Histoire philosophique et politique des établissemens et du commerce des Européens dans les deux Indes/Livre XVIII/Chapitre 2

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Texte établi par Jean Léonard Pellet, Jean Léonard Pellet (9p. 4_Ch02-9_Ch03).

II. Principe des anabaptiſtes.

Le luthéraniſme, qui devoit changer la face de l’Europe, ou par lui-même, ou par l’exemple qu’il donnoit, avoit occaſionné dans les eſprits une fermentation extraordinaire ; lorſqu’on vit ſortir de ſon ſein orageux une religion nouvelle, qui paroiſſoit bien plus une révolte conduite par le fanatiſme, qu’une ſecte réglée qui ſe gouverne par des principes. La plupart des novateurs ſuivent un ſyſtême lié, des dogmes établis, & ne combattent d’abord que pour les défendre, lorſque la persécution les irrite & les révolte juſqu’à leur mettre les armes à la main. Les anabaptiſtes, comme s’ils n’avoient cherché dans la bible qu’un cri de guerre, levèrent l’étendard de la rébellion, avant d’être convenus d’un corps de doctrine. Les principaux chefs de cette ſorte avoient bien enſeigné qu’il étoit inutile & ridicule d’adminiſtrer le baptême aux enfans, ainſi qu’on le penſoit, diſoient-ils, dans la primitive égliſe : mais ils n’avoient pas encore une fois mis en pratique ce ſeul article de croyance, qui ſervoit de prétexte à leur séparation. L’eſprit de sédition ſuſpendoit chez eux les ſoins qu’ils devoient aux dogmes ſchiſmatiques, ſur leſquels ils fondoient leur révolte. Secouer le joug tyrannique de l’égliſe & de l’état, c’étoit leur loi, c’étoit leur foi. S’enrôler dans les armées du Seigneur, s’inſcrire parmi les fidèles qui devoient employer le glaive de Gédeon ; c’étoit leur deviſe, leur but, leur point de ralliement.

Ce ne fut qu’après avoir porté le fer & le feu dans une grande partie de l’Allemagne, que les anabaptiſtes ſongèrent à donner quelque fondement & quelque ſuite à leur créance, à marquer leur confédération par un ſigne viſible, qui l’unît & la cimentât. Ligués d’abord par inſpiration pour former un corps d’armée, ils ſe liguèrent en 1525 pour compoſer un corps de religion.

Dans ce ſymbole, mêlé d’intolérance & de douceur, l’égliſe anabaptiſte étant la ſeule où l’on enſeigne la pure parole de Dieu, elle ne doit & ne peut communiquer avec aucune autre égliſe.

L’eſprit du Seigneur ſoufflant où il lui plaît, le pouvoir de la prédication n’eſt pas borné à un ſeul ordre de fidèles : mais il s’étend à tous, & tous peuvent prophétiſer.

Toute ſecte où l’on n’a pas gardé la communauté des biens qui faiſoit l’âme & l’union des premiers chrétiens, eſt une aſſemblée impure, une race dégénérée.

Les magiſtrats ſont inutiles dans une ſociété de véritables fidèles : un chrétien n’en a pas beſoin ; un chrétien ne doit pas l’être.

Il n’eſt par permis à des chrétiens de prendre les armes pour ſe défendre ; à plus forte raiſon ne peuvent-ils pas s’enrôler au haſard pour la guerre.

Ainſi que les procès, les ſermens en juſtice ſont défendus à des diſciples du Chriſt, qui leur a dicté pour toute réponſe devant les juges, oui, oui ; non, non.

Le baptême des enfans eſt une invention du diable & des papes. La validité du baptême dépend du conſentement volontaire des adultes, qui peuvent ſeuls le recevoir avec la connoiſſance de l’engagement qu’ils prennent.

Tel fut, dans ſon origine, le ſyſtême religieux des anabaptiſtes. Il paroît fondé ſur la charité & la douceur ; il ne produiſit que des brigandages & des crimes. La chimère de l’égalité eſt la plus dangereuſe de toutes dans une ſociété policée. Prêcher ce ſyſtême au peuple, ce n’eſt pas lui rappeler ſes droits, c’eſt l’inviter au meurtre & au pillage : c’eſt déchaîner des animaux domeſtiques & les changer en bêtes féroces. Il faut adoucir & éclairer, ou les maîtres qui les gouvernent, ou les loix qui les conduiſent : mais il n’y a dans la nature qu’une égalité de droit, & jamais une égalité de fait. Les ſauvages même ne ſont pas égaux, dès qu’ils ſont raſſemblés en hordes. Ils ne le ſont que lorſqu’ils errent dans les bois ; & alors même celui qui ſe laiſſe prendre ſa chaſſe, n’eſt pas l’égal de celui qui l’emporte. Voilà la première origine de toutes les ſociétés.

Une doctrine qui avoit pour baſe la communauté des biens & l’égalité des conditions, ne pouvoit guère trouver des partiſans que dans le peuple. Les payſans l’adoptèrent avec d’autant plus d’enthouſiaſme & de fureur, que le joug dont il les délivroit étoit plus inſupportable. Condamnés la plupart à l’eſclavage, ils prirent de tous côtés les armes pour accréditer une doctrine qui, de ſerfs, les rendoit égaux aux ſeigneurs. La crainte de voir rompre un des premiers liens de la ſociété, qui eſt l’obéiſſance au magiſtrat, réunit contre eux toutes les autres ſectes, qui ne pouvoient ſubſiſter ſans ſubordination. Ils ſuccombèrent ſous tant d’ennemis, après avoir fait une réſiſtance plus opiniâtre qu’on ne devoit l’attendre. Leur communion, quoique répandue dans tout l’empire & dans une partie du Nord, ne fut nulle part dominante ; parce qu’elle avoit été par-tout combattue & diſpersée. À peine étoit-elle tolérée dans les contrées où l’on permettoit la plus grande liberté de créance. Dans aucun état elle ne put former une égliſe autorisée par la légiſlation civile. Ce fut ce qui l’affoiblit, & de l’obſcurité la fit tomber dans le mépris. Son unique gloire fut d’avoir contribué peut-être à la naiſſance des Quakers.