Histoire posthume de Voltaire/Pièce 9

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Garnier
éd. Louis Moland

IX.

PROCÈS-VERBAL
DE L’INHUMATION DE VOLTAIRE.

Cejourd’hui huitième jour de juin 1778, nous, G.-E.-G. Potherat de Corbierre, prieur de l’abbaye de Scellières, ordre de Cîteaux, au diocèse de Troyes en Champagne, et dom Nicolas Meunier, religieux conventuel de ladite maison, soussignés, capitulairement assemblés au son de la cloche en la manière accoutumée, en conséquence des ordres à nous donnés par révérendissime Nicolas Chanlatte, abbé de Pontigny, dudit ordre de Cîteaux, en sa lettre missive du 5 du présent mois de juin, pour satisfaire tant auxdits ordres de mondit révérendissime abbé, en lui rendant compte de toutes les circonstances relatives et particulières à l’inhumation de messire François Arouet de Voltaire, écuyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, l’un des quarante de l’Académie française, faite en cette église de l’abbaye de Scellières, que pour justifier notre conduite à cet égard.

Disons, déclarons, attestons, et certifions à tous à qui il appartiendra, et particulièrement à notre révérendissime abbé, ainsi que nous en sommes par lui requis, que messire Alexandre-Jean Mignot, conseiller du roi en ses conseils, etc., abbé commendataire de notre dite abbaye de Scellières, est arrivé en icelle abbaye le dimanche 31 mai dernier, à environ sept heures du soir, à l’effet d’y occuper un appartement qu’il tient de nous à loyer, au défaut de son abbatiale, laquelle est inhabitable, et nous a dit, après les premiers compliments,

Que messire Arouet de Voltaire, son oncle, décédé à Paris, devant, conformément à sa dernière volonté, être inhumé à Ferney, lieu par lui choisi pour sa sépulture, son corps, non enseveli, que l’on devait transporter audit Ferney, ne serait pas, quoique embaumé, en état de soutenir un si long voyage ; pourquoi mondit sieur Mignot et la famille dudit défunt sieur de Voltaire désireraient que nousdits prieur et religieux voulussions bien en recevoir le corps en dépôt dans le caveau de l’église de notre monastère, lequel corps, non enseveli, comme dit est, est en effet arrivé en la cour de ce monastère vers l’heure de midi, le premier du présent mois de juin, dans son carrosse, lequel était suivi d’un autre carrosse contenant MM. de Dompierre, chevalier, seigneur d’Hornoy, conseiller au parlement de Paris, petit-neveu du défunt ; Marchant de Varennes, ancien maître d’hôtel ordinaire du roi ; Marchant de La Houlière, brigadier des armées du roi, cousins issus de germain dudit défunt ;

Que, à l’instant, nosdits sieurs Mignot et de Dompierre d’Hornoy ont exhibé et lu : 1° une lettre de M. Amelot, ministre de Paris, à eux adressée, laquelle les a autorisés à transporter le corps de leur oncle et grand-oncle à Ferney ou ailleurs ;

2° La copie collationnée, certifiée véritable et conforme à son original, et signée du sieur de Tersac, curé de Saint-Sulpice de Paris, le 29 mai dernier, d’un acte signé dudit sieur de Voltaire, contenant la profession de foi catholique, apostolique et romaine, et déclaration qu’il a été entendu en confession par M. l’abbé Gaultier, prêtre approuvé sur ladite paroisse ; ledit acte fait et signé, comme dit est, le 2 mars aussi dernier ;

3° Un certificat délivré et signé par ledit sieur Gaultier, prêtre, en date du 30 dudit mois de mai dernier, portant que ledit sieur Gaultier a été requis par ledit sieur de Voltaire de l’entendre de nouveau en confession, ce qu’il n’a pu faire, l’en ayant trouvé hors d’état ;

4° Le consentement par écrit donné et signé le 30 mai dernier par ledit sieur curé de Saint-Sulpice, par lequel il se départ de tous ses droits curiaux, et permet que le corps de M. de Voltaire soit emporté sans cérémonie ;

Que, en effet, le même jour 1er juin vers quatre heures de relevée, le corps dudit sieur de Voltaire, enfermé dans un cercueil ordinaire, a été présenté à la porte principale d’entrée de l’église de notre susdit monastère, à nousdits prieur et religieux par mondit sieur abbé Mignot, en soutane, rochet et camail, accompagné de nosdits sieurs Marchant de Varennes et de La Houlière, et de Dompierre d’Hornoy, en habit de deuil ; de maître Marc-Étienne Beaudouin, prêtre curé de la paroisse de Saint-Nicolas de Pont-sur-Seine ; lequel corps, déposé dans le chœur de notre dite église, étant environné de cierges et de flambeaux, nous dits prieur et religieux avons chanté les vêpres des morts, et y est resté gardé pendant toute la nuit par ledit dom Meunier, religieux, l’un de nous, et par les nommés Millet et Payen, l’un fermier, et l’autre meunier de notre dite abbaye ;

Que le lendemain 2 dudit présent mois de juin, à commencer de l’heure de cinq heures du matin, ledit maître Étienne Beaudouin, curé dudit Saint-Nicolas de Pont ; maître Beaudouin, vicaire de ladite paroisse ; maître Bouillerot, prêtre curé de la paroisse de Romilly-sur-Seine ; maître Guenard, curé de Crancey ; père Denisard, religieux cordelier, prêtre desservant l’église de Saint-Hilaire de Faverolles ; maître Simon Dauche, curé de la paroisse de Saint-Martin dudit Pont-sur-Seine, tous invités, par ledit sieur abbé Mignol, aux obsèques dudit sieur de Voltaire, son oncle, ont célébré chacun une messe basse ; lesquelles messes basses étant finies, et les vigiles étant chantées, vers les onze heures du matin du même jour, nous dit dom de Corbierre, prieur, lesdits Denisard, diacre, et Beaudouin, vicaire sous-diacre, lesdits maîtres Guenard et Dauche, chantres, tous revêtus des ornements noirs appartenant à la fabrique de la paroisse de Romilly, avons célébré solennellement une messe haute de requiem, le corps présent et avant son inhumation ; à laquelle messe haute le curé de Romilly susnommé, et maître Blin, vicaire de la susdite paroisse de Romilly, tous deux revêtus de leurs surplis, ont assisté, s’étant rendus et transportés en notre dite église accompagnés de leurs choristes, porte-croix, thuriféraire, bedeau, suisses, sonneurs et fossoyeurs, tous lesquels ledit sieur curé de Romiily avait offerts à nous susdits prieur et religieux par sa lettre dudit jour 1er juin, présent mois ;

Finalement que, en présence dudit sieur curé de Romilly, de tous les ecclésiastiques ci-dessus dénommés, dudit sieur abbé Mignot, et autres parents ci-dessus dits dudit défunt sieur Arouet de Voltaire, devant une nombreuse assemblée, et incontinent après ladite messe haute, nous, prieur susdit célébrant, avons fait l’inhumation du corps dudit défunt sieur de Voltaire dans le milieu de la partie de notre église séparée du chœur, et en face d’icelui. Après laquelle inhumation nousdit dom de Corbierre avons dressé acte d’icelle ledit jour 2 juin, sur les registres destinés à cet effet, portant que le corps dudit sieur de Voltaire, inhumé en ladite église, comme dit est, y est en dépôt jusqu’à ce que, conformément à sa dernière volonté, il puisse être transféré audit lieu de Ferney, où il a choisi sa sépulture.

Et, pour justifier à mondit sieur abbé dudit acte de sépulture, il en sera, par nous dom de Corbierre, envoyé extrait certifié véritable et conforme à son original, dont et de tout ce que dessus, les jour et an susdits, avons fait et rédigé le présent procès-verbal, en la forme que dessus, que nous avons signé, et, autant qu’il nous a été possible, fait signer par les ecclésiastiques et autres personnes y dénommées.

Signé : Potherat de Corbierre, prieur ; Meunier ; Bouillerot, curé de Romilly-sur-Seine ; Blin, vicaire de Romilly-sur-Seine ; Guérard, curé de Crancey ; Dauche, curé de Pont-sur-Seine ; Beaudouin, prêtre vicaire ; Denisard, vicaire de Saint-Hilaire de Faverolles.


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