Histoire socialiste/Consulat et Empire/19

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, sous la direction de
Jules Rouff (p. 383-409).


CHAPITRE IV
la campagne de russie

Dans cette incroyable série de campagnes, de triomphes, de conquêtes haletantes et furieuses que l’histoire appelle l’épopée napoléonienne, l’expédition contre la Russie fut non seulement la plus fertile en souffrances meurtrières et en calamités, mais, pour la délivrance de l’Europe asservie, marqua l’irrémédiable déclin de la destinée impériale. La campagne de Russie, dont les étapes lamentables sont tristement populaires, permet, en outre, de saisir avec une tragique netteté quelques-unes de ces ambitions effrénées, insatiables, où Napoléon n’hésitait pas à s’abandonner, sans souci des effroyables ruines qui fondaient leur rançon.

Toute la magnificence déployée au cours de l’entrevue d’Erfurt, les promesses d’aide mutuelle, les solennités pompeuses, les spécieuses négociations politiques, et maints engagements tacites contractés en vue de campagnes éventuelles, n’avaient pu consolider l’alliance du czar Alexandre et de Napoléon. Celui-ci, désireux de se concilier l’appui de la Russie, se déclarait prêt à de nombreuses concessions ; tout en affirmant très haut la puissance intangible de son prestige et l’invincible éclat de ses armes, il sentait tout le prix d’une alliance qu’il comptait utiliser au premier jour. Celui-là rusait, prodiguait à Napoléon des témoignages d’amitié, mais discutait fort habilement toutes les clauses de la convention qu’il s’apprêtait secrètement à transgresser.

La situation devint critique en 1809, à l’issue de la campagne contre l’Autriche, lorsque Napoléon se fut convaincu du peu d’empressement que le czar avait apporté à la lutte à laquelle le traité de Tilsitt et la convention d’Erfurt le contraignaient de coopérer. Certes, Napoléon avait sujet de se plaindre de son allié ; celui-ci, tandis que les années françaises livraient de furieux assauts contre les Autrichiens, limitait son concours à quelques envois de troupes auxquelles l’ordre secret avait été donné d’éviter tout contact avec l’ennemi. Justement exaspéré par ce qu’il considérait comme une trahison, Napoléon exhala son mécontentent et, et s’empressa de le sanctionner en n’accordant au czar, pour prix de son alliance inutile, qu’un territoire de très médiocre importance, la Galicie orientale.

D’autres causes de rupture allaient d’ailleurs bientôt surgir, qui devaient rendre inefficace toute tentative de conciliation ; il faut citer d’abord, au premier rang de ces motifs, le vif ressentiment qu’éprouva Napoléon en présence de l’accueil singulièrement altier fait par l’impératrice douairière de Russie aux propositions de mariage avec une grande-duchesse de Russie, que le despote français eût été fort heureux de voir aboutir. le czar Alexandre, qui supportait l’alliance et l’amitié impérieuses de Napoléon comme un joug, se souciait assez peu de resserrer encore, par des liens de parenté, des relations qui lui paraissaient dangereuses. Il n’insista donc pas tout d’abord auprès de sa mère pour faire obtenir gain de cause à son illustre allié ; les négociations traînèrent en longueur, entravées à tout moment par des prétentions nouvelles de l’impératrice douairière, et la situation ne prit fin qu’avec la brusque résolution, en 1809, de Napoléon de souscrire sans retard aux propositions de mariage avec une archiduchesse d’Autriche, négociées par Schwartzenberg, alors ambassadeur de l’empereur François, et le ministre actuel des affaires étrangères, duc de Bassano. Cette décision, en faisant cesser brusquement les pourparlers que la cour de Russie se plaisait à ne point résoudre, ne laissa pas néanmoins de blesser vivement le czar et l’aristocratie russe ; la situation se tendait déjà de jour en jour ; l’habile Caulaincourt, ambassadeur à Pétersbourg, avait reçu des instructions précises lui enjoignant de ne point céder, de veiller au strict accomplissement des volontés impériales, de s’opposer vivement à toute tentative de violation du traité de Tilsitt.

D’autre part, le blocus continental, que Napoléon prétendait maintenir et qu’il imposait rigoureusement à tous les peuples alliés ou vassaux, ruinait le commerce de la Russie, mise dans l’impossibilité d’écouler en Angleterre quelques-uns de ses plus importants produits. La détestable politique douanière de Napoléon menait l’Europe à la banqueroute et neutralisait, en attendant, la vitalité commerciale des nations.

À ces raisons d’ordre économique venaient s’en ajouter d’autres qui ne laissaient pas d’aggraver, plus irrémédiablement encore, une situation qu’on s’accordait à tenir pour intolérable. À quelques mois d’intervalle, Napoléon venait, en effet, de prononcer la réunion à la France de la Hollande ; en juillet 1810, du Valais ; en décembre, du duché d’Oldenbourg, des principautés de Sam et Arenberg, des trois villes hanséatiques, Brême, Hambourg et Lubeck, de décembre 1810 à février 1811. La violence de ces main-mises avait provoqué l’indignation générale, et le despotisme impérial semblait n’avoir d’égal que l’orgueil insatiable et effréné du souverain. À son frère Louis, qui s’était fait en Hollande le défenseur courageux et patient des droits nationaux, Napoléon n’épargnait ni les invectives ni les menaces ; il ne pouvait tolérer chez son frère ces désirs de justice qu’il affectait de tenir pour une sorte de trahison envers la France. Aussi bien ne tardait-il jamais à en venir aux mesures brutales, aux coups de force sur lesquels il avait toujours compté pour briser radicalement toutes les résistances. L’annexion de la Hollande fut donc décrétée en vertu d’un sénatus-consulte de juillet 1810. Quelques mois après, une décision nouvelle bouleversait l’ancienne organisation des provinces hollandaises par l’imposition d’un système administratif français, destiné à resserrer plus étroitement, sous le joug de l’Empire, les territoires annexés.

Ces événements n’avaient pas peu contribué à surexciter les esprits en Europe. De telles spoliations provoquaient partout des haines, qui devaient être bientôt douloureusement fécondes en conflits. La réunion du duché d’Oldenbourg, en 1811, et des trois villes hanséatiques parut aux princes de l’Allemagne le comble de l’arbitraire ; tous comprirent l’étendue du péril qui menaçait leurs États, dont l’autonomie, jusque-là, n’avait point été menacée. Rien, pas même les conséquences, faciles à pressentir, d’une mesure impolitique, n’arrêtait l’empereur ; il n’hésita donc pas à s’aliéner, plus définitivement encore, le concours, fort peu empressé d’ailleurs, du czar, en spoliant sans raison, de ses terres et de ses apanage princiers, le duc d’Oldenbourg, oncle d’Alexandre. Le czar, outré d’un procédé qui l’atteignait personnellement, en même temps qu’il constituait aux yeux de l’Europe un attentat inconcevable au droit des gens, réclama pour son parent une indemnité proportionnelle à l’offense. Napoléon n’offrit que des compensations dérisoires et, pour faire diversion, reprocha formellement à Alexandre de favoriser les fraudes par son zèle médiocre dans l’exécution des stipulations du blocus continental.

D’autre part, la Pologne, qui devait à Napoléon l’autonomie nouvelle dont elle s’enorgueillissait, semblait un perpétuel danger pour Alexandre. Un fougueux réveil du sentiment national, et l’enthousiasme persistant à l’égard des Français libérateurs, ne semblaient guère être faits pour calmer les appréhensions du czar qui se sentait impuissant à conjurer le péril. La restauration de la Pologne, à cette époque, sous une influence étrangère, n’eût-elle pas été une lamentable défaite de la Russie, la ruine de son prestige et du passé de victoires sur lequel elle avait fondé sa domination ?

Dès lors, en présence de telles éventualités, Alexandre, soucieux de les dissiper à jamais, mit tout en œuvre pour obtenir de Napoléon que la Pologne ne fût point rétablie. L’empereur consentit à en donner, par l’intermédiaire de Caulaincourt, les formelles assurances. Ces déclarations ne calmèrent point les inquiétudes d’Alexandre, qui décida de devancer l’effet des projets agressifs qu’il imputait à Napoléon, non sans quelque raison, par de formidables concentrations de troupes dans les régions voisines du grand-duché de Varsovie et, notamment, en Lithuanie. Prévenu des agissements du czar par les Polonais mis au courant des instructions données par Alexandre à ses armées, Napoléon répondit par des envois de renforts à Dantzig, à Hambourg, où furent concentrés d’immenses approvisionnements ; il prévint en même temps ses alliés et leur enjoignit de mettre sur pied le contingent de leurs forces. Les troupes d’Italie se préparèrent, les troupes polonaises revinrent d’Espagne pour se mettre à nouveau à la disposition de l’empereur ; les princes de la Confédération du Rhin furent mis dans l’obligation démobiliser sans retard leurs corps d’armée. Napoléon brûlait de communiquer à ceux qui l’entouraient les ressentiments dont il était animé contre la Russie : ses coutumes de brusquerie impérieuse, sa violence naturelle et ses énergies perpétuellement belliqueuses l’emportèrent bientôt sur l’attitude apparemment pacifique qu’il avait affecté de garder jusque là. Au colonel Tzernitcheff, envoyé par le czar pour se renseigner sur les préparatifs intérieurs et les armements décidés par l’empereur. Napoléon faisait, en termes violents, l’exposé des forces dont il disposait et, tout en protestant du désir qu’il éprouvait de maintenir l’entente de la France et de la Russie, il laissait comprendre qu’il ne céderait point aux instances dont il était l’objet, et qu’il saurait, au besoin, répondre par la force aux réclamations du czar concernant l’Oldenbourg et la Pologne. Malgré les instructions pressantes de son maître, et les démarches qu’il tentait auprès de l’empereur pour faire aboutir sa mission, Tzernitcheff ne put obtenir de Napoléon que de vagues promesses relatives à l’indemnité que le czar exigeait pour l’audacieuse réunion de l’Oldenbourg. L’échec de Tzernitcheff, sur ce point, ne fit qu’indisposer plus profondément Alexandre ; les renseignements secrets qu’il avait pu se procurer, par l’intermédiaire de cet envoyé, et d’un certain Michel, employé au ministère de la Guerre, gagné à prix d’or par l’aide de camp russe, l’informèrent en outre des ressources et des desseins de Napoléon, il se hâta donc de compléter ses propres armements et se prépara à une résistance habile, patiente, singulièrement efficace, et qui devait déterminer un peu plus tard l’effroyable ruine de la Grande Armée.

À peu près vers la même époque, certains changements furent introduits par Napoléon dans l’organisation diplomatique, lesquels, comme on pouvait le prévoir, n’eurent d’autre résultat que de tendre davantage les rapporta et de précipiter une rupture qui n’était déjà plus qu’une question de mois. Caulaincourt, auquel le tsar Alexandre témoignait une vive considération, dut quitter son poste d’ambassadeur à Pétersbourg. Ce départ était une garantie de moins pour le maintien de la paix, d’autant que le nouvel ambassadeur, le colonel comte de Lauriston, aide de camp de l’empereur, avait reçu de celui-ci des instructions intransigeantes.

Le tsar, cependant, prit encore l’engagement, vis-à-vis du nouveau diplomate, de se conformer aux stipulations du traité de Tilsitt, mais il émit formellement de nouvelles prétentions que légitimait parfaitement l’attitude de Napoléon à son égard. Alexandre demandait, notamment, l’évacuation de la Poméranie suédoise et des États prussiens par nos troupes et la levée de l’interdiction arbitraire qui l’avait mis jusque là dans l’impossibilité de faire commerce ouvertement avec les neutres et, en particulier, les Américains. Le ton, fort naturel cependant, de cette requête exaspéra Napoléon, qui s’en prit à Kourakim, l’ambassadeur d’Alexandre, et lui fit, le 27 avril 1812, de violents reproches. Entre temps, au milieu de février, Tzernitcheff était parti précipitamment pour la Russie, muni de renseignements fort importants, qu’il s’était procurés grâce à la complicité que nous avons signalée un peu plus haut.

Ce dernier incident avait mis le comble à la colère de Napoléon qui se hâta de conclure, au moyen de brutales pressions, plusieurs alliances offensives contre la Russie.

Un premier traité stipula les conditions de la coopération de la Prusse, le 24 février 1812. Frédéric-Guillaume, qui désirait vivement rentrer en possession des places occupées par les Français sur l’Oder, n’obtint pas satisfaction, malgré la promesse formelle de son alliance. Sur la foi d’assurances assez vagues, il dut s’engager à fournir 20 000 hommes ; il lui fut cependant accordé, en échange de cette coopération, une réduction de 20 millions sur la contribution de guerre de 60 millions qu’il devait acquitter.

Quelques jours après, le 10 mars, Napoléon signait un autre traité avec l’Autriche, aux termes duquel François-Joseph fournissait un contingent de 30 000 hommes, placé sous le commandement de Schwartzenberg. La restitution éventuelle des provinces illyriennes à l’Autriche était la compensation principale consentie par Napoléon.

L’esprit véritable de ces deux alliances n’était guère celui que souhaitait l’empereur. La crainte d’un prompt envahissement ou d’une effroyable répression avait seule décidé Frédéric-Guillaume et François-Joseph à adhérer à la coalition nouvelle dont Napoléon était l’âme. D’autre part, le sentiment national allemand était exaspéré contre le despote français qui avait laissé, çà et là, sur le sol germanique les vestiges terribles de sa domination. En Prusse et en Autriche, on savait que la coopération offensive, obtenue de force par Napoléon, serait rendue à peu près inefficace : les souverains n’en faisaient-ils pas donner secrètement l’assurance à Pétersbourg ?

Ces préparatifs belliqueux de Napoléon ne l’avaient point empêché, quelque temps auparavant, d’assurer le tsar de son désir de maintenir la paix et de ses bonnes intentions. C’étaient là d’ingénieux passe-temps destinés à lui permettre de poursuivre l’organisation définitive de ses effectifs et de ses armements : trois corps d’armée français, en effet, avaient atteint l’Oder, tandis qu’on tentait encore, de part et d’autre, de se prodiguer de bonnes paroles, sur l’effet desquelles personne ne s’illusionnait. Alexandre rivalisait d’ailleurs de fourberie avec l’empereur : le 5 avril 1812, il signait avec Bernadotte, prince royal de Suède, un traité d’alliance offensive et défensive ; 30 000 Suédois devaient attaquer la Grande Armée en Allemagne ; en échange de cette coopération, la Russie garantissait à la Suède l’obtention de la Norvège.

Soucieux de se concilier, à défaut d’autre attitude, la neutralité, singulièrement bienfaisante en la circonstance, de l’Angleterre, Napoléon adressa, le 17 avril, à lord Castlereagh, des propositions modérées en apparence, toutefois, et c’était le point auquel l’Angleterre était fort attachée, Napoléon prétendait maintenir Joseph Bonaparte, piteux monarque, sur le trône d’Espagne ; il n’en fallait pas davantage pour faire cesser des négociations entreprises, de part et d’autre, avec un zèle si médiocre. L’Angleterre, cependant, ne paraissait pas disposée à user de magnanimité à l’égard de celui qui s’était efforcé de la ruiner : le 3 mai 1812, elle adhérait au traité suédo-russe et sa participation à cette coalition offensive devait avoir pour nous d’assez fâcheuses conséquences.

L’accueil fait par l’empereur à l’ultimatum d’Alexandre présenté par Kourakim, avait précipité les événements. Le tsar avait pressenti l’insuccès fatal de la démarche et des réclamations confiées par lui à son ambassadeur ; sans en attendre le résultat, il rejoignit son armée, vers la fin d’avril, à Wilna. Il comprenait la nécessité qui s’imposait à lui de ne point laisser s’écouler de jour qu’il n’eût plus solidement organisé la résistance ; de plus, il voulait prévenir toute surprise de nature à démoraliser ses troupes.

Le 9 mai 1812, Napoléon quittait Paris, accompagné de l’impératrice Marie-Louise. Le Moniteur officiel de l’empire annonça que le départ du souverain n’avait pour objet que « l’inspection de la Grande Armée réunie sur les bords de la Vistule ». C’était en réalité le départ pour la guerre ; mais l’empereur voulait donner le change à l’opinion publique et prétendait même persuader encore le tsar de la sincérité de ses sentiments pacifiques. Napoléon et Marie-Louise firent leur entrée à Dresde le 16 au soir ; ce fut le début de fêtes magnifiques qui ne durèrent pas moins de quinze jours et pendant lesquelles les princes de la Confédération du Rhin, l’empereur et l’impératrice d’Autriche vinrent porter au souverain français leurs adulations et leurs hommages empressés. Le roi de Prusse, désireux d’obtenir quelques dédommagements pour les spoliations et les vexations de toute nature dont son territoire et son peuple étaient l’objet, vint aussi faire sa cour à Napoléon, qui ne lui consentit, selon son habitude, que de vagues et illusoires promesses.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).

Napoléon comptait sur l’éclat de sa présence à Dresde, sur la magnificence et la solennité de ses attitudes, sur le prestige de ses armes, de ses royaumes, pour intimider le tsar et lui faire perdre le profit de ses alliances. Mais celui-ci, qui n’était point dupe de ces démonstrations théâtrales, faisait demander, au même moment, et plus catégoriquement que jamais, une réponse aux propositions transmises par Kourakim. Ces nouvelles insistances n’eurent point d’effet, et l’ambassadeur dut demander ses passeports. La rupture était un fait accompli.

Vainement Lauriston dépêché par Napoléon auprès du tsar à Wilna, arrivait-il avec des promesses d’accommodement, Alexandre ne consentit même pas à le recevoir. Moins de quinze jours après, le ministre des relations extérieures, M. de Bassano, avertissait M. de Lauriston d’avoir à demander, à son tour, ses passeports en raison de l’attitude d’Alexandre à l’égard de l’empereur. La période des atermoiements et des négociations vaines était close : le conflit, sourdement préparé, rendu inévitable par les prétentions incroyables et tyranniques de Napoléon, allait éclater. Par des levées extraordinaires, des conscriptions impitoyables, la France dépouillée avait fourni au despote l’holocauste qu’il réclamait ; près de 700 000 hommes formaient les cadres de la Grande Armée ; 400 000 environ constituaient la réserve. Les proportions du désastre devaient, hélas ! correspondre à celles-là.

Le 29 mai 1812, Napoléon quittait Dresde et l’impératrice et, le 30 au soir, entrait à Posen ; une réception enthousiaste l’y attendait, mais il n’y fit guère attention. Deux jours après, il était à Thorn, où se trouvaient les états-majors des maréchaux de la Grande Armée ; il y passa la revue de la garde impériale qu’une valeureuse et intrépide résistance devait bientôt immortaliser.

L’empereur se rendit ensuite à Dantzig, passa l’inspection des travaux de fortification, visita, quelques jours après, le premier corps d’armée commandé par Davoust et cantonné à Kœnigsberg et vint enfin sur les bords du Niémen, non loin de Kovno, point choisi pour le passage de la Grande Armée.

Il convient de donner ici quelques indications rapides sur les forces dont Napoléon disposait au début le la campagne de Russie : la Grande Armée comprenait onze corps d’armée auxquels il fallait ajouter la garde impériale et la réserve de cavalerie placées sous le commandement de Murat ; les contingents étrangers avaient été répartis dans les différents corps d’armée ; c’est ainsi que le premier corps comprenait, en dehors de ses trois divisions françaises, trois divisions d’Espagnols, d’Allemands et de Polonais ; il en était de même pour les autres corps où les nationalités les plus diverses se coudoyaient. Le cinquième corps, placé sous les ordres de J. Poniatowski, était exclusivement composé de Polonais, le sixième de Bavarois, le septième de Saxons, le huitième de Westphaliens ; le dixième corps comprenait une division française et deux divisions prussiennes.

L’effectif total des contingents de la Grande Armée, y compris les corps autrichiens, s’élevait à près de 700 000 hommes. Les alliés comptaient dans cet ensemble pour un peu plus de la moitié.

Les forces que le tsar comptait opposer à Napoléon, pour n’avoir point l’importance numérique des troupes de celui-ci, n’en étaient pas moins considérables ; leurs chefs avaient d’ailleurs, pour la plupart, toutes les qualités de tactique ou d’intrépidité requises pour assurer la fortune des armées. Les troupes d’Alexandre formaient environ cinq corps principaux, au premier rang desquels il faut signaler la fameuse et redoutable armée de 110 000 hommes commandée par Barclay de Tolly, cantonnée de l’autre côté du Niémen, en avant de la Dvina. Un autre corps, d’environ 40 000 hommes, se trouvait, non loin de Smolensk, sous les ordres de l’impétueux Bagration, dont les exploits se renouvelèrent à tout instant dans cette campagne. Au sud, deux corps, d’environ 50 000 hommes chacun, se tenaient en réserve sous le commandement de Tormassof et de Tchitchakof.

Le premier bulletin de la Grande Armée, daté de Gumbinnen, le 20 juin 1812, fut en quelque sorte le signal officiel des hostilités. Napoléon y déclarait, en effet, avec cette emphase impérieuse et cette impudence qu’il apportait toujours à la rédaction des bulletins, que la guerre était entreprise contre la Russie et qu’il fallait accuser cette nation de l’impossibilité où l’on s’était trouvé de négocier efficacement.

Le 23 juin, les ponts que les troupes devaient utiliser pour passer le Niémen furent jetés et, dès le lendemain, commença ce défilé de 400 000 hommes qui ne dura pas moins de quatre jours. Dix lieues seulement séparaient Kovno, point où Napoléon s’était établi pour présider au passage du fleuve par la Grande Armée, de Wilna, où résidait Alexandre. On put croire, un instant, à l’éventualité d’un combat sanglant que le tsar se hâta d’esquiver en se retirant sur la Dwina. Napoléon entra donc avec 150 000 hommes à Wilna sans résistance ; il profita de son passage en Lithuanie pour exalter chez les populations polonaises qui l’acclamaient des sentiments d’indépendance et d’autonomie.

À peu près dans le même temps, Napoléon, jugeant qu’il n’était guère possible de retarder davantage la nouvelle d’événements si importants, fit connaître, au moyen d’une communication officielle adressée au Sénat, la situation respective de la France et de la Russie. Cambacérès, sans doute pour calmer l’opinion, faisait au sein de l’Assemblée certaines confidences sur les traités conclus avec l’Autriche et la Prusse. Les sénateurs, singulièrement apeurés, n’osèrent protester contre les entreprises de celui dont ils n’étaient plus que les valets obséquieux ; ils se hâtèrent d’approuver tout ce que l’empereur avait bien voulu leur faire connaître et donnèrent ainsi une preuve frappante de leur inertie et de leur lâcheté.

Le passage des troupes impériales en Lithuanie fut marqué par une série d’événements tragiques. Les fautes commises dans l’organisation du service d’approvisionnement eurent, tout d’abord, pour effet de provoquer de la part des soldats le pillage des campagnes et des villes. Le nombre des déserteurs et de tous ceux qui s’abandonnaient à des déprédations, qu’il n’était pas possible de réprimer, prit des proportions considérables ; la température, qui s’était brusquement abaissée, ne laissa pas d’aggraver la situation déjà pénible des troupes ; des milliers de chevaux succombèrent et la marche des armées sur des terrains détrempés commença de s’opérer dans un désordre qui faisait déjà prévoir l’exode lamentable de Russie en France, dont le souvenir est l’un des plus douloureux de notre histoire.

Les Russes, cependant, déjà fidèles à la tactique d’inertie qui leur valut la victoire, évitaient tout combat, se dérobant à la moindre approche de la Grande Armée. Néanmoins, Davoust, qu’un différend avec le jeune roi de Westphalie avait mis dans l’impossibilité d’agir rapidement, parvint à joindre Bagration à Mohilef, le 23 juillet. L’avantage sembla tout d’abord appartenir aux Russes, mais l’habileté et la fougue de Davoust firent tourner la fortune. Les Russes se retirèrent, laissant sur le champ de bataille plus de 3 000 tués ou blessés.

Tandis que Davoust remportait ce succès, Napoléon, avec l’aile gauche de la Grande Armée, quittait Wilna, la capitale de Lithuanie, où il s’était attardé dans le dessein de faire approuver des réformes destinées à lui gagner l’enthousiasme de la population ; il arrivait sur les bords de la Dwina, où les Russes, inspirés par le fameux Pfuhl, confident du czar, avaient établi des ouvrages de défense, apparemment fort habiles, et qui n’eurent cependant aucune efficacité, car la disposition des redoutes et des retranchements en avant du fleuve était imprudente ; aussi les généraux russes, à l’approche de Napoléon, firent-ils à Alexandre l’exposé de leurs pressentiments, et n’eurent pas de peine à démontrer les dangers de la position de leurs troupes et les craintes légitimes d’un désastre au cas d’une prise de contact avec la Grande Armée. Le czar se rendit à leurs instances, et les troupes russes, évacuant rapidement leurs positions, se retirèrent sur Witepsk. En même temps, pressé par ses généraux qui redoutaient ses avis imprudents et inhabiles, Alexandre retournait à Pétersbourg.

Le 25 et le 27 juillet, Napoléon livra contre Barclay de Tolly les batailles d’Ostrowno et de Witepsk. Ces deux actions furent sanglantes, et les Russes eurent à subir des pertes considérables : 10 000 de leurs soldats trouvèrent la mort sur le champ de bataille. Après avoir hésité sur le point de savoir s’il livrerait ou non un combat dont il jugeait l’issue fort problématique, Barclay de Tolly fit évacuer Witepsk par ses troupes dans la nuit du 28. Au matin, Napoléon fit son entrée dans la ville, bien approvisionnée, où il résolut de demeurer quelque temps pour permettre à la Grande Armée, décimée par le froid, les combats, les maladies et les fatigues, de se réorganiser.

Pendant ce temps, Oudinot écrasait un corps russe de 15 000 hommes que le prince Wittgenstein avait imprudemment conduit sur les rives de la Drissa. Malgré les succès remportés par certains de ses généraux, Napoléon n’osait plus se dissimuler les difficultés et les dangers imprévus de la campagne dans laquelle il s’était si follement engagé. L’obligation de remporter à bref délai une grande victoire susceptible de démoraliser l’ennemi, de hâter sa déroute définitive, d’étonner l’Europe et de rétablir, par surcroît, la cohésion et l’ordre dans ses armées hantait l’empereur ; la stratégie des Russes l’inquiétait, neutralisait fort souvent ses moyens d’action formidables, encore que notablement réduits ; il résolut de prendre contact avec un ennemi insaisissable et de le forcer à la bataille.

Barclay de Tolly et Bagration s’étaient enfermés avec leurs troupes à Smolensk. Le 14 août, Murat infligea aux Russes un léger échec ; le 16 l’empereur attaquait Smolensk, et, après deux jours d’une bataille forcenée, s’emparait de la ville à demi incendiée, après avoir fait mettre hors de combat par ses troupes plus de 13 000 Russes. Le combat nous avait coûté 7 000 hommes, mais comme les troupes de Barclay et de Bagration avaient pu opérer leur retraite, il ne s’agissait pas, cette fois encore, de la victoire cherchée.

L’empereur décida de poursuivre les fuyards, espérant bien les contraindre à livrer ce combat décisif qui, seul, pouvait hâter l’issue de la campagne. Bagration et Barclay de Tolly s’étaient retirés à Dorogobouge ; ils avaient fortifié leurs positions, comme s’ils eussent décidé d’attendre l’ennemi ; l’empereur crut tenir l’occasion qu’il n’avait pu trouver jusque-là. Il n’en fut rien : à l’approche des Français, les deux chefs russes se retirèrent avec leurs troupes, d’abord à Wiazma, d’où ils repartirent pour gagner Tsarivo-Zaimitchi. Ces retraites continuelles exaspéraient les Russes autant que Napoléon. Les premiers s’élevaient contre leurs généraux, dont la prudence leur semblait entachée de craintes illusoires. Quant à l’empereur, il ne dissimulait point l’inquiétude que lui causait cette tactique d’inertie, qui ne laissait pas, cependant, de provoquer parmi ses propres troupes de perpétuels dommages.

Caulaincourt occupa, le 29 août, Wiazma que les Russes, comme nous venons de le voir plus haut, venaient d’évacuer. Ceux-ci se retiraient sur Moscou, semant la ruine et l’incendie sur leur passage, ne laissant aux Français que des horizons dévastés. Néanmoins, l’empereur, malgré les représentations, qu’à tout instant ne cessaient de lui faire ses plus fidèles capitaines, malgré les pertes effroyables qui décimaient la Grande Armée, n’hésitait point à les suivre. À ceux qui lui faisaient part de leurs légitimes appréhensions, aux généraux qui, comme le brave Berthier, lui exposaient minutieusement le détail des fléaux qui ravageaient la Grande Armée, Napoléon répondait par des boutades injurieuses, bien qu’à tout instant la vérité pressante des objurgations qu’on lui présentait l’obsédât.

D’importantes modifications venaient, d’autre part, d’être apportées par le haut commandement de l’armée russe. La tactique prudente, et cependant si ingénieuse, de Barclay de Tolly paraissait insuffisante au patriotisme russe, qui exigeait, lui aussi, assez imprudemment d’ailleurs, une action militaire offensive, franche et énergique. Le nombre des mécontents était si considérable que le czar dut céder, et subordonner Barclay à Koutouzof, le vieux chef éprouvé, qui jouissait auprès des Russes d’une grandie et légitime popularité, bien qu’il eût été défait par Napoléon à Austerlitz.

Substituant aux retraites stratégiques de son prédécesseur une méthode tactique plus nette et plus vigoureuse, Koutouzof, en qui l’armée russe plaçait toute sa confiance et tout son espoir, cessa de battre en retraite et s’établit en avant de Borodino, à 25 lieues environ de Moscou, dans une position habilement choisie, qu’il fit fortifier de toutes parts. Barclay s’était placé, avec ses troupes, à droite de Koutouzof, qui avait disposé tout autour et en arrière du corps qu’il commandait les autres fractions de l’armée russe. L’effectif total des troupes russes s’élevait à 120 000 hommes environ auxquels Napoléon allait opposer des masses numériquement égales.

Le septembre, un combat préliminaire eut lieu, qui coûta de nombreux morts aux Russes, et se termina par une victoire due aux brillantes qualités militaires de l’intrépide Murat. La journée du 6 fut marquée par une suspension complète des hostilités ; de part et d’autre, on se préparait à une lutte héroïque, mémorable et que tous souhaitaient décisive. Mais ces heures de veille furent empreintes, d’une façon singulière, des sentiments différents qui animaient les deux armées : tandis que dans les bivouacs français régnait une courageuse insouciance, parfois animée d’une véritable allégresse, les Russes, cédant au mysticisme sentimental dans lequel se résorbent et s’achèvent leurs moindres émotions, s’abandonnaient à des accès de ferveur religieuse, imploraient du ciel la victoire. Thiers raconte que Koutouzof, dont les convictions athées étaient cependant notoires, suivit, chapeau bas, la procession que des prêtres grecs conduisaient à travers le camp, voulant sans doute, par cette attitude, prouver à ses soldats qu’il plaçait, à l’instar du plus obscur de ses compagnons d armes, toute sa confiance en Dieu.

À l’aube du 7, Napoléon fit lire aux troupes une brève proclamation dont l’allure rude et martiale remplit d’enthousiasme les hommes. À peine cette lecture était-elle achevée que retentissaient les premiers grondements du canon. Après les attaques de l’artillerie, qui venait de causer aux Russes de cruelles pertes, le vice-roi Eugène s’emparait de Borodino, tandis que Ney jetait furieusement ses bataillons en plein centre de l’armée russe. Peu de temps après, Murat, prenant le commandement de la division Davoust, emportait une des meilleures positions ennemies. À dix heure du matin, la bataille semblait gagnée, tant les Russes avaient été écrasés sur tous les points où ils s’étaient établis.

Napoléon refusa d’engager les réserves, et les Russes, malgré les ravages effroyables que l’artillerie française faisait dans leurs rangs, commencèrent d’opérer leur retraite. Ils précisèrent cependant, jusqu’au milieu de l’après-midi, plusieurs mouvements offensifs, reprirent la grande redoute dont les français s’étaient emparés, puis, pressés à nouveau de toutes parts, sous le choc des régiments français, se replièrent définitivement. Il eût été facile de transformer alors en victoire ce demi-succès, en faisant poursuivre les Russes par la garde impériale qui n’avait pas encore affronté le feu de toute la journée. Napoléon, qui, d’ordinaire, ne faisait pas montre de tant de scrupules, refusa encore, prétextant que l’artillerie française, tirant sur les Russes en retraite, causait à ceux-ci des pertes suffisantes. Le combat cessa comme le jour déclinait ; c’est alors qu’on put se rendre compte de l’étendue du désastre que venait de causer cet effroyable carnage : près de 100 000 hommes, morts ou blessés, gisaient sur le champ de bataille ; dans le nombre, les Russes comptaient pour 60 000, parmi lesquels Bagration. De notre côté, Caulaincourt, Montbrun, Plangonne et d’autres étaient morts. Davoust, Friant, Grouchy blessés. Tel était le bilan de cette bataille fameuse de la Moskowa, dont Napoléon voulait faire un triomphe suprême et qui n’avait été qu’une boucherie.

Koutouzof s’était retiré avec ses troupes dans la direction de Moscou ; il n’avait pas craint, à l’issue du combat, de faire annoncer au czar qu’il venait de remporter la victoire. Et ses dires, pour n’être point justifiés en raison des pertes effroyables subies par l’armée russe, reposaient en somme sur un fondement de vérité : il devinait les inquiétudes et la hâte de Napoléon ; il connaissait les fléaux qui ruinaient ses armées ; il mesurait enfin avec exactitude les forces qu’il devait épuiser. Toutefois, Koutouzof ne crut pas devoir livrer un nouveau combat sous les murs de Moscou. Malgré la gravité pénible d’une telle résolution et les lourdes responsabilités que lui faisait encourir cette attitude, Koutouzof préféra abandonner Moscou. Il ne fit donc que traverser la vieille cité, tout en annonçant aux habitants qui, d’ailleurs, n’y ajoutaient point foi, la nouvelle de la victoire russe de Borodino.

Derrière Koutouzof s’achemina la population moscovite, dont les appréhensions n’étaient que trop fondées. Les riches, soucieux de protéger contre les rapines des envahisseurs leur fortune et leurs trésors, se hâtèrent de quitter la ville, où il ne resta bientôt plus, pour attendre les Français, qu’un incroyable ramassis de galériens et de vagabonds fanatisés par le fameux Rostopchine, gouverneur de Moscou, qui nourrissait depuis longtemps contre notre peuple une haine insatiable. Les prisons furent ouvertes, l’arsenal livré à la population plébéienne qui remplissait encore la ville : les pompes à incendie furent emmenées hors les murs par ordre de Rostopchine.

Le 15 septembre, Napoléon, à la tête de la Grande Armée, fit son entrée à Moscou ; il comptait y trouver la population à peu près au complet et, parmi les ordres dont il avait réparti l’exécution entre les maréchaux et les inspecteurs de l’armée, figurait l’expresse recommandation d’amener au plus tôt devant l’empereur les notables de la ville et les représentants de son gouvernement. Force fut bientôt à Napoléon de saisir la situation sous son véritable jour. L’entrée des Français ne ressemblait guère à un défilé triomphal de vainqueurs.

Pendant que s’organisait dans les divers quartiers de la ville le cantonnement des troupes, l’empereur visitait les palais du Kremlin, contemplait le mirage splendide que créaient les architectures des innombrables églises, s’émerveillait de la beauté et du prestige de l’antique capitale, dont les sacrilèges desseins de Rostopchine, mis à exécution par quelques milliers de bandits, allaient bientôt consommer la ruine.

Dans la nuit du 15, l’incendie éclata dans des magasins que remplissaient des denrées commerciales de toute nature. On put espérer, un instant, qu’on s’en rendrait maître, mais il fallut bientôt saisir toute l’inutilité des efforts tentés : le feu se propageait avec une rapidité inouïe, gagnant les palais et les églises, se rapprochant même des caissons de poudre de l’artillerie française.

Devant l’imminence du péril, Napoléon fit évacuer la ville par les troupes. Sur les instances du général Lariboisière qui lui signalait avec une pathétique angoisse les chances d’explosion du Kremlin où les munitions de l’armée avaient été concentrées, l’Empereur consentit à quitter la citadelle, emmenant avec lui ceux qui l’avaient, par leur bon sens et leur intelligence d’une situation si terrible, préservé d’une mort stupide.

L’incendie dura plusieurs jours, faisant des ravages inconscients dont la cruauté dépasse tout ce que l’imagination peut inventer. Les 15 000 blessés russes de Borodino, qu’on avait laissés dans les ambulances de la ville, furent brûlés ; des milliers de maisons, des centaines d’églises devinrent la proie des flammes ; tout ce qui n’avait pas été détruit par le feu fut pillé par nos soldats et nos alliés, exaspérés par les tourments et les dangers que leur avaient fait courir les incendies. De stupides profanations, des rapts sans raison, des destructions de toutes sortes marquèrent dans les églises merveilleuses, toutes remplies d’icônes précieuses et de remarquables souvenirs, les traces trop mémorables d’une soldatesque ivre ou imbécile.

On dut ensuite, lorsque tout fut éteint, réorganiser les cantonnements et répartir les vivres qu’on avait découverts dans des caves où le feu, par bonheur, n’avait pu les atteindre. Pendant ce temps, Napoléon dont les craintes sur l’issue de la campagne ne faisaient que s’accroître, s’efforçait de fortifier Moscou et prétendait mettre la ville en état de défense afin d’y faciliter le séjour de ses troupes et, pour prévoir les éventualités d’un retour offensif des Russes. Il ne négligeait rien cependant pour arriver à la conclusion d’une paix qu’il voulait digne de son passé de victoire et du prestige qu’il gardait, mais qu’il sentait absolument nécessaire. Le général russe Toutelmine, gouverneur de l’hôpital des enfants trouvés, fondé par Catherine II, auquel Napoléon avait rendu visite, parut à celui-ci l’intermédiaire désigné pour porter à la connaissance du tsar les propositions pacifiques qu’il avait élaborées depuis son entrée à Moscou.

D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale

L’entremise du général Toutelmine, quelque sincère qu’elle fût, demeura sans effet. Napoléon usa d’un autre moyen : il chargea Lauriston d’une mission auprès de Koutouzof ; celle-ci devait avoir, disait-on, pour résultat de modifier certaines conditions inhumaines de combat ; elle ne tendait, en réalité, qu’à préparer honorablement des ouvertures de paix. Koutouzof se prêta d’abord à ces négociations et se hâta d’en référer au tsar qui, loin de répondre aux espérances de Napoléon, refusa non seulement de traiter, mais ordonna immédiatement à des troupes revenues de Finlande de se joindre à Wittgenstein posté sur la Bérésina pour la retraite de la Grande Armée. La situation empirait donc rapidement ; le séjour à Moscou avait eu pour nos troupes d’effroyables conséquences, la cavalerie était démontée, les chevaux ayant succombé faute de fourrages. Il devenait dont impossible, dans la retraite, de répondre aux incursions inopinées de la cavalerie russe, et d’emmener les canons français, ceux pris à l’ennemi, les chariots de butin, de vivres ou de munitions. Cependant, l’obligation de sortir de Moscou était inéluctable : séjourner plus longtemps dans une ville démantelée, épuisée, mal ravitaillée, autour de laquelle se resserraient chaque jour les armées ennemies, apparaissait comme une criminelle folie. Il fallait à tout prix éviter un désastre et regagner l’occident ; Napoléon comprenant enfin, malgré son prodigieux orgueil, qu’il lui était désormais impossible de triompher des Russes et de leur imposer la paix, devinant aussi toute l’étendue du péril que faisaient courir à ses troupes décimées les retards causés par son inaction, résolut d’opérer la retraite.

L’empereur demeurait fort perplexe. Ce départ de Moscou était un coup irrémédiable porté à son prestige ; et les marches rétrogrades de ses vieilles troupes accoutumées à la victoire lui paraissaient, avec raison, d’une exécution périlleuse. Pour atténuer les dangers d’une retraite en plein cœur d’un pays que l’hiver commençait à dénuder, Napoléon décida que la Grande Armée traverserait les provinces méridionales susceptibles, celles-là, de fournir aux troupes des ressources que l’on eût bien vainement tenté de découvrir ailleurs. Koutouzof, dont les corps bien organisés recevaient à tout instant de nouveaux renforts, suivait les moindres mouvements de nos troupes. Dès qu’il se fut rendu compte que les opérations de la retraite commençaient à s’exécuter, il attaqua brusquement, et au mépris des conventions de l’armistice, la cavalerie de Murat à laquelle il fit essuyer ainsi de grosses pertes. Cet échec affecta vivement Napoléon : il n’était cependant que le présage d’irréparables malheurs.

Le 19 novembre, les 100 000 hommes de la Grande Armée évacuèrent Moscou, traînant à leur suite un singulier et interminable cortège de voitures de butin, de carrioles hétéroclites où s’entassaient tant bien que mal acteurs et traînards, aventuriers et prostituées, tous fort peu soucieux d’attendre sans défense le retour des Russes dans leur capitale ruinée. Quatre jours après, par les soins de Mortier se conformant en cela aux ordres laissés par Napoléon, la vieille forteresse du Kremlin sautait, ensevelissant dans ses décombres les plus précieux souvenirs de l’ancienne monarchie russe.

Le 24, à Malo-Jaroslavetz, dès l’aube, Koutouzof, quittant ses retranchements, attaqua inopinément nos troupes. La mêlée fut effroyable : de part et d’autre, on prit et reprit plusieurs fois la ville en flammes, il n’y eut pas moins de 10 000 morts. Il fallut renoncer au projet d’une descente vers le sud dont Koutousof interdisait l’entrée, avec une impétuosité dont on venait d’essuyer les effets meurtriers.

La Grande Armée, que les derniers combats venaient d’éprouver à nouveau, reprit sa marche vers Snmolensk que tout le monde se plaisait encore à considérer comme une ville abondamment ravitaillée et munie de toutes les denrées nécessaires aux troupes. Dans ce cruel et sanglant exode, le commandement périlleux de l’arrière-garde incomba à Davoust, qui sut s’acquitter de ces lourdes fonctions avec une habileté que Napoléon, dans l’injuste emportement d’une colère qui ne devait avoir pour fondement que ses propres fautes, n’hésita pas à condamner.

Les troupes traversèrent, à nouveau, l’effroyable charnier de Borodino. Cet affreux spectacle, au lendemain de luttes meurtrières, injustes et inutiles, ne contribua pas peu à affecter le moral de l’armée que les souffrances causées par les rigueurs de la saison commençaient à atteindre[1]. L’ennemi, d’autre part, harcelait nos flancs ; à tout instant, des nuées de Cosaques s’abattaient et jetaient le désarroi sur un point, pour disparaître dans le moment où les soldats, s’étant ressaisis, s’apprêtaient à les repousser. Le 3 novembre, une rencontre eut lieu à Viazma, qui fit essuyer à nos troupes de nouvelles pertes. Grâce aux prodiges de valeur et à la tactique habile et rapide de Ney et de Davoust, la route coupée par les Russes put être rouverte ; mais cette médiocre victoire n’était remportée qu’au prix de douloureux sacrifices.

L’irritation de l’empereur contre Davoust n’avait fait que s’accroître ; elle motiva son remplacement au commandement de l’arrière-garde par Ney. La Grande Armée atteignit, quelques jours après, Dorogobouge, où les intempéries de l’atmosphère se firent cruellement sentir. La neige tomba, couvrit les routes, aggravant ainsi les difficultés, déjà intolérables, de ce lamentable retour. Quarante mille hommes mal vêtus, mal nourris, harassés, démoralisés et ayant perdu pour la plupart cette belle vaillance qui leur avait jadis procuré tant de victoires, quarante mille hommes, sur les centaines de mille qui s’étaient rangés au début de la campagne sous les aigles impériales, quarante mille hommes constituaient maintenant l’effectif total de la Grande Armée. La Grande Armée ! Quelle douloureuse et atroce dérision dans ce mot qui ne désignait plus qu’une cohue pitoyable, une foule misérable, avilie et martyrisée !

Des bruits fâcheux circulaient de toutes parts ; c’est à Dorogobouge qu’ils parvinrent aux oreilles de l’empereur. On assurait, en premier lieu, que les corps alliés, réduits dans d’incroyables proportions, avaient essuyé d’irréparables échecs. Tchitchahof, Tormassof, Wittgenstein livraient des combats victorieux et, grâce aux mouvements qu’ils avaient ensemble concertés, allaient créer à la Grande Armée une situation terrible.

En même temps que ces nouvelles, qui dénotaient chez l’ennemi une assurance que nos troupes avaient depuis longtemps perdue, parvenaient les bruits de la nouvelle et malheureuse conspiration de Malet, à Paris. On se souvient, en effet, que celui-ci, général de la République, et ennemi déclaré de l’odieuse politique et de la tyrannie impériales, avait été enfermé, comme fauteur de troubles, d’abord à la Force, puis à la maison de santé du docteur Dubuisson. Ce fut dans ce dernier lieu de détention, où certaines libertés avaient été consenties au prisonnier, que celui-ci entreprit de mettre à exécution ce courageux projet dont il paya l’échec de sa vie.

Malet songeait, avec raison, qu’il était facile, après avoir soigneusement préparé à l’avance les conditions d’exécution du plan nécessité par ce dessein, de répandre et d’accréditer, dans Paris et dans l’Empire, le bruit de la mort de Napoléon. Cette nouvelle une fois acceptée il suffisait d’un coup de force ingénieusement prémédité pour surprendre le peuple et lui faire admettre la légitimité de l’établissement d’un nouveau régime, basé sur les principes démocratiques déjà mis au service du Gouvernement par les Assemblées de la Révolution. Quant à l’attachement du peuple ou des grands de l’État aux institutions ou à la famille impériale, Malet n’en faisait, avec raison, aucun cas ; il y avait longtemps déjà que la nation désabusée, démembrée, privée de ses plus robustes soutiens, aspirait à la liberté et souhaitait en secret la déchéance d’un règne de force que la seule lâcheté des masses tyrannisées empêchait de frapper en face.

Malet, fort de l’absence de Napoléon,qui légitimait, aux yeux du public, la nouvelle qu’il voulait répandre, s’entoura de vieux compagnons d’armes auxquels il eut l’ingéniosité de ne pas révéler son secret. Il se mit ensuite à rédiger un sénatus-consulte décrétant l’établissement d’un gouvernement provisoire et arrêtant toutes les mesures nécessitées par l’événement qu’il fallait imposer comme authentique à la conscience publique. Le 22 octobre, Malet, muni de ses faux papiers, délivra Lahorie et Guidal, généraux de la République disgraciés, auxquels ils assigna le commandement des cohortes de gardes nationaux persuadées par ses soins ; il les chargea de l’exécution de certaines mesures et notamment de l’arreslation du ministre de la police et du ministre de la guerre. Lahorie et Guidal s’acquittèrent consciencieusement de leur mission, tandis que Malet, à la tête de la dixième cohorte, se rendait à l’état-major de la place de Paris, où il blesse d’un coup de pistolet le général Hullin qui lui demande les ordres en vertu desquels il agit. Jusques là, rien ne semblait devoir compromettre le succès de la conspiration ; mais au moment où Malet se rendait à l’hôtel de l’état-major, il fut reconnu par un officier nommé Doucet qui lui demanda brusquement au moyen de quel stratagème il était sorti de sa prison. En même temps, et sans attendre les explications de Malet, il s’empara de lui et le fit ligotter, tandis qu’on dénonçait par ses soins aux troupes étonnées le courageux mensonge de Malet. C’en était fait de la conspiration. La répression fut d’une cruauté si odieuse qu’elle frappa même par sa brutalité Napoléon, pourtant peu suspect de pitié. Malet et douze de ses complices, dont pour la plupart la bonne foi avait été trompée, furent fusillés, tandis que les administrations de la police et des autres ministères cherchaient à se rejeter de l’une à l’autre les responsabilités de l’événement afin d’éviter le ressentiment de l’empereur.

Après de nombreux incidents de route, des attaques et de nouveaux désastres, les restes de la Grande Armée entrèrent à Smolensk où de cruelles déceptions les attendaient. Les vivres qu’on espérait trouver en abondance avaient disparu, et les approvisionnements attendus n’avaient pu, à cause de l’hiver, atteindre Smolensk. Il fallut se résoudre à repartir presque aussitôt. Le désastre prit des proportions inconnues : les chevaux périssaient par milliers ; le froid devint intolérable et les troupes ne pouvaient presque plus se nourrir[2]. On apprenait en même temps que les 2 000 hommes d’Augereau venaient d’être mis hors de combat par les Russes, que la brigade du général Charpentier était anéantie.

Napoléon quitta Smolensk au matin du 14 novembre 1812 ; il n’avait guère, à cette date, que 34 000 hommes et une artillerie qu’il avait dû, sur les instances de ses lieutenants, réduire de 127 canons à 24. Il laissait dans la ville déserte et pillée les femmes, les traînards, toute la cohue qu’il souhaitait déjà pouvoir abandonner, dans Moscou en ruines, à la fureur des Russes. Ces résolutions, dont l’effroyable barbarie ensanglante à jamais notre histoire, se succédaient, hélas ! sans qu’il fût possible de remédier aux malheurs qu’elles provoquaient.

Le 10, Napoléon parvint à Krasnoi ; mais des pertes nouvelles et nombreuses avaient encore, pendant ces deux jours, frappé l’armée. Le froid s’était désormais révélé comme un implacable ennemi, silencieux et sans pardon. Ceux qui s’endormaient aux haltes, sur la terre glacée, ne se réveillaient plus, la neige bientôt les recouvrait, trahissant à peine leur présence ; les plaines se couvraient de cadavres ; les blessés et les malades tombaient, et nul n’avait la force de quitter les rangs pour les assister à l’instant suprême. Enfin, sans qu’il fût possible de prévenir leurs incursions inopinées, les Cosaques, aussi prêts à fondre qu’à disparaître, harcelaient les troupes et leur causaient des pertes incessantes.

À l’arrière-garde, Ney faisait d’inutiles prodiges de valeur. Comme le prince Eugène, comme Davout, Ney fut attaqué à Krasnoi par les Russes que commandait l’impétueux Miloradovitch. Celui-ci, selon les instructions de Koutousof s’efforça vainement de couper le corps français Eugène, grâce à l’intervention de la jeune garde, Davout, grâce à son sang-froid et à l’habileté de son offensive, avaient pu repousser l’attaque des Russes. Ney résista tout un jour et triompha, lui aussi, de l’ennemi. Malgré les pertes subies la retraite n’était pas encore coupée ; elle devait l’être, hélas ! à quelques jours de distance, sur les bords douloureusement fameux de la Bérézina.

Le combat héroïque soutenu par Ney à Krasnoi, avait eu des conséquences particulièrement meurtrières : des milliers de soldats y avaient trouvé la mort ; le reste était démoralisé, épuisé et abattu par d’indicibles souffrances et des privations de toute nature. Les Russes pensèrent que la capitulation du maréchal Ney n’était plus qu’une question d’heures ; ils dépêchèrent la nuit un parlementaire auquel Ney dédaigna de répondre ; toutefois, pour qu’il fût mis dans l’impossibilité de fournir, à son retour au camp, des renseignements sur les desseins audacieux que le maréchal comptait exécuter sans retard, le Russe fut gardé prisonnier ; c’est alors que Ney commença à opérer ce mouvement énergique et désespéré, vraiment sublime de sang-froid et d’audace, et auquel il dut son salut et celui de ses derniers soldats. Après avoir reformé les débris de son armée, il s’achemina en hâte, à la nuit, sur les bords du Dniéper qu’il résolut de traverser, quelque périlleuse que fut l’entreprise. Par bonheur, le fleuve était gelé, mais les glaces sur lesquelles il fallait passer semblaient de formation si récente, qu’on pouvait craindre de les voir céder sous le poids des troupes. Ces appréhensions, qui laissaient deviner une mort affreuse, ne modifièrent point les résolutions du maréchal, et les troupes s’engagèrent sans tarder sur la glace ; le malheur qu’on pressentait, par miracle ne se produisit pas, et les Français se trouvèrent hors de la portée de ceux qui les croyaient prêts à se rendre. Sans perdre un instant, Ney se remit en marche dans la direction d’Orscha où les premiers corps de la Grande Armée se reposaient de leurs fatigues : il eut à essuyer, dans cette marche désespérée, des attaques de Cosaques que sa petite troupe repoussa vaillamment ; le 20, il entrait à Orscha, suivi de douze cents hommes seulement sur les six mille valides qu’il avait encore à Krasnoi. Néanmoins, sa prodigieuse épopée parut un instant rendre quelque espoir à l’armée que guettaient cependant de nouveaux et irréparables désastres.

La Grande Armée séjourna quarante huit heures à Orscha ; on profita de ce court laps de temps pour réorganiser, dans la mesure du possible, la défense, compléter les munitions nécessaires aux bouches à feu, et renouveler les approvisionnements. Ces preuves d’un zèle vraiment suprême et désespéré ne pouvaient néanmoins garantir les débris de la Grande Armée contre les dangers d’une dissolution qui avait gagné les esprits jadis les mieux disciplinés. L’instinct de la conservation, exaspéré par des souffrances intolérables, avait autorisé, semble-t-il, des actes d’un égoïsme féroce, et pour ainsi dire inconsciemment accomplis. Les exhortations impérieuses de Napoléon, qui exerçaient autrefois sur le moral des troupes une action immédiate et comme magnétique, avaient perdu toute influence. Seule, la vieille garde impériale, sensible aux marques éloquentes d’affection que Napoléon lui témoignait réagissait contre la détresse unanime, s’efforçant de maintenir dans ses rangs la discipline et la cohésion.

Tous ces héroïsmes ne pouvaient, hélas ! modifier l’issue de cette campagne fatale. Les nouvelles se pressaient, laissant deviner d’autres malheurs. On apprit ainsi, dans l’instant qu’on s’éloignait d’Orscha, l’impuissance funeste de Schwartzenberg et de Régnier qui, maintenus par des forces ennemies considérables, avaient été contraints de renoncer à joindre Tchatchakof dont les troupes se portaient maintenant, à marches forcées, sur la Bérézina, afin de couper la retraite à la Grande Armée. L’évacuation de Minsk par Dombrowski et Bronikowski, la défaite d’Oudinot et de Victor, dans le nord, viennent, en même temps, jeter la consternation dans les bandes décimées et démoralisées que Napoléon menait à un nouveau désastre, plus sanglant et plus effroyable que tous les autres, le passage de la Bérézina.

Le 25 novembre, la Grande Armée et les autres corps français, ceux de Gouvion Saint-Cyr, d’Oudinot, de Victor et de Dombrowski, se trouvaient réunis sur la Bérézina. En même temps, on se rendit compte de l’inéluctable nécessité où l’on se trouvait de passer le fleuve sans retard, pour éviter l’anéantissement complet par les forces ennemies. Celles-ci, en effet, s’étaient concentrées fort habilement et la situation qu’elles occupaient par rapport aux débris héroïques de nos armées, laissait déjà prévoir toute l’imminente horreur de la tragédie qui allait se dérouler. Derrière les troupes[3] que conduisait Napoléon, marchait à peu de distance Koutouzof, fort de cinquante mille hommes, Witgenstein se tenait sur la rive gauche du fleuve et Tchitchakof, sur la rive opposée, avait établi toute une artillerie avec laquelle il comptait semer la mort dans les rangs français. L’effectif total des troupes impériales n’excédait pas 36 000 hommes, et plus de 100 000 Russes avaient pris autour de nous leurs positions de combat.

Pour tromper l’ennemi et gagner du temps, en retenant son attention, l’empereur ordonna de faire des préparatifs de passage à Borisof, tandis qu’il choisissait Stoudienza comme lieu d’établissement des deux ponts destinés à l’armée. Le malheur voulut qu’un accident survînt à l’un d’eux pendant, les travaux ; il fallut le réparer sans perdre un instant, et l’on ne put y parvenir que grâce au dévouement héroïque des pontonniers qui n’hésitèrent point à entrer dans le fleuve, dont l’eau glacée se referma sur eut comme un tombeau.

Dans la soirée du 26, Oudinot passa le premier ; il avait avec lui environ 10 000 hommes ; parvenu sur la rive opposée, il n’eut que le temps de repousser, avec une furie désespérée, l’assaut de l’avant-garde de Tchitchakof[4]. Le lendemain, l’empereur, Ney, Poniatowski, Davout, passèrent le fleuve ; il ne resta plus sur l’autre rive que les troupes du général Partouneaux, auxquelles avait été confié la périlleuse mission d’occuper Borisov jusqu’au complet passage du corps du maréchal Victor. Un désastre effroyable s’annonçait ; les troupes de Platov, de Miloradovitch, de Witgenstein, de Tchitchakof, après avoir opéré leur jonction, cernèrent les 4 000 hommes de Partouneaux. Ceux-ci opposèrent une résistance désespérée, tentèrent de se dégager, voulurent gagner Stoudienza, où le passage des autres troupes s’était effectué. Ils n’y purent parvenir et furent affreusement décimés, tant par les charges incessantes de la cavalerie russe, que par les feux plongeants
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale.)
de l’artillerie ; à l’aube du 28, Partouneaux, épuisé, se rendit avec les 400 hommes qui lui restaient.

La journée du 28 devait être la plus sanglante, la plus odieuse de toute la campagne ; il semble qu’un vent de folie meurtrière n’ait cessé d’y souffler, et l’on ne trouverait assurément pas dans les fastes affreux de la guerre, de tragédie plus épouvantable et plus absurde, que celle où des milliers de soldats exténués, de femmes et d’enfants trouvèrent la mort au sein d’un carnage dont la barbarie ensanglanta le monde. La foule des traînards qui suivaient tant bien que mal l’armée, s’était engagée sur les ponts, et l’encombrement était tel déjà, qu’il rendait presque impossible la marche en avant. Ce fut alors que se produisit le plus douloureux épisode de cette lamentable journée : l’artillerie russe dirigea son tir sur les ponts surchargés de monde, et ses boulets y faisaient à tout instant d’épouvantables ravages. L’étroitesse du passage rendait la masse de ces désespérés qui tentaient, dans un effort suprême, de gagner la rive opposée, et ne se faisaient pas faute, pour réaliser leur dessein, de commettre des actes d’une lâcheté ignoble à l’égard de leurs malheureux compagnons. On s’entretuait sur les ponts pour passer plus vite ; et ceux dont la résistance ou la volonté de conservation s’affaiblissait, loin d’être secourus, étaient foulés aux pieds ou jetés dans le fleuve. Mais l’horreur de ce spectacle ne devait pas suffire : d’autres scènes, sans égales dans l’histoire, se préparaient. Tandis que Victor, Oudinot, Ney et les débris de leurs armées luttaient furieusement contre les Russes et s’efforçaient vainement, et aux prix d’efforts héroïques, de les déloger de leurs positions, la nuit venait, suspendant le feu de l’ennemi. L’empereur donna l’ordre au maréchal Victor d’aller chercher son artillerie qu’il avait dû laisser sur l’autre rive, de la ramener et de hâter le passage des traînards avant le matin ; le général Éblé avait, en effet, reçu mission de détruire coûte que coûte les ponts, dès sept heures, le lendemain matin ; cette mesure devait, dans l’esprit de Napoléon, empêcher la poursuite de nos troupes par les Russes, et, par conséquent, éviter de nouvelles mêlées :

Le passage de l’artillerie de Victor parvint à s’effectuer sans encombre ; les Russes, épuisés, ne songeaient guère à recommencer l’attaque ; le moment était donc tout à fait favorable pour la traversée des ponts par les traînards ; ceux-ci furent avertis par les soins du général Éblé et du maréchal Victor, de l’urgence et de l’opportunité d’une mesure susceptible de leur assurer le salut ; par une incompréhensible obstination, ils refusèrent, pour la plupart d’entre eux, d’effectuer le passage ; on leur fit saisir toute l’imminence du péril, et l’ordre, impossible à transgresser, de détruire les pont dès l’aube fut de nouveau porté à leur connaissance. Rien ne vint à bout de l’inertie qu’ils opposaient aux objurgations des officiers ; certains alléguèrent que la traversée du pont en pleine nuit devait être fort dangereuse ; d’autres, plus nombreux ceux-là, à peine conscients, harassés, réduits à une existence animale que les souffrances incessantes rendaient presque intolérable, refusèrent de s’éloigner des bivouacs qu’ils venaient d’organiser. Mieux valait, pour ces cœurs en dérive, la mort au bout d’une sensation suprême d’apaisement physique que le salut au prix de luttes nouvelles et de dangers inconnus.

Le lendemain matin, malgré les ordres formels qu’il avait reçus de l’empereur, le général Éblé voulut différer l’exécution d’un dessein qui devait avoir, hélas ! les plus tragiques conséquences. Il retarda tant qu’il put le moment fatal, sentant que chaque, minute de répit sauvait de pauvres êtres exténués ou blessés, se pressant aux abords du pont dans l’épouvante affolée que fait naître une nouvelle conscience d’un péril insurmontable[5]. À neuf heures du matin, l’approche des Russes contraignit Éblé à l’exécution immédiate des ordres reçus ; on mit le feu aux ponts qui devinrent en peu d’instants inabordables, et un spectacle d’une horreur dont l’intensité ne fut jamais ; dépassée s’offrit alors aux yeux : on vit les femmes, les malades, les traînards, tous les malheureux abandonnés sur l’autre rive, désormais voués à la mort la plus affreuse, qui poussaient des hurlements de douleur et se répandaient en imprécations contre ceux qui les livraient sans défense aux délires meurtriers des Cosaques. Nos soldats se hâtaient de fuir, soucieux de se mettre hors de la portée de l’ennemi, tandis que le massacre, le pillage et la folie sanglante des Russes faisaient de stupides et féroces ravages dans cette foule innocente et lamentable qui semblait parquée là pour qu’on pût mieux l’égorger. Huit mille êtres furent cernés ainsi, taillés en pièces ou conduits comme prisonniers dans les rangs ennemis.

La marche de l’armée recommença plus douloureuse, plus fertile en tristesses que jamais. On se dirigeait sur Wilna. Ney était à l’arrière-garde et s’efforçait de résister aux incursions des Cosaques, tandis que l’empereur marchait avec la garde sous le commandement de Bessières et de Lefebvre. On atteignit, le 3 décembre 1812, Molodeczno ; il fallut y abandonner une partie de l’artillerie : les chevaux manquaient et l’on ne pouvait songer à alourdir encore la marche de ces troupes qui ne se soutenaient qu’au prix des plus surhumains efforts.

Deux jours après, le 5 décembre 1812, à Smorgony, l’empereur désertait la Grande Armée et gagnait la France en toute hâte ; il tenait à devancer dans la capitale tous ceux dont les confidences ou les colères eussent pu jeter la lumière sur l’exécrable campagne où l’avait engagé sa tyrannique folie, la conspiration de Malet prouvait surabondamment, d’ailleurs, par la rapidité avec laquelle le mensonge qui lui servait de fondement s’était propagé, la conspiration de Malet prouvait à l’empereur le peu d’attachement de la nation à l’esprit des institutions et du régime dont il l’avait dotée. Il fallait à tout prix ressaisir une autorité que tout, à l’heure présente, menaçait de ruiner. La seule présence de Napoléon pouvait réaliser ce prodige et imposer silence aux mécontents.

L’empereur comptait aussi atténuer les effets du désastre que ses armes venaient d’éprouver par des mesures dont il ne pouvait assurer la stricte et prompte exécution qu’au cœur même du pays : tout en gagnant à bride abattue les frontières de France, il songeait, sans qu’aucun scrupule parvint à s’opposer aux excès de son insatiable énergie, à décréter dès son retour à Paris, de nouvelles levées, d’autres impôts, des charges inconnues, sûr d’avance qu’il pourrait, une fois encore, saigner impunément un peuple aveuli et servile, où il ne restait déjà plus que des enfants ou des vieillards. Napoléon estimait aussi, avec raison, qu’une reconstitution rapide de son armée était le seul moyen qu’il eût à sa disposition pour mater ses vassaux indociles, prêts à se débarrasser, au moment opportun, d’un joug qu’ils subissaient impatiemment. Au sein de ces peuples respectueux jadis de la puissance impériale, germait un péril dont la gravité allait se révéler un peu plus tard dans toute son étendue ; Napoléon avait deviné ces dangers, et, pour y parer, ne devait pas hésiter à imposer à la nation d’inutiles et suprèmes sacrifices.

L’empereur, accompagné de Caulaincourt et de quelques généraux s’arrêta à Dresde ; il y conversa peu d’instants avec le roi de Saxe, et en repartit presque aussitôt pour Leipzig et Mayence. Le 18 décembre, il était dans la capitale.

Cependant le calvaire de la Grande Année ne devait pas encore prendre fin ; la température avait atteint des rigueurs inconnues et décimait les hordes informes, démoralisées, peureuses, que guidaient, en l’absence de l’empereur, Murat, le prince Eugène et Berthier. L’apparition d’une bande de Cosaques suffisait à terrifier ces malheureux soldats que les privations, les misères, les douleurs rendaient incapables de réagir. Le 9 décembre les 12 000 hommes qui formaient tout l’effectif de la Grande Armée entrèrent à Wilna ; rien, pas même les ordres de Murat, ne put arrêter le pillage des maisons et des magasins par cette foule affamée, dénuée de tout ; ce furent d’épouvantables excès auxquels ne purent résister ceux qui s’étaient abandonnés, et beaucoup payèrent de leur vie la courte orgie dont leurs organismes exténués n’avaient pu soutenir l’effet. On annonça tout à coup que les Cosaques menaçaient la ville ; c’en fut assez pour provoquer une débandade pitoyable ; les désastres se succédaient ; tantôt l’armée, parvenue au bas d’une rampe couverte de verglas, s’épuisait en efforts désespérés et inutiles, et se voyait contrainte d’abandonner ses derniers canons, ses blessés et son trésor ; tantôt elle fuyait à perte d’haleine, pour échapper à la lance des Cosaques. À la sortie de Kovno, plus rien ne subsista des cadres de l’armée ; ce fut une course éperdue, hors des atteintes de l’ennemi, de petits groupes épuisés ; le vide s’était fait autour des chefs, quelques centaines d’hommes entouraient encore le plus héroïque des combattants de la Grande Armée : Ney.

Telle était désormais l’irréparable issue de cette entreprise insensée, conçue par l’orgueil et l’ambition effrénée de Napoléon, et commencée dans la magnificence et la pompe qui composaient l’ornement ordinaire des manifestations de la puissance du souverain. L’effroyable hécatombe dont l’empereur, au sein du Conseil d’État, rejetait négligemment, et avec l’incroyable impudence que signifiaient ses moindres attitudes,les responsabilités, venait de coûter à l’Europe près de 300 000 hommes ; on eût pu croire que c’en était assez, et que d’aussi vains héroïsmes, d’aussi exécrables exploits avaient lassé la France et fait envisager toute l’horreur d’un tel règne. Il n’en devait rien être. Les désastres de la Bérézina, la boucherie hideuse de la Moscowa, les souffrances de tout un peuple en armes n’avaient point effacé le prestigieux souvenir de Wagram et d’Iéna, la mémoire ardente et forte des lendemains de Friedland et d’Austerlitz. La nation épuisée, meurtrie, apeurée, malgré tant de douleurs, laissait encore en Napoléon ses ultimes et tremblantes espérances. Elle allait encore, sous la tyrannique étreinte du joug au moyen duquel il matait ses révoltes et maîtrisait ses volontés, lui consentir d’immortels sacrifices ; elle allait tirer de ses flancs presque vides les dernières ressources ; elle allait ainsi lui fournir, après tant de dévouements inutiles, l’argent et les armées des campagnes de Prusse et de France.

Au Conseil d’État, l’empereur recevait les hommages obséquieux des plus hauts dignitaires ; des discours furent prononcés qui, pour la honte de notre histoire, exaltaient avec grandiloquence l’invincible gloire du souverain et s’efforçaient à pallier ses folies et ses crimes en en recherchant les causes au travers des hasards malheureux. Pas une voix ne s’éleva pour défendre la nation, pas une conscience n’eut le courage de révéler publiquement le dégoût et la lassitude de la France et du monde. La présence de Napoléon se reflétait dans l’âme de la nation ; on eût dit qu’elle y renouvelait les énergies, qu’elle y ressuscitait les héroïsmes, la force, la volonté de vivre et de vaincre, l’espoir.

  1. Voici, à ce propos, comment le sergent Bourgogne relate, dans ses mémoires,le souvenir de cette inoubliable et dramatique odyssée d’un jour : « Le 28, nous partîmes de grand matin et, dans la journée, après avoir traversé une petite rivière, nous nous trouvâmes sur l’emplacement du fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de débris de toute espèce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras et des têtes ; presque tous ces cadavres étaient des Russes, car les nôtres, autant que possible, nous leur avions donné la sépulture. Mais comme tout cela avait été fait à la hâte, les pluies qui étaient survenues depuis en avaient mis une partie à découvert. Rien de plus triste à voir que tous ces morts qui à peine conservaient une forme humaine ; il y avait cinquante-deux jours que la bataille avait eu lieu… «… Nous fîmes du feu avec les débris d’armes, de caissons, d’affûts de canon ; mais pour l’eau, nous fûmes embarrassés, car la petite rivière qui coulait près de notre camp et où il se trouvait peu d’eau, était remplie de cadavres en putréfaction… «… Le même jour, le bruit courut qu’un grenadier français avait été trouvé, sur le champ de bataille, vivant encore ; il avait les deux jambes coupées et pour abri la carcasse d’un cheval dont il s’était nourri de la chair, et, pour boisson, l’eau d’un ruisseau rempli de cadavres… »
  2. Mémoires du sergent Bourgogne : « Lorsque l’on s’arrêtait afin de prendre quelque chose au plus vite, l’on saignait les chevaux abandonnés ou ceux que l’on pouvait enlever sans être vu ; l’on en recueillait le sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait, mais il arrivait souvent qu’au moment où on venait de le mettre au feu l’on était obligé de le manger, soit que l’ordre du départ arrivât ou que les Russes fussent trop près de nous… Souvent, lorsqu’on était obligé d’abandonner des chevaux parce qu’on n’avait pas le temps de les découper, il arrivait que des hommes restaient en arrière exprès, en se cachant, afin qu’on ne les forçât point à suivre leur régiment. Alors ils tombaient sur cette viande comme des voraces ; aussi était-il rare que ces hommes reparussent, soit qu’ils fussent pris par l’ennemi ou morts de froid. … Le nombre des morts et des mourants que nous laissâmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin, c’était pire encore, car, sur la route, nous étions obligés d’enjamber sur les cadavres que les corps d’armée qui nous précédaient laissaient après eux. »
  3. Mémoires du sergent Bourgogne : « Après les grenadiers suivaient plus de trente mille hommes ayant presque tous les pieds ou les mains gelés, en partie sans armes, car ils n’auraient pu en faire usage. Beaucoup marchaient appuyés sur des bâtons. Généraux, colonels, officiers, soldats, cavaliers, fantassins de toutes les nations qui formaient notre armée, marchaient confondus, couverts de manteaux et de pelisses brûlées et trouées, enveloppés dans des morceaux de drap, de peaux de mouton, enfin tout ce que l’on pouvait se procurer pour se préserver du froid. Ils marchaient sans se plaindre, s’apprêtant encore, comme ils le pouvaient, pour la lutte, si l’ennemi s’opposait à notre passage. L’empereur, au milieu de nous, nous inspirait de la confiance et trouva encore des ressources pour nous tirer de ce mauvais pas… «… Cette masse d’hommes laissait, en marchant, toujours après elle, des morts et des mourants… »
  4. Mémoires du sergent Bourgogne : « Le désordre continua toute la journée et toute la nuit et, pendant ce temps, la Bérézina charriait, avec les glaçons, des cadavres d’hommes et de chevaux, et des voitures chargées de blessés qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le désordre devint plus grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le maréchal Victor commença la retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu’il put, avec ses troupes, traverser le pont… »
  5. « Ces malheureux qui n’avaient pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu’il faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Déjà on préparait tout ce qu’il fallait pour le brûler. J’en vis plusieurs qui se jetèrent dans la Bérézina, espérant la passer à la nage sur les glaçons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l’eau jusqu’aux épaules, et là, saisis par le froid, la figure rouge, ils périssaient misérablement. J’aperçus sur le pont un cantinier portant un enfant sur sa tête. Sa femme était devant lui jetant des cris de désespoir. Je ne pus en voir davantage. C’était au-dessus de mes forces. Au moment où je me retirais, une voiture, dans laquelle était un officier blessé, tomba en bas du pont avec le cheval ainsi que plusieurs hommes qui accompaguaient. Enfin, je me retirai. Ou mit le feu au pont. »