Histoire populaire du Christianisme/XIe siècle

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ONZIÈME SIÈCLE.




Il se rencontra, à Ravenne, dans la première année du XIe siècle, un professeur de grammaire, nommé Vilgarius. Le fait est déjà extraordinaire en un temps où nul ne se souciait d’enseigner ou d’apprendre quoi que ce soit ; mais, ce qui est plus curieux, ce fut la doctrine soutenue par ce Vilgarius. Il enseigna que les poète de l’antiquité grecque et romaine avaient tous été prophètes et que leurs œuvres contenaient la vérité absolue. Bien que cette opinion ne fût point une hérésie, puisque toute hérésie est essentiellement Chrétienne, on condamna Vilgarius.

Le pape Sylvestre II mourut le 12 mai 1003. Il avait introduit l’usage du chiffre arabe. C’était un homme instruit pour son temps ; aussi passait-il généralement pour magicien. Jean XVIII lui succéda.

Vers cette époque, on défendit aux moines Orientaux de laisser entrer des animaux femelles dans leurs couvents, à cause du danger qui pourrait en résulter pour leurs âmes. Nous n’insisterons pas sur cette prohibition.

En 1009, un Concile, réuni en Angleterre, ordonna à tous les prêtres et religieux de renvoyer leurs femmes, soit qu’ils en eussent plusieurs, ce qui était le plus ordinaire, soit qu’ils n’en eussent qu’une. Le Concile promit à ceux qui obéiraient qu’ils seraient faits nobles ; mais il n’excommunia nullement ceux qui repousseraient le célibat.

Le pape Jean XVIII mourut le 18 juillet de cette année. Sergius IV lui succéda. Celui-ci, étant mort le 13 juillet 1012, eut pour successeur Benoît VIII. Le peuple de Rome avait élu un nommé Grégoire et chassa Benoît, qui fut rétabli en 1014, par l’empereur Henry.

Ce Jean, évêque de Porto, qui était devenu Benoît VIII, ne manquait ni de bravoure, ni d’habileté militaire, si nous en croyons ce que rapporte l’abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique. Une expédition sarrasine, ayant fait, en 1016, une descente sur les côtes d’Italie, s’était répandue en Toscane. Le pape se mit à la tête de tous les évêques, des prêtres et de ceux qui voulurent s’armer, tomba sur les infidèles, les défit complètement et, leur ayant fait couper la retraite du côté de la mer, les massacra presque tous. Le chef de l’expédition, que Pabbé Fleury appelle le roi des Sarrasins, put se sauver ; mais une de ses femmes fut prise et décapitée. Le pape s’adjugea, pour sa part du butin, les ornements d’or et les pierreries qu’elle portait. Le roi sarrasin, très-irrité de cet accident, envoya au pape un sac de châtaignes, ce qui signifiait, paraît-il, qu’il reviendrait bientôt avec autant de soldats ; mais Benoît VIII, inspiré par le Saint-Esprit, lui renvoya un sac de millet, ce qui avertissait le circoncis qu’il rencontrerait autant de combattants prêts à le recevoir. Ce sac de millet donna à réfléchir au Sarrasin, qui ne revint pas.

On brûla à Orléans, en 1017, quelques hérétiques accusés de Manichéisme. Le Concile qui les condamna prétendit qu’ils avaient coutume de brûler vif un petit enfant, à certaines époques, et d’avaler ses cendres en guise de communion. Cette accusation, renouvelée des anciennes calomnies de saint Épiphane, était probablement fausse bien que les sectes Chrétiennes fussent capables de tout — en ce temps-là.

La fondation de l’ordre des Camaldules date de 1023. Saint Romuald, le fondateur, était animé d’un très-grand zèle pour les choses de Dieu. Nous en donnerons pour preuve la pieuse anecdote que voici :

Ce grand saint avait un père qui se nommait Sergius, lequel était entré dans un monastère. Au moment de prononcer ses vœux, et cette vie ne lui plaisant plus, Sergius prit la résolution de rentrer chez lui ; mais il avait compté sans son fils. En effet, saint Romuald, averti, se rendit au monastère où résidait son père, lui fit lier les pieds et les mains et se mit à le battre sans interruption jusqu’à ce que le malheureux, excessivement sensible à un tel zèle, eût promis de rester moine. Nous ne pouvons mieux faire que d’offrir l’exemple de Romuald et de Sergius aux fils pieux et aux pères irrésolus.

Le pape Benoît VIII mourut le 10 juillet 1024. Son frère, qui était laïque, lui succéda sous le nom de Jean XIX. Ce dernier, chassé en 1033 par les Romains et rétabli par l’empereur Conrad, mourut le 8 novembre de cette même année. Son neveu Théophylacte, âgé de douze ans, fut élu sous le nom de Benoît IX.

Le jeune pape, que le cardinal Baronius appelle le monstre Benoît, mena, jusqu’en 1044, une telle vie d’infamies de toutes sortes, rapines, débauches et meurtres, que les Romains le chassèrent et mirent à sa place Sylvestre III qui paya des sommes immenses un pontificat très-court, car Benoît reprit bientôt possession du Saint-Esprit. Mais, en 1045, il jugea à propos de vendre la papauté, pour quinze cents livres de deniers, à Jean Gratien, élu sous le nom de Grégoire VI, qui fut déposé l’année suivante et eut pour successeur Clément II. À la mort de ce dernier, en 1047, Benoît reprit possession du siège de Rome. Chassé de nouveau, il mourut en 1048. Damase II lui succéda pendant vingt-trois jours. Enfin, en 1049, Brunon, évêque de Toul, fut appelé au pontificat par tous les oiseaux et tous les chiens de Rome, qui ne cessaient de siffler, et d’aboyer miraculeusement : Léo Pontifex ! Ce fut Léon IX.

En 1050, le Concile de Rome condamna comme hérétique Bérenger, archidiacre d’Angers, modérateur de l’École de Tours, qui enseignait que le pain et le vin ne sont point détruits et changés en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ, mais que le corps et le sang s’y unissent par la vertu des paroles de la consécration.

Les Bérengariens allaient d’ailleurs plus loin que leur maître, car ils rejetaient la présence réelle et soutenaient que le pain et le vin ne sont que la figure du corps et du sang de Jésus-Christ, s’appuyant sur ces paroles de saint Augustin qui fait dire à Jésus-Ghrist, dans sa quatre-vingt-dix-huitième dissertation : « Ce n’est pas le corps que vous voyez que vous devez manger, ni boire le sang que vont répandre ceux qui me crucifieront. Je n’ai voulu que vous laisser un sacrement, lequel, si vous comprenez son sens spirituel, vous vivifiera. S’il est nécessaire de le célébrer visiblement, il importe cependant qu’il soit toujours pris au figuré. Et si necesse est illud visibiliter celebrari, oportet tamen invisibiliter intelligi. »

Nous verrons plus tard Luther renouveler l’hérésie de Bérenger, et Calvin celle des Bérengariens.

En 1053, Léon IX excommunia les Normands du royaume de Naples et marcha contre eux ; mais ils le battirent, le firent prisonnier et le contraignirent de les absoudre. Après cette malencontreuse expédition, le pape revint à Rome où il mourut le 19 avril 1054. Victor II lui succéda l’année suivante. Celui-ci, étant mort le 28 juillet 1057, eut pour successeur Étienne IX. Mort d’Étienne, le 29 mars 1058. Un an après, Hildebrand, sous-diacre de l’Église romaine, élut Nicolas II.

En 1061, à la mort de Nicolas, Hildebrand, devenu archidiacre, fit élire Alexandre II.

Svein, roi de Danemark, ayant épousé vers 1069 Guda, sa parente éloignée, fut menacé d’excommunication par Adalbert, archevêque de Brême. Svein, pour rentrer dans la communion de l’Église, reprit les concubines auxquelles il avait renoncé en se mariant, et en eut quinze bâtards, ce qui apaisa l’archevêque.

Le pape Alexandre II mourut le 20 avril 1073. L’archidiacre Hildebrand lui succéda sous le nom de Grégoire VII.

C’était un homme d’un caractère très-ferme et d’un esprit absolu. Il voulut soumettre les rois et les peuples à la suprématie unique et sans contrôle de la Papauté. Ses lettres sont extrêmement remarquables par la hauteur et la netteté avec lesquelles il établit sa doctrine à cet égard. Dans son Commentaire sur les Décrétales, Fagnani a résumé, au XVIIe siècle, les idées de Grégoire VII en ces quelques lignes : « Le pape est la cause des causes. Personne ne peut dire au pape : Pourquoi agis-tu ainsi ? — Sa seule puissance est tenue pour cause, et qui en doute est censé douter de la foi catholique. » Papa est causa causarum. Nemo potest dicere papæ : Cur ita facis ? — Sola enim potestas est pro causa, et qui de hoc dubitat dicitur dubitare de fide catholica. »

En 1074, l’empereur Henry IV, déjà excommunié pour avoir vendu des bénéfices ecclésiastiques, écrivit au pape une lettre très-humble par laquelle il lui promettait d’aller délivrer les Chrétiens d’Orient. Ce fut le premier projet des Croisades. Cette même année, Grégoire ordonna aux évêques, prêtres et religieux, de se séparer de leurs femmes, ce qui amena une protestation universelle. Tout le clergé déclara qu’il était insensé de vouloir contraindre les hommes à vivre comme des anges ; mais le pape n’était pas facile à persuader.

Peu après il mit tout le royaume de France en interdit, c’est-à-dire qu’il n’y avait plus ni baptême, ni mariage, ni enterrement, ce qui rendit les populations folles de terreur.

Il y eut vers cette époque un combat furieux, à Rouen, dans l’église Saint-Ouen, entre les prêtres et les moines. Le peuple y prit part à son tour. On se battit à coups de chandeliers, de cierges, de croix, de pierres et de haches. Les moines furent vaincus et condamnés.

En 1075, l’empereur Henry fut cité à Rome, et on lui ordonna de comparaître sous peine d’être retranché du corps de l’Église ; mais, loin d’obéir, il convoqua un Concile à Worms pour juger Grégoire VII. Celui-ci, attaqué dans l’église de Sainte-Marie-Majeure et enlevé par Cencius, fils du préfet de Rome, allait être envoyé prisonnier en Allemagne, quand le peuple le délivra.

Le Concile de Worms le déposa, mais il riposta par l’excommunication solennelle et la déposition de l’empereur, qui fut immédiatement abandonné par les évêques, les seigneurs féodaux et les populations. Henry fut contraint de venir chercher l’absolution à Canossa, en Lombardie, où Grégoire s’était retiré sous la protection de Mathilde, comtesse de Toscane. Là, on fit jeûner trois jours le pénitent impérial, tête et pieds nus, en plein air, dans la cour extérieure de la forteresse. Puis on lui accorda l’absolution, sur sa promesse de reconnaître désormais la souveraineté absolue du pape. Dans l’intervalle, les seigneurs allemands couronnaient empereur Rodolphe, duc de Souabe.

La comtesse Mathilde donna, en ce temps-là, la Toscane et une partie de la Lombardie à l’Église romaine.

En 1080, un Concile tenu dans le Tyrol déposa Grégoire et nomma Guibert, archevêque de Ravenne, qui s’intitula Clément III ; puis Henry IV vint assiéger Rome, tandis que les Saxons faisaient empereur Hermann, duc de Luxembourg, attendu que Rodolphe de Souabe avait été tué dans une bataille.

Henry entra dans Rome en 1084 et fit sacrer Clément III.

Le pape Grégoire VII mourut à Salerne, le 25 mai 1085. Victor III lui succéda. Étant mort le 16 septembre 1087, il eut pour successeur Urbain II.

En 1092, Jehan Roscelin, chanoine de Compiègne, fit paraître sa Dissertation sur la Trinité, où on lit ceci :

« Si les trois Personnes sont une seule et même Essence, il s’en suit nécessairement que tout ce qui arrive à une Personne arrive aussi à l’autre ou à la Trinité ; car, si quelque chose de particulier arrive à une Personne plutôt qu’à une autre, alors il y trois Essences distinctes, non une seule. Or, la doctrine de l’Église enseigne aussi cette proposition que la seconde Personne s’est faite homme, et non pas la première, ni la troisième. Mais, si les trois Personnes ne forment qu’une seule Essence divine, la raison prononce que, non-seulement la seconde, mais aussi la première et la troisième sont, avec la seconde, devenues homme. »

Ce raisonnement, dont la conclusion est irréfutable, fut légitimement condamné par l’Église, car le dogme de la Trinité étant inintelligible de sa nature, on ne peut, sans péché, chercher à se l’expliquer.

En 1095, le pape Urbain II réunit un Concile à Clermont en Auvergne et y publia la Croisade. Adhémar, évêque du Puy, fut chargé de mener les pèlerins en Orient, à titre de légat, et Raymond de Toulouse fut nommé chef séculier de l’expédition.

L’année suivante, 260 000 hommes partirent de France et d’Allemagne sous la conduite de Gaultier, bientôt suivis de 40 000 autres menés par Pierre l’Hermite. Tout cela fut à peu près exterminé en Hongrie, après avoir beaucoup pillé et incendié. Enfin, une dernière armie de 200 000 hommes environ, commandés par Godefroi de Bouillon, duc de Lorraine, et par un grand nombre de princes, passa en Orient, prit Nicée en 1097, Antioche en 1098 et Jérusalem en 1099. Godefroi fut élu roi de Jérusalem et de Palestine.

Le pape Urbain II mourut le 29 juillet de cette année. Pascal II lui succéda.



Fin du onzième siècle.