Histoire romaine (Mommsen)/110

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CHAPITRE X

LES HELLÈNES EN ITALIE. — PUISSANCE MARITIMES DES ÉTRUSQUES ET DES CARTHAGINOIS.



L’Italie et les pays étrangers.La lumière ne se fait pas tout d’un coup dans l’histoire des peuples de l’antiquité. Pour l’Italie aussi le jour naît en Orient, pendant que la Péninsule est encore noyée dans l’obscurité de l’avenir. Les régions qui environnent le bassin de la Méditerranée, à l’est, s’éclairent de toutes parts des lueurs d’une civilisation féconde. Les peuples, à leur point de départ, trouvent d’ordinaire un modèle, un dominateur dans un peuple frère. L’Italie n’a pas échappé à ce destin, tant s’en faut. Mais ce n’est pas par la voie de terre qu’elle a reçu l’impulsion civilisatrice. Sa situation géographique fait comprendre de suite pourquoi. Les communications terrestres, entre l’Italie et la Grèce, étaient par trop difficiles dans les anciens temps ; et nul vestige n’est resté d’un courant établi par cette route. Que le commerce ait pu cependant franchir quelquefois les Alpes, nous l’admettons. L’ambre a été apporté des côtes de la Baltique jusqu’aux bouches du Pô, en des temps d’une antiquité reculée : la légende grecque a placé sa patrie dans le Delta du grand fleuve. Une autre route, partant du même point, traversait l’Apennin et venait droit tomber à Pise ; mais, en réalité, elle n’introduisait pas l’élément civilisateur au milieu des Italiques. C’est aux nations maritimes de l’Orient que revient la gloire d’avoir donné à l’Italie tout ce qu’elle a reçu du dehors, en fait de culture étrangère.

Les Phéniciens en Italie.Le plus ancien des peuples civilisés de la Méditerranée, le peuple Égyptien, ne se risquait pas encore sur les mers : son influence directe sur l’Italie a été nulle. Les Phéniciens ne firent pas davantage pour elle. Les premiers, ils quittèrent leur patrie et l’étroite bande de terre qu’ils occupaient ; et ils allèrent, sur leurs maisons flottantes, se mêler à toutes les races connues. Se lançant à la recherche des poissons, des coquillages utiles ; puis bientôt s’ouvrant toutes les voies du commerce, les premiers, ils coururent les mers dans tous les sens, et se répandirent avec une incroyable rapidité jusque dans les stations les plus reculées de la Méditerranée occidentale. Ils précèdent les Grecs presque partout, dans les ports grecs même, en Crète, à Chypre, en Égypte, en Lybie, en Espagne, et aussi dans les régions maritimes, à l’ouest de l’Italie. Thucydide rapporte qu’avant la venue des Hellènes, ou tout au moins avant leurs émigrations et l’établissement de leurs colonies, les Phéniciens avaient déjà fait le tour de la Sicile, fondé des comptoirs sur ses caps et dans les îles adjacentes, n’occupant pas les terres et se contentant du commerce avec les indigènes[1]. Avec le continent italique ils n’agissent pas de même ; on n’y a jamais connu sûrement qu’une seule colonie phénicienne, la factorerie de Cœré, dont le souvenir s’est conservé dans le nom d’une petite localité voisine (Punicum), située sur la côte, et dans le second nom de Cœré elle-même ; Agylla[2] qui n’a rien de Pélasge, quoi qu’en dise la fable, est purement phénicien et signifie « ville ronde, » à raison de la forme de l’enceinte, quand on la voyait du rivage. Cette station était d’ailleurs peu importante ; elle fut promptement abandonnée avec toutes celles, s’il y en eut d’autres, qui auraient été fondées alors sur les côtes italiennes. Comment, en effet, dans l’hypothèse contraire, tous les vestiges en auraient-ils disparu ? Ajoutons qu’il n’y a pas de motifs sérieux de tenir ces établissements pour les aînés de ceux des Grecs dans les mêmes contrées. Citons une autre et incontestable preuve. Le nom latin des Phéniciens est emprunté à la dénomination usitée en Grèce [Φοινίχοι] n’en faut-il pas conclure que les Chanaanites n’ont été connus dans le Latium que par l’intermédiaire des Grecs ?

C’est par les Grecs, en effet, qu’eut lieu la première initiation de l’Italie aux mystères de la civilisation orientale ; et, pour qui ne veut pas remonter jusqu’aux temps anté-helléniques, le comptoir phénicien de Cœré peut fort bien n’avoir été créé que plus tard, et à l’occasion de relations commerciales établies avec Carthage. La navigation primitive n’était guère qu’un cabotage côtier : elle resta telle pendant des siècles ; et, pour les caboteurs, le continent italien était placé à la plus longue distance des côtes phéniciennes. Les Phéniciens ne pouvaient y arriver par la Grèce occidentale, ou par la Sicile ; et tout porte à croire que les rapides progrès de la marine des Hellènes leur ont permis de devancer leurs maîtres dans les parages des mers Tyrrhénienne et Adriatique. Les Phéniciens n’ont donc point exercé, dès l’origine et directement, une influence grande sur la civilisation italique : mais, plus tard, devenus maîtres de la Méditerranée occidentale, nous les verrons entrer en rapports plus fréquents avec les peuples de la mer Tyrrhénienne.

Les Grecs en Italie.Suivant toute apparence, les navigateurs de la Grèce, ont été les premiers, parmi les habitants de la mer Orientale, à visiter les parages italiques. De quelle contrée de la Grèce, en quel temps y sont-ils venus ? Sur la question de date l’histoire se tait ; mais elle est plus sûrement et plus complètement renseignée sur l’autre. Le commerce grec s’était puissamment développé dans les villes éoliennes et ioniennes de la côte de l’Asie Mineure. Patrie des premiers émigrants.C’est de là que partirent les expéditions qui d’un côté pénétrèrent dans la mer Noire, et de l’autre descendirent en Italie. Le souvenir de la découverte des côtes du sud et de l’est, par les marins de l’Ionie, s’est perpétué dans les noms de la mer Ionienne, entre l’Épire et la Sicile, et du golfe Ionien [mer Adriatique], que les Grecs donnèrent tout d’abord à ces deux régions marines. Leur plus ancien établissement en Italie, Cymé [Cumes], à en juger par son nom, et à en croire la tradition, est une colonie de la ville de Cymé, sur la côte d’Anatolie. Enfin s’il faut en croire les récits faits par les Grecs, les Phocéens de l’Asie Mineure furent les premiers à parcourir les mers lointaines de l’Occident. D’autres les suivirent sur ces routes nouvellement ouvertes : les Ioniens de Naxos et de Chalcis d’Eubée, les Achéens, les Locriens, les Rhodiens, les Corinthiens, les Mégariens, les Messéniens même et les Spartiates. De même qu’après la découverte de l’Amérique on a vu, dans les temps modernes, toute les nations de l’Europe civilisée accourir, comme à l’envi, et y fonder des colonies ; de même que les instincts de la solidarité qui les doit unir toutes, se révélèrent plus puissants que dans leur ancienne patrie chez ces émigrés d’origine diverse, de même les expéditions maritimes des Hellènes dans l’ouest, et les établissements fondés à la suite, loin de leur apparaître comme la chose d’une seule cité ou d’une seule famille, leur semblèrent la propriété de tous. De même aussi que les colonies anglaises et françaises, hollandaises et allemandes se sont mêlées et confondues sur le sol de l’Amérique du Nord ; de même la Sicile grecque et la « Grande-Grèce, » furent la création commune et indivise de toutes les peuplades helléniques, y compris celles qui différaient le plus entre elles. Néanmoins, et laissant de côté quelques établissements isolés, tels que ceux des Locriens à Hippone[3] et à Médana[4], ou que la colonie fondée, vers la fin de cette période, à Hyélé (Velia, Elea[5]), par les Phocéens, on peut reconnaître trois principaux groupes. Le premier est le groupe ionien, celui des cités chalcydiques, comme elles furent appelées plus tard. Il comptait, en Italie, Cymé [Cumes] avec les autres colonies grecques aux alentours du Vésuve, et Rhégion [Reggio] : en Sicile, Zankle (la future Messana ou Messine) ; Naxos[6], Catane, Leontium[7], Himère[8]. Le second est le groupe achéen, auquel se rattachent, Sybaris et la plupart des villes de la Grande-Grèce ; le troisième, enfin, est le groupe dorien, avec Syracuse, Géla[9], Acragas [Agrigente ou Girgenti] et la plupart des colonies siciliennes avec Taras (Tarentum) et sa colonie d’Héraclée[10], en Italie. Les plus anciennes migrations, celles des Ioniens et des races péloponésiaques antérieures à la grande conquête dorienne, ont été de beaucoup les plus nombreuses : quant aux Doriens, ce n’est guère que de leurs villes à population mixte, comme Corinthe et Mégare, que sont partis les colons : les pays doriens purs ne fournissent qu’un contingent minime. Il devait en être ainsi naturellement. Les Ioniens pratiquaient depuis longtemps le commerce et la navigation ; les races doriennes, au contraire, n’ont quitté que plus tard leurs retraites perdues dans les montagnes, pour descendre vers les côtes : elles étaient restées étrangères aux affaires commerciales. Les différents groupes d’émigrés se distinguent d’une façon remarquable par le titre de leur monnaie. Les Phocéens frappent la leur sur le pied de la monnaie babylonienne, lequel prédomine en Asie. Les villes chalcydiques suivent d’abord le pied éginétique, usité dans presque toute la Grèce européenne ; puis elles adoptent la modification que l’Eubée a aussi admise. Les villes achaïques suivent l’étalon corinthien ; les villes doriennes adoptent à la fin les valeurs introduites par Solon dans l’Attique, l’an 594 av. J.-C.160 de Rome. Toutefois, Taras et Héraclée, pour toutes leurs monnaies importantes, imitent de préférence celles de leurs voisins achéens, et se séparent en cela de leurs compatriotes doriens de la Sicile.

Date de la colonisation grecque.Les premières expéditions des Grecs, leurs premiers établissements remontent à une date qu’il sera toujours difficile de préciser. Quelques conjectures semblent pourtant permises. Dans les plus anciens monuments de la littérature hellénique (appartenant aux Ioniens de l’Asie, comme aussi les premiers actes de commerce avec l’Occident) ; dans les poëmes d’Homère, l’horizon géographique, s’étend à peine encore au delà du bassin oriental de la Méditerranée. Quelques navigateurs, jetés par la tempête dans les parages occidentaux, avaient bien pu dire l’existence d’une grande terre au delà ; ils avaient parlé sans doute des tourbillons dangereux, et des îles vomissant le feu qu’ils avaient rencontrés. Il n’est pas moins certain que, dans le pays même de la Hellade où fut ouverte à la civilisation sa voie nouvelle, l’Italie, la Sicile étaient à peu près inconnues. Les faiseurs de contes et les poëtes de l’Orient pouvaient, sans craindre un démenti, remplir de leurs inventions faites à plaisir les espaces vides de l’Ouest, comme en d’autres temps les Occidentaux en ont rempli l’Orient à leur tour. Viennent ensuite les poésies hésiodiques ; là, l’Italie et la Sicile commencent à apparaître. On y lit les noms de quelques peuples, de quelques montagnes et de quelques villes ; mais l’Italie n’est encore pour le poëte qu’un groupe d’îles. Plus tard, les connaissances se sont accrues, et les écrivains d’alors parlent de la Sicile et de toutes les échelles italiennes en des termes généralement exacts. Nous suivons donc assez bien les étapes successives de la colonisation. Au temps de Thucydide, Cymé passait pour la plus ancienne colonie qui ait mérité ce nom : et Thucydide ne se trompe pas, en se rangeant à l’opinion commune. Certes les navigateurs auraient pu aborder en maints lieux plus proches ; mais ils y trouvaient les tempêtes ou les Barbares ; et l’île d’Ischia[11], où Cymé fut fondée d’abord, leur offrait un sûr abri, ce qui n’était point une considération sans importance ; car, quand la ville fut plus tard transportée sur la terre ferme, on choisit aussi pour son nouvel emplacement, le rocher escarpé, mais bien défendu, qui porte encore de nos jours le nom vénérable de la métropole asiatique [Cuma, Cumes]. En nul endroit de l’Italie, autant que dans les alentours de Cumes, ne se sont localisés en traits vivaces et ineffaçables les détails de noms et de lieux dont fourmillent les contes venus de l’Asie Mineure. Là, l’esprit tout rempli des merveilles que la légende plaçait dans l’Ouest, les premiers arrivants parmi les Grecs foulèrent pour la première fois le sol du pays de la Fable ; là les rochers des Sirènes, le lac d’Aornos [l’Averne], entrée des Enfers, sont demeurés comme les restes de ce monde merveilleux où ils avaient cru mettre le pied. C’est à Cymé que les Grecs se trouvèrent en contact avec les Italiens ; et, comme ils avaient pour voisins immédiats le petit peuple des Opiques, ils donnèrent son nom pendant des siècles à tous les peuples italiques. On rapporte, et cela peut être vrai, qu’un long temps s’écoula entre la fondation de Cymé et les immigrations en masse qui remplirent l’Italie du sud et la Sicile. Les Ioniens de Chalcis et de Naxos vinrent d’abord avant tous les autres. La Naxos sicilienne [Taormine, Tauromenium] est la plus ancienne de ces colonies : les Achéens et les Doriens ne vinrent qu’après. Il est d’ailleurs impossible d’assigner des dates certaines à tous ces faits. Notre unique point de repère, c’est la fondation de l’achéenne Sybaris, l’an 721 av. J.-C.33 de Rome ; ou celle de la dorienne Taras [Tarente], l’an 708 av. J.-C.46. Voilà dans l’histoire gréco-italique les plus anciennes dates dont il soit possible d’affirmer approximativement l’exactitude. Mais, de même que nous ne saurions fixer l’époque des poésies homériques et hésiodiques, de même nous ne pouvons dire de combien il faut remonter en arrière pour préciser celle de la première colonisation ionienne. Si Hérodote a assigné sa date vraie au 850 av. J.-C.siècle d’Homère, l’Italie était encore inconnue des Grecs, un siècle avant la fondation de Rome : mais cette opinion, comme toutes celles qui se réfèrent à l’époque contemporaine d’Homère, n’a rien de probant en soi ; elle n’est elle-même qu’une induction. Pour qui se reporte à l’histoire de l’alphabet italique ; pour qui se rappelle que, chose remarquable, le monde hellénique a été révélé aux Italiens avant que le nom plus nouveau des Hellènes ait pris la place du nom des Grecs, bien plus ancien que lui[12], l’époque où les relations ont commencé entre les deux peuples semblera beaucoup plus reculée encore.

Caractère de l’immigration grecque.L’histoire de la Grèce siculo-italienne ne fait pas partie de l’histoire italique : les colons grecs de l’Ouest restèrent en rapports quotidiens avec la mère patrie, prenant part à toutes les fêtes nationales, exerçant tous leurs droits comme Hellènes. Il n’en est pas moins utile de rechercher les divers caractères des colonies grecques, et d’y retrouver les sources multiples et variées de leur influence sur la civilisation de l’Italie.

Ligue des villes achéennes.Parmi tous ces établissements, il n’en est pas où le système des institutions soit aussi exclusif, aussi concentré que celui d’où sortit la ligue des villes achéennes. Elle se composait des villes de Siris, Pandosie, Metabus [ou Métapontion, Métaponte], Sybaris, avec ses colonies de Posidonie et Laos, Crotone, Caulonia, Temesa, Terina, et Pyxus[13]. Les colons en appartenaient, pour la plupart, à une race hellénique, qui conserva obstinément son dialecte propre, différent du dorien, son voisin, sous plusieurs rapports et notamment par l’absence de la lettre h (H)[14]. Cette race, de même, continua à pratiquer l’ancienne écriture, au lieu d’accepter le nouvel alphabet, usité partout ailleurs. Enfin, en s’associant dans une forte et étroite ligue, elle sut défendre sa nationalité particulière, tant contre les Barbares que contre les autres Grecs. Il convient d’appliquer à la ligue achéenne de l’Italie ce que Polybe dira plus tard de la Symmachie achéenne du Péloponèse : « Non seulement les Achéens vivent dans les liens amicaux de la communauté fédérale, mais ils se servent des mêmes lois, des mêmes poids et mesures, de la même monnaie ; leurs chefs, les membres de leurs conseils, et leurs juges sont les mêmes. » — Une telle ligue constate une véritable et solide colonisation. Les villes, à l’exception de Crotone, avec sa rade médiocre, n’avaient ni havres, ni commerce propre : le Sybarite se vantait de vieillir entre les ponts de ses lagunes ; les Milésiens et les Étrusques lui achetaient ou lui vendaient des produits divers. Mais, ici, les Hellènes ne s’étaient point contentés d’occuper la côte ; ils dominaient d’une mer à l’autre sur « le pays du vin » ou « des bœufs » (Οἱνωτρία ; Ἰταλία) ou encore « la Grande Grèce ». Les paysans indigènes subirent l’esclavage ou la clientèle, cultivant pour les Grecs les terres, ou leur en payant la rente. Sybaris, en son temps, la plus grande ville d’Italie, commandait à quatre peuplades barbares, et à vingt-cinq plus petites villes : elle fonda sur l’autre rivage Laos et Posidonie. Les vallées plantureuses du Crathis et du Bradanus[15] enrichissaient de leurs récoltes les habitants de Sybaris et de Métaponte ; et c’est sur leur territoire, peut-être, que les céréales ont été pour la première fois cultivées en vue de l’exportation. — Les cités achéennes arrivèrent incroyablement vite à l’état le plus florissant : témoins, les quelques ouvrages artistiques que nous possédons encore : témoins, ces monnaies, du travail antique le plus sévère et le plus pur, que les Achéens commencèrent à frapper dès l’an 580 av. J.-C.174, et qui sont les plus anciens monuments, parvenus jusqu’à nous, de l’art et de l’écriture en Italie. Non contents de se tenir au courant des progrès si merveilleux de la plastique dans la mère patrie, les Achéens occidentaux la dépassèrent même dans les procédés techniques : au lieu des pièces d’argent épaisses, frappées d’un seul côté, et d’ordinaire sans légende écrite, ayant cours alors aussi bien dans la Grèce propre que chez les Doriens italiques, les Achéens frappent en foule, avec une habileté toute originale, de grandes et minces monnaies du même métal, portant deux empreintes pareilles : partie en creux, partie en relief, et ayant toujours leur inscription spéciale. Comme à cette époque, les faux monnayeurs savaient déjà appliquer deux minces feuilles d’argent sur une plaque de métal grossier, la forme des empreintes monétaires fut calculée en vue d’empêcher une telle falsification, les précautions prises à cet effet dénotent déjà une organisation savante.— Malheureusement cette civilisation fleurit sans porter de fruits. Placés en face d’indigènes qui se soumettaient sans résistance, menant sans travail une vie facile, les Achéens s’endormirent dans leurs loisirs, et virent s’éteindre en eux et l’énergie de l’esprit et la vigueur du corps. Il n’est sorti du milieu d’eux aucun de ces hommes dont le nom éclatant, dans les arts et la littérature, a honoré la civilisation grecque. Pendant que la Sicile les produit en foule ; pendant que la chalcydique Rhégium donne naissance à Ibycus, que la dorienne Tarente compte Archytas parmi ses enfants, ce peuple, pour qui « la broche tourne toujours devant le foyer » ne sait rien inventer que les luttes du pugilat. L’aristocratie dominait, et ne laissait pas surgir un tyran. Elle avait de bonne heure pris en main la direction politique dans les cités ; et, en cas de besoin, elle trouvait un sûr appui dans le pouvoir fédéral central. Mais on devait craindre de la voir dégénérer peu à peu en oligarchie alors surtout que les familles privilégiées s’associaient entre elles, et s’entr’aidaient de cité à cité. Telle était, à n’en pouvoir douter, cette association des « Amis » fondées dans les conditions d’une solidarité réciproque, et à laquelle se rattache le nom de Pythagore. Elle prescrivait « d’honorer à l’égal des dieux » les citoyens de la haute classe ; « d’assujettir à l’égal des animaux » les habitants des classes serves. La mise en pratique de ces théories iniques amena promptement une réaction terrible. Les Amis furent détruits, et l’ancienne confédération fut renouvelée. Mais le mal était sans remède. Les querelles furieuses des partis, les soulèvements en masse des esclaves, les embarras sociaux de toute espèce, les applications maladroites d’une philosophie politique quasi-impraticable ; bref, tous les maux d’une civilisation dégénérée, concoururent comme à l’envi à jeter la perturbation au sein des cités achéennes, et amenèrent la chute de leur puissance. — Qu’on ne s’étonne donc pas du peu d’influence réelle exercée par les Achéens sur la civilisation italienne. Cette influence était réservée aux autres colonies grecques. Les colons agriculteurs des villes achéennes ne la recherchaient nullement au delà de leurs frontières ; tandis que les cités commerçantes, au contraire, ne visaient qu’à l’étendre. Chez eux, les Achéens réduisaient les indigènes en esclavage ; étouffaient tous les germes nationaux, sans ouvrir aux Italiens une voie nouvelle au sein de l’Hellénisme. Aussi les institutions grecques de Sybaris et de Métaponte, de Crotone et de Posidonie, après s’être montrées d’abord pleines de vie, en dépit de toutes les disgrâces politiques, se sont-elles ensuite évanouies, sans laisser de traces, sans gloire, et plus fugitives qu’en nulle autre contrée. Un peuple mêlé, parlant les deux langues, naquit plus tard des débris indigènes et achéens, et des récentes migrations des bandes sabelliques. Il ne prospéra pas davantage : mais la catastrophe qui l’attend n’appartient pas à la période actuelle [V. infra, liv. II, chap. V.]

Villes ionico-doriennes.Nous avons dit que les colonies fondées par les autres Grecs étaient toutes différentes, et que leur action fut grande au sein de l’Italie. Non qu’elles aient méprisé l’agriculture et la richesse foncière : les Hellènes n’avaient pas pour habitude, depuis qu’ils se sentaient forts surtout, de se contenter de simples comptoirs créés en terre barbare, à la mode phénicienne. Mais ces colonies n’en avaient pas moins été fondées pour le commerce, d’abord ; et, par cette raison, elles avaient été placées, chose à laquelle les Achéens ne songeaient jamais, sur les points de débarquement, sur les meilleurs havres de la côte. L’origine, le motif, l’époque de la fondation de chacune d’elles variaient nécessairement. Mais il s’était établi entre elles, et notamment en face de la ligue achéenne, une sorte de communauté d’usages, d’intérêts et de vues. Elles suivaient, par exemple, le nouvel alphabet des Grecs[16]. Le dialecte dorien fut généralement adopté partout, même dans les cités, qui comme Cymé[17], avaient originairement suivi le doux parler ionien. On conçoit, d’ailleurs, que toutes ces colonies aient très diversement influé sur la civilisation italienne, les unes en plus, les autres en moins. Qu’il nous suffise d’entrer dans quelques détails à l’égard de deux d’entre elles, dont l’importance a été plus décisive : la dorienne Tarente, et l’ionienne Cymé, dont nous avons souvent cité les noms.

Tarente.Aux Tarentins est échu le rôle le plus brillant. Un port excellent, le seul bon port de la côte méridionale, faisait de leur ville l’entrepôt du commerce maritime dans ces parages, et même d’une partie de celui de la mer Adriatique. Les pêcheries abondantes du golfe, la production et le travail des laines fines du pays, leur teinture à l’aide du coquillage tarentin, dont la pourpre luttait avec celle de Phénicie, toutes ces industries fécondes apportées de Milet, d’Asie Mineure, occupaient des milliers de bras, et fournissaient ample matière au transit et aux exportations. Les Tarentins frappaient la monnaie, même celle d’or, en quantités plus considérables que les autres Grecs-Italiques. Tous les jours encore on en retrouve des spécimens attestant la grandeur et l’activité du commerce de ce peuple. Déjà, à l’époque où nous sommes, Tarente disputait à Sybaris le premier rang ; et, déjà, par conséquent, ses relations s’étaient agrandies au dehors. Toutefois elle ne semble pas s’être jamais appliquée, avec un succès durable, à l’extension de son domaine dans l’intérieur des terres, ainsi que l’avaient fait les villes de la ligue achéenne.

Les villes grecques de la région du Vésuve.Tandis que les colonies grecques de l’Est prenaient un essor rapide et éclatant, celles situées plus au nord, au pied du Vésuve, accomplissaient des destinées plus modestes en apparence. Là, les Cyméens, quittant leur île fertile d’Ænaria [Ischia], descendaient sur la terre ferme, et se construisaient une seconde patrie au sommet d’une colline dominant la mer. Puis ils fondaient aux environs le port de Dicœarchia [plus tard Puteoli, Pouzzoles] et les villes de Parthénopée et de Néapolis. Avec presque toutes les villes chalcydiques de l’Italie et de la Sicile, ils suivaient les lois rédigées par Charondas de Catane (en l’an 654 av. J.-C.100), instituant une démocratie tempérée par un cens élevé, donnant le pouvoir à un conseil de citoyens choisis parmi les riches : lois durables par cela même, et qui préservèrent souvent les cités ioniennes de la tyrannie des usurpateurs, et de la tyrannie de la multitude. D’ailleurs, nous ne savons que peu de chose de l’histoire extérieure des Grecs Campaniens. Par la force des choses, ou par leur libre choix, ils restèrent, plus que les Tarentins même, enfermés dans des limites territoriales très-circonscrites : ils n’en sortirent jamais en conquérants pour assujettir les indigènes ; et, nouant avec eux de simples rapports d’amitié ou de commerce, ils se créèrent une douce et heureuse existence, et prirent à la fois le premier rang parmi les missionnaires de la civilisation grecque en Italie.

Les deux cités du détroit de Rhegium ; tout le rivage méridional, et tout le rivage occidental jusqu’au Vésuve, sur la terre ferme ; dans la Sicile, la plus grande moitié orientale de l’île, étaient devenue terres grecques. Il n’en fut pas de mêmes des régions de l’Ouest, au nord du Vésuve, et de toute la côte orientale de la Péninsule. On ne trouve nulle part trace d’établissements créés sur le rivage italien de l’Adriatique. Entre ce fait remarquable, et la rareté presqu’aussi grande des colonies, presque toujours sans importance, fondées en face, sur la côte illyrienne, ou dans les îles nombreuses qui la bordent, il y a une concordance singulièrement frappante. Toutefois, sur un point tout rapproché de la Grèce propre, deux places commerciales considérables, Epidamne (plus tard Dyrrachium, Durazzo), et Apollonie (non loin d’Avlona), s’étaient élevées dans les temps qui précédèrent l’expulsion des rois romains : la première, en 627, 587 av. J.-C.127 ; la seconde, en 167. Plus au nord, sauf le petit établissement de la Corcyra Melœna [Corcyra Nigra, aujourd’hui Curzola], datant de 580 av. J.-C.174 environ, il n’y a plus rien. Quelle fut la raison de cette abstention ? c’est ce dont on n’a pu bien se rendre compte. La nature elle-même semblait appeler les Hellènes dans ces contrées : les routes du commerce s’y étaient depuis longtemps ouvertes à la marine corinthienne, à celle de Corcyre [Kerkyra, Corfou], colonie presque contemporaine de la fondation de Rome (vers 710 av. J.-C.44). Les villes placées aux bouches du Pô, Spina, Hatria, étaient des entrepôts importants. Les orages de l’Adriatique, les dangers de la côte inhospitalière, la sauvagerie des Illyriens barbares, ne sauraient suffire pour expliquer une telle singularité. Quoi qu’il en soit, ce fut pour l’Italie un événement de haute importance que de recevoir l’élément civilisateur par la région de l’Ouest, et non immédiatement par sa côte orientale. En même temps, la dorienne Tarente, la plus orientale des places de la Grande-Grèce, entra en concurrence, dans ces parages, avec Corinthe et Corcyre : et par la possession d’Hydrus (Hydruntum, Otranto), elle commanda l’entrée de l’Adriatique, du côté italien. Comme, à l’exception des havres du Pô, il n’y avait pas alors, dans toute la longueur de l’Adriatique, un seul marché méritant ce nom (les succès d’Ancône commencent plus tard, et bien plus tard encore ceux de Brundisium. [Brindisi, Brindes]), on comprend que le plus souvent les navires d’Epidamne et d’Apollonie allaient aussi atterrir à Tarente. Enfin, les Tarentins avaient ouvert avec l’Apulie des relations assez suivies par voie de terre, et il faut leur attribuer les quelques éléments de civilisation grecque qui avaient pu pénétrer dans la région du sud-est. Mais, à cette heure, ces éléments sont à l’état de germes seulement ; ils ne se développeront que dans les siècles postérieurs.

Rapports entre les Italiques occidentaux et les Grecs.Il ne faut pas douter en revanche, que la côte occidentale, au nord du Vésuve, n’ait été fort anciennement visitée par les Hellènes, et qu’il n’y ait été créé des comptoirs sur les promontoires et dans les îles. Nous avons, tout d’abord, un témoignage précieux de ce fait dans la légende d’Ulysse, qui place les aventures de son héros, non loin des plages tyrrhéniennes[18]. On croyait retrouver les îles d’Éole, dans le groupe de Lipari ; l’île de Calypso, près du promontoire Lacinien [île d’Ogygie] ; l’île des Sirènes, près du cap Misène ; l’île de Circé, près du cap Circéien [maintenant Circeo] ; le tombeau élevé d’Elpénor, au sommet de la roche escarpée de Terracine. Les Lestrigons habitaient près de Caïéta et de Formies [Gaëte, et Mola di Gaeta]. Les deux fils qu’Ulysse avait eus de Circé, Agrios (c’est-à-dire le sauvage), et Latinos, régnaient sur les Tyrrhéniens « dans le coin le plus reculé de l’île sacrée. » Une autre version, plus récente, mentionne Latinus, l’unique fils d’Ulysse et de Circé, et Ausone, fils d’Ulysse et de Calypso. Ne sont-ce point là de vieux contes rapportés par ces marins d’Ionie, que l’image de la douce patrie avait accompagnés jusque dans les mers tyrrhéniennes ? L’imagination vive et brillante qui se joue dans le cycle poétique de l’Odyssée ionienne, mettait le sceau à la légende, en en transportant le théâtre dans les environs de Cymé et dans tous les parages fréquentés par la marine cyméenne. Ces indices d’anciennes expéditions helléniques ne sont pas les seuls. On en rencontre d’autres encore dans le nom de l’île d’Æthalia (Ilva, Elba, l’île d’Elbe), qui semble, après celle d’Ænaria [Ischia], avoir été la plus tôt visitée : peut-être aussi dans le nom du port de Télamon [Talamone porto], en Étrurie ; dans celui des deux villes de la côte de Cœré, Pyrgi [près Santa Severa] et Alsion [près de Palo]. L’origine hellénique de ces villes se révèle en outre dans l’appareil architectural des murailles de Pyrgi, lequel est absolument différent des systèmes cœritique, et surtout étrusque. L’Æthalia, « l’île du feu », a probablement joué tout d’abord un rôle dans ce mouvement maritime. Ses riches mines de cuivre et de fer y appelèrent l’affluence des étrangers, et y constituèrent un centre commercial entre eux et les indigènes : car, sans commerce avec la terre ferme, cette île étroite et non boisée, n’aurait pu fournir le combustible nécessaire à la fonte des minerais. Les Grecs enfin ont peut-être connu et exploité les mines d’argent de Populonia, situées sur un promontoire, en face de l’île d’Elbe [Piombino].

En ces temps, on menait de front le commerce et la piraterie sur terre et sur mer. Les nouveaux venus ne se firent, sans doute, nul scrupule de piller et de brûler quand ils en trouvaient l’occasion, et d’emmener en esclavage les habitants des contrées qu’il visitaient. Ceux-ci, de leur côté, exercèrent de justes représailles. La légende, d’accord en cela avec la réalité, rapporte que les Latins et les Tyrrhéniens surent se défendre avec énergie et succès. Les Italiques, dans la région moyenne, repoussèrent vigoureusement les étrangers : ils se maintinrent dans leurs villes et leurs havres, ou les reconquirent promptement : et de plus, ils demeurèrent les maîtres des mers avoisinantes. L’invasion hellénique, qui apportait l’oppression et la dénationalisation aux races du Sud, n’a fait autre chose, contre le gré des envahisseurs eux-mêmes, que d’enseigner les arts de la navigation et de la colonisation aux peuples latins et toscans. On les vit alors échanger leurs radeaux et leurs bateaux infimes contre la galère à rames des Phéniciens et des Grecs. Alors aussi grandirent et se développèrent les places de commerce les plus importantes : Cœré dans le sud de l’Étrurie, et Rome sur le Tibre, que les Grecs n’avaient point fondées, et dont l’origine purement italique est attestée par leur nom d’abord, puis par leur éloignement de la côte ; semblables en tout cela aux deux cités des bouches du Pô, Spina et Hatria, et à celle plus méridionale d’Ariminum [Rimini]. L’histoire, on le comprend, n’est point en mesure de raconter ce mouvement de la réaction italique contre l’invasion grecque : elle le constate seulement, et fait voir, en outre, ce qui est d’un haut intérêt pour l’avenir de la civilisation italienne, que cette réaction nationale dans l’Étrurie du sud et dans le Latium a suivi une route tout autre que dans l’Étrurie propre et dans les pays circonvoisins.

Hellènes et Latins.C’est la légende qui, la première, oppose les Latins aux « Tyrrhéniens farouches », et les atterrages faciles des bouches du Tibre aux plages inhospitalières du pays des Volsques. Il n’en faudrait pas conclure, pourtant, que les établissements grecs auraient été tolérés dans certaines contrées de l’Italie moyenne, et repoussés dans d’autres. Au nord du Vésuve, il ne s’est jamais fondé de cité grecque indépendante, à dater de l’époque historique ; et, si telle a été l’origine de Pyrgi, cette ville était du moins retombée dans les mains des Italiques, c’est-à-dire des Cœrites, avant même que le livre des Traditions commence à s’ouvrir. Mais, sur les côtes de l’Étrurie du sud, du Latium, et sur la côte occidentale, il y avait paix et commerce avec les négociants étrangers, ce qui n’existait pas ailleurs. L’attitude de Cœré est avant tout remarquable. Strabon dit des habitants de ces contrées « que les Grecs les estimaient fort, à cause de leur bravoure et de leur justice ; et parce que, si puissants qu’ils fussent, ils s’abstenaient du pillage. » Non que par ce dernier mot il entende la piraterie : le négociant cœrite la pratiquait à l’égal de tous les marins ; seulement Cœré était devenue une sorte de port franc pour les Phéniciens et les Grecs. Déjà nous avons mentionné l’échelle phénicienne de Punicum, et les deux stations grecques de Pyrgi et d’Alsion : c’étaient là les ports que les Cœrites s’abstenaient de piller. Grâce à ces stations, Cœré, qui n’avait qu’une mauvaise rade, et ne possédait pas de mines dans les environs, atteignit de bonne heure un haut degré de prospérité, et devint pour le commerce grec un marché beaucoup plus considérable que les ports italiques des bouches du Tibre et du Pô, placés pourtant dans des conditions naturelles infiniment plus favorables. C’est par toutes ces villes aussi que s’établirent les communications religieuses entre la Grèce et l’Italie moyenne. Le premier barbare qui ait offert ses dons au Jupiter Olympien, fut le roi toscan Arimnos, le maître d’Ariminum [Rimini]. Sans doute, Spina et Cœré, comme toutes les cités ayant avec la divinité du lieu des rapports réguliers, possédaient leurs trésors particuliers dans le temple d’Apollon Delphien ; les traditions de Cœré et de Rome, les légendes des sanctuaires de Delphes et de l’oracle de Cumes, entremêlent fréquemment leurs fables. Ces villes, enfin, dont les Italiques étaient les paisibles maîtres, et où ils vivaient sur un pied amical avec les commerçants étrangers, dépassèrent toutes les autres en richesses et en puissance ; et, comme elles étaient le marché de tous les produits industriels de la Grèce, elles furent aussi le lieu où la civilisation grecque déposa et fit éclore ses germes les plus féconds.

Hellènes et Étrusques.Il n’en fut point ainsi chez les « farouches Tyrrhéniens. » Les mêmes causes qui, dans les pays latinsPuissance maritime des Étrusques. et dans les régions de la rive droite du Tibre, assujetties à la suprématie étrusque plutôt qu’elles n’étaient Étruriennes, et enfin dans les cantons du Pô inférieur, avaient amené l’émancipation des indigènes à l’encontre des puissances maritimes étrangères introduisirent et développèrent aussi dans l’Étrurie propre une marine et une piraterie locales, lesquelles s’accrurent dans de grandes proportions, soit par l’effet de circonstances particulières, soit à raison du génie et du caractère de ces peuples enclins à la violence et au pillage. Ceux-ci en effet ne se contentèrent pas de refouler les Grecs de l’Æthalie et de Populonia ; ils ne souffrirent pas parmi eux la présence d’un commerçant étranger, et l’on vit bientôt les corsaires étrusques balayer au loin la mer. Leur nom fut l’effroi des Hellènes. Pour ces derniers le grappin d’abordage était une invention étrusque. La mer Tyrrhénienne devint pour eux aussi la mer d’Étrurie. Corsaires audacieux et féroces, les Étrusques en parcoururent tous les parages ; et bientôt on les vit descendre à leur tour sur les côtes latines et campaniennes. Les Latins résistèrent dans le Latium : les Grecs se maintinrent aux alentours du Vésuve ; mais ils ne purent empêcher les Étrusques de fonder, au milieu ou à côté d’eux, les établissements d’Antium [Porto d’Anzio] et de Surrentum [Sorrente]. Les Volsques subirent leur clientèle ; les forêts volsques fournirent à leurs galères les quilles et la charpente ; et s’il est vrai, que la conquête romaine ait seule mis fin à la piraterie des Antiates, on s’explique facilement comment les Grecs avaient placé sur le rivage méridional des Volsques, la patrie des Lœstrygons. Le cap escarpé de Sorrente qui, avec le rocher de Capri, plus escarpé et plus inabordable encore, commande tout le golfe de Naples et de Salerne, et surveille au loin la mer Tyrrhénienne, fut de bonne heure occupé par les marins étrusques. Ils paraissent enfin avoir fondé même une Dodécapole en Campanie : l’histoire mentionne des cités de langue étrusque, debout encore à l’intérieur du pays jusque dans des temps comparativement rapprochés ; et qui ont dû assurément leur origine à la domination maritime des Toscans, et à leur rivalité avec les Cyméens du Vésuve.

Les Étrusques, d’ailleurs, ne couraient pas toujours à la maraude et au pillage. Ils eurent aussi d’amicales relations avec les villes grecques, témoins les monnaies d’or et d’argent frappées dès l’an 550 av. J.-C.200, sur le modèle et d’après le titre des pièces grecques, dans les villes de l’Étrurie, et notamment à Populonia. Ajoutons que ce modèle, ils ne l’allaient pas prendre dans la Grande-Grèce ; ils copiaient les monnaies de l’Attique ou de l’Asie-Mineure, de préférence ; preuve nouvelle et sans réplique de leur hostilité vis-à-vis des Gréco-Italiens.

Pour ce qui est du commerce, leur situation était des plus favorables. Ils avaient sous ce rapport un grand avantage sur les Latins. Occupant l’Italie moyenne d’une mer à l’autre, ils étaient en possession des grands ports francs de la mer de l’ouest. À l’est, ils étaient maîtres des bouches du Pô, et de la Venise de ces temps : enfin, ils dominaient l’antique voie de terre, allant de Pise sur la mer Tyrrhénienne à Spina, sur la mer Adriatique : dans l’Italie du sud, ils possédaient les riches plaines de Capoue et de Nola. À eux appartenaient le fer de l’Æthalie [Elbe], le cuivre de Volaterra [Volterre] et de la Campanie, l’argent de Populonia, et l’ambre, qui leur était apporté de la Baltique (p. 173). À l’aide de leur piraterie, et comme par l’effet d’un acte de navigation grossier, leur commerce prospéra : le négociant de Milet, débarquant à Sybaris, y trouvait la concurrence du négociant Étrusque. Mais si celui-ci, s’enrichit vite dans son double métier de corsaire et de grand commerçant, il rapporta vite aussi dans la mère patrie le luxe effréné et les mœurs licencieuses, cet infaillible poison qui tua si rapidement la puissance étrurienne.

Rivalité des Phéniciens et des Hellènes.La lutte des Étrusques, et aussi, dans de moindres proportions, celle des Latins contre l’hellénisme colonisateur, ne resta pas circonscrite entre ces peuples : ils entrèrent forcément dans le cercle plus vaste des rivalités qui se disputaient alors le commerce et la navigation de la Méditerranée tout entière. Les Phéniciens et les Hellènes se rencontraient alors partout. Ce ne serait point ici le lieu de décrire les combats des deux grands peuples maritimes, au temps des rois de Rome ; combats dont la Grèce, l’Asie Mineure, la Crète, Chypre, les côtes africaines, espagnoles et celtiques étaient tour à tour le théâtre. Mais si ces batailles ne furent point livrées sur le sol de l’Italie, elle n’en ressentit pas moins longtemps et profondément les contre-coups. Le plus jeune des peuples rivaux l’emporta tout d’abord, grâce à son énergie toute neuve et à l’universalité de son génie. Les Hellènes firent disparaître tous les comptoirs phéniciens créés jadis dans leurs deux patries européenne et asiatique ; puis, ils chassèrent les Phéniciens des îles de Crête et de Chypre ; et mettant le pied en Égypte, et de là allant à Cyrène, ils se répandirent, comme on l’a vu, dans l’Italie du sud, et occupèrent la plus grande partie de la Sicile orientale. Partout, leur colonisation plus puissante balaya les petites étapes commerciales de la Phénicie. Déjà ils avaient fondé Sélinonte (628 av. J.-C.126) et Acragas [Agrigente], (580 av. J.-C.174), dans la Sicile occidentale ; déjà les hardis Phocéens de l’Asie Mineure avaient parcouru les mers de l’ouest, fondé Massalia [Marseille] sur la côte celtique (vers 699 av. J.-C.150), et fait la reconnaissance des rivages espagnols. Mais tous ces progrès s’arrêtent soudain vers le milieu du second siècle de Rome, et nous ne pouvons douter que ce temps d’arrêt ne soit dû à un fait contemporain aux progrès merveilleux de Carthage, la plus puissante des colonies phéniciennes de la Libye ; de Carthage, qui tenta de conjurer les dangers que couraient toutes les races puniques. Tout n’était point perdu encore. Si le peuple qui avait ouvert la Méditerranée au commerce et à la navigation, se voyait obligé de partager sa conquête avec un peuple plus jeune ; s’il n’était plus seul en possession des deux voies de communication entre l’Orient et l’Occident ; s’il n’avait plus le monopole commercial des deux grands bassins de la Méditerranée, il lui était possible encore de maintenir sa suprématie à l’ouest de la Sardaigne et de la Sicile. Telle fut la tâche que Carthage osa entreprendre avec l’énergie, l’obstination et l’ampleur de vues propres à la race Araméenne. À dater de ce moment, la colonisation phénicienne et la résistance se transforment. Jusque-là les établissements puniques, ceux de Sicile, par exemple, que Thucydide a décrits, n’étaient que de simples comptoirs de commerce. Carthage se met à pratiquer le système des conquêtes territoriales : elle a des sujets nombreux dans les pays qu’elle conquiert ; elle y élève des forteresses grandioses. Jusque-là les Phéniciens des colonies avaient lutté isolés contre les Grecs : Carthage concentre dans la virile unité de sa puissance toutes les forces défensives de la famille phénicienne. L’histoire de la Grèce n’offre rien de comparable à cette organisation compacte et savante. Lutte des Phéniciens et des Italiques contre les Hellènes.Mais la phase la plus remarquable de cette révolution coloniale est assurément celle où, pour mieux lutter contre les Grecs, les Carthaginois entrèrent en relations intimes avec les Siciliens et les Italiens. De là d’incalculables conséquences. Quand, vers l’an 579 av. J.-C.175, les Cnidiens et les Rhodiens voulurent s’établir à Lilybée [Lilybœon, aujourd’hui Marsala], au milieu même des colonies phéniciennes de la Sicile, ils furent chassés par les indigènes, les Élymiens de Ségeste [aujourd’hui Alcamo] unis aux Phéniciens. Quand les Phocéens, vers l’an 537 av. J.-C.217, descendirent à Alalia [Alérie], en Corse, juste en face de Cœré, la flotte unie des Étrusques et des Carthaginois, comptant cent vingt voiles, accourut pour les repousser ; et bien que l’escadre phocéenne, moins forte de moitié, se soit attribué la victoire dans ce combat naval, l’un des plus anciens dont fasse mention l’histoire, il n’en est pas moins vrai que les marines coalisées atteignirent leur but. Les Phocéens laissèrent la Corse, et allèrent s’établir à Hyélé [Velia], sur la côte Lucanienne, moins exposée aux coups de l’ennemi. Un traité conclu entre Carthage et l’Étrurie, réglait tout ce qui était relatif à l’importation des marchandises, au droit international et aux choses de la justice ; il avait de plus institué une alliance armée, une symmachie (συμμαχία) dont les importants résultats furent attestés par cette bataille d’Alalia, que nous avons mentionnée plus haut. Chose non moins grave, on vit alors les Cœrites lapider les prisonniers Phocéens sur la place de leur marché ; puis, pour expier leur attentat, envoyer une ambassade à l’Apollon de Delphes.

Quant au Latium, il ne s’était pas engagé dans la lutte, contre les Hellènes. On rencontre même trace dans les temps les plus reculés, d’un commerce d’amitié entre les Romains et les Phocéens de Hyélé et de Massalie ; et l’on affirme que les gens d’Ardée ont concouru avec les Zacynthiens à la fondation de Sagonte en Espagne. Mais, pour n’être point ennemis des Grecs, les Latins en général se gardèrent bien de se ranger de leur côté : la preuve s’en trouve tout à la fois dans les liens étroits qui unissaient Rome à Cœré, et dans les vestiges longtemps subsistants d’anciennes relations commerciales avec Carthage. C’est par l’intermédiaire des Hellènes, que les Romains ont connu les Chanaanites ; puisque, comme nous l’avons vu (p. 175), ils ne les désignent que par l’appellation grecque de Phéniciens (Pœni, Φοίνιϰοι) ; mais ce n’est point aux Grecs qu’ils avaient emprunté les noms qu’ils donnaient à Carthage[19], et au peuple Africain[20]. Les marchandises tyriennes s’appelaient sarraniennes chez les anciens Romains[21] et ce nom exclut aussi toute idée d’une provenance hellénique. Enfin, la plus forte et dernière preuve du mouvement commercial existant anciennement et directement entre Rome et Carthage ressort des traités qui furent plus tard conclus entre les deux peuples.

Associés dans leurs efforts, les Phéniciens et les Italiotes restèrent les maîtres de la moitié occidentale de la Méditerranée.

Le nord-ouest de la Sicile avec les havres considérables de Soloéïs et de Panormos [Palerme] sur la côte septentrionale, de Motyé sur le cap tourné vers l’Afrique, leur appartinrent directement ou médiatement. Au temps de Cyrus et de Crésus, alors que Bias le Sage conseillait aux Ioniens d’émigrer en masse, et quittant l’Asie Mineure, d’aller s’établir en Sardaigne (vers 554 av. J.-C.200), le général carthaginois Malchus les y avait déjà devancés, et avait soumis à la pointe de l’épée une grande partie de cette île vaste et importante. Un demi-siècle plus tard toutes ses côtes sont en la possession incontestée des Phéniciens. Quant à la Corse, elle échut aux Étrusques avec ses villes d’Alalia et de Nicœa. Les indigènes leur payaient un tribut des pauvres produits de leur île, en poix, en cire et en miel. Les Étrusques et les Carthaginois alliés commandent également dans les eaux de l’Adriatique, et à l’ouest de la Sicile et de la Sardaigne. Pourtant les Grecs ne désertèrent pas la lutte. Chassés de Lilybée, les Rhodiens et les Cnidiens s’établirent fortement dans l’archipel situé entre l’Italie et la Sicile, et y fondèrent la ville de Lipara [Lipari] (579 av. J.-C.175). Massalie prospéra en dépit de son isolement, et s’empara bientôt de tout le commerce, depuis Nice jusqu’aux Pyrénées. Sous les Pyrénées même, les Lipariens fondèrent la colonie de Rhoda [Rosas] : les Zacynthiens, nous l’avons dit, descendirent à Sagonte ; on veut même que des dynastes grecs aient trôné à Tingis [Tanger], en Mauritanie. Quoi qu’il en soit, c’en était fait des progrès de l’hellénisme. Après Acragas [Agrigente] bâtie, les Grecs n’ont plus occupé que de faibles parcelles de territoire ; soit dans l’Adriatique, soit dans la mer de l’Ouest, les eaux espagnoles et celles de l’océan Atlantique leur demeurant à peu près interdites. Le combat se prolongea d’année en année entre les Lipariens et les « pirates » toscans ; entre les Carthaginois et les Massaliotes, les Cyrénéens et tous les Grecs de Sicile ; mais sans résultat décisif de part ni d’autre ; et après des siècles d’hostilités le statu quo se maintint partout.

Concluons. C’est aux Phéniciens que l’Italie a dû de ne pas voir la colonisation grecque affluer dans les régions moyennes et du nord. Là naquit et se développa, en Étrurie notamment, une puissance maritime nationale. Mais vint bientôt le temps pour les Phéniciens de jalouser, à leur tour (il en est toujours ainsi), la forte marine de leurs alliés Étrusques, sinon celle des Latins. La lutte sourde des intérêts rivaux des deux peuples se trahit déjà dans ce que les historiens racontent d’une expédition étrusque dirigée vers les îles Canaries, et que les Carthaginois auraient arrêtée au passage. Vrai ou faux, le récit a son importance caractéristique.


  1. [Thucyd., VI, 2.]
  2. [Auj. Cervetri (Cœre vetere).]
  3. [Hippo ou Hipponium, appelée par les Romains Vibo Valentia, dans le Brutium ; auj. Bivona.]
  4. [Aussi dans la Calabre ultérieure, non loin de Nicoterea.]
  5. [Castello a mare della Brucca, entre les golfes de Salerne et de Policastro.]
  6. [Depuis Tauromenium, Taormine.]
  7. [Lentini, dans le Val di Noto.]
  8. [Sur le Fiume grande.]
  9. [Terra nuova, côte sud, prov. de Caltanisetta.]
  10. [Heraclea Lucaniæ ; aujourd’hui, à ce que l’on croit, Policoro.]
  11. [Ænaria et Pythœusa, autrefois.]
  12. Le nom des Grecs, comme celui des Hellènes, se rattache au centre primitif de la civilisation grecque, à la contrée intérieure de l’Épire et au pays avoisinant Dodone. Dans les Éées d’Hésiode toute la nation s’appelle encore la nation des Grecs ; mais cette appellation, déjà repoussée avec affectation, est subordonnée à celle d’Hellènes. Celle-ci n’apparaît point encore dans Homère. À l’exception d’Hésiode, on ne la rencontre, pour la première fois, que dans Archiloque, vers l’an 50 de Rome ; mais elle remonte évidemment à une date beaucoup plus ancienne (Duncker, Gesch. d. Alterth. (Hist. de l’Antiquité), 3, 18, 556) Ainsi, dès avant ce temps, les Italiens connaissaient assez les Grecs pour leur donner, non pas le nom d’une des familles grecques, mais le nom générique de la nation. Maintenant, comment concilier ce fait avec cette autre assertion, qu’un siècle avant la fondation de Rome, l’Italie était absolument inconnue aux Grecs de l’Asie-Mineure ? Nous parlerons plus loin de l’alphabet ; son histoire nous conduira au même résultat et la même contradiction. On nous trouverait téméraires, si nous nous permettions de rejeter, par les motifs qui précèdent, les indications d’Hérodote en ce qui touche le siècle d’Homère ; mais n’est-on pas bien plus hardi en décidant la question sur la foi de la seule tradition ?
  13. [Voici les noms modernes de ces diverses localités : Torre di Senna (Calabre) ; Anglona (Calabre) ; Torre di Mare, côté est des Calabres, près des bouches du Bradano ; Pœstum ; Laüs, Laïno, au sud du golfe de Policastro ; Cotrone ; Castelvetere ; Torre di Nocera ; Sainte-Euphémie, sur la baie de ce nom ; Policastro.]
  14. [Le caractère H (h) servait d’aspiration dans le grec archaïque, placé après le π, le ϰ, le τ. Il a été remplacé plus tard par le φ, le χ, le θ.]
  15. [Le Crati et le Bradano.]
  16. Nous entendons parler de celui qui remplaça les anciennes formes orientales de l’iôta, du gamma et du lambda, par les lettres nouvelles plus claires ; et distingua du p, Г, avec lequel elle pouvait facilement se confondre, la lettre r, Ρ, à laquelle un trait recourbé fut ajouté, comme il suit : R.
  17. Citons, pour exemple, l’inscription suivante, tirée d’un vase d’argile cuméen : Ταταίες έμί λέqυɘος ὸς δ’ἄν με ϰλέφσει ɘυφλὸς ἔστϰι.[« D’aujourd’hui, je suis vase à parfums : devienne aveugle qui me vole. »]
  18. Les plus anciens écrivains grecs qui fassent mention des aventures d’Ulysse dans les mers tyrrhéniennes, sont : l’auteur de la Théogonie hésiodique, dans l’une de ses plus anciennes parties ; puis ceux qui viennent un peu avant le siècle d’Alexandre, tels qu’Éphore, de qui procède le soi-disant Scymnus, et le soi-disant Scylax. Le premier de ces monuments appartient à un siècle où les Grecs ne voyaient dans l’Italie qu’un vaste archipel ; il est dès lors très-vieux et permet, à bon droit, de faire remonter jusqu’au temps des rois Romains la formation de cette légende ulyssienne.
  19. Karthada en phénicien ; Καρχήδων, en grec ; Carthago, en latin.
  20. Les mots Afer, Afri, utilisés déjà au temps de Caton et d’Ennius (sic. Scipio Africanus) n’ont rien d’hellénique : ils sont très probablement de même souche que le nom d’Hebrœi, Hébreux.
  21. Les Romains donnèrent tout d’abord le nom de sarranienne à la pourpre, à la flûte de Tyr ; et, à dater tout du moins des guerres d’Annibal, le nom (cognomen) de Sarranus est chez eux assez fréquent. On trouve dans Ennius et Plaute le nom de la ville Sarra, dérivé aussi de Sarranus et non directement emprunté au mot indigène Sor. Les formes grecques Tyrus, Tyrius, n’ont guère été usitées à Rome avant Afranius. V. Festus, p. 355 ; Müller ; et aussi, Mœvers, die Phœn. (Les Phéniciens), 2, 1, 74.