Histoire socialiste/Consulat et Empire/11

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deuxième section
Jusqu’à l’établissement de l’Empire


CHAPITRE PREMIER


la rupture du traité d’amiens

Du mois d’août 1802 au mois de mai 1804, c’est-à-dire pendant les deux dernières années du Consulat à vie, l’histoire nous apparaît comme le développement d’une longue veillée d’armes. Les adversaires des luttes gigantesques qui vont se déchaîner bientôt à travers toute l’Europe, mesurent leurs forces, prennent leurs positions. À l’abri d’un régime international incomplet et bâtard résultant des deux paix : Lunéville et Amiens, des ambitions s’agitent, des haines se développent, des alliances s’ébauchent. Bonaparte, enfin maître de tout le pouvoir dans la République française, reprend ses rêves de domination extérieure et agit dans la paix comme il aurait fait dans la guerre, sans souci de traités qu’il sait instables et qu’il est prêt à déchirer. En attendant, il tente d’en tirer le plus de bénéfices qu’il lui est possible.

Aux termes du traité de Lunéville, la France et la Russie devaient se mettre d’accord pour indemniser les princes allemands dépossédés. C’est le premier consul et Talleyrand qui procédèrent à cette réorganisation de l’Allemagne, à peu près sans aucun concours de l’empereur Alexandre et de son envoyé à Paris, Markof. La pensée constante de Bonaparte fut de substituer au morcellement territorial qui régnait en Allemagne, un petit nombre d’États dont il ferait ses alliés. Il a été un des artisans les plus efficaces de l’unité allemande, qu’il envisageait comme devant lui être très profitable. Il entendait, dit M. Sorel, « constituer à la République un système d’alliés, de clients, d’enrichis et d’arrondis, quelque chose comme les ci-devants régiments du Royal-Bavière, du Royal-Deux-Ponts et autres mercenaires de qualité, transformés en armée du dehors, en armée de confins militaires, montant, pour le compte de la République, la garde sur leur propre territoire[1] ». On vit alors accourir à Paris une nuée de princes qui venaient tendre la main et solliciter des bienfaits de la République. « Les écrivains d’outre-Rhin ne parlent que la rougeur au front de ces jours d’humiliation où se ruaient vers la servitude cette tourbe de princes, de seigneurs et de villes qui attendaient de la bouche d’un Corse parvenu l’arrêt d’où dépendait leur existence[2] ». Ils assiégeaient aussi Talleyrand, dont Mirabeau disait : « Pour de l’argent il vendrait son âme, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l’or ». Et c’est, en effet, en oubliant sur la table du ministre français leurs tabatières remplies de louis que les Allemands lui faisaient le mieux leur cour. Ces négociations d’un caractère spécial se terminèrent par le Recès de l’Empire du 25 février 1803, adopté par la Diète le 24 mars, et ratifié par l’empereur François II le 27 avril 1803[3]. La Prusse, qui avait perdu 2750 kilomètres carrés et 125 000 sujets éloignés, recevait 500 000 sujets et s’installait en Westphalie, en plein cœur de l’Allemagne. Bonaparte avait voulu ménager Frédéric-Guillaume de Prusse, ami de l’empereur de Russie, car il espérait avoir ainsi des appuis contre l’Angleterre. À la Prusse souveraine dans l’Allemagne du Nord, le Premier consul faisait correspondre la Bavière souveraine parmi les États du Sud. La Bavière, en effet, pour 12 000 kilomètres carrés et 700 000 habitants, recevait 17 000 kilomètres et 900 000 habitants, le tout formant une masse homogène. Elle gagnait ainsi les évêchés de Bamberg et de Wurzbourg et quinze villes libres. Ces dernières tombaient de cinquante et une à six : Brème, Hambourg, Lubeck, Francfort-sur-le-Mein, Augsbourg et Nuremberg. Les princes ecclésiastiques étaient réduits à trois : l’archevêque de Mayence, Dalberg, devenu archevêque de Ratisbonne, le grand-maître de l’ordre teutonique et le prieur de Malte. Le duc de Bade, devenu électeur, acquérait les évêchés de Constance, de Bâle, de Spire. Le Wurtemberg, protégé de la Russie, était aussi élevé à l’électorat, obtenait 100 000 sujets pour 15 000 perdus. Le résultat le plus sûr de cette simplification dans l’organisation des territoires allemands (il y avait 18 ou 1 900 souverainetés indépendantes en Allemagne en 1789, il y en aura 39 en 1815 !) fut d’enlever à la maison d’Autriche ses meilleurs appuis et, aussi, de montrer la puissance de Bonaparte, qui distribuait ses faveurs en Allemagne, disposant, à peu près comme il l’entendait, des territoires.

En Suisse, le Premier consul agit encore davantage comme un maître. Les troupes françaises avaient quitté ce pays au mois de juillet 1801. À peine étaient-elles parties qu’une invraisemblable anarchie avait éclaté. Les partis se battaient et, derrière eux, les émissaires de toutes nations excitaient aux discordes. Bonaparte avait là ses espions qui rivalisaient avec ceux de l’Angleterre. Allait-il laisser sur notre frontière un foyer continuel d’insurrection, allait-il permettre à ses ennemis d’y entretenir des troubles et de s’y installer à ses portes ? Le 30 septembre, il avertit les Suisses qu’il sera le médiateur entre les deux landammanns Dolder et Mullinen, et, pour bien montrer son intention de rétablir l’ordre, il poste Ney avec 30 000 hommes à la frontière. Les Suisses durent se soumettre et laisser le Premier consul devenir, avec l’appui du parti fédéraliste, tout-puissant dans le gouvernement de la confédération helvétique. Le 29 février 1803, Bonaparte disait aux délégués suisses : « L’Italie, la Hollande et la Suisse sont à la disposition de la France ». Nous savons qu’il était en effet président de la république italienne ; à Gênes, Jérôme Durazzo, un de ses amis, présidait la République ligurienne ; le 11 septembre 1802, un décret partageait le Piémont en si départements, c’est-à-dire l’annexait. Depuis le 26 août, l’île d’Elbe était réunie à la France. L’Europe ne vit pas sans inquiétude ces accroissements continuels et, avant toutes les autres nations, l’Angleterre adressa ses remontrances. Le ministère Addington, qui avait fait la paix d’Amiens, était intéressé à ce qu’elle ne fût pas troublée, mais il savait trop quels murmures s’élevaient autour de lui pour laisser faire Bonaparte plus longtemps sans protester. C’est dès la fin de 1802 que Hawkesbury relève les transformations avantageuses de la France : « Le Piémont a été réuni ; vous êtes sur le point de disposer du sort de l’Allemagne, de la Suisse, de la Hollande. Malgré la détermination que nous avons prise de ne nous mêler en aucune manière des affaires du continent, nous y sommes entraînés malgré nous, autant par les plaintes qui nous sont adressées que par l’opinion qui se prononce ici avec une énergie sans exemple ».

Ainsi prenait fin l’équivoque qui avait présidé à la conclusion du traité d’Amiens : l’Angleterre s’occupait des affaires du continent. La Grande-Bretagne ne tarda pas en effet à répondre, lorsqu’on lui disait d’évacuer Malte, que la France devait abandonner ses desseins sur la Suisse, le Piémont, ou la Hollande. Talleyrand avait strictement raison, lorsqu’il ripostait que la paix d’Amiens impliquait seulement l’évacuation de Naples par la France, évacuation consommée et qui devait entraîner celle de Malte. À Amiens, on n’avait pas parlé de la Suisse ni du Piémont, ni de la Hollande ! Un ouvrage récent[4] tend à nous montrer que ce sont précisément les affaires de Hollande qui poussèrent le plus les Anglais à la guerre. Bonaparte laissait toujours des troupes d’occupation dans la République batave, et l’Angleterre aurait renoncé à sa politique traditionnelle si elle avait laissé la France maîtresse de la Hollande. C’est, d’une façon générale, toute la conduite de Bonaparte dans la paix qui a déterminé l’Angleterre à résister. De même qu’elle était nécessairement amenée à s’occuper des affaires du continent, de même le gouvernement français avait reporté ses préoccupations du côté des colonies.

On se rappelle que Leclerc, avec 35 000 hommes, avait été dirigé sur Saint-Domingue[5]. Toussaint-Louverture, qui avait rétabli l’ordre dans son pays et avait réussi à lui donner quelque prospérité, paya cher la tentative qu’il faisait de l’affranchir de toute domination française : complètement battu, il dût se soumettre, et, comme il conspirait, on l’envoya en France, où il fut interné au fort de Joux. Un des premiers bienfaits de l’administration française devait être le rétablissement de l’esclavage et de la traite des noirs ! En effet, c’est en floréal an X (mai 1802) que le Tribunal discuta le projet relatif aux colonies restituées par le traité d’Amiens et autres colonies françaises, titre qui cache purement et simplement l’abominable retour au commerce légalisé de l’homme par l’homme. Mais les habitants de Saint-Domingue trouvèrent, pour sauver leur liberté, une alliée imprévue : la fièvre jaune, en peu de temps, enleva Leclerc, quinze généraux, les deux tiers de l’armée. Les nègres devinrent alors les plus forts et chassèrent les envahisseurs. C’est alors que Bonaparte renonça à la Louisiane et vendit cette terre aux États-Unis (30 avril 1803).

Pendant que ces événements se déroulaient, le premier consul s’inquiétait à nouveau de l’Orient. Il avait envoyé en mission dans le Levant le colonel Sébastiani, « important, bourdonnant, arrogant, volontiers enflé de sa personne et boursouflé dans ses discours ». Espion de haute envergure — il portait le titre modeste d'agent commercial, — Sébastiani devait parcourir l’Égypte, la Syrie, la Tripolitaine, chercher les amis de la France, étudier la situation militaire des différents pays qu’il visiterait, parler de Bonaparte et l’offrir comme médiateur entre les chefs rivaux.

Le 30 janvier 1803, on put lire au Moniteur tout le rapport du colonel. Il y était dit que les Anglais, contrairement à la paix d’Amiens, n’avait pas évacué Alexandrie, mais que leur armée n’était qu’un « ramassis d’hommes mal armés, sans discipline, usés par les excès de débauches » ; 6000 Français devaient suffire pour les chasser.

L’émotion causée à Londres par la publication de ce document dans le journal officiel de la République fut considérable. C’était bien ce qu’attendait Bonaparte. Le 5 février, il fait écrire à notre ambassadeur Andréossy : « Vous aurez vu, dans le Moniteur, le rapport que le colonel Sébastiani a fait de son voyage dans le Levant, et, très probablement, le ministère anglais n’aura pas manqué de se montrer offensé de l’esprit d’observation qu’a porté cet officier dans l’examen des forces militaires et de relever la phrase où il dit que six mille Français suffiraient pour conquérir l’Égypte. Il vous aura été facile de répondre à ces observations, et vous aurez dû le faire avec beaucoup de vivacité et de force. Un officier français, envoyé pour rétablir les relations commerciales et habituelles de la France avec l’Égypte, a dû être étonné de voir que l’armée anglaise n’eût point encore évacué ce pays. Étranger à la politique, cet officier aura dû considérer comme un commencement d’hostilité une violation manifeste d’un traité de paix solennel, et dès lors son esprit a dû naturellement se livrer à des calculs de guerre et à l’examen des chances qu’elle pourrait présenter, car, en effet, n’est-ce pas provoquer le retour de la guerre, que de garder l’Égypte et Malte au mépris des stipulations du traité d’Amiens ? »

L’Égypte est ici en quelque sorte accessoirement : le ministère Aidington venait d’ordonner l’évacuation d’Alexandrie, mais ce qui persiste toujours dans toutes les discussions, c’est Malte. Bonaparte prenait des territoires, il regardait vers Saint-Domingue, il « travaillait » l’Égypte, il envoyait Decaen avec une armée et une escadre aux Indes, pour chercher à soulever les souverains hostiles à l’Angleterre, et toujours il revenait à Malte, exigeait son évacuation, parlait des traités violés et menaçait. Le gouvernement anglais, pour ne pas restituer une place forte de premier ordre comme était Malte, déclarait la garder en compensation de tous les avantages acquis depuis Amiens par la France. La guerre devait sortir de là. Mais entendons bien que la question de Malte fut surtout l’occasion de trancher par les armes un conflit arrivé à un prodigieux degré d’acuité. Rappelons qu’au point de vue économique, le traité d’Amiens avait été une désillusion complète pour l’Angleterre, puisque la France n’avait passé avec la Grande-Bretagne aucune convention commerciale et que, tout, au contraire, le premier consul, travaillant à développer l’industrie française, avait frappé de mesures prohibitives les produits anglais. Des débouchés énormes étaient ainsi fermés au commerce britannique, c’est-à-dire que la vie même du peuple anglais était menacée. La haine de la France augmentait chaque jour et les sujets du roi George applaudissaient aux campagnes violentes menées par la presse contre Bonaparte. Ces campagnes mêmes devaient donner au premier consul un motif personnel de reprendre les armes. Ayant étouffé la liberté de la presse en France avec toutes les autres libertés, Bonaparte ne pouvait tolérer qu’elle existât chez un peuple voisin et surtout qu’elle s’exerçât à ses dépens. Or, la presse anglaise et aussi un certain nombre de journaux rédigés en français par des réfugiés — l'Ambigu de Peltier, entre autres — se livraient aux critiques et aux attaques de toutes sortes contre le premier consul. Bonaparte demanda au gouvernement d’Addington de prendre des mesures pour éviter ces crimes de lèse-majesté consulaire. On a vu, encore récemment, le tsar autocrate obtenir des poursuites pour un crime analogue dans un pays étranger. Bonaparte n’obtint rien du tout. Blessé dans son orgueil, furieux des menaces qu’on lui prodiguait de l’autre côté du détroit, sentant « tous ses desseins, tout l’avenir immense conçu et préparé par lui, suspendus au hasard d’une embuscade de brigands, au couteau d’un assassin », il se lança à son tour dans la polémique et c’est ainsi qu’il inspira, dans le Moniteur même, des diatribes, des notes dont le ton ne le cédait en rien à celui des feuilles de Londres. Et l’on comprend alors dans quelles conditions cet homme pouvait discuter de la paix !

Les longs pourparlers diplomatiques qui aboutirent en fin de compte à la rupture avec l’Angleterre ne peuvent être dans tous leurs détails, exposés ici, mais, à côté des actes hostiles de Bonaparte, à côté de ses conquêtes ou de ses tentatives de conquête en pleine paix, nous pouvons placer le récit de son attitude personnelle vis-à-vis du représentant de l’Angleterre et montrer comment, dès cette époque, il apportait aux relations extérieures cette violence, cette volonté brutale et orgueilleuse qui devait entraîner l’Europe entière dans des luttes incessantes.

Le 18 février 1803, le premier consul fait venir aux Tuileries Whitworth, ambassadeur d’Angleterre. Pendant deux heures, il s’emporte, menace, accuse, violente. Il est prêt à la guerre, il pense à débarquer en Angleterre et toute la France est prête à le suivre. Il tient l’Europe par la crainte, il l’entraînera derrière lui : n’a-t-il pas tenu à lui de coucher, à Vienne, dans le lit impérial ? Si l’Angleterre n’évacue pas Malte, la France soulèvera l’Égypte où Sébastiani a relevé le courage de nos amis. Le Piémont, la Suisse ne sont que bagatelles. De la Hollande, il n’est pas question… Et les injures se pressent dans la bouche de Bonaparte, injures telles que Whitworth ne veut même pas les faire figurer dans une dépêche officielle[6]. Hawkesbury, recevant le rapport de l’ambassadeur, pensa que Bonaparte était fou. Les chancelleries n’étaient pas encore habituées au ton de cette voix. Le 20 février, on lisait au Moniteur l’exposé de la situation de la République, où il était dit, au sujet de l’Angleterre : « Il est des mesures que la prudence commande au gouvernement de la République ; cinq cent mille hommes doivent être et seront prêts à la défendre et à la venger… Quel que soit, à Londres, le succès de l’intrigue, elle n’entraînera pas d’autres peuples dans des lignes nouvelles ; et le gouvernement le dit avec un juste orgueil : seule, l’Angleterre ne saurait, aujourd’hui, lutter contre la France. »

L’ambassadeur français à Londres, Andréossy, répétait, dans ses dépêches, que le ministère Addington ne voulait pas la guerre. Et c’était vrai. Mais, par les procédés de Bonaparte, la discussion dépassait le ministère, et c’est la nation anglaise elle-même qui était visée. Jusqu’au bout, pourtant, le gouvernement anglais tenta d’arranger les choses, laissant se produire l’offre d’intervention par la Russie, réduisant pour Malte ses exigences à une occupation de dix années, mais demandant toujours l’évacuation de la Suisse et de la Hollande, nous laissant le Piémont, qui valait certes Malte.

Il est aisé de montrer que l’Angleterre, par ces offres, après toutes les provocations du Premier consul, faisait preuve d’un grand esprit de conciliation. Mais rien ne prévaut contre la volonté de Bonaparte. Le 8 mars 1803, le roi d’Angleterre, en réponse à l’exposé du 20 février, demandait aux communes des subsides, et, en quelques jours, la milice était rappelée et 10 000 marins levés.

Le 13 mars, dans le salon de Mme Bonaparte, devant tous les ambassadeurs, le Premier consul s’approcha de Whitworth : « Ainsi, vous voulez la guerre, lui dit-il ? — Non, Premier consul, nous sommes trop sensibles aux avantages de la paix. — Nous nous sommes battus pendant quinze ans. — C’en est déjà trop. — Mais vous voulez faire la guerre quinze années encore, et vous m’y forcez… » Et, après quelques autres paroles : « Les Anglais veulent la guerre, s’écria Bonaparte en s’adressant aux diplomates qui l’entouraient, mais, s’ils sont les premiers à tirer l’épée, je serai le dernier à la remettre. Ils ne respectent pas les traités. Il faut dorénavant couvrir les traités du crêpe noir. » Les « pacifiques » n’ont plus dès lors aucune action. Talleyrand et Joseph, qui veulent la paix, ne récoltent que les invectives. En Angleterre, Pitt reparaît. Toutes les reprises de négociations échouent, c’est la fin. Le 12 mai 1803, Whitworth quittait Paris.

Ainsi, la France retournait à la guerre. Cette guerre, il ne faut pas hésiter à le proclamer, c’est Bonaparte qui l’a voulue. Les pourparlers, les négociations, les longues notes de cabinet à cabinet, tout cela n’était point son affaire. Accroître toujours son autorité, agrandir « son » domaine dans la paix ou dans la guerre, voilà ce qui lui convient. Les traités qu’il veut voiler de crêpe, il n’en respecte aucun, ou plutôt il cherche derrière eux, en dehors d’eux, à porter atteinte aux droits des peuples qui l’entourent. Nous savons ce qu’est cette politique. Faut-il, aujourd’hui encore, en donner un exemple ? N’avons-nous pas vu un pays entretenu loin de toute vie politique, une nation étouffée sous le joug le plus pesant de l’autocratie s’étendre en pleine paix et tout à la fois par des traités et au mépris des traités, heurter les intérêts considérables de peuples voisins ? Le jour, où, par une telle politique, un conflit éclate, on entend alors le pillard accuser le pillé, et tenter une réhabilitation impossible.

La vie qui désertait la nation française tenue à l’écart de cette activité qui, pendant la Révolution, l’avait faite vraiment maîtresse d’elle-même pouvait renaître. Bonaparte ne le voulait pas. Il fallait employer toute l’énergie nationale, mais en vue de sa propre gloire. Or, la guerre lui paraissait le moyen le plus sûr de parvenir à cette fin. Il parlait aux ambassadeurs, selon le mot de Whitworth, comme un « capitaine de dragons », et non comme un chef d’État. C’est qu’il est, avant tout, un capitaine et que, parvenu par les armes, c’est par les armes encore qu’il espère atteindre au plus haut sommet. La guerre est sa chose. La guerre contre l’Angleterre a des chances d’être « nationale ». Et pourtant, c’est avec défaveur que l’annonce de la rupture fut accueillie. « Paris ne manifesta point. Il y eut seulement quelques murmures dans le peuple des Halles. Les gendarmes faisaient peur ; on n’osait blâmer. Mais on n’approuvait point et la police dut déployer un zèle extraordinaire pour provoquer quelques apparences de démonstrations favorables[7]. » On avait cru à la paix définitive ! Hélas n’allait-on pas croire bientôt que Bonaparte avait tout fait pour la rendre telle, et qu’il n’avait été contraint à la guerre que par la perfidie et les attaques anglaises ! La lutte commençait avec tous les signes du mépris le plus profond pour le droit des gens ou le droit commun : le 16 mai, le roi d’Angleterre ordonnait de mettre l’embargo sur les navires de commerce français et hollandais ; quelques jours après, Bonaparte faisait jeter en prison tous les Anglais qui se trouvaient en France, faisait arrêter le secrétaire de l’ambassade anglaise et les bagages de Whitworth. Lord Elgin, ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, qui débarquait à Marseille pour aller s’embarquer à Calais, fut mis en forteresse, quoique malade. Sir James Crawfurd, ministre d’Angleterre à Copenhague de passage en France, fut aussi mis en prison. À côté de ces mesures révoltantes, d’autres étaient prises en vue de la guerre elle-même : concentration d’une grande armée d’Angleterre sur les côtes de Hollande et de France, invasion du

Balances des puissances de l’Europe.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).


Hanovre, possession du roi George, et enfin retour au blocus par l’interdiction de vendre ou d’acheter des produits anglais…

C’est l’Empire qui a vraiment commencé la guerre. Pendant plusieurs mois, Bonaparte a, en quelque sorte, surchauffé le pays, excité les passions anti-anglaises, ranimé toutes les haines afin d’apparaître de plus en plus comme le seul sauveur, comme la personnification réelle de la France outragée, menacée, mais invincible. Le bonapartisme devient le patriotisme. Et dans la proclamation de l’Empire il faut voir un résultat de cette exaltation. Il y a eu encore des attentats contre le consul, et ces attentats viennent de l’Angleterre ; il faut donc donner à Bonaparte tout ce qu’il croit nécessaire de demander pour la gloire du pays, pour l’écrasement des ennemis. Il demande l’Empire. On l’acclame empereur.

CHAPITRE II
LE TRÔNE IMPÉRIAL

Nous avons vu Bonaparte s’isoler de plus en plus à la tête de la nation, frapper autour de lui tout ce qui vivait encore, tout ce qu’un souffle d’indépendance animait. Il plane au-dessus de l’inertie. Il agit et on obéit, il commande et on se soumet. Le mécanisme politique qui faisait fonctionner, auprès des consuls, le Tribunat, le Corps législatif n’avait pas sa force première dans le pays électoral, mais du moins il s’était trouvé que le personnel qui formait ces corps comprenait des hommes capables de discuter et de critiquer. Le premier consul avait fait en sorte de les éliminer. Il frappe aussi autour de lui, il veut niveler l’opinion. Fouché, coupable d’avoir des sympathies républicaines, voit supprimer le ministère de la police. Bonaparte oublie que Fouché a été souvent son complice, qu’il l’a sciemment aidé dans des œuvres mauvaises pour la liberté. Il veut seulement se souvenir que le ministre de la police a tenté de s’opposer à l’établissement du Consulat à vie. Il le frappe donc, avec ménagement d’ailleurs, car Fouché est un homme dont on peut toujours avoir besoin. Il lui fait sentir que, s’il le remercie de ses services, c’est que Lucien et Joseph Bonaparte l’ont demandé, exigé presque. Du reste, Fouché est nommé sénateur et, peu après, il reçoit la sénatorerie d’Aix qui lui rapporte beaucoup d’argent et beaucoup d’honneurs. En même temps que Fouché, Mme de Staël est atteinte. On parlait trop de la liberté dans son salon. Elle fut invitée à passer la frontière, à s’exiler. Benjamin Constant devait suivre. Tout le monde doit se taire ou ne parler que pour dire la louange du premier consul. La police veille partout, recueille les propos, les rapporte, les enfle. C’est le régime d’oppression absolue qui apparaît. C’est à peine si la nation respire sous la botte du maître qui l’écrase, C’est le temps où l’on commence a organiser Les levées d’hommes, c’est le moment où la France se prépare en silence à donner du sang pour la gloire de Bonaparte. Plus rien, plus d’opposition bruyante dans la rue ou dans les camps. Le Corps législatif, le Tribunat, le Sénat travaillent sans murmurer, selon la volonté du premier consul. « Napoléon Bonaparte » tient « sa cour », il règne, il ne préside plus. Il dispense l’honneur[8], il est juge souverain de tous les actes, de toutes les pensées.

Le 14 nivôse an XII, un moyen nouveau de dominer le premier corps de l’État vit le jour : Bonaparte créa les sénatoreries. Il devait y avoir 31 sénatoreries, chacune donnée à vie et « dotée d’une maison et d’un revenu annuel en domaines nationaux, de 20 à 25 000 francs ». Quand il s’agissait de nommer à une de ses sinécures, le Sénat présentait trois noms entre lesquels choisissait le premier consul. C’est donc en spéculant sur les plus bas sentiments d’intérêt que Bonaparte pensait parvenir à tenir dans une dépendance complète ce corps sénatorial en qui la Constitution de l’an X plaçait le peu de pouvoir laissé en dehors du chef de l’exécutif. Les sénatoreries devaient être des instruments de servilité ; dans l’espoir d’en obtenir une, les opposants se taisaient, les fidèles exagéraient leur dévouement, tous rampaient. Et les domaines nationaux devaient en fin de compte servir à payer des abdications, des trahisons, des bassesses. Le pouvoir absolu doit, pour s’établir, dessécher tout autour de lui, flétrir et abaisser. C’est à quoi s’entendait Bonaparte. Le Sénat étant domestiqué, le premier consul s’avisa que le Corps législatif avait besoin d’une nouvelle réforme. Il demanda et obtint un sénatus-consulte rédigé dans ce sens, le 28 frimaire an XII (20 décembre 1803). Ce sénatus-consulte fut présenté au Corps législatif comme devant lui donner une importance sans égale : c’est le premier consul qui ouvrirait en personne les sessions ; c’est lui qui nommerait le président du Corps législatif, et ainsi tombait encore un des derniers droits de cette assemblée. Sur cinq candidats qu’elle désignerait, le premier consul choisirait : « Cette nomination, dit Treilhard, serait plus solennelle, les fonctions de président plus durables, sa dignité plus imposante ». Voilà donc le grand bienfait accordé au Corps législatif ! Ajoutons que les délibérations sur les communications du gouvernement devaient désormais avoir lieu en comité secret. Le silence partout, telle est la devise — et les échines se courbent, les lèvres sourient au maître. Lui, sans hésitation, impose ses désirs : il a à nommer le président du Corps législatif ; il désigne Fontanes contre le gré des législateurs, parce que Fontanes est à ses pieds et l’encense ! Et Fontanes de s’écrier : « La liberté revient dans les assemblées nationales sous les auspices de la raison et de l’expérience[9] ! » Et le Corps législatif de voter l’érection d’un buste de Bonaparte dans la salle de ses séances.

L’engourdissement dans la servitude gagnait de proche en proche dans la nation, et le temps approchait où, le dernier pas étant franchi, l’ancienne autorité, celle des rois, celle que le peuple avait rejetée ou croyait avoir rejetée pour toujours allait pouvoir à nouveau se rétablir intégralement au profit de l’homme de Brumaire. La voix révolutionnaire était éteinte. Bonaparte regarda vers le camp de ceux qui avaient combattu la Révolution et, songeant à remplacer le roi, il voulut entamer avec celui qui portait encore ce titre des négociations qui devaient aboutir, dans sa pensée, à quelque chose comme une abdication en sa faveur. Oui, cet homme qui n’était puissant que par une persistance de l’idée révolutionnaire, idée qu’il avait faussée, c’est vrai, mais qui n’en avait pas moins contribué à lui donner le pouvoir, cet homme qui était sorti de la Révolution et prétendait la conduire à son terme rationnel, cet homme qui toujours avait menti et trahi, voulait maintenant relever le trône englouti dans la grande tourmente et le replacer au-dessus du peuple qui l’avait jeté à bas.

Les royalistes, nous le savons, avaient cru que Bonaparte servirait leur cause. Louis XVIII lui-même avait écrit à plusieurs reprises au consul, et avait fait agir M. de Clermont-Gallerande, tant auprès de Bonaparte même qu’auprès de Mme Bonaparte[10]. Il n’obtint rien qu’une lettre, où le premier consul, tout en le remerciant pour les compliments qu’il lui avait prodigués, lui disait[11] : « Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France ; il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France… L’histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille… Je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite. » Cette dernière phrase contient déjà en germe les offres que nous allons voir faire en 1803. La guerre contre les partis et le souci de la lutte continuelle engagée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur pour l’établissement et l’affermissement de son pouvoir ont obligé Bonaparte à cesser une correspondance intéressante, mais il n’a pas perdu de vue une idée qui lui est personnelle, et c’est après le Consulat à vie qu’il revient à elle, la creuse, et tente de la mettre à exécution. Le sénatus-consulte du 6 floréal an X (26 avril 1802) avait ouvert les frontières toutes grandes aux royalistes émigrés. Il marque un stade dans la marche vers la monarchie : c’est tout le personnel de l’ancien régime qui revient pour donner au régime qui va le calquer, le faire renaître, le décor nécessaire, la consécration indispensable.

L’acte du 6 floréal amnistiait les émigrés et les sommait de rentrer avant le 1er vendémiaire an XI (23 septembre). On exigeait d’eux simplement le « serment d’être fidèles au gouvernement établi par la Constitution et de n’entretenir aucune liaison ni correspondance avec les ennemis de l’État ». Cette amnistie, qui n’exceptait que des chefs de rassemblements armés, des évêques réfractaires au Concordat, des agents de guerre civile et étrangère, des commandants de troupes qui avaient trahi, fut l’occasion du retour de nombreux royalistes. « Les émigrés, déjà revenus en nombre aussitôt après les victoires de Marengo et de Hohenlinden, étaient rentrés en masse grâce à cette amnistie. L’arrêt de La vente des biens nationaux, les largesses consulaires en faveur de ceux dont les propriétés avaient été vendues, des distributions d’emplois militaires, administratifs, judiciaires et diplomatiques, et la formation aux Tuileries d’une cour sur le modèle de celle des ci-devants rois, semblaient avoir rattaché au chef du nouvel État, de plus en plus monarchique, une très notable partie de l’ancienne noblesse française[12] ». Nous avons dit que le contingent royaliste se retrouve dans le plébiscite pour le Consulat à vie. L’influence de cette rentrée a été considérable. Sous les auspices de Bonaparte, les émigrés, les ennemis jurés de la Révolution et de l’esprit révolutionnaire ne se sont pas républicanisés, si l’on peut s’exprimer ainsi, mais, tout au contraire, ce sont les républicains qui ont dû, pour suivre le désir du premier consul, se royaliser !

Cependant Louis XVIII éprouvait de la politique consulaire un grand dommage. Expulsé de Russie, il résidait à Varsovie, et là il voyait ses partisans se rallier à Bonaparte, l’Église traiter avec lui comme elle aurait fait avec le trône ! Il s’intitulait toujours roi de France. Le premier consul jugea l’instant venu de lui faire des propositions décisives, et c’est par la Prusse qu’il les lui fit parvenir. Talleyrand eut, le 7 janvier 1803, une conversation avec Lucchesini, ministre de Prusse à Paris, et la lettre de ce dernier à son ministre, Haugwitz, nous met au courant de ce qui fut dit[13]. « Calmer les consciences timorées de plusieurs catholiques inquiets ; mettre d’accord ce que quelques émigrés croient devoir encore à leurs serments et à leur honneur avec le désir qu’ont presque tous de revoir leur patrie ; ôter enfin aux malveillants le prétexte et, à la puissance rivale de la France, les instruments des troubles futurs : voilà les buts salutaires et louables que le premier consul voudrait atteindre. Un sentiment mêlé de compassion et d’égard pour les malheurs des princes de la maison de Bourbon, réuni à celui de la dignité d’un grand peuple longtemps gouverné par elle, a inspiré au premier consul la noble intention de pourvoir à son entretien ». Bonaparte offrait donc de passer un traité avec les Bourbons, traité qui fixerait le payement de sommes considérables devant permettre aux membres de cette famille de vivre « avec la dignité convenable à leur nom », sans être réduits « au rôle humiliant de se laisser aumôner par les puissances de l’Europe ». Les Bourbons devraient alors aller « plus loin que Varsovie, à Moscou, par exemple ». Ils devaient surtout promettre la « renonciation libre, entière, absolue, au trône de France et aux charges, dignités, domaines et apanages des princes de cette maison… vu le tort irréparable qu’une conduite peu digne des successeurs de Henri IV leur avait fait dans l’esprit d’une nation fière et belliqueuse, et la répugnance invincible de la presque unanimité des Français à être désormais gouvernés par l’un d’eux ».

Derrière toute cette manœuvre, il ne faut voir que la pensée de Bonaparte qui veut, en quelque sorte, faire place nette et dire le jour où il prendra la couronne : « Je la tiens à la fois du suffrage de la nation et de la main de ses anciens possesseurs. Je suis héritier du droit divin et élu du peuple. » L’intérêt de cette négociation très secrète réside donc bien dans ce fait qu’elle montre de façon éclatante la continuelle volonté qu’a eue Bonaparte de redresser le trône à son profit. Louis XVIII répondit à ces propositions le 3 mars 1803 et les cours reçurent sa lettre. Il y disait : « Je ne confonds M. Bonaparte avec ceux qui l’ont précédé ; j’estime sa valeur, ses talents militaires ; je lui sais gré de plusieurs actes d’administration, car le bien que l’on fera à mon peuple me sera toujours cher ; mais il se trompe s’il croit m’engager à transiger sur mes droits. Loin de là, il les établirait lui-même, s’ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment…. » Et c’est vrai. Bonaparte reconnaissait la puissance, au moins nominale, de Louis XVIII, puisqu’il lui demandait d’abdiquer ! C’est qu’au moment où il voulait coiffer la couronne et prendre le sceptre, il ne lui plaisait pas de savoir qu’un autre prétendait au sceptre et à la couronne ! Quoi qu’il en soit, sa tentative ayant échoué, il lui fallait se passer de la renonciation sollicitée et agir quand même pour refaire la royauté sans le consentement du roi. Mais, dès lors, il songe à se venger cruellement : il y a entre les Bourbons et lui une affaire personnelle, et, dans les événements qui suivent, il faut voir le développement de la vengeance consulaire. Le duc d’Enghien a payé de sa vie le refus de Louis XVIII.

Lorsque la guerre eut été de nouveau déclarée entre l’Angleterre et la France, un remous considérable se produisit dans le monde royaliste encore émigré. Les offres de service faites pendant la paix au cabinet anglais avaient été rejetées, les conspirateurs avaient été éconduits, mais dès l’instant où la guerre recommençait, toute intrigue serait bonne qui pourrait avoir des chances d’aboutir à la chute de Bonaparte. Le gouvernement anglais dit la « chute », les royalistes disent « la mort ». Le comte d’Artois avait près de lui, à Londres, le duc de Berry et le prince de Condé, et l’organe des émigrés, en Angleterre, était l’agence dirigée, « au nom du roi », par le comte de La Chapelle. « Sous les ordres de ce dernier s’agitent : Dumouriez[14], de Puisaye, de Tinseau, de Soissy, Froment, Bertrand de Molleville, de Roll, de Sérent, de Vioménil, de La Pelouse, de Franceval, de Lachâtre[15]… On peut citer encore d’Antraigues, les Polignac, Rivière, Pichegru, l’évêque d’Arras et toujours Cadoudal. Le prince de Bouillon, qui résidait à Jersey, servait d’intermédiaire avec les chouans normands et bretons dont on relevait le courage. De Londres parlent donc les fils de nombreuses intrigues qui, toutes, tendent à un même but : renverser Bonaparte, car il semblait, tant aux chouans qu’aux Anglais, selon le mot de Pitt, qu’il réunît dans son sein « toutes les grandes et toutes les petites passions fatales à la tranquillité publique ». Georges Cadoudal arriva à Paris le 31 août 1803 et, à ce moment, le plan de ce qui était, en 1800, « le coup essentiel » de ce qu’on appelle maintenant « la chose », était le suivant : enlever Bonaparte sur la route de la Malmaison, le remettre aux Anglais qui croisaient sur la côte de France. Le duc de Berry, fils du comte d’Artois, devait présider aux opérations. M. Frédéric Masson a tracé un tableau tragique de cette conspiration qui de partout entoure le Premier Consul et le conduit aux pires violences : « À Paris, l’attentat se prépare : les chouans feront le coup sans hésiter et sans se reprendre, car c’est leur état, et, en attendant, au travers des rues et des ruelles de Paris, muets et impénétrables, ils glissent comme des ombres farouches, tels que tout à l’heure, au milieu des genêts de Bretagne ; puis, de ces larves confuses, pareilles, dans l’échelle sociale, aux informes essais d’un organisme rudimentaire, qui, par leur infamie même, rampent ignorées, on s’élève par des gradations infinies aux hommes qui tiennent le plus grand état, à des princes de la maison de France, à des généraux en chef que la victoire couronnait hier. Ceux-là attendent et veillent sur la frontière, guettant la nouvelle de mort ; ceux-ci, se croyant couverts par la gloire dont on les a comblés, se tiennent prêts aux successions qu’on va leur ouvrir… Sur la nation, sur la capitale, une terreur s’est répandue : dans cet opaque brouillard où il s’agite, invisible et muet, l’ennemi est là. Portes fermées, barrières closes, des soldats surveillent toute l’enceinte, des patrouilles à cheval courant les rues, le peuple inquiet, agité, exaspéré, cherche, comme la police, les assassins de son consul, prêt à tout risquer, sa peau comprise, pour aider les argousins. Il y est pour son compte, se sent menacé en Bonaparte ; toutes ses justes haines contre les Anglais, artisans de massacres et d’incendies, contre les émigrés leurs complices, lui remontent au cœur et, de Paris à l’armée entière, à toute la province, c’est un double courant d’indignation et d’enthousiasme[16]. » La vérité est assez loin de ce ton mélodramatique et même, pour ce qui est de l’enthousiasme populaire, une plus juste rigueur historique montre que ce n’est pas dans le temps où le complot se tramait qu’il était considérable. Au contraire, lorsque, au milieu de février 1804, Bonaparte eut fait arrêter Moreau sous prétexte qu’il conspirait, le public fut unanime à protester et à ne rien croire, accusant la police d’avoir tout fait — et le public n’avait pas tort. C’est donc quand Bonaparte eut surchauffé les esprits et lorsque le rôle des chouans eut été exploité qu’il obtint le surcroît de popularité sur lequel il comptait, et qu’il devait mettre à profit pour arriver à l’Empire. Et ainsi nous voyons encore une fois que c’est la crainte des Bourbons, la haine de la royauté, la persistance de l’esprit révolutionnaire qui a porté Bonaparte au trône ! Le complot, quel était-il exactement et que pouvait en craindre le consul ? Les royalistes, tout en laissant agir Cadoudal, cherchaient dans quelles conditions il pourraient opérer dans Paris une véritable contre-révolution qui ramènerait Louis XVIII et, selon l’inévitable procédé, il s’occupèrent de découvrir un général. Les gens d’épée sont indispensables aux rois, et nous avons vu nous-mêmes des prétendants chercher le général, pactiser avec lui, toujours avec l’espoir que, derrière son cheval, il y aurait place pour eux ! En 1803, le choix des Bourbons, dirigés par Pichegru, tomba sur Moreau. Croire Moreau royaliste ou prêt à aider les entreprises royalistes était une erreur. Il détestait Bonaparte, non pas en se plaçant au point de vue chouan, mais, au contraire, en considérant ses actes et sa politique au point de vue républicain. C’est bien ce que Bonaparte ne pouvait lui pardonner : « En dépit de la réserve qu’il s’imposait, ses sentiments étaient bien connus à la cour consulaire ; il n’avaient pas peu contribué à envenimer la haine que lui avait vouée Bonaparte depuis ses grands succès militaires de l’année 1800[17]. Ce que le premier consul détestait en lui, ce n’était pas seulement son rival de gloire, c’était son successeur désigné, le seul homme que l’opinion considérât comme un chef de gouvernement possible en cas d’accident[18]. « Voilà où est la vérité historique. Peu à peu elle se dégage pour nous. Moreau est un rival qui hait Bonaparte, il est espionné, la police le surveille, Fouché, qui songe à rentrer en grâce, a des gens à lui qui le renseignent sur tout ce qui se fait chez le général.

On sait ainsi le rapprochement entre Pichegru et Moreau, les papiers de leur intermédiaire, l’abbé David, sont saisis, mais ils ne prouvent pas que Moreau soit prêt à aider au retour des Bourbons, ils démontrent même le contraire ! Bonaparte, résolu à perdre Moreau, allait-il donc voir sa proie lui échapper ? Heureusement la basse police veillait. Un agent provocateur, à la fois stipendié par le comité royaliste de Londres, par le gouvernement anglais et par le gouvernement français, Méhée de la Touche, échappé de l’île de Ré où on l’avait envoyé après l’attentat de la machine infernale, fit reprendre le complot en y mêlant Moreau qui refusait d’y participer. Le général Lajolais, ami de Pichegru[19], « intermédiaire plus que suspect » dit M. Sorel, après une entrevue ou deux avec Moreau, déclara que l’accord était fait et que le général était prêt à marcher pour les Bourbons. C’était exactement le contraire de la vérité, mais c’est sur cette affirmation que tout le complot reposa. La police, bien entendu, savait tout et, à l’étranger, on causait ouvertement

de l’affaire en donnant des détails circonstanciés sur ce qui devait s’accomplir[20].
Cambacérès et le Brun présentent au premier consul sa nomination d’empereur.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)
Bonaparte, qui dirigeait les manœuvres de Méhée de la Touche, était au

courant de ce qui se disait et de ce qui se faisait. Que vaut dans ces conditions l’affolant tableau que nous devons au talent de M. Masson ? La vérité, pour être moins dramatique, n’en est pas moins intéressante : ce que veut Bonaparte, c’est la compromission définitive de Moreau et le débarquement d’un Bourbon, qui sera tout simplement arrêté au moment de son arrivée. Si la police ne quitte pas Moreau, elle veille aussi sur toutes les routes de Normandie et Savary, futur duc de Rovigo, est « en sentinelle au pied de la falaise de Biville[21] ». Pendant ce temps, on arrête et on fusille quelques individus suspects, on interroge aussi et on obtient des renseignements souvent contradictoires, mais qui montrent toujours qu’il y a « quelque chose ». Enfin, comme rien de décisif ne se faisait, l’énervement gagne le consul. C’est le moment, où, après l’interrogatoire du royaliste Bouvet de Lozier, qui a déclaré que les Bourbons avaient cru au concours de Moreau, mais que celui-ci avait refusé ses services, la police a définitivement arrêté les lignes générales du complot. Pour les policiers, la conspiration « partant de la Bretagne et de la Normandie, s’étendait jusqu’à Strasbourg, Munich et Stuttgart. Pendant que Georges chercherait à enlever le premier consul, les jacobins, alliés aux royalistes, devaient soulever Paris, le duc de Berry agiter la Bretagne et la Vendée, Moreau et Pichegru prendre la direction des corps d’armée de l’Est, et le duc d’Enghien entrer en France à la tête d’une troupe d’émigrés rassemblés sur le Rhin. On ajoutait que la Russie se montrait défavorable à la France, que l’Autriche armait et que la Prusse allait bientôt l’imiter[22]. » Le 14 février 1804, Bonaparte fait arrêter Moreau qui est mis au Temple. Pichegru et Cadoudal sont cachés. Bonaparte furieux, et alors véritablement pris de peur, car, le premier coup ayant été frappé par lui, ses adversaires n’ont plus rien à ménager et il peut tout craindre d’eux, demande et obtient des mesures extraordinaires : une loi édicte la mort contre quiconque abritera Pichegru, Cadoudal ou leurs complices, et six ans de travaux forcés contre quiconque ne dénoncera pas leur retraite, la connaissant. Et c’est alors que la terreur, dont parle M. Masson, s’épand sur Paris, non pas qu’elle vienne du peuple, mais au contraire issue du pouvoir même qui fait fermer les barrières et viole les domiciles. Le 28 février, Pichegru est livré ; le 9 mars, Cadoudal est arrêté rue Monsieur-le-Prince, non sans avoir tué un agent et en avoir blessé un autre. Les Polignac, le marquis de Rivière sont saisis.

Bonaparte tenait avec Moreau le plus marquant parmi les derniers républicains de l’opposition ; il tenait, avec Georges et l’état-major royaliste, les premiers parmi les chouans. Mais il manquait encore, pour que sa vengeance fut complète, un représentant de ces Bourbons qui n’avaient pas voulu se démettre en sa faveur de leurs prétentions au trône. C’est en vain qu’il avait attendu le débarquement du duc de Berry, c’est en vain qu’il avait espéré dans la venue du comte d’Artois. Et pourtant il lui fallait un Bourbon quelconque pour frapper à son tour le « coup essentiel ». Il y avait précisément à Ettenheim, sur le territoire badois, le duc d’Enghien, petit-fils du prince de Condé. Il résidait là depuis deux ans, absorbé dans un roman d’amour avec la princesse Charlotte de Rohan. La proximité de la Forêt-Noire lui permettait de satisfaire sa passion pour la chasse, et il vivait loin de toutes les conspirations, attendant seulement d’être désigné pour servir dans un corps d’émigrés. Le policier Méhée de la Touche l’avait désigné comme ayant des entrevues suspectes avec des officiers de l’armée de Condé. Une enquête confiée au maréchal des logis de gendarmerie Lamothe apprit à Bonaparte que le duc d’Enghien avait auprès de lui Dumouriez. Il s’agissait, en réalité, du général Thumery, dont le nom mal prononcé avait paru à Lamothe être celui de Dumouriez. Il n’en faut pas davantage au premier consul : il entre dans une violente colère contre Réal, chef de la police, et contre Talleyrand qui, par leurs agents, n’ont pas su le grand danger que pouvait lui faire courir le duc d’Enghien. La perte de celui-ci est résolue, et, le 15 mars, un détachement de dragons commandés par le général Ordener passe le Rhin, viole le territoire badois, et va enlever le duc d’Enghien. On arrête les personnes qui sont chez lui : Thumery, le colonel Grunstein, des prêtres et des domestiques ; on saisit tous les papiers. Dans le même temps, le général de Caulaincourt opérait à Offenbourg et arrêtait quelques émigrés. Le duc d’Enghien, amené à Strasbourg, fut sans retard dirigé sur Paris, où il arriva le 20. On n’avait rien trouvé de compromettant dans ses papiers, et le commandant Charlot, qui avait reçu mission de les dépouiller, put affirmer au comte de Ségur que « dans toute cette correspondance saisie si inopinément, aucun mot, aucune trace de connivence du prince avec le complot de Paris ne furent trouvés[23] ». Quant à la confusion sur le nom de Dumouriez, elle fut vite établie. Mais il ne s’agissait pas de justice à rendre, il s’agissait d’un coup à frapper. Enghien n’est pas encore dans Paris que tout est prêt pour son exécution, son cachot est préparé à Vincennes, ses juges sont choisis, son interrogatoire est dressé, la sentence rédigée, la fosse même dans laquelle on doit l’enterrer est creusée[24] ! Sans retard, une commission militaire, présidée par le général Ilulin, statua. « Ces officiers, habitués à voir fusiller des chouans et des émigrés, n’y firent nulle différence ? [25] », et, à 6 heures du matin, le 21 mars, le duo d’Enghien était fusillé dans les fossés du château de Vincennes. Bonaparte, retiré à la Malmaison, avait refusé d’entendre toute voix qui aurait pu lui demander de faire grâce. Selon le mot de M. Masson[26], le premier consul considérait qu’il y avait vendetta entre les Bourbons et lui. Tous les instincts primitifs et sauvages de sa race s’étaient réveillés chez lui. En Corse, il y a peu de temps, un enfant qui jouait avec de jeunes camarades tomba soudain frappé d’une balle : il y avait vendetta entre son père et l’assassin. Bonaparte n’avait pas le sentiment de la justice, il ne savait que se venger ; mais, disposant de la force publique et se mettant en dehors et au-dessus des lois, il faisait ses vengeances terribles, odieuses. L’effet de cette exécution du duc d’Enghien fut considérable tant à Paris qu’à l’étranger[27], et il y eut un moment de terreur véritable, une terreur de complices soudain dévoilés, dans tout l’entourage de Bonaparte. Si on cherche dans les Mémoires, dans les Souvenirs des personnages marquants de la cour consulaire, on ne trouve que des justifications ou des excuses sur le rôle joué par leurs auteurs dans la tragédie de Vincennes[28]. Seul Bonaparte a toujours revendiqué hautement son acte.

Ce qui nous intéresse, c’est la façon dont il se justifie sur le moment : « Ces gens là, dit-il, voulaient mettre le désordre dans la France et tuer la Révolution dans ma personne ; j’ai dû la défendre et la venger. J’ai montré ce dont elle est capable… Je suis l’homme de l’État, je suis la Révolution française et je, la soutiendrai… ». C’est donc toujours le même procédé que nous voyons mis en œuvre : ayant agi pour son compte personnel, ayant assouvi sa vendetta, Bonaparte veut donner à son acte l’apparence d’une mesure prise dans l’intérêt du pays et mieux encore d’une mesure nécessaire pour sauver la Révolution ! C’est bien ainsi encore une fois que le pays envisagera l’affaire de Vincennes. Les républicains, ou plus exactement tout le peuple, avaient murmuré quand Moreau avait été arrêté, ne voulant pas le croire capable d’avoir pactisé avec les Bourbons, mais l’arrestation et la condamnation d’un membre de cette famille semblaient bien indiquer que Bonaparte avait couru un réel danger. En outre, la façon même dont il sévissait contre le petit-fils du prince de Condé paraissait montrer qu’il restait bien avec les partisans de la Révolution et qu’il ne pactisait pas avec les émigrés, avec les royalistes.

D’ailleurs, un nouvel événement tragique vint bientôt occuper l’opinion : le 16 avril, Pichegru fut trouvé étranglé dans sa prison.

Le Moniteur donna sur cette mort des détails circonstanciés : « Le 15 avril, vers onze heures du soir, Pichegru, ayant pris un fort bon repas, se coucha vers minuit. Le garçon de chambre qui le servait s’étant retiré, Pichegru tire de dessous son chevet, où il l’avait placée, une cravate de soie noire dont il s’enlace le cou, Une branche de fagot qu’il avait mise en réserve lui aide alors à exécuter son projet de suicide. Il introduit ce bâton dans les deux bouts de sa cravate, assujettis par un nœud. Il tourne ce petit bâton près des parties glandulaires du cou autant de fois qu’il est nécessaire de le faire pour clore les vaisseaux aériens ; près de perdre la respiration, il arrête le bâton derrière son oreille et se couche sur cette même oreille pour empêcher le bâton de se relâcher. Pichegru, naturellement replet, sanguin, suffoqué par les aliments qu’il vient de prendre et par la forte pression qu’il éprouve, expire pendant la nuit ».

Pitt à la découverte.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)

Telle est la version officielle. Est-elle vraie, est-elle fausse ? Les contemporains crurent à un meurtre voulu par Bonaparte désireux de voir certains secrets disparaître : il est évident que Pichegru, définitivement perdu, ne se serait pas fait faute de parler. D’un autre côté, il est permis de penser avec Michelet[29] que Pichegru « chaque année enfoncé, enterré au dixième cercle de l’enfer et de la honte… n’avait qu’un seul moyen de fuir son jugement, c’était de s’étrangler. Pour Lanfrey[30], « le mystère ne sera peut-être jamais éclairci, et l’accusation serait téméraire, mais le soupçon sera toujours légitime ». Quoi qu’il en soit, la mort de Pichegru faisait disparaître le principal témoin dans le procès contre Moreau.

Les débats de ce procès s’ouvrirent le 28 mai 1804, non pas devant le jury, car un sénatus-consulte du 28 février précédent avait suspendu les fonctions du jury « pendant le cours de l’an xii et de l’an xiii dans tous les départements de la République, pour le jugement des crimes de trahison, d’attentat contre la personne du premier consul, et autres contre la sûreté intérieure et extérieure de la République », mais devant un tribunal spécial. Moreau avait auprès de lui, sur le banc d’accusation : Cadoudal, Rivière, Polignac, et d’autres chouans. Il fut démontré qu’à aucun moment le vainqueur de Hohenlinden n’avait songé à ramener les Bourbons ; toute la trame de la conspiration fut mise à jour, en sorte que l’on vit bien que tout reposait sur la seule affirmation de Lajolais déclarant sans aucune preuve que Moreau était prêt à marcher pour rétablir la royauté.

Moreau ne cacha pas cependant qu’il n’était point partisan de la politique de Bonaparte : « Quand j’ai vu, dit-il, les fructidorisés à la tête des autorités de l’État, quand l’armée de Condé remplissait Les salons de Paris et ceux du premier consul, je pouvais bien m’occuper de rendre à la France le vainqueur de la Hollande ! » Ce n’était pas là précisément le langage d’un homme prêt à s’associer aux royalistes. Il apparaissait bien plutôt comme l’accusateur de Bonaparte, et c’est contre le consul qu’il retournait l’accusation dirigée contre lui-même. D’ailleurs, les interrogatoires et surtout le plaidoyer modeste, mais plein de grandeur, que prononça le général frappèrent si vivement ses juges, pourtant prévenus contre lui, qu’ils votèrent son acquittement. Bonaparte voulait sa mort. Au courant de ce qui se passait dans la salle où les juges délibéraient, il donna l’ordre de poursuivre la délibération. Le président Hémard obéit et insiste pour obtenir une condamnation. Lecourbe s’insurge contre cette violence. Bourguignon, un autre juge, propose l’inévitable et honteuse solution que nous connaissons bien : condamnation avec circonstances atténuantes ! C’est de la sorte que Moreau fut frappé de deux ans de prison ; et il disait en parlant de cette peine : « S’il était constant que j’avais pria part à la conspiration, je devais être condamné à mort comme le chef. Personne ne croira que j’y aie joué Le rôle d’un caporal[31] ! » Cadoudal et 11 autres chouans condamnés à mort furent guillotinés le 25 juin 1804 en place de Grève.

Bonaparte ressentit de la faible condamnation de Moreau une vive colère et, voyant un jour aux Tuileries le juge Lecourbe qui avait refusé de condamner le général à une peine quelconque s’avancer dans une délégation de la cour de Paris, il alla vers lui et s’écria : — Comment avez-vous osé souiller mon palais de votre présence ? Sortez, juge prévaricateur, sortez ! » Voilà comme Bonaparte comprenait la justice[32].

Les conspirations, le bruit fait autour d’elles, la « réclame » bonapartiste qui en résulta, réclame d’autant plus puissante que le pays était plus mal informé et ne tirait toute connaissance des événements que des récits officiels dictés par la police, tout cela devait aboutir à l’élan définitif attendu par le premier consul. Des adresses, des députations lui parvinrent, quelques-unes sincères, beaucoup « inspirées ». Et, à leur sujet encore, Bonaparte fit claironner la Renommée. Cependant tous les ferments monarchiques travaillaient dans les classes dites supérieures. Les ambitieux et les aplatis murmuraient que le seul moyen d’assurer définitivement l’avenir était de rendre héréditaire le pouvoir de Napoléon Bonaparte. C’est alors que la Révolution apparaît lointaine ! Quelques années ont suffi pour que la servilité, ressort principal du gouvernement monarchique, reprît sa place dans les sphères gouvernementales. N’est-ce pas Fouché le révolutionnaire, Fouché l’adversaire du Consulat à vie, qui fait pour la proclamation de l’Empire la propagande la plus active[33] ! Fouché veut redevenir l’homme indispensable, le ministre de la police, c’est-à-dire, dans le régime nouveau, le maître de toutes les consciences, de toutes les situations. Bonaparte le dit à Lecouteulx de Cauteleu, vice-président du Sénat : « Il faut un chef héréditaire à la nation française, et je sens si profondément la nécessité d’amener ce bienfait à la France, que ma raison considère cette mesure comme l’un de mes devoirs ». et, le 27 mars 1804 (6 germinal an XII), le Sénat prie le premier consul « d’achever son ouvrage en le rendant immortel comme sa gloire ». Et puis, pendant plusieurs semaines, une sorte de flottement, d’hésitation se produit : le Conseil d’État est irrésolu ; autour du consul même, il y a des hostilités. Sa famille, ses frères surtout, sont inquiets. Cette race jetée à la tête de la nation est avide, cupide. Il n’y a point d’entente, il n’y a que des rivalités et des jalousies, Joseph, Lucien, Louis, Jérôme sont autant d’ennemis pour Napoléon. Il tente de les désarmer. Mais, en réalité, « en les dotant, titrant, couronnant bientôt, il s’apprêtait à créer contre son pouvoir une coalition de mécontents insatiables, intéressés à sa mort, et, croyaient-ils, à la chute même de son empire, prêts à renouveler les rivalités et les coalitions désastreuses des anciens apanagés de la couronne[34]. » De la nation, des adresses continuaient à arriver, adresses ardemment bonapartistes, c’est vrai, mais où on ne parlait pas de l’Empire, sauf de rares exceptions. « Quant à cette nation singulière dit Lanfrey, mélange désespérant d’inconsistance et de grandeur, de faiblesse et de générosité, tout émue encore de son indignation de la veille, partagée un instant entre l’idolâtrie et l’horreur, mais trop démoralisée et trop sceptique pour avoir une volonté, elle semblait ne pouvoir plus résister à la fascination du crime et de la gloire ; elle s’abandonnait elle-même avec une sorte d’ivresse, semblable à ces femmes avilies qui se donnent de préférence à celui qui les méprise et les violente[35]. »

Constatant que, « parmi les nombreux extraits d’adresses publiés par le Moniteur en germinal et en floréal an XII et qui émanaient de préfets, de maires, de conseils généraux, c’est-à-dire de fonctionnaires nommés par le gouvernement, il en est fort peu où l’établissement de l’Empire soit formellement demandé », citant même le cas du conseil général du Jura et celui des autorités de l’Isère qui demandent des institutions libérales et repoussent l’accroissement de pouvoir, M. Aulard conclut : « On ne peut pas dire que la France, même par la voix des agents du gouvernement, ait demandé le rétablissement du trône au profit de Bonaparte, ni surtout qu’elle se soit ruée dans la servitude[36]. » La France ne s’est peut-être pas « ruée » dans la servitude, mais elle n’a fait guère moins. Elle n’a pas demandé l’Empire, mais elle a désiré que Bonaparte fît tout ce qu’il lui conviendrait de faire pour s’assurer le pouvoir définitif. La France ne concevait qu’un trône : celui des Bourbons. Elle ne croyait pas que Bonaparte avec la couronne équivaudrait à Louis XVIII, elle pensait même exactement le contraire, et cela parce que Bonaparte avait toujours répété qu’il était l’homme de la Révolution, parce qu’il venait d’être en butte à une conspiration émanée de l’ancienne famille régnante. Bonaparte empereur, c’était la Révolution couronnée. Si monstrueux que cela nous paraisse, il faut bien en convenir, c’est ainsi que le peuple français a raisonné et, tandis que les royalistes, les épaves de l’ancien régime, les émigrés rentrés, les bourgeois repus et rassurés, les arrivés, les satisfaits, acceptaient l’hérédité du pouvoir comme une garantie de retour à une forme de gouvernement monarchiste et conservateur, le peuple des ouvriers et des prolétaires, trompé, séduit, entraîné dans la plus folle erreur, était prêt à tout recevoir de Bonaparte en haine des Bourbons et de l’ancien régime, avec l’assurance qu’il travaillait encore pour la Révolution.

Le 23 avril 1804, le tribun Curée proposa un vœu tendant à ce que « Napoléon Bonaparte, actuellement premier consul, fût déclaré Empereur des Français et à ce que la dignité impériale fût déclarée héréditaire dans sa famille. » Bonaparte réunit aussitôt ses plus fidèles serviteurs en comité privé et, comme on paraissait devoir y discuter, il déclara que l’armée était prête à trancher tout débat par ses baïonnettes, et il repoussa tous les conseils, voulant seulement une solution ferme qui devait lui donner tout le pouvoir sans aucune condition. Le 25 avril 1804, après une lettre du premier consul, le Sénat nomme une commission qui demande aux sénateurs leur avis individuel et, pendant ce temps, le Tribunat discute la motion Curée soutenue par tous les tribuns. Seul Carnot protesta en termes élogieux pour Bonaparte et en déclarant qu’il était prêt à se soumettre. La motion Curée fut donc adoptée après un rapport de Jard-Panvillier par 48 voix sur 49 votants. Le Tribunat n’aurait eu garde de ne pas se soumettre au désir de Bonaparte,

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).


car il y allait de son existence ! — Le Sénat, en possession du vœu du Tribunat, déclara « qu’il est du plus grand intérêt du peuple français de confier, le gouvernement de la République à Napoléon Bonaparte, empereur héréditaire. » Fontanes, président du Corps législatif non en session, obtint des membres présents à Paris une adresse conforme aux vœux précédents et enfin, le 28 floréal an XII (18 mai 1804), après proposition de Portalis au nom du Conseil d’État et sur rapport de Lacépède, le Sénat rendit le sénatus-consulte organique qui établissait l’Empire.

Le peuple fut appelé à répondre oui ou non à la proposition suivante : « Le peuple veut l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte et dans la descendance directe, naturelle et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII. » L’Empire fut accepté (prairial an XII) par 3 572 329 oui contre 2 569 non.

Le 18 mai 1804, Bonaparte écrivait à Cambacérès : « Citoyen consul votre titre va changer » ; le 21 mai : « Mon cousin l’archichancelier de l’Empire… »

  1. O. c, p. 230.
  2. Denis. L’Allemagne, 1789-1810, p. 165.
  3. Voir Himly. Hist. de la formation territoriale des États de l’Europe centrale, t. II.
  4. Coquelle. Napoléon et l’Angleterre, 1803-1813.
  5. Supra, p. 129.
  6. Rapport de Whitworth, 21 février.
  7. Sorel, o. c, p. 295.
  8. Création de la Légion d’Honneur le 29 floréal, an X.
  9. 12 janvier 1804.
  10. Voir Mémoires de Clermont-Gallerande, t. I.
  11. 7 septembre 1800.
  12. Chassin, Pacifications de l’Ouest, III, 737.
  13. Revue La Révolution française, 14 juin 1895,p.361-363. Extraite de l’ouvrage du Dr Bailleu : Historische Zeitschrift, t. 38.
  14. Dumouriez, qui avait demandé à Bonaparte la permission de rentrer en France (3 novembre 1800) et n’avait pas obtenu de réponse, touchait 30 000 livres d’appointements pour dresser des plans de campagne.
  15. Ernest Daudet, La Police et les Chouans, page 24.
  16. Napoléon et sa famille, II, 326-329.
  17. Hohenlinden.
  18. Lanfrey, o. c, III. 95.
  19. Pichegru arriva à Paris le 24 janvier 1804.
  20. Voir Sorel, o. c., p 342, 343.
  21. Chassin, Les Pacifications de l’Ouest, t. III, p. 738.
  22. Welschinger. Le duc d’Enghien, p. 256. — Le gouvernement français publia en 1804 un libelle de Méhée de la Touche, intitulé : Alliance entre les Jacobins français et les ministres anglais, où l’on voit la part de la police française dans le plan primitif de la conspiration.
  23. Mémoires de Ségur, t. II.
  24. Voir Welschinger, Le duc d’Enghien, p. 321.
  25. Michelet, Histoire du xixe siècle, III, 125.
  26. Napoléon et sa famille. II. 332.
  27. Voir Welschinger, o. c., ch. XXI et Sorel o. c, intitulée : « Vincennes et l’Europe ».
  28. Voir Sorel, o. c., p. 352.
  29. Histoire du xixe siècle, t. III, p. 126. Cf. Sorel., o. c, 354 : « Un suicide devenait la seule fin décente d’une vie brillante sur le point de sombrer dans l’ignominie. »
  30. O. c., III, 155.
  31. Le gouvernement proposa à Mme Moreau la commutation des deux ans de prison en exil perpétuel, ce qui fut accepté par la femme du général qui « tremblait, dit Langrey que son mari n’éprouvât le sort de Pichegru ».
  32. Ajoutons que le marquis de Rivière, Polignac, d’Hozier, de Lozier, de Neuville obtinrent leur grâce. Ils étaient tous gentilshommes.
  33. Madelin, Fouché, I, p. 372-375.
  34. Sorel, o.c. 365. Voyez Masson, Napoléon et sa famille, t. II, p. 341-385.
  35. O. c, t. III, p. 168-169.
  36. Histoire politique de la Révolution française, 772, note 1.