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Histoire socialiste/Consulat et Empire/10

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PREMIÈRE SECTION
Jusqu’à l’établissement du Consulat à vie.
CHAPITRE PREMIER.
LA PACIFICATION DE LA VENDÉE.

Le rétablissement de l’ordre dans les départements de l’ouest était une condition essentielle de la stabilité de tout nouveau gouvernement. Les « patriotes » royalistes, soutenus par l’or anglais, devaient se soumettre ou toute lutte extérieure était dangereuse, toute action intérieure empêchée. Bonaparte, dès les premiers jours du Consulat, envisagea les moyens de terminer l’insurrection. Hédouville[1], général en chef de l’armée d’Angleterre, venait d’entreprendre des négociations singulières avec les chefs chouans, les traitant non pas, comme avait fait Hoche (1796), en rebelles dont on attend soumission aux lois de la République, mais en chefs avec qui on passe des conventions et de qui on reconnaît les pouvoirs. Bonaparte avait à ce moment besoin de se concilier tout le monde, il avait des intrigues dans tous les partis — il n’était d’aucun — promettait aux uns et aux autres sans distinction des choses absolument contraires. Il laissa donc faire Hédouville et, le 26 décembre i799, il reçut même d’Andigué, chargé de proposer la paix au nom de Frotté, Châtillon, Bourmont, d’Autichamp et les autres chefs de bandes. L’agent royaliste de Neuville et Talleyrand assistaient à l’entrevue. Les royalistes, sans doute autorisés par certaines ouvertures de Bonaparte avant le coup d’État, croyaient alors que le général travaillait pour eux. Le consul demande à d’Andigné : « Que vous faut-il pour cesser la guerre civile ? Deux choses, répond Hyde de Neuville, Louis XVIII pour roi légitime en France, et Bonaparte pour le couvrir de gloire[2] ! » Les délégués royalistes eurent cependant tôt fait de se convaincre qu’ils s’étaient trompés et Hyde de Neuville dut écrire au comte d’Artois : « M. d’Andigné a vu par lui-même, en se réunissant à moi pour la démarche qu’il se disposait à faire seul, qu’il n’y a rien à espérer d’un homme comme Bonaparte. » Cependant, le consul persista dans ses procédés de conciliation. Hédouville put continuer à intriguer avec Mme Turpin de Crissé et les chouans dans des conférences tenues à Candé, près d’Angers, pendant que Bonaparte faisait rechercher l’abbé Bernier par le commissaire des guerres Barré et le priait de négocier avec les prêtres réfractaires. Enfin, dans les derniers jours de l’année 1799 (28 décembre-7 nivôse an viii) était publiée la proclamation aux habitants des départements de l’ouest[3] leur annonçant le retrait de la loi sur l’emprunt forcé, le retrait de la loi sur les otages, l’établissement du simple serment : « Je promets fidélité à la Constitution », la promesse de laisser aux cultes l’exercice des offices consacrés. Un arrêté des consuls ordonnait la remise « des armes de toute espèce, notamment les pièces de canon et les fusils, qui ont été fournis par les Anglais » entre les mains du général Hédouville, et accordait l’amnistie générale aux rebelles. La réponse des chouans à ces mesures ne tarde pas. Frotté déclare qu’il faut faire la guerre à outrance. « C’est, écrit-il, le seul parti qui nous reste pour sauver nos pays, nos armes et notre honneur. » Quant à Georges Cadoudal, « il est en relations avec la nouvelle agence royale de Paris dont son ami Hyde de Neuville est l’âme et qui a formé ce plan : livrer Belle-Isle et Brest aux Anglais ; amener enfin un prince, le comte d’Artois ou le duc de Berry, en Bretagne, avec les auxiliaires russes, débarqués d’îles normandes, et avec le général Pichegru, pour faire déserter les troupes républicaines, tandis que serait provoqué dans la capitale un mouvement insurrectionnel et que la reprise d’armes du Morbihan se développerait à travers tous les départements de la Bretagne[4]. » Le temps passait ainsi, et, loin de déposer leurs armes, les chouans les fourbissaient pour de nouvelles luttes. Bonaparte ne pouvait plus attendre : les campagnes contre l’Autriche allaient s’ouvrir, il songeait à prendre la tête de l’armée de réserve qui devait descendre en Italie, il fallait donc que l’ouest se soumît et promptement, il fallait en finir avec les bavardages de Mme Turpin de Crissé et les atermoiements de toutes sortes. Le 7 janvier, Bonaparte écrit à l’armée d’Angleterre qu’il n’y a plus sous les armes que des « brigands, des émigrés, des stipendiés de l’Angleterre » ; il attend bientôt la nouvelle « que les chefs des rebelles ont vécu. » Le 11, une proclamation du même style est adressée aux habitants des départements de l’Ouest et un arrêté interdit toute négociation avec les « brigands », ordonne « de traiter comme rebelle toute commune donnant asile et protection aux brigands et de passer au fil de l’épée les habitants pris les armes à la main. » Le 14, une nouvelle armée de l’ouest, forte de 60 000 hommes, est donnée au général Brune dont Hédouville devient le lieutenant. Les instructions données à Brune sont énergiques : il doit marcher sur le Morbihan, couper toutes relations entre Georges et l’Angleterre, « brûler quelques métairies et quelques gros villages », « rendre la guerre terrible » ; si les chefs se soumettent, Brune doit accepter ces soumissions, mais « sans aucune espèce de pourparler diplomatique ».

Brune prit son commandement à Nantes le 20 janvier, et les opérations commencèrent aussitôt avec un double aspect : opérations pour la pacification par Hédouville, opérations de guerre par Brune. « Je porte la terreur et le respect, écrit Brune[5], et le général Hédouville attire la confiance. Voilà deux rôles. »

Le 22 janvier 1800[6] (2 pluviôse an viii), Bourmont, attaqué à Meslay par le général Chabot et complètement battu, demandait à se soumettre comme venaient de le faire d’Autichamp, de Suzannet et de Châtillon. Peu après, La Prevalaye, qui tenait dans la Haute-Bretagne, réclamait la paix, à son tour (29 janvier), suivi, après quelques combats sans grande importance mais favorables aux troupes consulaires, par du Boisgny.

Les opérations contre Cadoudal marchèrent dès lors rapidement. Brune, conformément aux instructions du premier consul, dirigea sa concentration sur le Morbihan, et ses lieutenants, Hardy, Gemy, Grigny, refoulèrent et battirent les troupes de Georges à Grand-Champ, Plaudren, Muzillac, interceptant, par l’occupation de la presqu’île de Rhuis, les communications entre le rebelle et les Anglais. De Vannes, Brune s’empressa d’adresser une proclamation aux habitants du Morbihan, promettant l’amnistie pour tous ceux qui renonceraient à demander aux étrangers leur appui et voudraient accepter la constitution républicaine, mais montrant, avec les échecs partiels partout éprouvés par les chouans, la défaite finale qui les attendrait s’ils persistaient à vouloir combattre : « Vous avez déjà éprouvé des pertes sensibles dans quelques petits combats, dans des rencontres de troupes en marche ; mais, malheureux, l’heure terrible de la guerre, de la guerre dévastatrice n’a pas encore sonné ! ». Georges Cadoudal, sans l’appui anglais et serré de près par des troupes bien commandées, ne pouvait tenir longtemps. Il capitula. Mais c’est à ce moment que se produisit un singulier incident qui montre la faiblesse au moins singulière d’Hédouville et l’embarras où ses relations personnelles avec le monde chouan mettaient aussi bien Brune que le premier consul. Hédouville, en effet, au lieu de stipuler avec les chefs qui lui avaient fait leur soumission la nécessité absolue d’un désarmement complet, avait « laissé leurs fusils, pour leur défense personnelle, aux propriétaires et aux fermiers… ». Brune exigeait de Georges qu’il se rendît sans condition. Bourmont, qui s’en était tenu aux stipulations d’Hédouville et n’avait pas désarmé, écrivit au général en chef, le menaçant de reprendre la campagne si Georges était désarmé. Bonaparte, mis au courant, s’emporta et écrivit à Hédouville, le 13 février : « Bourmont nous joue. Il n’a rendu ni ses canons ni ses armes. Donnez l’ordre aux généraux qui commandent au Mans et à Laval de réunir leurs troupes et de les diriger contre ce rebelle. Faites connaître à Bourmont qu’il ait à rendre ses canons vingt-quatre heures après votre sommation ; trois mille fusils trois jours après. Sur sa réponse négative, mettez-vous à la tête de vos troupes et ne quittez vos bottes que lorsque vous l’aurez détruit… C’est sur Bourmont, Frotté et Georges, que comptent les Anglais, et c’est sur cette diversion de la guerre des chouans que les ennemis espèrent pour le couronnement de la campagne prochaine[7] ». C’est là qu’est le vrai souci de Bonaparte : la campagne prochaine ! C’est d’elle, nous le savons, c’est de son issue victorieuse qu’il attend l’affermissement de son pouvoir, aussi précise-t-il : « Il faut que dans la première décade de ventôse ces trois foyers de guerre civile soient éteints à la fois ». Bourmont et Georges durent se rendre conformément aux instructions du premier consul et remettre leurs armes, après quoi l’un et l’autre furent envoyés à Paris où Bonaparte les reçut. À Bourmont, il conseilla de « vivre en citoyen paisible[8] ». Quant à Georges, il lui parut « un gros Breton dont peut-être il sera possible de tirer parti pour les intérêts mêmes de la patrie…[9] ».

En Normandie, Frotté avait repris la lutte et ses lieutenants, Chandellier, La Chapelle, le capitaine Charles, Commarque, parcouraient toute la région de l’Orne, du Calvados, de la Manche, pillant et brûlant au nom du roi. Pendant le mois de janvier 1800, ils attaquent Alençon (14), Vimoutiers (17), Bellevue (19), Gaie (20) sans que le général Guidal fasse rien pour les arrêter. Bonaparte cependant était décidé à agir avec la dernière rigueur contre Frotté et les chouans de Normandie et cela, comme le prouve M. Chassin, pour se venger du « caractère très particulièrement antibonapartiste » qui marqua la guerre civile dans ses derniers jours. Un exemple en est fourni dans la Lettre d’un Français en réponse à la proclamation du Corse Bonaparte aux provinces de l’Ouest et qui fut affichée en Normandie. L’auteur disait au premier consul : «… Tu n’es qu’un étranger obscur, élevé dans les écoles du roi, après la conquête de ta petite patrie… Tu as su conduire en Égypte un grand nombre de braves pour y faire périr ou laisser dans l’abandon et l’éloignement tes concurrents… » Afin d’éviter le retour des lenteurs mises par Hédouville dans les négociations avec les rebelles, lenteurs résultant, nous le savons, de ses attaches avec eux, Bonaparte rattacha la Normandie à la division de Paris commandée par Lefebvre et envoya Chambarlhac avec les 43e et 49e demi-brigades pour détruire les bandes royalistes. Le 26 janvier, Frotté était battu à Cossé ; le 4 février, Commarque manquait de tomber entre les mains de Chambarlhac au château de Chaux Le Chandellier et Charles étaient dans le même temps battus par Guidal et Jaume à Écouis et à Tressé. Voyant ses troupes partout battues, et influencé par la soumission de la Vendée et de l’Anjou, Frotté décida alors de déposer les armes à son tour (7 février), et il adressa à Hédouville une lettre dans ce sens : « Voulant éviter à mon pays resté seul sous les armes les malheurs dont il peut être menacé dans cette guerre, j’ai l’honneur de vous faire part que je souscris, pour les départements où je commande les royalistes, aux mesures déjà prises par les autres chefs royalistes pour le rétablissement de la tranquillité dans les provinces de l’Ouest. Quant à moi, monsieur, je fais abnégation de toute prétention ou réclamation personnelle… Il est trois articles, entre autres, sur lesquels je dois insister : 1° le non-désarmement, parce que je n’aurai ni la volonté, ni le pouvoir de le faire faire ; 2° la mise en liberté des prisonniers arrêtés comme nos partisans dans les quatre départements de l’Orne, Manche, Calvados et Eure ; 3° la sûreté et la tranquillité des propriétés des campagnes et de tous les individus ayant fait partie de mon commandement… » Hédouville n’avait plus autorité pour négocier, et Bonaparte dut se féliciter de lui en avoir ôté tout moyen, car il touchait à sa vengeance. Ce qu’il veut, c’est la mort du chef royaliste : voyez ce qu’il écrit à Lefebvre le 10 février : « Envoyez à Chambarlhac un officier de votre état-major qui ne reviendra qu’avec la nouvelle de la mort ou de la prise de Frotté » ; à Gardanne[10] le 11 : « Ce n’est pas le cas de faire aucun accommodement avec Frotté… Vous pourrez promettre 1 000 louis à ceux qui tueront ou prendront Frotté… » C’est dans ces dispositions d’esprit que le premier consul reçut la nouvelle de la soumission. Guidal négociait ; il lui fait immédiatement savoir que le gouvernement n’acceptera que la reddition complète sans aucune condition, le désarmement immédiat[11]. Frotté devait venir lui-même faire sa soumission. Le chef normand vint donc retrouver à Alençon ses amis Commarque et Hugon qui y tenaient des conférences avec Guidal. Arrivé le 15 février, il discutait chez Guidal, lorsque, à un certain moment, le général s’absenta. Aussitôt, des grenadiers pénétrèrent dans l’appartement où se tenaient les royalistes et les arrêtèrent. Dirigés sur Paris, sous la garde de 1 500 hommes, ils venaient d’arriver à Verneuil, lorsqu’un ordre du général Lefebvre parvint au chef de brigade Bisson, portant commandement de faire juger immédiatement les prisonniers par une commission militaire. Il fut ainsi fait (17 février), et, le 18, Frotté et six autres chefs, — Hugon, Commarque, Verdun, Casimir, Saint-Florent, Pascal Seguiral, — étaient fusillés. Ni l’arrestation, ni la mise en jugement, ni l’exécution ne furent ignorées de Bonaparte. C’est, au contraire, de Paris que vinrent tous les ordres qui aboutirent à la mort de Frotté. Le premier consul écrit à Brune le 18 : « Frotté a été pris avec tout son état-major ; je m’étais refusé à aucun traité, il doit être fusillé. »

Cette exécution voulue, ordonnée par Bonaparte autant par vengeance personnelle qu’en, vue du rétablissement de l’ordre dans l’Ouest, a soulevé

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


de nombreuses polémiques. Elle est pour nous encore une indication des éléments constitutifs de la politique de Bonaparte : Frotté résiste, Frotté insulte ; qu’on le tue. Le jugement est un jugement de comédie, il s’agit de frapper et rudement. Frotté est venu pour parlementer, qu’importe ! C’est le résultat qui seul est intéressant et l’on n’a pas à s’embarrasser des régles ordinaires lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’un ennemi. La procédure, cette garantie de la liberté des citoyens, n’est pas de mise avec les tyrans. La mort de Frotté eut bien les conséquences qu’en espérait le premier consul. Elle marque la fin de la grande chouannerie. Pendant les jours qui suivirent l’exécution, le désarmement se poursuivit d’une façon générale dans tous les départements de l’Ouest, et, au moment de marcher contre l’Autriche, Bonaparte faisait prendre un arrêté des consuls déclarant que : « L’empire de la Constitution cesse d’être suspendu dans les départements des Côtes-du-Nord, Ille-et-Vilaine, Morbihan et Loire-Inférieure et que les mesures extraordinaires déterminées par l’arrêté du 26 nivôse cessent d’être en vigueur[12] ». L’opinion publique ne s’inquiéta pas de savoir dans quelles circonstances Frotté et les autres chefs royalistes avaient disparu : c’étaient avant tout, des alliés de l’Angleterre, des traîtres qui, au nom de leur Dieu et de leur roi, avaient pactisé avec l’étranger, recevant de lui des hommes et de l’argent ; ils avaient fait une guerre de brigands aux troupes républicaines, aussi l’on sut gré au gouvernement d’en avoir débarrassé la France. Cette guerre civile de l’Ouest s’achevait dans la ruine et la désolation de toute une contrée et finissait par l’épuisement même des forces autochtones. Mais cette fin de guerre civile, à qui profite-t-elle ? L’opinion publique ne veut voir que Bonaparte et ne croit qu’en Bonaparte. C’est à lui qu’est due la pacification de l’Ouest. C’est lui qui a ramené à La République les chouans égarés. La popularité du premier consul s’accroissait donc encore, grâce à cette pacification, et la Chouannerie, qui devait aboutir à la restauration du trône des Bourbons, s’achevait donc pour le plus grand bien de celui qui devait les remplacer. Elle contribuait ainsi, il est vrai, au rétablissement d’un trône.


CHAPITRE II
conspirations et opposition

La grande guerre étant finie pour les royalistes, mais leurs désirs de restauration restant les mêmes, et leur volonté de se venger étant accrue, il était inévitable qu’ils ne fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour renverser le gouvernement consulaire. Généralement bien doués pour l’intrigue, entraînés aux complots et aux manœuvres sourdes par plusieurs années d’une lutte de traîtrises, ils allaient, à Paris même, tenter de remporter la victoire. Ils voulaient la chute de Bonaparte depuis qu’ils étaient assurés qu’il travaillait pour lui et non pour les Bourbons. Mais d’autres aussi songeaient à faire tomber le parvenu corse. Ceux-là c’étaient les « exagérés » les « exclusifs », les anarchistes, comme disait le premier consul. Nous avens trouvé dans les originaux des bulletins de police conservés aux Archives nationales un passage qui explique ce que l’on pouvait appeler anarchique sous le Consulat. Le policier rapporteur écrit au sujet de la représentation de Cinna[13] : « Le premier consul a assisté hier à la représentation de Cinna. Il était avec Mme Bonaparte. À son entrée et à sa sortie du spectacle, il a été salué par des acclamations prolongées. On croit l’avoir vu en uniforme de garde national. Il s’est retiré après la tragédie. Plusieurs passages de cette pièce qui offrent des allusions favorables au gouvernement ont été saisis et applaudis. Dans celui où Maxime exprime ses principes anarchiques[14], il y a eu quelques mouvements pour approuver. La grande majorité des spectateurs les a réfrénés par ce seul mot : Silence ! » Ainsi, c’est dans le répertoire de Corneille que la police consulaire trouvait l’exposé de principes anarchiques ! Le public avait osé applaudir Maxime ; aussi, par prudence, — le bulletin dit par ordre, — l’acteur chargé de ce rôle omit les vers suivants :

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême ;
Mais, pour y renoncer, il faut la vertu même,
Et peu de généreux vont jusqu’à dédaigner,
Après un sceptre acquis, la douceur de régner.

Les « exagérés », c’est-à-dire, en somme, les derniers Jacobins, les républicains sincères, qui voyaient de jour en jour la liberté disparaître et laisser place au pouvoir de Bonaparte, cherchaient à augmenter leur nombre en gagnant les ouvriers. À Paris même, où il y eut des crises économiques cruelles pour le prolétariat, ils cherchèrent à agiter les faubourgs. La police, qui grossit et exagère toute chose, ne cessait d’exercer sa surveillance et, en parcourant les papiers gardés dans les cartons des Archives, on est bien obligé de reconnaître que, s’il y a des traces constantes de cette surveillance, il n’y a pas d’indices sérieux permettant de croire que les ouvriers éclairés par les agitateurs démocrates songèrent à les suivre. Quand le pain manquait, quand la guerre sévissait, les « anarchistes » parcouraient les quartiers populaires et parlaient de la Révolution avortée, de la condition lamentable du peuple pris entre ces deux alternatives : donner des hommes destinés à aller se faire tuer pour la plus grande gloire du premier consul ; mourir dans la misère et sans murmurer, pour qu’on pût parler du calme rétabli sous l’autorité de Bonaparte… Mais il n’y avait plus de ressort dans l’agglomération ouvrière. L’armée, au contraire, a fourni un contingent sérieux « d’anarchistes ». Une quantité d’officiers réformés demeurent oisifs et mécontents, envieux aussi de la gloire d’un des leurs. La propagande républicaine fut même assez active parmi les troupes, il y eut des tentatives pour tâcher d’amener des soulèvements. On disait et on faisait dire dans les casernes que Bonaparte, d’accord avec l’étranger, voulait se faire proclamer roi. À Angers, par exemple, on afficha sur les murs, en juillet 1801, un « placard incendiaire » ainsi conçu :

Travail du 14 juillet an IX.

« Compagnons, soldats de toutes armes, sauf les gendarmes qui ne servent que comme bourreaux. Vive la Nation ! Nos maîtres se f… de nous et nous traitent contre toute règle républicaine. Ils ont des tons de supériorité insupportables, plus offensants que ceux des cy-devants. Ne le souffrons pas davantage ; ce que nous avons fait, nous pouvons le défaire et mettre au pas les héritiers des vivants. Chacun doit hériter à son tour et occuper les places. Au 14 juillet, les soldats doivent être officiers, les officiers soldats, les généraux tambours : ils savent faire du bruit par leur ton de nouvelle fabrique. Mes amis, vous êtes des c… si vous ne suivez pas « cet avis[15] ».

Il y a de nombreux témoignages de toute cette agitation, mais le parti républicain s’en tenait aux mots, aux phrases menaçantes. La police relevait les intentions… « Hier, à cinq heures, lit-on dans le recueil publié par M. Aulard[16], dans un cabaret de la rue du Plâtre-Jacques, sept ouvriers et un particulier d’une classe supérieure chantaient la Marseillaise avec le ton d’effervescence qui régnait dans le temps de la Terreur et qui paraît extraordinaire dans ces jours de tranquillité et de satisfaction générales. Ils appuyaient avec affectation sur la finale de chaque couplet : Qu’un sang impur… Ils ne pouvaient avoir que des intentions coupables, car l’entrée d’un étranger dans ce cabaret a suffi pour les faire cesser. »

Bonaparte ne craignait pas sérieusement les menées des royalistes contre sa personne, et il craignait tout au contraire des Jacobins. « Ayant lui-même servi autrefois dans ce parti, il se savait l’objet de cette haine spéciale qui s’attache aux défectionnaires, mais ses souvenirs du temps de la Terreur lui faisaient illusion sur ce que les Jacobins, décimés par tant de proscriptions ou gagnés par les faveurs du pouvoir, étaient alors en état d’oser et d’entreprendre[17]. » Bonaparte a eu peur, véritablement peur des républicains. Le jour où il a acquis la certitude qu’il parviendrait au pouvoir absolu, il a regardé dans la nation pour savoir quelles sortes d’hommes pouvaient l’empêcher d’y parvenir. Des royalistes il croyait n’avoir rien à craindre, et, du reste, il faisait tout pour se les concilier, ainsi que nous le verrons en nous occupant des radiations faites sur les listes d’émigrés. Ces gens avaient l’habitude et le goût du joug, il était donc en droit d’espérer qu’ils se soumettraient. Au contraire, il gardait de la Révolution le souvenir d’indomptables énergies exaspérées contre toute tyrannie et prêtes à tout pour renverser les obstacles dressés sur le chemin de la liberté. C’est parce qu’il avait peur qu’il haïssait. Un homme pourtant, auprès de lui, s’efforçait de calmer ses craintes et de le mettre en garde contre le péril de droite, qu’il estimait plus dangereux et plus certain que le péril de gauche. Fouché, dont Pasquier a pu dire avec raison qu’il avait « un art incomparable pour faire des dupes », mais qui avait aussi le génie de la police et, voyant juste, était précieux quand il voulait bien communiquer ses vues, gardait la juste notion des véritables risques encourus par le premier consul. Il était bien placé pour être renseigné. « On voyait chez lui, écrit son historien M. Madelin, Tallien, Barère, Méhée, jacobins irréductibles, qui lui servaient au besoin d’intermédiaires avec un parti qu’à tort le Premier Consul croyait très redoutable ; et, par un contraste piquant, on y en rencontrait aussi des femmes de l’aristocratie mal ralliée comme Mmes de Vaudémont et de Custine, des chouans comme Bourmont et Suzannet, des royalistes comme Malouet et Cazalès. En dehors de ces représentants des partis extrêmes, dont s’entourait celui qu’on avait chargé de les réprimer au besoin, on voyait avec étonnement tous les éléments d’opposition sourde se grouper derrière le ministre. Mme de Staël, déjà fort mal avec les Tuileries, recevait Fouché, en était reçue, débitrice de plus d’une grâce ; par elle, le ministre tenait Benjamin Constant. Le dévoûment de Fouché à Bonaparte était limité aux avantages qu’un tel dévoûment lui rapporterait. En pluviôse an VIII (janvier 1800), le ministre de la police acquit la certitude que ses craintes du côté des royalistes étaient fondées. Il découvrit, en effet, à Paris même, une organisation savante présidée par le chevalier de Coigny, et qui réunissait pour l’action contre-révolutionnaire Hyde de Neuville et son beau-frère, l’ancien député Larue, un policier bien expert, Dupéron, un abbé intermédiaire avec l’Angleterre, nommé Ratel, un autre abbé propagandiste, nommé Godart, et enfin un ami de Bourmont, le chevalier Joubert, chef d’une bande de douze individus chargés d’enlever Bonaparte. Cadoudal à Londres, le marquis de Rivière à Vienne, surveillaient l’exécution du plan qui fut dévoilé par la saisie des papiers de « l’agence anglaise », comme l’appela Fouché. C’est à la veille du départ du premier consul pour l’Italie que Fouché dévoila l’affaire (floréal an VIII-avril 1800) : Brest devait être remis aux princes ; Bonaparte enlevé et assassiné sur la route de la Malmaison ; Louis XVIII rentrer en France. Le chevalier de Coigny fut arrêté et Joubert fusillé. Bonaparte dut convenir que Fouché lui avait rendu service et avait vu juste. « Deux ou trois découvertes comme le comité anglais, lui écrit-il, et vous aurez dans l’histoire du temps un rôle honorable et beau ». Il semblerait donc que le premier consul, après cela, dût se méfier des royalistes et ne plus garder aux républicains la haine qui l’animait. Il n’en fut rien. C’est à peine s’il consentit à se souvenir que, depuis plusieurs années, il y avait dans les prisons de malheureux êtres enterrés vifs pour avoir eu la foi dans l’idéal prêché par Babeuf, et c’est contre lui-même qu’il accorda à Fouché la signature d’un décret qui leur rendait la vie. Pendant la campagne de Marengo, il y eut, dans la famille même de Bonaparte et dans son entourage immédiat, des projets élaborés pour transformer le personnel du gouvernement, au cas d’un revers éprouvé par le premier consul ou au cas de sa mort. Il sut que Joseph, Talleyrand. Sieyès, Fouché, Carnot, Lafayette avaient brigué la première place. « Il avait côtoyé l’abîme : à Marengo, la déroute ; à Paris la défection, le complot… Il ferma les yeux, il se tut… Mais la confiance disparut. Il éprouva l’effroyable solitude du pouvoir absolu. Tout se fit instrument entre ses mains ; tout, aussi, se dessécha, se refroidit, tourna à l’acier, au rouage de machine[18] ». L’obsession du complot devient alors puissante dans l’esprit du despote, et toujours l’obsession du complot anarchiste. Bonaparte avait à côté de la police de Fouché sa police particulière, et c’est d’elle qu’il tint l’avertissement d’un complot tramé par les exagérés Arena et Cerrachi. Les dessous de cette lamentable histoire restent obscurs. D’après Barère[19], toute la conspiration d’Arena aurait été inventée par Talleyrand et Bourrienne, jaloux de Fouché et désireux de montrer à Bonaparte qu’il ne savait pas diriger la police. En réalité, Fouché savait fort bien à quoi à s’en tenir sur le complot qui n’existait réellement pas. Cependant, le 2 brumaire an IX (23 octobre 1800), il adressa aux consuls un rapport où il déclarait avoir découvert une abominable conspiration dont le but était de faire poignarder le premier consul à l’Opéra. En réalité, lorsqu’il avait vu que Bonaparte lui dénonçait lui-même le complot, il avait chargé ses agents provocateurs d’attirer quelques républicains, dont Arena, Cerracchi, Demerville, Topino-Lebrun, dans un piège où ils allèrent donner, et, le 10 octobre, ils furent arrêtés à l’Opéra. Ils avaient des poignards sur eux. Aussitôt l’opinion publique fut savamment travaillée : il devait y avoir trente conjurés à l’Opéra ; on devait incendier le bâtiment, mettre à mort tous les spectateurs[20]… Comme il fallait s’y attendre, les arrestations se multiplièrent, et les sentiments « bonapartistes » s’accrurent en raison directe du « péril » couru. Le 10 pluviôse an IX, après le jugement du tribunal criminel de la Seine, Arena et ses amis furent guillotinés.

Fouché, pour bien montrer ses qualités et prendre sa revanche en découvrant à son tour un complot — triste gouvernement que celui où l’émulation entre les serviteurs de la chose publique ne s’exerce que dans la découverte de pseudo-conspirateurs ! — fit arrêter, le 18 brumaire an IX (8 novembre 1800), un chimiste, nommé Chevalier, ancien employé du Comité de salut public. « On a trouvé dans une des maisons où il se cachait une caisse de fusées, cartouches, etc., et, dans celle où il a été arrêté, un panier plein des mêmes matières, avec une machine construite dans le genre le plus meurtrier. C’est une espèce de petit baril de 15 à 16 pouces de long, sur 8 à 9 de diamètre, bien enduit de résine, et couvert d’une toile gommée. Cette forme de baril est toute hérissée à l’extérieur de petites protubérances rondes, qui doivent être des balles. En dedans, 6 livres et demie de poudre, des pétards, etc. La machine est adaptée à un fusil qui en est comme le manche. Le bout du canon plonge jusque dans l’intérieur du baril, où le feu devait se communiquer en tirant ce fusil[21]… » Nouvelles arrestations et nouvelles exécutions capitales après comparutions devant une commission militaire, et cela, bien qu’il ait été impossible de trouver trace d’une entente entre Chevalier et ses prétendus complices, Veycer, Humbert, Chapelle, Melge, dans le but d’attenter aux jours de Bonaparte. Chevalier déclara, dès son premier interrogatoire, que sa machine devait être envoyée à Bordeaux pour être mise au service de la marine, et il semble bien qu’ici encore ce soit la police qui ait seule imaginé qu’il y avait complot[22].

Tandis que les ministres du premier consul et le premier consul lui-même rivalisaient ainsi pour savoir qui découvrirait le « meilleur » complot, des conspirateurs véritables et dangereux travaillaient tranquillement dans l’ombre. Le 3 nivôse (24 décembre 1800), au moment où la voiture de Bonaparte qui se rendait à l’Opéra, passa dans la rue Saint-Nicaise, une explosion formidable retentit. La voiture consulaire fut démolie, sept ou huit personnes furent tuées, de nombreuses furent blessées. Le premier consul, qui n’avait pas été atteint, tint à aller se montrera l’Opéra et, rentrant rapidement aux Tuileries se laissa emporter dans la plus violente colère. C’est sans hésitation, sans retenue qu’il crie alors sa haine contre les Jacobins qui seuls ont pu faire le coup. Tandis que Fouché se tait, Bonaparte s’emporte : « On ne me fera pas prendre le change, il n’y a ici ni émigrés ni ci-devant nobles, ni ci-devant prêtres. Je connais les auteurs, je saurai bien les atteindre et leur infliger un châtiment exemplaire. » Le lendemain, ce sont des paroles violentes que le premier consul adresse en manière de remerciements aux chefs des corps constitués venus pour le féliciter. Il menace les anarchistes, les septembriseurs et toujours il répète ; « il n’y a là ni nobles ni prêtres ». C’est ainsi que, sans preuves, sans enquête, avant tout renseignement, il accusait, décidé à frapper des gens que rien n’indiquait comme coupables. Qu’ils le fussent ou non, Bonaparte, du reste, ne s’en souciait pas. On l’a dit, cet attentat valait pour lui une victoire. Il pouvait de nouveau se dresser au dessus de la Nation et indiquer les hommes qui le gênaient, afin de s’en débarrasser. Au Conseil d’État, deux jours après l’attentat, il demande d’organiser la répression contre les menées qui ont abouti à l’attentat. « Il faut du sang, dit-il ; il faut fusiller autant de coupables qu’il y a eu de victimes, quinze ou vingt, en déporter deux cents et profiter de cette circonstance pour en purger la République ». Il ajouta que « ce grand exemple était nécessaire pour rattacher la classe intermédiaire à la République, chose impossible à espérer tant, que cette classe serait menacée par deux cents loups enragés qui n’attendaient que le moment de se jeter sur leur proie ». L’amiral Truget s’éleva avec courage contre la mesure demandée, estimant qu’on ne disposait pas d’assez d’éléments d’appréciation pour frapper un parti plutôt qu’un autre et Bonaparte de s’emporter à nouveau : « On ne me fera pas prendre le change… Les scélérats sont connus, ils sont signalés par la nation. Ce sont les septembriseurs… C’était bien l’indication donnée par l’opinion publique, cette grande maîtresse d’erreur et les forts de la Halle exprimaient l’indignation générale lorsqu’ils disaient, parlant des conspirateurs : « Si nous pouvions les attraper, nous leur ferions leurs fêtes, ils seraient bientôt jugés[23] » Le 4 nivôse, le bulletin de police rapporte de la façon suivante « quelques circonstances sur l’explosion ».

« Les causes de cet événement ne sont pas encore connues, on n’a que des indices. Le projet d’attaquer la voiture du premier consul dans son passage, à un point quelconque, a été conçu depuis longtemps par les anarchistes : les auteurs de ce complot sont naturellement présumés avoir dirigé l’exécution de celui qui vient d’éclater.

« Depuis longtemps, les hommes de ce parti qui se compose principalement d’officiers réformés, fonctionnaires sans emploi et autres mécontents de toute forme de gouvernement dont les premières autorités ne sont pas dans leurs mains, ces hommes, dit-on, ou leurs affidés, disaient qu’il y aurait incessamment un grand coup… Que les Thermidoriens s’uniraient aux patriotes ou démagogues, que les listes des nouveaux gouvernants se préparaient, etc. Ces propos paraissaient vagues et sans fondement. Point d’union ni de moyen d’exécution. L’événement prouve qu’un forcené, inconnu jusqu’à présent, a nourri constamment dans son cœur ce projet atroce et que le plus profond secret a rendu toutes les surveillances inutiles.

« Il peut y avoir eu des complices initiés dans la conception du projet : mais point de données certaines. Lorsque le premier consul est parti des Tuileries, deux ou trois individus placés au coin du Carrousel, près de la rue Nicaise, ont dit en parlant de ses gardes : « Les voilà qui montent à cheval. » Ce pouvait être un signal convenu (sic). Mais le seul désir de voir passer le premier consul pouvait aussi les avoir attirés en ce lieu. Un ancien employé en diplomatie, dont le rapport mérite confiance, dit s’être trouvé dans un groupe formé, deux minutes après l’explosion, dans la rue Fromenteau. Là, un grand homme maigre, en redingote bleue et grand chapeau militaire, s’est exprimé en ces termes : « Je viens du Carrousel, j’ai vu arriver un courrier apportant la nouvelle qu’Augereau avait pris trois villes fortes en Franconie et passé les garnisons au fil de l’épée. On vient de tirer quatre coups de canon à la fois pour annoncer cette nouvelle. » Le groupe s’est ensuite divisé et

Rue Nicaise (3 Nivôse an ix de la République française).
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


chacun a couru vers le lieu où l’explosion s’était faite. La machine infernale employée pour cet attentat diffère peu de celle imaginée par Chevalier et trouvée chez lui. C’est de même une voiture placée de manière à gêner le passage et portant l’artifice destiné à anéantir la voiture du premier consul ainsi que toutes les personnes qui peuvent s’y trouver[24]. On a parcouru tous les lieux publics, cafés et cabarets où les exclusifs se réunissaient tous les jours, il n’y en avait pas un seul hier. Les femmes d’un de ces cafés ont dit avec une joie marquée au bruit de l’explosion : « Ah ! voilà la création du monde qui part ! ». Un inconnu, quelques instants avant l’explosion, a dit dans un cabaret placé à l’angle des rues Chartres et Nicaise « Nous allons un peu respirer ces jours-ci, faire nos farces. » Il a paru chercher un particulier qui n’était pas dans ce cabaret[25]. Ces indices sont faibles ; les recherches se continuent[26] ».

Ce bulletin, si curieux dans tous ses détails, qui nous initient à la vie policière, soucieux avant tout du fait, de l’anecdote qui peut, qui doit se rattacher à un événement donné, montre surtout l’étonnement de la police, son impuissance à se rendre compte de l’origine de l’attentat. Une seule idée domine : le coup vient des anarchistes. Le 5 nivôse, la police dit encore « Les meneurs des anarchistes répétaient chaque jour dans les faubourgs que les patriotes auraient le dessus ». On faisait des recherches minutieuses pour savoir la provenance de la voiture qui portait la machine infernale, du cheval qui la traînait et on arrêtait un peu partout des gens innocents. Les policiers continuaient à recueillir les propos des uns et des autres : « La femme Boniface, qui fut concierge du Temple, a été distinguée dès les premiers excès de la Révolution. Elle tenait un café aux massacres de septembre, elle entretenait le délire des assassins, buvait en leur présence le sang de leurs victimes. Marat et Robespierre ont toujours été ses héros. Avant l’attentat du 3, elle parcourait les faubourgs, annonçait un événement prochain. Le 2, elle s’est rendue du faubourg Antoine au café des Bains chinois, l’un des repaires des anarchistes. Là, elle a annoncé avec enthousiasme qu’enfin Bonaparte allait tomber (en joignant à ce nom les plus grossières injures), que les patriotes allaient être bien contents[27] ». L’auteur de ce rapport de police en arrivait donc, comme Bonaparte, à surveiller surtout les septembriseurs. Bonaparte médite de chasser hors de France tous les hommes attachés à la Révolution, le policier, lui, se borne à raconter les propos de « la femme Boniface ».

Au lendemain de l’attentat, tous les ennemis de Fouché avaient fait entendre contre lui les pires menaces, excitant le premier consul, qui pourtant n’en avait pas besoin, contre le ministre ami des terroristes, allié des assassins. Fouché avait laissé passer l’orage, gardant au fond de lui-même la certitude que le coup venait, non pas de gauche, mais de droite. Il savait que Cadoudal, alors à Londres, avait envoyé en France, après l’échec du « comité anglais », quelques hommes prêts à toutes les besognes.

Ses agents les avaient suivis, puis perdus : l’attentat devait être leur œuvre. Sans se laisser prendre aux manœuvres des royalistes, qui ne cessaient de s’élever avec horreur contre les assassins[28], il dirigea dès lors toutes ses recherches vers leur parti, et, en quelques jours, il acquit la certitude qu’il ne s’était pas trompé. Pendant qu’il dirigeait ses propres agents sur la bonne piste, le préfet de police Dubois s’apercevait, lui aussi, qu’il avait eu tort de suivre, au premier moment, le courant qui portait à déclarer coupables « les hommes de septembre ». Cette évolution se retrouve dans les bulletins. Celui du 11 nivôse est, à ce sujet, particulièrement intéressant. « Les renseignements qu’on recueille chaque jour, y lit-on, sur les diverses circonstances qui ont rapport à l’attentat du 3 ne semblent pas suffisants pour juger à quelle faction ce crime doit être attribué. Les vœux et les intérêts des cours de Mittau et de Londres pour le succès d’un pareil attentat ne sont point équivoques ; les affreuses intentions des agents de l’Angleterre, d’une part, et des anarchistes, de l’autre, pour son exécution, sont connues par des faits antérieurs et authentiques. Les signalements des coupables, quoique non encore appliqués individuellement, jettent bien quelques faibles lueurs. Le costume de tous, leur langage, peut-être même, pourrait-on ajouter, le jeune âge de deux des directeurs de ce forfait, donnent cours au soupçon sur des hommes dont le bras est vendu depuis longtemps à l’Angleterre. Les procédés des exclusifs ont ordinairement un caractère moins ténébreux, plus sectionnaire, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les artisans du forfait n’avaient aucun outil. Ils ont demandé un entonnoir à emprunter, et, à défaut, se sont servis d’une tasse qui leur a été prêtée pour emplir de poudre leurs tonneaux. Ils ont demandé une tarière au cocher Thomas pour percer un trou dans les timons de la charrette, et c’est ce même Thomas qui a percé ces trous. Des hommes du parti exclusif n’auraient point manqué de tous ces ustensiles et auraient su s’en servir ; peut-être même aussi, sans courir les risques d’une location dans une maison étrangère, eussent-ils, ainsi que l’a fait Chevalier, trouvé dans une maison appartenant à l’un d’eux, un local qui les exposât moins à la curiosité et aux dangers d’être surpris, dangers bien évidents, car la femme du cocher Thomas a déclaré qu’elle les a pris pour des fraudeurs ou des chauffeurs[29]. » Le 18 nivôse an IX (8 janvier 1801), le rapport de police dit enfin nettement que c’est aux royalistes qu’il faut attribuer l’attentat du 3 On avait retrouvé l’homme qui avait vendu la charrette, et cet homme, nommé Lambel, avait fait de son acheteur un portrait qui ressemblait au signalement d’un agent de Georges du nom de Carbon, dit le Petit François. Le 13 nivôse, Fouché connaissait tous les auteurs de l’attentat : Saint-Régeant dit Pierrot, Limoëlan dit Beaumont, La Haye Saint-Hilaire dit Raoul. Le 18 nivôse, Carbon était arrêté. Fouché écrivait le 1er février au préfet du Morbihan : « J’ai fait saisir à Paris le Petit François, qui a été reconnu par tous les témoins et a tout déclaré, savoir : que la charrette et le cheval avaient été achetés par lui, d’après les ordres de Pierrot et de Limoëlan, et que, le 3 nivôse, il avait conduit la charrette, chargée de deux tonneaux et un panier plein de poudre, jusqu’à la rue Neuve des-Petits-Champs, où il a fait livraison du tout à Limoëlan et Pierrot. Il m’a indiqué la retraite de Pierrot. Celui-ci venait de s’en échapper, mais on a trouvé sous son lit un billet à lui adressé par Gédéon, chef sous Georges, qui le presse de hâter son entreprise, et un brouillon de lettre écrite à Georges, dans laquelle il rend compte de toute son opération et des circonstances les plus secrètes qui ont accompagné l’exécution de ce crime affreux[30]… » Le Gédéon dont parle Fouché n’était autre que Georges Cadoudal lui-même.

Le ministre de la police, qui avait vu se coaliser contre lui une foule d’ennemis empressés à le desservir auprès du premier consul, trouva une éclatante revanche, lorsque, maître de la vérité, il put la communiquer à Bonaparte.

Celui-ci persistait dans son projet de détruire à jamais les terroristes. Exactement renseigné sur toutes les circonstances de la conspiration et convaincu qu’elle était l’œuvre des chouans, il ne songea pas à épargner les républicains. Cet homme sans morale et sans justice, cet « auteur du Code », ne pouvait consentir à ne pas frapper des innocents, lorsque son intérêt voulait qu’il les frappât. Son intérêt dans l’espèce avait sa seule source dans la peur. Fouché, dont le rôle fut aussi infâme que celui de son maître, coopéra à une mesure criminelle qui devait décapiter le parti républicain en spéculant sur l’indignation résultant d’un attentat qu’il n’avait pas commis. Bonaparte demanda au Conseil d’État de dresser une liste de proscription. Les Jacobins qui devaient y figurer devaient, selon sa propre expression, être déportés, « non pour le 3 nivôse, mais pour le 2 septembre, le 31 mai, la conspiration de Babeuf ». Fouché avait préparé la mesure par un rapport[31] monstrueux, où il écrivait : « Parmi les hommes que la police vient de signaler, tous n’ont pas été pris le poignard à la main, mais tous sont universellement connus pour être capables de l’aiguiser et de le prendre. Il ne s’agit pas aujourd’hui de punir le passé, mais de garantit l’ordre social ». C’est ce que rejetaient chaque jour les rapports du préfet de police Dubois et de ses agents, mais ceux-là du moins croyaient toujours à la culpabilité des anarchistes : « L’espoir des anarchistes n’est pas détruit ; leurs mouvements l’indiquent. Hier, après la parade, plusieurs individus étaient dans la rue Nicaise et examinaient le lieu de l’explosion du 8. Une femme mal vêtue dit à très haute voix qu’il ne fallait pas avoir fait tant de dégâts, pour manquer Bonaparte (avec une épithète injurieuse). L’un des témoins voulut répondre. Une autre femme, un peu mieux vêtue que la première, s’exprima en ces termes : « Elle n’a pas tort… Bonaparte ne s’entoure que d’émigrés : il a été manqué, mais il sautera toujours ; il y a encore des patriotes[32] ».

C’est par de tels racontars que s’entretenait la haine du premier consul. Ayant obtenu du Conseil d’État l’acte qu’il voulait[33], il rendit, un arrêté « qui mettait en surveillance spéciale, hors du territoire européen de la République », 130 citoyens, et, pour légaliser cette procédure — il se passait ainsi de toute discussion devant le Tribunat et le Corps législatif, — il demanda au Sénat si cette mesure était conservatoire de la constitution. Le 15 nivôse, le Sénat répondit par le sénatus-consulte suivant qui contient, avec la plus colossale injustice, la preuve des sentiments qui animaient les révolutionnaires nantis, membres du Sénat, à l’égard des hommes qui n’avaient pas comme eux rampé devant le nouveau César… : « Le Sénat conservateur…, considérant qu’il est de notoriété que, depuis plusieurs années, il existe dans la République et notamment dans la ville de Paris, un nombre d’individus, qui, à diverses époques de la Révolution, se sont souillés des plus grands crimes ; que ces individus s’arrogent le nom et les droits du peuple, ont été et continuent d’être en toute occasion le foyer de tout complot, les agents de tout attentat, l’instrument vénal de tout ennemi étranger ou intérieur, les perturbateurs de tout gouvernement, et le fléau de l’ordre social ; que les amnisties accordées à ces individus en diverses circonstances, loin de les rappeler à l’obéissance aux lois, n’ont fait que les enhardir par l’habitude et les encourager par l’impunité ; que leurs complots et attentats réitérés dans ces derniers temps, par cela même qu’ils ont échoué, leur deviennent un nouveau motif d’attaquer un gouvernement dont la justice les menace d’une punition finale ; qu’il résulte des pièces soumises au Sénat conservateur que la présence de ces individus dans la République et notamment dans cette grande capitale, est une cause continuelle d’alarmes et d’une secrète terreur pour les citoyens paisibles qui redoutent, de la part de ces hommes de sang, le succès fortuit de quelque trame et le retour de leurs vengeances ; considérant que la constitution n’a point déterminé les mesures de sûreté nécessaires à prendre en un cas de cette nature ; que, dans ce silence de la constitution et des lois sur les moyens de mettre un terme à des dangers qui menacent chaque jour la chose publique, le désir et la volonté du peuple ne peuvent être exprimés que par l’autorité qu’il a spécialement chargée de conserver le parti social, et de maintenir ou d’annuler les actes favorables ou contraires à la charte constitutionnelle ; que, d’après ce principe, le Sénat, interprète et gardien de cette charte, est le juge naturel de la mesure proposée en cette circonstance par le gouvernement ; que cette mesure a l’avantage de réunir le double caractère de la fermeté et de l’indulgence, en ce que, d’une part, elle éloigne de la société les perturbateurs qui la mettent en danger, tandis que, d’autre part, elle leur laisse un dernier moyen d’amendement ; considérant enfin, selon les propres expressions du Conseil d’État, « que le référé du gouvernement au Sénat conservateur, pour provoquer, sur ses propos actés, l’examen et la décision de ce corps tutélaire, devient, par la force de l’exemple, une sauvegarde capable de rassurer par la suite la nation, et de prémunir le gouvernement lui-même contre tout acte dangereux à la liberté publique » ; par tous ces motifs, le Sénat conservateur déclare que l’acte du gouvernement, en date du 14 nivôse, est une mesure conservatrice de la Constitution ». Cette comédie sinistre se terminait par la proscription de 130 républicains. Parmi eux figuraient Charles de Hesse, Destrem, Talot, Félix Le Peletier, Choudieu, de Tissot, Baudray, juge à la Guadeloupe Fournier l’Américain, Rossignol, Jourdeuil, Lefranc[34]

Fouché, qui comptait des amis parmi ces proscrits et qui voulait sans doute en quelque manière paralyser l’effet d’une mesure honteuse à laquelle il avait coopéré, chercha à adoucir le sort de quelques-uns de ces proscrits. C’est ainsi que Félix le Peletier, Charles de Hesse, Talot, ne furent pas déportés, au contraire du malheureux Destrem qui, parti de Paris pour Saintes avec le Peletier et Hesse, le 23 nivôve, fut dirigé sur la Guyane[35]. Cette colonie reçut une quarantaine de déportés qui y moururent à peu près tous. D’autres furent envoyés dans les Seychelles.

L’opinion publique ne se souleva en rien contre ces mesures dictatoriales car tout le monde demeurait persuadé de la culpabilité des républicains. Dans les départements, comme à Paris, la police soutenait le mouvement qui portait à rejeter la responsabilité de l’attentat du 3 nivôse sur le parti jacobin et l’on reconnaîtra le loyalisme administratif qui plaisait à Bonaparte dans cette proclamation du préfet de la Haute-Saône adressée à ses administrés après l’affaire de la rue Saint-Nicaise. « Vous connaissez, citoyens, dit-il, l’antre d’où sont sortis les auteurs de l’invention… Je le sais un petit nombre de ces derniers (des anarchistes) se trouvent disséminés mit la surface de ce département… Quelques-uns d’entre eux habitent l’enceinte de cette commune. J’ai même été instruit dans les journées du 4 et du 5 (nivôse) que les nuits précédentes on les avait entendus hurler en différentes tavernes leurs cris de joie et de sang. Plusieurs d’entré vous avez eu connaissance de ce fait… » Et, comme il redoutait que la population ne se livrât à des excès contre ces terribles « anarchistes », le préfet ajoutait que si le premier consul était frappé, on s’assurerait à l’instant même « de ces monstres dont la joie atroce se plaît constamment à devancer l’annonce des désastreux événements qui leur sont promis » et ils seraient livrés aux tribunaux. En attendant, les administrés du préfet de Mâcon étaient invités « à lire, dans les regards de ces artisans de tous les crimes, la sentence qu’a déjà prononcée contre eux leur propre conscience. Le sceau du crime est sur leur front : ils ont fait divorce avec la paix de l’âme… ils sont voués pour toute leur vie à l’opprobre et au malheur… » Bonaparte pouvait frapper des malheureux, innocents et désarmés, on l’encourageait à le faire, on l’applaudissait ! Un arrêté du 27 nivôse an IX compléta la dispersion des éléments d’opposition républicaine : aux termes de cet arrêté, 52 citoyens, dont Le Cointre, Sergent, Bayle, Antonelle, se virent frapper d’interdiction de séjour dans le département de la Seine et dans les départements voisins. Dans cet acharnement à anéantir tous ceux qui pouvaient rappeler la Révolution, les femmes mêmes ne furent pas épargnées et l’on vit les veuves de Babeuf, de Marat et Chaumette jetées en prison sans jugement et sans autre cause que le nom qu’elles portaient. En quelques jours, Bonaparte avait écrasé les derniers hommes qui représentaient la démocratie révolutionnaire. Carnot lui-même avait quitté le ministère.

Le 7 pluviôse an IX, Saint-Régent était arrêté et, le 16 germinal, Carbon et lui étaient exécutés (6 avril 1801).

Il était dès lors impossible de faire croire plus longtemps que les républicains avaient été frappés pour avoir trempé dans le complot qui aboutit à l’explosion du 3 nivôse. La police avait tâché de répandre le bruit que le rapprochement s’était fait entre chouans et « exagérés » pour renverser Bonaparte, et cela à plusieurs reprises. Nous avons eu déjà occasion de noter cet « essai ». En voici une autre preuve où il y a des affirmations — entièrement fausses, bien entendu — et qui montre, en dehors de toute réalité du fait exposé, la nouvelle répandue dans le public par les subalternes de Dubois. La police, quand elle n’organise pas elle-même das complots, comme dans l’affaire Arena, en invente, comme dans l’affaire Chevalier, ou les complique, comme c’est ici le cas ! « On a la certitude, dit un rapport du 30 nivôse, que Georges, pendant le séjour qu’il fit à Paris après son amnistie, y vit plusieurs fois les chefs du parti anarchiste ; que, quelques jours avant son départ, il dîna chez un restaurateur avec Félix Le Peletier. Georges était accompagné, à ce dîner, de Margade et autres officiers de Chouans. On croit que Le Peletier avait aussi avec lui des hommes de son[36] parti, notamment Charles de Hesse. Il y a eu, à d’autres époques, des projets de rapprochement entre ces extrêmes. Ils étaient d’accord pour leur but principal : la destruction du gouvernement en faisant périr son chef ; d’accord encore sur les résultats et les bénéfices que chaque parti désirait en recueillir : le gouvernement intérieur aux anarchistes, celui de l’ouest à Georges et autres chefs pareils, en y rétablissant l’insurrection pour laquelle tout avait été préparé depuis que Georges était revenu de l’Angleterre.

Mais tous ces racontars ne pouvaient plus tenir contre ce fait : les débats de l’affaire Saint-Régent avaient démontré que seuls les royalistes étaient coupables. Les républicains devaient donc être réhabilités. Il est impossible de dire, comme Bonaparte à Berlier, qu’ils n’avaient pas été condamnés pour l’attentat du 3 nivôse. S’il est vrai qu’en effet il n’est pas fait mention expresse de l’attentat dans la décision du Conseil d’État, il n’en est pas moins évident que c’est à cause de lui que les républicains ont été déportés, puisque Bonaparte et Fouché seuls les savaient innocents. Du reste, la seule lecture du sénatus-consulte du 15 nivôse suffit pour bien donner à la mesure le caractère d’une loi de circonstance. Nombreux furent les hommes qui, comme Miot de Melito, « ne se consolèrent jamais » d’avoir proscrit des innocents. Bonaparte n’avait pas, lui, de tels scrupules. D’un même coup, il avait frappé deux partis hostiles : il n’aurait eu garde d’être juste, pensant l’être à ses dépens !

Violateur de toutes les libertés, destructeur de toute justice, mais sachant combien la tyrannie est renforcée lorsqu’elle dispense les peines au gré de ses seuls désirs, Bonaparte devait chercher dans l’organisation judiciaire une arme aussi sûre que celle qu’il avait trouvée déjà dans l’organisation administrative — et plus tranchante ! Le premier effort porta sur les justices de paix qui, données au pays par la Constituante, avaient subsisté à travers tous les bouleversements. Berlier et Portalis demandèrent au Tribunat de réduire le nombre des juges de 6000 à 3600. De la sorte, le ressort de chaque justice devenait beaucoup plus considérable, le juge perdait contact avec ses administrés, qui souvent même ne pourraient avoir recours à lui parce que, trop éloignés et trop pauvres, ils ne pourraient le mettre au courant de leurs affaires. Le justiciable riche en conflit avec un pauvre avait tout à gagner dans une telle modification, car lui ne regarderait pas à un dérangement et à une dépense plus sérieuse et aurait toujours accès auprès du juge. La réforme ne se bornait pas là : on enlevait aux juges de paix la recherche et la poursuite des crimes ou délits pour la donner à un magistrat nommé par l’exécutif et amovible. Le juge de paix, élu par les citoyens et inamovible, apportait dans ses fonctions criminelles une indépendance trop grande, une justice trop impartiale, pour que Bonaparte consentit à les lui conserver. Il lui fallait des agents bien à lui, à sa merci, qu’il pût diriger ou influencer. Au reste, cette élection d’un magistrat par ses administrés ne pouvait lui plaire, c’est de lui que tout pouvoir devait émaner et, dans « sa » république, ce dernier vestige d’un temps de liberté ne pouvait subsister. Le Tribunat manifesta de tels sentiments à l’égard de la loi qu’il fallut la retirer… pour quelques jours. Elle revint avec des modifications secondaires

Arrestation de Georges Cadoudal.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)


et, malgré Benjamin Constant et Granilh, elle passa. Granilh s’effraya que la loi nouvelle, au mépris de la liberté individuelle, admît la possibilité d’une détention préventive de deux à trois mois, et il déclara que l’exécutif abusait de la Constitution et tendait à écraser tous les pouvoirs. C’étaient là des mots qui, sans doute, réveillaient dans l’âme des tribuns bien des sentiments approbatifs, c’était la parole organe de bien des consciences, mais le troupeau des hommes est lâche, et il suit impitoyablement le sentier battu où le berger le pousse… Le Corps législatif, à son tour, ratifia la déchéance des juges de paix.

Ce n’était là qu’un à-côté des véritables désirs du premier consul. Lorsque le projet sur les justices de paix était revenu au Tribunat, il était accompagné d’un projet de loi sur les tribunaux spéciaux. Les prolétaires, les ouvriers, les hommes dont la pensée libre rêve d’une société meilleure, tous ceux qui peinent, tous ceux qui souffrent et se révoltent, tous ceux qui voudraient la vie plus belle, plus juste pour la masse énorme des hommes encore asservis à des maîtres politiques et à des maîtres d’argent, tous les exploités, tous les indomptés, les insoumis, tous savent l’effroyable instrument que l’on cache sous ces dénominations de tribunaux spéciaux. C’est par eux que les puissants écrasent et domptent, dispersent et frappent, c’est par eux que le citoyen disparaît, entraîné dans l’exil — ou dans la mort. Ils sont, sous le couvert de la justice, sa négation même, sa cristallisation dans la vengeance. Ils régularisent et justifient la violence qui émane du pouvoir pour contraindre et anéantir toute liberté. Bonaparte tyran devait avoir ses tribunaux spéciaux. Il demanda leur création pour réprimer le brigandage. Que la France, pendant le Consulat, n’ait pas joui sur tout son territoire de la sécurité qu’on a tant vantée, cela est vrai, et nous verrons bientôt, à côté de faits connus comme l’enlèvement du sénateur Clément de Ris en Touraine (1er vendémiaire an IX) et l’assassinat de l’évêque Audrein, dans le Finistère (28 brumaire an IX), que les pillages, les vols à main armée, les assassinats, étaient d’une fréquence prodigieuse. Mais il y avait pour les réprimer des gendarmes, des agents de toutes sortes, et surtout les fameuses colonnes mobiles que suivaient les commissions militaires, et où déjà, sans souci des formes de la justice, on condamnait et on exécutait en quelques heures. « On nous a dit, s’écriait le tribun Ginguené, que la Révolution était finie ! On nous a flattés de l’extinction de toutes les factions de partis ; on nous a vanté la force d’un gouvernement qui n’avait plus besoin que d’être juste ; et cependant ce projet est empreint de tous les symptômes et de tous les signes révolutionnaires. Il suppose de toutes parts des factieux, des séditieux que la loi commune ne peut atteindre, il proclame enfin, de la manière la plus affligeante et la moins équivoque, la faiblesse du gouvernement ». L’historien n’arrive pas à la même conclusion que Ginguené, qui n’expose qu’un argument d’opposition. Ce n’est pas la faiblesse du gouvernement qui est mise en lumière par la demande de création des tribunaux spéciaux, mais seulement la volonté de Bonaparte de se créer une arme nouvelle et forte pour dominer et asservir. Le brigandage est un prétexte comme l’attentat de nivôse en fut un pour l’obtention des mesures illégales contre les républicains. Et, en effet, quelle devait être la compétence de ces tribunaux ? « Ils connaissaient, dit M. Aulard[37], de presque tous les crimes qui seraient de nature à inquiéter le gouvernement, et cela sans appel et sans recours en cassation, sauf pour la question de compétence ». On voit, par exemple, cette compétence s’étendre aux menaces contre les acquéreurs de biens nationaux, aux embauchages, aux machinations pour corrompre les gens de guerre, aux rassemblements séditieux. « Quelle réunion ne pouvait être qualifiée de rassemblement séditieux ? demanda Benjamin Constant ». Il y avait loin de ces inculpations à celles de vol, violences, incendie, fausse-monnaie, etc. ! Chaque tribunal — le gouvernement en créerait dans tous les départements où il jugerait bon d’en installer — devait se composer du président et de deux juges du tribunal criminel, de trois militaires et de deux civils désignés par le premier consul ; par conséquent, Bonaparte aurait toujours cinq de ses créatures au sein du tribunal pour y emporter la majorité ! Ces juges devaient être révoqués deux ans après la paix générale ! Cette loi[38] ne passa pas sans une vive opposition. Elle était primitivement accompagnée d’une disposition aux termes de laquelle le gouvernement était autorisé à imposer à toute personne qu’il estimerait dangereuse une résidence dont elle ne pourrait s’éloigner ; or, devant la résistance et l’émotion soulevées par tant de mesures illibérales, il fallut retirer cette disposition. Et sur le texte fondamental, une lutte sérieuse s’engagea, où le talent et l’éloquence se trouvèrent encore par les Benjamin Constant, les Chénier, les Guinguené, les Isnard, au service de la liberté. Bonaparte ressentit une violente colère du fait de cette résistance. « Guinguené, dit-il à une députation du Sénat, nous a donné le coup de pied de l’âne ! Ils sont là douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau. C’est une vermine que j’ai sur mes habits ; mais je ne me laisserai pas attaquer comme Louis XVI… » Les douze ou quinze métaphysiciens se trouvèrent 41 au moment du vote, et la loi recueillit 49 voix, soit 8 voix seulement de majorité ! Au Corps législatif, la minorité fut de 88 voix contre 192. Benjamin Constant avait donc été entendu lorsqu’il disait : « L’abréviation des formes est une peine ; soumettre un accusé à cette peine, c’est le punir avant de le juger », et la démonstration de Chénier, qui exposa l’inconséquence qu’il y avait à conserver le jury pour le priver de la majeure partie de sa compétence, contribua à rallier une minorité considérable, faite, sinon d’hommes assez indépendants et assez « révolutionnaires » pour entrer en lutte ouverte contre le despotisme, du moins composée de consciences honnêtes, que l’historien socialiste doit saluer dans leur manifestation en un tel temps.

Tout en rendant hommage aux efforts de ceux qui, dans la retraite de la liberté, tentèrent une marche plus lente et plus sûre, afin qu’on n’en perdît point jusqu’au souvenir, nous ne saurions trop répéter qu’il ne faut pas penser y trouver ce caractère d’irréductibilité qui fait les oppositions fécondes. Dans l’obligation où nous sommes de pousser certains traits du tableau de l’histoire consulaire, on serait tenté de s’étonner que les mouvements que nous indiquons n’aient point abouti au renversement du régime. C’est que l’opposition du Tribunat ou du Corps législatif se faisait en dehors de la nation. Celle-ci n’en savait rien ou peu de chose, et ce qu’elle en savait lui était habilement présenté par le pouvoir exécutif comme contraire au bien public, seul recherché par Bonaparte. Et les deux assemblées elles-mêmes, non issues de la nation, sans rapport avec elle, tenant leurs droits du premier consul et attendant tout de lui, ne pouvaient lui faire qu’une opposition de « coups d’épingle », stérile autant qu’impopulaire. Elle était exactement suffisante pour pousser Bonaparte à de nouveaux actes d’autorité et beaucoup trop faible pour qu’il pût craindre d’être emporté par elle. Il n’hésitait pas, du reste, à jeter sa personnalité dans les débats, se plaisant aux attaques brutales devant lesquelles il fallait s’incliner. C’est ce qui advint, par exemple, au sujet de la présentation de Daunou pour un siège de sénateur. On se rappelle[39] que le Sénat, lorsqu’une place était vacante dans son sein, choisissait un nouveau sénateur sur une liste de trois candidats présentés par le premier consul, le Corps législatif et le Tribunat. Trois sièges s’étant trouvés vacants, le Corps législatif présenta pour le premier Grégoire, le Tribunat désigna Desmeuniers, Bonaparte choisit Jourdan, indiquant de suite pour les deux autres sièges deux militaires, Lamartillère et Berruyer. Le Sénat nomma Grégoire, et le premier consul considéra comme une résistance injurieuse pour lui ce choix qui appelait l’ancien évêque de Blois dans la Haute Assemblée. Sa colère éclata bientôt, quand, pour le second siège, le Tribunat et le Corps législatif désignèrent Daunou, un « idéologue », qu’il détestait, parce qu’il avait une conscience probe et du penchant pour la liberté. En plein Sénat, il dit avec violence : « Je vous déclare que, si vous nommez Daunou sénateur, je prendrai cela pour une insulte personnelle, et vous savez que je n’en ai jamais souffert aucune !… » Daunou ne fut pas nommé. Il est impossible de mettre mieux en lumière que dans ce simple incident, tout ce qu’il y avait de passion dominatrice dans l’âme de Bonaparte. Il est certain, que si le Sénat n’avait pas cédé, il l’aurait brisé, car pour lui, nous le savons, la Constitution n’avait aucune valeur. L’ayant faite, il pouvait la défaire ou la modifier au gré de ses désirs. Mais l’on doit aussi considérer à quel degré d’asservissement en était déjà arrivée une assemblée « révolutionnaire », qui ne murmurait même pas, quand un maître, né d’hier, venait lui parler comme faisait le consul. « Jamais Tibère, écrit un historien, n’avait traité le Sénat romain avec un pareil mépris[40]. »

Cependant, le Tribunat et aussi le Corps législatif continuaient le mouvement d’opposition. Dans un chapitre spécial, nous étudierons parmi les institutions consulaires le Code civil, où la société bourgeoise a pensé figer, dans des textes immuables, des principes conservateurs d’un ordre que nous voulons changer. Mais c’est précisément à l’occasion du Code civil, qu’un nouveau conflit surgit entre le premier consul et les assemblées. Les trois premiers titres leur en avaient été soumis, et dans la discussion qui s’engagea à leur sujet devant le Tribunat, des orateurs comme Andrieux, Chazal, Thiessé, tout en prenant soin de ménager Bonaparte et en parlant des « précieux travaux d’un génie bienfaisant », mirent en valeur des arguments tellement solides et établirent de telles critiques, que le titre premier et le titre second furent repoussés. Le Corps législatif repoussa à son tour le premier titre et, avant qu’il eût examiné le second, le projet fut retiré. Un message du gouvernement déclara, parmi d’autres injures, « que le temps n’était pas venu où l’on portât dans ces grandes discussions le calme et l’unité d’intention qu’elles réclamaient. »

Bonaparte était résolu à frapper. L’ « audace » du Tribunat et du Corps législatif l’exaspérait, audace pourtant bien faible et en quelque sorte rendue nécessaire par la Constitution même, puisque aucune des deux assemblées n’avait droit d’amendement à des textes présentés par le Conseil d’État, et qu’elles n’avaient d’autre ressource, pour marquer leur refus à l’acceptation d’une partie de ces textes, que de rejeter le tout. Mais le premier consul était décidé à briser toute résistance. C’était le moment où il se préparait à soumettre le Concordat à l’acceptation des « représentants » de la nation, et l’esprit qui les animait était trop mauvais pour qu’il se fît illusion sur l’issue de cette présentation[41]. Peut-être songea-t-il à opérer de lui-même l’épuration ou la dispersion du Tribunat et du Corps législatif. Une combinaison, suggérée, paraît-il, par Cambacérès, lui permit d’atteindre le but qu’il voulait en dissimulant, par une pseudo-interprétation de la Constitution, ce qui, en réalité, n’était autre chose qu’un coup d’État.

Sa popularité, encore accrue par le titre qu’il recevait à Lyon de président de la République italienne, lui permettait d’oser et de punir. Le Tribunat et le Corps législatif devant être renouvelés par cinquième ; au lieu d’y faire procéder par tirage au sort, il donna au Sénat mission de désigner quels membres devaient abandonner leurs sièges. Bailleul, Benjamin Constant, Chénier, Chazal, Daunou, Guinguené, Isnard… tels furent les hommes que le Sénat élimina pour les remplacer par des personnages sur la docilité de qui Bonaparte pouvait compter. N’y avait-il pas parmi les membres nouveaux du Corps législatif, quinze généraux ou officiers et vingt-cinq fonctionnaires ! Il n’y eut guère qu’un seul républicain qui rentra au Tribunat ; et l’on s’étonne de l’y voir, c’est Carnot. En dehors des actes d’opposition émanant des assemblées, en dehors des conspirations de parti, nous devons faire une place à ce que l’on appelle l’opposition républicaine de l’armée, puisque cette opposition s’est traduite, elle aussi, par des « complots ». Les militaires, les chefs surtout, étaient envieux de Bonaparte. Ils le voyaient parvenu à la tête de la nation, et chacun songeait qu’il avait, tout comme le premier consul, un sabre qui serait fort capable de s’élever au-dessus du pays. La paix leur donnait de l’oisiveté. Le Concordat les avait conduits à l’Église et ils étaient ardemment irréligieux… Ils songèrent à renverser Bonaparte et, comme celui-ci accroissait chaque jour sa puissance aux dépens de la liberté, ils se proclamèrent les défenseurs de la République. Ne nous y trompons pas : les uns, derrière cette étiquette, abritaient surtout leur ambition personnelle ; d’autres, habitués à la guerre, ne voyaient dans la République qu’un prétexte à retourner aux camps ; peu, en somme, étaient vraiment républicains — sauf parmi les soldats. À Paris, des chefs se réunissaient pour envisager quelle solution pourrait intervenir qui arrêterait la marche en avant du premier consul. « On se constitua en flagrant délit de conspiration[42]. » Parmi les Lecourbe, les Delmas, les Drouot, les Monnier et tant d’autres officiers qui déclaraient leur libéralisme « à grand fracas de sabres et d’éperons sur le pavé », deux hommes se détachent dont il convient de dire quelques mots. Bernadotte et Moreau, ces deux généraux, dont l’un, souvent pardonné, poursuivit Bonaparte d’une jalousie tenace qui finit dans la trahison et lui assura une couronne, et dont l’autre, trop populaire pour ne pas gêner le premier consul, accapareur de gloire, fut brisé lamentablement et trahit aussi, étaient les deux centres vers lesquels rayonnaient toutes les espérances militaires de libération. Bernadotte accueillait largement tous les concours, et paraissait toujours s’engager à fond, mais il était du « sang de Gascogne qui, pour trouver les passages, partir à point, arriver à temps, éviter les mauvaises rencontres, découvrir la bonne place, s’y asseoir et s’y tenir vaut tous les sangs du monde[43] » : c’est pourquoi, quand tout était, perdu Bernadotte était sauvé[44]. Moreau s’isolait. Il était le grand Moreau. Il restait au-dessus des conspirateurs, mais en pleine conspiration et n’envisageait nettement dans le renversement de l’ordre établi que l’occasion de donner libre carrière à son génie militaire. Il était républicain, mais les choses de la politique lui restaient étrangères. Bernadotte avait grande allure ; Moreau se repliait dans une orgueilleuse timidité.

Les complots de 1802, à Paris, ont ceci de remarquable qu’ils ne se manifestent que par les peines infligées à un certain nombre de militaires. De quoi furent-ils coupables ? D’avoir bavardé en retroussant, sans doute, comme font les gens de guerre, les crocs de leurs moustaches, et en mettant dans leurs regards beaucoup plus de résolution qu’ils n’en avaient dans l’âme. Delmas[45], dont on se rappelle le propos hardi au sujet du Concordat, fut mis en retrait d’emploi et placé sous la surveillance de la police. Lecourbe, qui avait contribué à la victoire de Zurich et faisait partie du cortège d’admirateurs de Moreau, dut partir à l’étranger en attendant d’être rayé des cadres de l’armée. Le colonel Fournier, qui avait offert de tuer Bonaparte en pleine parade d’un coup de pistolet, fut arrêté, le 7 mai 1802, et enfermé au Temple. Le chef d’escadron Donnadieu, républicain de la suite de Moreau et ultra-royaliste sous la Restauration, fut destitué et enfermé au Temple, puis à la Force, en même temps que Fournier dont il partageait les sentiments. Nous voyons donc bien qu’il y eut des mesures de rigueur prises, mais nous n’apercevons pas une action d’ensemble. Pas de véritable complot, pas de procès en réponse. Bonaparte pratiquait à l’égard de l’armée la politique « d’étouffement ». On le voit bien, du reste, à l’occasion de ce qu’on a appelé le complot des libelles[46]. Il s’agissait de soulever la garnison de Rennes, — Bernadotte, commandant l’armée de l’Ouest, résidait à Rennes — et de déterminer un mouvement général des armées contre le gouvernement. Un Appel aux Armées et une Adresse des Armées aux différents corps et militaires réformés et isolés de la République furent rédigés et envoyés par paquets dans toutes les directions. Le centre du mouvement était Rennes.

L’Appel disait :

« Soldats de la patrie,

Est-elle enfin comblée la mesure d’ignominie que l’on déverse sur vous depuis plus de deux ans ? Êtes-vous assez abreuvés de dégoûts et d’amertume ? Jusques à quand souffrirez-vous qu’un tyran vous asservisse ? Qu’est devenue votre gloire, à quoi ont servi vos triomphes ? Était-ce pour rentrer sous le joug de la royauté que, pendant dix ans de la guerre la plus sanglante, vous avez prodigué vos veilles et vos travaux, que vous avez vu périr, à vos côtés, plus d’un million de vos camarades ?

Soldats ! vous n’avez plus de patrie, la République n’existe plus et votre gloire est ternie. Votre nom est sans éclat et sans honneur. Un tyran s’est emparé du pouvoir et ce tyran quel est-il ? Bonaparte !

Quel était votre but, en combattant pour la République ? D’anéantir toute caste noble ou religieuse, d’établir l’égalité la plus parfaite. Votre but était rempli, mais votre ouvrage ne subsiste plus. Les émigrés sont rentrés de toutes parts ; les prêtres hypocrites sont salariés par le tyran. Les uns et les autres composent son conseil ; les uns et les autres occupent les emplois, les dignités… Soldats ! vous n’avez pas un moment à perdre, si vous voulez conserver votre liberté, votre existence et votre honneur.

Et vous, officiers généraux, qui vous êtes couverts de lauriers, qu’est devenue votre énergie ? Que sont devenus ces élans sublimes de patriotisme qui vous ont fait braver tant de dangers ? Êtes-vous aussi tombés dans l’apathie ou êtes-vous devenus les amis du tyran ? Non, nous n’osons le croire. Pourquoi donc souffrez-vous que votre ouvrage soit détruit, que vos enfants soient proscrits et que vos ennemis triomphent ? Le repos, les richesses, les rivalités ont-ils anéanti votre courage ? Grands dieux ! Serait-il possible que ceux qui ont fait de si grandes choses pour conquérir la liberté fussent devenus assez lâches pour croupir dans l’esclavage ? Est-il besoin, pour ranimer vos forces et votre énergie, de vous retracer les maux auxquels votre faiblesse vous expose ? Déjà plusieurs d’entre vous ont été proscrits, exilés, pour avoir osé élever la voix. Eh bien, le même sort vous menace tôt ou tard. Si l’on vous ménage encore, c’est que l’on vous craint. Mais vos dangers sont les mêmes, vous êtes tous proscrits. Si vous tardez plus longtemps, la honte et l’infamie seront votre partage ; vos noms ne rappelleront plus ces époques glorieuses de vos triomphes ; on ne les prodiguera plus qu’aux lâches et aux esclaves. »

L'Adresse des Armées est surtout violente. Bonaparte y est appelé : « embryon bâtardé de la Corse », « pygmée républician », « déloyal chevalier de Saint-Cloud ». Il est accusé d’avoir mis la France à deux doigts de sa perte. « Il vient de faire rentrer les émigrés ; il rétablit le clergé. Ils n’ont point encore les rênes du gouvernement, mais ils circonviennent ce Cromwell, le dirigent dans sa marche despotique et chaque jour de son règne est marqué par le renversement des principes et la destruction de l’édifice de la liberté. La République enfin, l’ouvrage de vos soins, de votre courage et de votre constance pendant douze ans n’est plus qu’un mot ; bientôt, sans doute, un Bourbon sera sur le trône ou bien Bonaparte lui-même se fera proclamer empereur ou roi. Y a-t-il rien de plus dérisoire que sa conduite à l’église Notre-Dame, où il se fit accompagner par tous les généraux et toutes les troupes de Paris pour assister à la messe du pape ? Intérieurement, il méprise cet homme, et toutes les grimaces dont il l’a ennuyé pendant la représentation de son spectacle mystique. L’air faux d’un cagot devait donner du poids à sa conduite aux yeux du vulgaire. Dès lors, il ne vit plus que son ambition. En Égypte, il se fit reconnaître cousin de Mahomet. À Paris, s’il n’est le neveu de Jésus-Christ, il doit être au moins le père de Pie VII. En effet, c’est un pape de sa façon : il est bien juste qu’il contribue à donner du relief à sa gloire. » Après l’acte d’accusation, vient l’exposé du plan de résistance : « Formons donc une fédération militaire ; annonçons à nos chefs que nous leur ferons un rempart de nos corps si on vient de les inquiéter. Que

nos généraux se montrent ; qu’ils fassent respecter leur gloire et celle des
Machine infernale.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)
armées. Nos baïonnettes sont prêtes à nous venger de l’outrage qu’on nous

a fait en les faisant tourner contre nous-mêmes à la fatale journée de Saint-Cloud ; qu’ils disent un mot et la République sera sauvée ! »

Tout ce que contiennent ces deux pièces n’était, en somme, que la condensation, la rédaction de ce qui se disait journellement autour de Bernadotte, et, lorsque le préfet Mounier, mis au courant du « complot » par le général de division Delaborde, eut fait arrêter l’imprimeur Chausseblanche, dont les presses avaient servi à l’impression des libelles, le premier nom qu’il obtint, comme étant celui du chef de la conspiration, fut celui de Bernadotte. Le général, il est vrai, était à Paris et prenait toutes ses dispositions pour n’être pas inquiété. Ses relations avec Fouché étaient précieuses en de telles circonstances[47]. D’ailleurs, si le complot, par aventure, avait réussi, il était prêt à marcher, d’accord avec Moreau[48]. Pendant ce temps, le général Simon, son chef d’état-major, était arrêté, ainsi que le lieutenant Bertrand et le capitaine Rapatel. C’est Simon qui avait écrit l’appel ; il fut envoyé à Oléron, puis au Temple et mis en surveillance à Vitry-sur-Marne. Bertrand était l’auteur de l’adresse ; il fut enfermé au Temple. Quant à Rapatel, aide de camp de Simon, trouvé en possession d’un paquet de libelles, il fut destitué et mis au Temple. On arrêta encore le capitaine Fourcart et le lieutenant Marbot, frère du général qui nous a laissé des Mémoires pleins de verve et de fantaisie, à défaut d’exactitude. Et, ici encore, nous ne voyons point de procès ; Bernadotte ne fut pas inquiété, bien que Bonaparte sût parfaitement à quoi s’en tenir sur son compte. Il lui déplaisait, sans doute, de laisser mettre au jour les dissentiments qui existaient entre les chefs de l’armée et lui. Au surplus, c’est par la guerre qu’il pensait les rallier, et il devait leur donner assez d’occasions de se battre !

L’opposition, les complots, les conspirations ou les menées de toutes sortes et, en réponse, la conciliation ou la violence, les injustices, les violations de toutes les libertés, les répressions faites au grand jour ou dans l’ombre, tout cela devait aboutir encore au coup d’État. Bonaparte voulait poursuivre sa marche ascendante pour se mettre hors de toute portée humaine. Son désir était connu autour de lui[49] : les Rœderer et les Cambacérès l’appuyaient, Fouché le contrecarrait. Le Premier Consul entendait continuer à jouer son ordinaire comédie : ne pas paraître demander une augmentation de pouvoir, se laisser tout offrir et sembler ensuite céder au vœu de la nation.

Le 6 mai 1802 (16 floréal an X), Chabot, qui présidait le Tribunat, lut à l’assemblée le texte du traité d’Amiens et proposa de donner « au général Bonaparte, premier consul, un gage éclatant de la reconnaissance nationale ». Chabot fit cette proposition conformément au conseil qu’il en avait reçu la veille de Cambacérès. Le tribunal, tout aussitôt, s’empressa de voter la proposition, mais, pas plus du reste que son président, il n’entendait toucher à la Constitution et accorder à Bonaparte une extension de pouvoirs. Ce qu’il lui conférait, c’était un titre comme celui de pacificateur ou de père du peuple. Il ne pouvait y avoir de doute sur ce point, car Siméon, orateur de la députation qui se rendit près du Premier Consul, prit soin de lui dire, en émettant le vœu que le Sénat accorde la récompense nationale désirée par le Tribunat : « Quelle qu’elle soit, citoyen Premier Consul, elle ajoutera à vos honneurs les témoignages, si précieux pour une grande âme, de la reconnaissance publique ; vous appartiendrez au peuple français par ce lien de plus, bien autrement puissant que celui du pouvoir et des dignités… » Bonaparte remercia, mais la rage dans le cœur.

Ce que le Tribunat — pourtant épuré ! — n’avait pas fait, le Sénat, sans doute, allait l’accomplir. Les fidèles du consul entreprirent le siège des sénateurs, tandis que le ministre de la Police, ennemi du pouvoir absolu, travaillait de son côté afin d’obtenir que la récompense nationale restât strictement ce que le Tribunat désirait qu’elle fût. « Fouché,… toujours mystificateur et roué… ruse et trompe. Par Sieyès et Grégoire, il a ses entrées au Sénat : il se donne au Luxembourg pour le confident des consuls ; jamais, à l’entendre, le Premier Consul n’a voulu autre chose qu’une simple prolongation de pouvoir ; ce serait même le gêner, l’embarrasser que de lui offrir ou de lui décerner le consulat à vie[50]. » Fouché jouait sa place. Il la perdit. Cependant, c’est lui qui gagna la cause devant le Sénat. Cette assemblée, comme l’a démontré M. Aulard, débattit au fond sur la question de savoir s’il ne convenait pas de donner à Bonaparte le consulat à vie ; or, malgré toute la pression exercée sur les sénateurs de déférer au désir connu du maître, l’assemblée refusa. Ce refus ne pouvait avoir l’apparence d’une déclaration de guerre à Bonaparte ; car officiellement, le Sénat n’était saisi que de la proposition du Tribunat avec l’interprétation qu’en avait donnée Siméon, interprétation renforcée par la réponse modeste du Premier Consul. Il pouvait, par conséquent, fort bien agir comme s’il croyait en la modestie de Bonaparte et, entre Fouché et Rœderer, se rallier à l’opinion du ministre de la Police. C’était, si l’on peut ainsi s’exprimer, « sauver la façade », mais, au fond, l’échec demeurait considérable. L’Empire ne publia pas les procès-verbaux du Sénat, parce que cet échec y est irrémédiablement marqué, ainsi qu’on peut s’en rendre compte par ce texte que porte le compte rendu de la séance du 18 floréal[51] : « L’ordre du jour appelle le rapport de la commission spéciale nommée dans la dernière séance pour présenter ses vues sur le témoignage de reconnaissance nationale que le Sénat a été d’avis de donner au Premier Consul de la République.

« Au nom de cette commission, le sénateur Lacépède retrace à l’Assemblée les services signalés que le Premier Consul a rendus à la chose publique, ses victoires, ses traités, la paix qui en été le fruit, les droits qu’il s’est acquis à la reconnaissance nationale et à l’admiration de la postérité.

« Il observe que le témoignage de reconnaissance voté par le Sénat ne peut être qu’une grande marque de confiance et propose, en conséquence, de réélire le Premier Consul pour les dix ans qui suivront immédiatement ceux pour lesquels il a été élu par l’article 39 de la Constitution.

« Il présente un projet du sénatus-consulte rédigé dans cette vue.

« La discussion s’ouvre sur le rapport de la commission.

« Un membre trouve insuffisant, sous le rapport de la reconnaissance et sous celui des grandes choses qu’on doit encore attendre du gouvernement, le terme de dix ans indiqué par la commission. Il propose, comme plus conforme à l’intérêt public, plus digne du Premier Consul et du Sénat, la réélection à vie. Plusieurs orateurs parlent dans le même sens.

« Plusieurs autres apprécient par divers motifs le projet de la commission.

« Le rapporteur, au nom de celle-ci, déclare qu’elle a discuté dans son sein la réélection à vie, mais qu’après en avoir pesé les avantages, elle a pensé que l’initiative, sur cet objet, devait appartenir au Sénat, réuni en assemblée générale.

« Le sénatus-consulte accorde la priorité à ce projet.

« Il en est fait une seconde lecture, après laquelle l’assemblée vote au scrutin sur son adoption.

« Le dépouillement du scrutin, fait en présence des citoyens Cornet et Du Bois du Bais, désignés scrutateurs par la voie du sort, donne la majorité absolue en faveur du projet du sénatus-consulte présenté par la commission. »

Bonaparte, furieux d’avoir été joué par le Sénat de qui il n’attendait que servilité, mais de plus en plus décidé à s’assurer définitivement le pouvoir, répondit au sénatus-consulte, qui prolongeait sa magistrature de dix ans, par un message où on lit : « Sénateurs, le suffrage du peuple m’a investi de la suprême magistrature. Je ne me croirais pas assuré de sa confiance si l’acte qui m’y retiendrait n’était pas encore sanctionné par son suffrage… Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice : je le ferai, si le vœu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise. » Ce message commence un nouvel acte de la comédie consulaire, ou Cambacérès devient le principal protagoniste. C’est lui qui, en effet, eut l’idée de recourir au plébiscite, non pas pour lui demander de sanctionner le sénatus-consulte du 18 floréal, mais pour répondre à une question dont le Conseil d’État déterminerait les termes ! On voit comment tout ceci s’enchaîne : le Premier Consul annonce au Sénat qu’il va consulter le peuple, puis il quitte Paris et se retire à la Malmaison ; Cambacérès réunit ses compères : Portalis, Rœderer, Bigot de Préameneu et, le 20 floréal, le Conseil d’État est convoqué pour dire sur quoi doit porter le plébiscite désiré par le Premier Consul. On devine ce que put être la séance : sur la proposition de Rœderer, qui avait en poche un projet tout rédigé, le Conseil d’État décida que le peuple devrait dire s’il entendait que Bonaparte reçut le consulat à vie et qu’il eût le droit de nommer son successeur. Bérenger, Berlier, Dessolle, Emmery et Thibaudeau s’abstinrent dans le vote de la seconde partie. « Tout cela, dit M. Aulard[52], se passa sans enthousiasme, sans démonstration de joie. La majorité du Conseil ne fut pas trop glorieuse de sa victoire, et la minorité parut honteuse de sa défaite. » Ainsi le peuple était appelé à décider, et on chercherait en vain, dans la Constitution de l’an VIII, la justification de la procédure que nous venons d’analyser.

Lorsque Bonaparte revint, il affecta un grand mécontentement, disant très haut qu’il allait casser l’arrêté du Conseil d’État. Il s’en garda bien, et se borna à retrancher dans la question soumise au plébiscite la partie qui visait la succession au Consulat. Le Sénat, à qui l’on venait d’infliger une nouvelle leçon injurieuse, manifesta son mécontentement en nommant une commission de sept membres chargée d’examiner le message adressé par les consuls et portant l’annonce du plébiscite et son objet. Mais ni le Sénat, ni le Tribunat[53], ni le Corps législatif[54] ne pouvaient rien faire. Ou plutôt, ce qu’ils pouvaient, ils ne l’osèrent pas. Ils n’avaient rien osé jusque-là, il était trop tard : le pli de la servitude était pris. Le Sénat, après le rapport de Démeunier, ne put que prendre un arrêté où il était dit « qu’il n’y a quant à présent aucune mesure à prendre ». Cette assemblée, qui n’avait pas voulu du Consulat à vie, reçut mission de dépouiller les votes qui devaient l’instituer[55].

La question posée au peuple français : Napoléon Bonaparte sera-t-il élu consul à vie ? recueillit 3 568 885 oui et 8 374 non. Il y avait donc 500 000 oui de plus que pour l’acceptation de la Constitution de l’an VIII. Le peuple ne connaissait de la vie publique que des titres : paix d’Amiens, Concordat… et il réunissait toute l’activité publique dans un seul mot : Bonaparte. Point de discussions, point de journaux, aucun débat au grand jour. La nation ignorait tout, sauf que l’on s’était battu et qu’on avait vaincu. À Paris, souvent le pain avait manqué et l’on avait fait queue devant les boulangeries, mais qui le savait ? Les Parisiens ? Ils voulaient l’oublier, car Bonaparte, qui donnait de la gloire à la nation, était pour eux le seul capable de lui assurer du pain. Les anarchistes seuls pouvaient dire le contraire. En province, on dévalisait, on assassinait sur les routes, les enlèvements, les coups de force se multipliaient, mais Bonaparte veillait et tout rentrerait dans l’ordre. De partout on tentait de détruire un chef indispensable à la grandeur du pays, il fallait donc lui donner tout pouvoir pour qu’il pût vaincre ses ennemis. Tel fut le raisonnement de la « masse ». La pression gouvernementale[56], la propagande des royalistes[57], celle du clergé rallié par le Concordat[58], contribuèrent aussi à augmenter le nombre des suffrages, qui s’exprimèrent, comme en l’an VIII, à registre ouvert. Quant aux républicains, quant à tous ceux qui restaient encore dans cette croyance que Brumaire avait sauvé la République, ils comprirent enfin, selon le mot de M. Aulard. « que la République était morte[59] ». Les 8374 non du plébiscite s’opposent aux 1 500 non donnés à la Constitution de l’an VIII, et ces chiffres, si restreints qu’ils nous paraissent, ont leur importance si l’on songe aux conditions du vote, et il faut ajouter qu’on ne sait pas si dans les chiffres donnés figurent les suffrages de l’armée[60]. C’est d’elle que venait surtout l’opposition républicaine et, malgré la pression de certains chefs, elle manifesta nettement ses opinions. C’est pour cela que nous devons douter que l’Empire ait conservé tout les registres venus des corps de troupe. La pression fut parfois violente, et l’on cite le cas de ce général qui, assemblant ses soldats, leur tint ce langage bien militaire : « Camarades, il est question de nommer le général Bonaparte consul à vie. Les opinions sont libres, cependant je dois vous prévenir que le premier d’entre vous qui ne votera pas pour le Consulat à vie, je le fais fusiller à la tête du régiment[61] ». En regard de ces paroles, il convient de mettre celles d’un homme qui rappelait l’aurore de la Révolution et qui gardait à Bonaparte beaucoup d’admiration et de reconnaissance, car c’est de lui qu’il avait reçu le droit de rentrer dans la nation. La Fayette vota non et mit en marge du registre : « Je ne puis voter pour une telle magistrature jusqu’à ce que la liberté publique soit suffisamment garantie : alors je donnerai ma voix à Napoléon Bonaparte ». Une lettre qu’il adressa au premier consul, lettre respectueuse, mais forte, rappela que, pour les hommes de 1789, et pour tous ceux qui restaient attachés aux principes de la Révolution, il y avait quelque chose qui planait au-dessus de Bonaparte même : la liberté. Pour l’avoir dit, LaFayette dut rentrer dans l’ombre.

Le 14 thermidor an X (2 août 1802), le Sénat rendit le décret suivant :

« Article premier. — Le peuple français nomme et le Sénat proclame Napoléon Bonaparte premier consul à vie.

Art. 2. — Une statue de la Paix, tenant d’une main le laurier de la Victoire et de l’autre le décret du Sénat, attestera à la postérité la reconnaissance de la nation.

Art. 3. — Le Sénat portera au premier consul l’expression de la confiance, de l’amour et de l’admiration du peuple français ».

Le 15 thermidor (3 août), le Sénat se rendit donc auprès du premier consul et lui porta le résultat du plébiscite. Bonaparte, s’adressant aux sénateurs, leur dit alors : « Sénateurs, la vie d’un citoyen est à sa patrie. Le peuple français veut que la mienne tout entière lui soit consacrée. J’obéis à sa volonté. En me donnant un nouveau gage, un gage permanent de sa confiance, il m’impose le devoir d’étayer le système de ses lois sur des institutions prévoyantes… » Et cet homme qui se voyait contraint d’accepter le consulat à vie, cet homme qui n’en voulait pas, cet homme qu’on avait pris au dépourvu, qui s’en était fâché, annonçait sans retard son intention d’étayer le système des lois de la République sur des institutions prévoyantes, c’est-à-dire de changer la Constitution ! Bonaparte avait en effet préparé, rédigé lui-même une Constitution nouvelle, où il se donnait le droit de désigner son successeur. Ce droit, on s’en souvient, il n’avait pas voulu que le peuple fût appelé à le lui conférer, et cela avait encore paru une marque de son libéralisme, mais lorsqu’il fut assuré du Consulat à vie, c’est de lui-même qu’il rétablit la seconde partie de la question qui, selon l’arrêté du Conseil d’État, devait être posée au pays. La Constitution de l’an X, votée sans débat par le Conseil d’État puis par le Sénat, qui n’avait aucun pouvoir constituant, mais qui siégeait sous la « protection » des grenadiers, porte le nom modeste de Sénatus-consulte organique de la Constitution.

Le premier consul recevait le droit de grâce et le droit de désigner au Sénat son successeur. Sur refus du Sénat, il en proposerait un autre, et si le Sénat refusait encore, c’est un troisième, toujours choisi par Bonaparte, qui serait définitivement nommé. Le second et le troisième consuls devenaient aussi consuls à vie. Le Tribunat était réduit à 50 membres, divisés en sections devant délibérer à huis clos. Le Conseil d’État, pourtant docile, était annihilé par la création d’un Conseil privé nommé par le premier consul, avec mission de préparer les sénatus-consultes. Le Sénat était porté à 120 membres. Il en avait alors 66. Quarante devaient être nommés directement par le premier consul. Quatorze restaient à être choisis par cooptation, sur une liste de trois candidats dressée par le premier consul d’après la liste émanant des collèges de département[62]. En un mot, le Sénat était définitivement dans la main de Bonaparte, qui le présidait. Cette assemblée recevait de la nouvelle Constitution un grand accroissement dans ses attributions, c’est ainsi qu’elle pouvait désormais régler « tout ce qui n’a pas été prévu par la Constitution et qui est nécessaire à sa marche », c’est-à-dire qu’elle pouvait tout faire en matière constitutionnelle. Le Sénat recevait le droit de dissoudre le Corps législatif et le Tribunat, celui de casser les arrêts des tribunaux. Mais l’article 58 du sénatus-consulte organique portait que le point de départ dans l’action de ce corps si favorisé résidait dans « l’initiative du gouvernement ». La base de la « pyramide » était remaniée, elle aussi. Plus de notabilités : des assemblées de canton (tous les citoyens) présentaient deux candidats aux justices de paix et, dans les villes de 5 000 âmes, deux candidats pris « sur la liste des cent plus imposés du canton » pour chaque siège du conseil municipal ; des collèges d’arrondissement (200 membres au plus, désignés par les assemblées de canton), présentant deux candidats pour chaque place du conseil d’arrondissement et deux pour figurer sur la liste de recrutement du Tribunat ; des collèges de département (300 membres au plus désignés par les assemblées de canton parmi les 600 plus imposés), présentant deux candidats pour chaque place du conseil général et deux pour figurer sur la liste de recrutement du Sénat. Le collège d’arrondissement — auquel le premier consul pouvait adjoindre 10 membres — et le collège de département — auquel le premier consul pouvait adjoindre 20 membres, — désignaient chacun deux candidats au Corps législatif. Ces deux collèges étaient nommés à vie, et des élections ne devaient intervenir pour les compléter que lorsque les deux tiers des sièges seraient libres — ce qui ne se produisit pas durant tout le Consulat et l’Empire !

On a considéré comme des concessions à l’opinion républicaine ces dispositions de l’acte du 4 août 1802 qui remanient les droits électoraux de la nation. Mais la simple lecture de la Constitution nouvelle, ce mélange de régime universel et de régime censitaire qui aboutit toujours et uniquement à des désignations de candidats, ce rouage inutile rendu vivant par la seule intervention du pouvoir exécutif, cette stagnation poussée jusqu’aux extrêmes limites dans l’existence des collèges, tout cela ne montre-t-il pas assez que la nation politique était condamnée à mort. Les contemporains ont-ils vraiment pu s’y tromper ? Il est plus vraisemblable de dire qu’ils ont voulu encore une fois se tromper, et que, de plus en plus, ils n’ont vu que Bonaparte dans la Constitution, Bonaparte négociateur souverain, Bonaparte législateur,

souverain, Bonaparte toujours et rien que Bonaparte.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)
  1. Gabriel Deville, p. 542.
  2. Ernest Daudet. La Police et les Chouans sous le Consulat et l’Empire, p. 15.
  3. Supra, p. 66.
  4. Chassin. Les Pacifications de l’Ouest, III, 518-519.
  5. Lettre à Bonaparte, le 22 janvier.
  6. La suspension des armes était expirée de la veille.
  7. Chassin, op. cit., t. III, p. 568-569.
  8. Lettre de Clarke à Hédouville, 21 février 1800.
  9. Lettre de Bonaparte à Brune, 5 mars 1800. Fouché employa Bourmont dans l’ouest pour une mission « restée mystérieuse, qu’il remplit, semble-t-il, avec une rare duplicité, mais qui, en somme, aboutit à paralyser les derniers efforts des chefs vendéens insoumis. Traqué, menacé, ayant à ses trousses les espions et les sicaires de Fouché, Georges se décida à quitter la France, la menace à la bouche. » (Madelin-Fouché, t. I, p. 307.)
  10. Gardanne avait remplacé le général Cauclaux à la tête de la 14e division.
  11. Lettre de Clarke à Guidal, 14 février.
  12. Arrêté du 1er floréal an VIII (21 avril 1800).
  13. Bulletin du 14 pluviôse an IX. F7 3702.
  14. Une feuille adjointe au Bulletin donne une version un peu différente et dit « principes démagogiques ».
  15. Archives nationales, F7 3702.
  16. Paris sous le Consulat, p. 808 (14 novembre 1800).
  17. Fouché, I, 318.
  18. Sorel, L’Europe et la Révolution française, VI, 51.
  19. Mémoires, III, 115.
  20. Archives nationales, F7 3702.
  21. Archives nationales F7 3702. Cf. idem, AF iv 1302 n° 41, et Fouché, Mémoires, I, 307.
  22. Contra Madelin, o. c, p. 327. Cf. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 723.
  23. Archives nationales F7 3702.
  24. L’original porte en marge : « La différence est que la machine de Chevalier paraissait destinée à être lancée et devait porter une bien moins grande quantité de poudre ».
  25. En marge : Un particulier rapporte avoir entendu des hommes qui marchaient fort vite dans la rue aussitôt après l’explosion, dire en français : « il est né heureux ; ce n’est pas lui, c’est malheureux ».
  26. Archives nationales F7 3702.
  27. Archives nationales, id. loc.
  28. Bourmont écrivit au premier consul, Hyde de Neuville lui adressa un mémoire. Louis XVIII félicita Bonaparte d’avoir échappé aux assassins.
  29. Archives Nationales, F7, 3702.
  30. Chassin, Pacif., de l’Ouest, III, 681.
  31. Rapport du ministre aux consuls, 11 nivôse.
  32. Archives nationales, rapport de police du 16 nivôse ix. F7 3702.
  33. 14 nivôse.
  34. On voit sur la liste le nom de Pâris qui était mort depuis six mois !
  35. Voir Destrem. Les Déportations du Consulat et de l’Empire.
  36. Archives nationales. F7 3702.
  37. Histoire politique de la Révolution française, p. 724.
  38. Du 18 pluviôse an IX.
  39. Voyez supra, p. 40.
  40. Lanfrey, o. c., p. 409.
  41. Lanfrey, p. 96.
  42. Mémoires du duc de Rovigo, I, ch. 28.
  43. Sorel, o. c, VI, 218.
  44. Bernadotte fut aussi servi par ce fait qu’il était allié aux Bonaparte. Il était en effet beau-frère de Joseph. Ils avaient épousé les deux filles d’un négociant de Marseille, Julie et Désirée Clary. Désirée Clary, femme de Bernadotte, avait été fiancée à Bonaparte.
  45. Supra, p. 97.
  46. Voir Guillon : Les Complots militaires sous le Consulat et l’Empire.
  47. Voyez Mme de Staël : Dix ans d’exil, ch. xviii. — Cf. Madelin : Fouché, I, 353.
  48. C’est, du moins, ce qu’il avait dit à Simon. Mais Moreau nia toujours avoir été au courant de ce complot, dans lequel Bonaparte aurait été désireux de le voir compromis.
  49. Voir en particulier, Les démarches de Rœderer pour décider le Sénat à nommer Bonaparte consul à vie. (Œuvres de Rœderer, III, 446.)
  50. Madelin : Fouché, I, 354-355. Cf. Masson : Napoléon et sa famille, II, 166.
  51. Publié pour la première fois par Aulard dans la seconde série des Études et leçons sur la Révolution française, p. 259.
  52. Études et lectures, II. 267.
  53. Au Tribunat, Carnot seul vota contre le Consulat à vie, mais Chabot, allant présenter à Bonaparte les votes de l’Assemblée, ne manqua pas de lui conseiller de gouverner selon la liberté, et de discerner « ses véritables amis, qui lui diront la vérité, d’avec les flatteurs, qui chercheront à le tromper ».
  54. Il y eut 3 non. Vaublanc, orateur du Corps législatif, dit à Bonaparte qu’il faut gouverner selon « la liberté politique, civile et religieuse. »
  55. Message de Cambacérès, 11 thermidor an X.
  56. Circulaire de Rœderer aux préfets, le 25 floréal.
  57. Paris pendant l’année 1802 (Journal de Peltier), n° du 15 juin 1802.
  58. Brochure intitulée : Quel est l’intérêt de la religion et du clergé au Consulat à vie et à la longue vie de Bonaparte ? citée par Aulard, Études et lectures, II, 277.
  59. O. c., p. 283.
  60. À Ajaccio, 86 non sur 300 voix d’après Mélito, Mémoires II, 23.
  61. St. de Girardin, Journal et Souvenirs, t. III, p.272.
  62. On sait que le Sénat devait compter primitivement 80 membres. Les 14 membres dont il est ici question représentent la différence entre 66 et 80. La cooptation restait la règle après comme avant la nouvelle Constitution, sauf la nomination des 40 nouveaux membres.