiés aux cérémonies & aux myſtères ; aſſociés aux prières, aux offrandes & aux eſpérances à venir d’une religion commune ; quand vous les eûtes avoués pour frères ; l’horreur ne redoubla-t-elle pas, lorſqu’on vous vit fouler aux pieds le lien de cette conſanguinité ſacrée ? Vous les avez rapprochés de vous ; & vous allez au loin les acheter ! & vous les vendez ! & vous les revendez comme un vil troupeau de bêtes ! pour repeupler une partie du globe que vous avez dévaſtée, vous en corrompez & dépeuplez une autre. Si la mort eſt préférable à la ſervitude, n’êtes-vous pas encore plus inhumains ſur les côtes d’Afrique que vous ne l’avez été dans les régions de l’Amérique ? Anglois, François, Eſpagnols, Hollandois, Portugais, je ſuppoſe que je m’entretienne avec un d’entre vous d’un traité conclu entre deux nations civilisées, & que je lui demande quelle eſt la ſorte de compenſation qu’elles ont ſtipulée, dans l’échange qu’elles ont fait ? Qu’imaginera-t-il ? De l’or, des denrées, des privilèges, une ville, une province ; & c’eſt un nombre plus ou moins grand de leurs ſemblables que l’on abandonne à l’autre pour en diſpoſer à ſon gré ? Mais telle eſt l’infamie de ce pacte dénaturé, qu’il ne ſe préſente pas même à la pensée de ceux qui l’ont contracté.

Tout annonce que la cour d’Eſpagne va ſortir de la dépendance où elle étoit des nations étrangères pour des eſclaves. C’eſt l’unique but qu’elle a pu ſe propoſer en exigeant, en 1778, du Portugal la ceſſion de deux de ſes iſles ſur les côtes d’Afrique.

Des cultures difficiles, quelques mines d’un genre particulier, ont occupé une partie des eſclaves introduits dans le continent Eſpagnol du Nouveau-Monde. Le ſervice domeſtique des gens riches a été la deſtination du plus grand nombre. Ils n’ont pas tardé à devenir les confidens des plaiſirs de leurs maîtres ; & ce honteux miniſtère les a conduits à la liberté. Leurs deſcendans ſe ſont alliés, tantôt avec les Européens, tantôt avec les Mexicains, & ont formé la race nombreuſe & vigoureuſe des mulâtres qui, comme celle des métis, mais deux ou trois générations plus tard, parvient à la couleur & à la conſidération des blancs. Ceux même d’entre eux qui ſont encore dans les fers ont pris un empire décidé ſur le malheureux indigène. Ils ont dû cette ſupériorité à la faveur déplacée que leur accordoit le gouvernement.

Par cette raiſon, les Africains, qui, dans les établiſſemens des autres nations ſont les ennemis des blancs, en ſont devenus les défenſeurs dans les Indes Eſpagnoles.

Mais pourquoi la faveur du gouvernement tomba-t-elle ſur l’eſclave acheté de préférence à l’eſclave conquis ? C’eſt que l’injure faite à celui-ci étoit plus ancienne & plus grande que l’injure faite au premier ; que celui-là étoit accoutumé au joug ; qu’il falloit y accoutumer celui-ci, & que l’eſclave d’un maître dont la politique l’a rendu maître d’un eſclave, eſt entraîné par cette diſtinction à faire cauſe avec le tyran commun. Si l’Africain, le défenſeur des blancs dans les Indes Eſpagnoles, fut par-tout ailleurs leur ennemi ; c’eſt que par-tout ailleurs il obéiſſoit toujours & qu’il ne commandoit jamais ; c’eſt qu’il n’étoit point conſolé de ſon rôle par le ſpectacle d’un rôle plus malheureux que le ſien. Aux Indes Eſpagnoles, l’Africain eſt alternativement eſclave & maître : dans les établiſſemens des autres nations, il eſt eſclave du matin au ſoir.