Histoire socialiste/Consulat et Empire/23

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

, sous la direction de
Jules Rouff (p. 511-582).



CHAPITRE III

l’état économique et social.

Il serait aussi contraire à la vérité de nier l’essor industriel qui se produisit, dans une large mesure, sous le règne de Napoléon Ier, que d’exagérer la prospérité économique de la France en cette période de guerres incessantes et de perpétuelle inquiétude.

Si l’on s’en tenait à l’apparence des rapports officiels, à la façade de la vie économique, on resterait convaincu, selon la légende, que Napoléon, génie universel, fut non seulement un capitaine incomparable, mais un administrateur hors pair, sachant gagner des batailles en même temps qu’organiser la production, donnant du même coup à son peuple et la gloire et la fortune.

Nous verrons que cette conception trop simpliste de la période napoléonienne doit être abandonnée par qui voudra prendre la peine de pénétrer un peu profondément avec nous dans la réalité des choses, pour qui ne s’effraiera pas de l’aridité des documents que nous sommes obligés d’invoquer : en pareille matière des affirmations seraient insuffisantes à nous éviter le reproche de partialité hostile.

Que Napoléon, avec sa prodigieuse activité, sa puissance inouïe de travail et d’assimilation, ait fait effort pour hausser la prospérité économique de la France au niveau de sa fortune guerrière : nul ne le saurait contester sans injustice.

Qu’il ait réussi dans cette double entreprise, c’est une autre question qui sera résolue par nos lecteurs eux-mêmes, lorsqu’ils auront consenti à suivre l’exposé loyal que nous voulons essayer de faire du développement industriel, commercial, agricole de notre pays sous le premier Empire, qu’ils auront constaté les crises redoutables de certaines périodes, qu’ils connaîtront, par le chiffre des salaires et l’étude de la législation ouvrière, la condition des travailleurs au début du xixe siècle.

On ne saurait aborder pareille étude sans rendre tout d’abord hommage à l’influence décisive que prit sur l’orientation de notre industrie, à cette époque, la « Société pour l’Encouragement de l’Industrie nationale », fondée en 1802, à l’instar d’une société analogue née en Angleterre dès 1756.

Cette société devait rester indépendante du Gouvernement, mais se joindre à lui pour développer le progrès industriel et agricole. Son but et ses moyens d’action étaient les suivants :

1° Recueillir de toutes parts les découvertes et inventions utiles aux progrès des arts ;

2° Distribuer chaque année des encouragements, soit par des prix, soit par des gratifications, soit par des abonnements aux publications qui répandraient l’application de nouveaux procédés ;

3° Propager l’instruction, soit en donnant une grande publicité aux découvertes utiles, soit en faisant composer des manuels sur les diverses parties des arts, soit en provoquant des réunions où les lumières de la théorie viendraient s’associer aux résultats de la pratique, soit en faisant exécuter à ses frais et distribuer dans le public, et spécialement dans ateliers, les machines et instruments qui mériteraient d’être connus et qui risqueraient de demeurer ignorés, sans l’intervention active de la Société ;

4° Diriger certains essais et expériences pour constater l’utilité des procédés dont il y aurait lieu d’espérer de grands avantages ;

5° Secourir les artistes distingués ;

6° Rapprocher tous ceux qui, par leur état, leurs goûts, leurs lumières, prenaient intérêt aux progrès des arts ou pouvaient efficacement y concourir ;

7° Devenir le centre d’institutions semblables dans les principales villes manufacturières de France.

Il est tout à fait inutile d’insister sur la portée d’un tel programme, sur les conséquences que ne pouvait manquer d’avoir une impulsion donnée, et intelligemment, sous les auspices de Chaptal, qu’assistaient en cette tâche Berthollet, Bosc, Fourcroy, François de Neufchâteau, Mérimée, Monge, Montgolfier, Prony et Vauquelin.

Cette impulsion se manifeste avec évidence et peut se mesurer à l’extraordinaire progrès réalisé en quelques années, entre l’Exposition de 1802 et celle de 1806 : en cette dernière, nous allons immédiatement trouver le bilan industriel de cette période de transformation si rapide.

1 422 exposants appartenant à 104 départements apportaient leurs produits sous les portiques de la place de et parmi eux les plus illustres, Oberkampf qui, avec un capital de 600 fr., s’était établi à l’âge de 21 ans dans une chaumière de la vallée de Jouy où il avait entrepris ses essais, se chargeant seul du dessin, de la gravure, de l’impression et de la teinture de ses toiles. Bientôt, ses étoffes connues sous le nom d’indiennes avaient conquis la mode et son établissement avait pris une extension prodigieuse.

Il fut comblé de faveurs, parmi lesquelles compta sans doute pour l’industriel, ce mot de Napoléon, en une minute de clairvoyance : « C’est dans vos ateliers qu’on fait la meilleure guerre à l’ennemi : au moins elle ne coûte pas de sang à mon peuple ! »

À Oberkampf, notre industrie nationale devait aussi la première filature de coton à Essonnes.

On put voir d’ailleurs, à l’Exposition de 1806, combien le travail du coton s’était amélioré depuis quelques années.

En l’an X, la fabrication de la mousseline n’existait pour ainsi dire pas, tandis qu’en 1806, le seul arrondissement de Saint-Quentin possédait 8 000 métiers en activité, tant pour fabriquer des basins que pour faire des mousselines ou des percales et des calicots, deux genres de tissus ne différant du premier que par le moindre degré de finesse des fils : cet arrondissement pouvait produire 300 000 pièces par an.

Les calicots français allaient de pair avec ceux de l’Angleterre.

La production des velours de coton était également dans une situation prospère.

De tous côtés s’élevaient des fabriques de nankin, étoffe alors très en vogue.

Sur les autres industries, un rapport de M. Alfred Picard, publié en 18S9, nous donnera de précieuses indications.

FERS ET ACIERS. — Plus de 150 usines, disséminées sur le territoire, avaient envoyé des échantillons et leurs produits étaient de bonne qualité ; les aciéries se multipliaient. Cependant la métallurgie était encore rudimentaire : il n’existait notamment qu’une seule usine, celle du Creusot, où les minerais de fer fussent fondus au coke.

ARTS MÉCANIQUES APPLIQUÉS À L’INDUSTRIE. — Les Anglais nous avaient devancés en appliquant non seulement à la filature de la laine, mais à toutes les opérations intéressant la fabrique des draps, des machines de beaucoup supérieures aux nôtres. Ils nous avaient mis dans l’impossibilité de lutter avec eux sur les marchés étrangers et nous inondaient même de leurs produits, malgré les lois prohibitives édictées contre cet envahissement. Pour soutenir la lutte, Chaptal avait cru devoir attirer en France l’habile Douglas, l’un des grands constructeurs de la Grande-Bretagne. Cet industriel avait, en deux ans, fourni à nos manufactures plus de 340 machines dont plusieurs types figuraient à l’Exposition de 1806, notamment :

1° Des machines à ouvrer la laine, qu’un enfant pouvait alimenter et qui produisaient le travail de quarante personnes ;

2° Des cardes-brisoirs qui effectuaient le premier degré de cardage et cardaient de 60 à 65 kilogrammes par jour et qui pouvaient également être alimentées par un enfant ;

3° Des cardes-finissoirs qui achevaient le cardage et étaient desservies par deux enfants ;

4° Des machines de trente broches à filer en gros produisant par jour de 25 à 39 kilogrammes de fil et conduites par une femme et un enfant ;

5° Des machines de quarante broches, au moyen desquelles une femme et un enfant pouvaient filer, par jour, 15 kilogrammes de laine pour chaîne de couverture ;

6° Des machines de soixante broches, à l’aide desquelles une femme faisait, par jour, 6 kilogrammes de fil pour drap ;

7° Des machines à lainer les draps, desservies par deux personnes, faisant autant d’ouvrage que vingt laineurs à la main et procurant une économie de 12 % sur la consommation du charbon ;

8° Des machines plus petites pour le lainage et le brossage des draps ;

9° Des métiers pour tisser à la navette volante, qui accéléraient le travail, fatiguaient moins le tisserand et économisaient la main-d’œuvre d’un homme dans la fabrication des tissus larges.

La filature mécanique de coton, qui n’était pour ainsi dire pas pratiquée en France avant 1789, y avait fait de rapides progrès. On renonçait à la filature au rouet et à la main ; l’importation étrangère diminuait sans cesse, sauf pour le fil très fin. Cette transformation honorait d’autant plus nos manufacturiers qu’elle s’opérait au milieu de difficultés de toutes sortes. En 1805, Pouchet, Albert et Calla présentaient une remarquable collection de machines : carderies brisoires et finissoires, boudineries, machines à filer du système mull-jenny, machines à filature continue.

PRODUITS CHIMIQUES. — La chimie théorique et la chimie appliquée avaient marché à pas de géant sous l’impulsion de savants comme Berthollet, Chaptal, Darcet et Proust.

Le jury exprimait le regret que nous fussions tributaires de l’Espagne pour la soude, c’est-à-dire pour un produit employé en quantité considérable dans les savonneries, les verreries, les teintureries et les blanchisseries.

Verrerie et cristallerie. — Plusieurs usines produisaient des cristaux remarquables par la beauté de la matière et le bon goût des formes, l’habileté de la taille et la vivacité du poli.

Poterie. — Les établissements où se fabriquait la poterie dite « terre de pipe » soutenaient le bon renom qu’ils avaient déjà acquis, malgré la date récente de leur création. Le jury demandait plus de perfection dans les formes et la composition de la pâte, une plus grande dureté des couvertes et une fabrication plus économique.

La France avait une supériorité incontestée sur les autres pays dans la fabrication et la décoration de la porcelaine. Des artistes de premier ordre y employaient les ressources inépuisables de leur talent. Un nouveau vert, tiré du chrome, avait été découvert par Vauquelin.

La machine à vapeur, on le sait, n’avait pas encore fait son apparition. En 1810, il n’existait encore qu’une machine à haute pression, et une quinzaine à basse pression, employées pour élever l’eau. Le premier emploi d’un moteur à vapeur pour filature date de 1812, à Mulhouse. En définitive, la machine à vapeur ne se révélera officiellement qu’à l’Exposition de 1819, où une médaille d’argent fut attribuée, pour leur présentation, à deux constructeurs de Saint-Quentin.

Mais pourtant nous voici déjà en pleine invasion du machinisme : à la quenouille et au rouet s’est substitué le métier à tisser ; à l’atelier va succéder la manufacture ; l’ouvrier va tomber sous la domination du capitaliste, et le prolétariat industriel est constitué par la réunion des travailleurs jadis isolés.

Chaptal est frappé de ce changement, qui écrit les lignes caractéristiques que voici :

« Les machines, qui remplacent aujourd’hui la main de l’homme dans presque toutes les opérations de l’industrie manufacturée, ont opéré une grande révolution dans les arts : depuis leur application, on ne peut plus calculer les produits par le nombre des bras employés, puisqu’elles décuplent le travail, et l’étendue de l’industrie d’un pays est aujourd’hui en raison du nombre des machines et non de la population. »

Et comme il sent autour de lui une sorte d’ appréhension sur les conséquences d’une si brusque transformation économique, Chaptal s’exprime sans détours sur cette fatalité inéluctable ; il ne s’attarde guère à déplorer le chômage ou l’abaissement des salaires :

« Les machines, dit il, en diminuant le prix de la main-d’œuvre, font baisser celui du produit, et la consommation augmente dans une proportion plus forte que celle de la diminution des bras. D’ailleurs, il n’est pas au pouvoir d’une nation de ne pas adopter les machines dont on se sert ailleurs. »

Toutefois, cette invasion du machinisme n’est pas sans inquiéter le président de la Société pour l’encouragement de l’industrie nationale, et s’il se console de la misère qui en peut résulter, il envisage avec moins d’indifférence les conséquences sociales des agglomérations industrielles.

« Lorsque, dit-il, la guerre ou des prohibitions ferment des débouchés aux produits industriels, on voit avec douleur des réunions d’hommes inactifs souffrir, s’agiter, et, trop souvent, troubler le repos public. Il eût été à désirer, sans doute, qu’au lieu de former ces agglomérations d’individus pour exploiter quelque genre d’industrie, on les eût laissés disséminés les campagnes, où la fabrication n’eût été qu’un utile auxiliaire des travaux de la terre. »

Mais on ne remonte pas le cours de l’évolution, et Chaptal, si effrayé qu’il fût des phénomènes économiques dont il était témoin, ne put s’empêcher d’en constater les résultats.

En 1812, six ans après l’Exposition dont nous venons d’examiner la physionomie, la filature et le tissage du coton se sont grandement accrus : le nombre des broches dépasse un million et la production s’élève à près de 10 millions et demi de kilogrammes. On compte plus de 100 filatures mécaniques ; il y a 70 000 métiers à tisser, et le commerce du coton porte environ sur 190 millions de francs. À la fabrication des mouchoirs de coton, se sont ajoutées celles des nankins, crépons, basins, mousselines, percales, calicots, tulles, etc., etc. L’industrie de la laine occupe un grand nombre d’ouvriers. En 1812, Sedan emploie 18 000 ouvriers, 1 550 métiers et fabrique 37 000 pièces de drap. Carcassonne entretient 290 métiers, 9 000 ouvriers et fabrique 12 000 pièces. À Reims, près de 20 000 ouvriers, avec 6 265 métiers, fabriquent des châles, des voiles et des robes. Chaptal estime que l’industrie de la laine utilise 93 millions de francs de matière première, et crée en étoffes, bonneterie, couvertures, tapis, matelas, etc., une valeur totale de 200 millions.

Par contre, la fabrication du lin avait considérablement diminué, laissant la place aux toiles fines de coton. En 1812, Saint-Quentin employait à cette industrie 40 000 ouvriers. Dans le Dauphiné, 17 000 ouvriers travaillaient sur 3 000 métiers.

L’industrie de la soie est aussi en progrès, grâce à Gensoul, qui a imaginé le chauffage des bassines à la vapeur ; à Vaucanson, qui invente les machines à mouliner et à organsiner la soie ; à Jacquard et à Saillet, dont les machines opèrent la tire, autrefois confiée à des femmes et à des enfants ; le nouveau mécanisme accroît la rapidité du tissage, permet de multiplier les combinaisons du dessinateur, non seulement dans les modèles riches, mais dans les sortes à bon marché, et ouvre ainsi de nombreux débouchés à la soierie lyonnaise.

Lyon avait, en 1800, 5 800 tisserands occupés sur 3 500 métiers ; en 1812, il y a 15 500 tisserands et 10 700 métiers.

À Nîmes, qui comptait en 1800, 1 200 métiers manœuvrés par 3 450 ouvriers, il y a, en 1812, 5 000 métiers et 13 700 ouvriers. Dans le département de la Loire, on fabrique presque toute la rubannerie de soie, qui met en mouvement 8 000 métiers et 15 400 ouvriers.

À Lille, la fabrication de la toile de chanvre occupe 52 000 ouvriers en 1812, au lieu de 26 000 en 1800.

Quelques chiffres seulement montreront aussi l’extension de la métallurgie : la France comptait 230 hauts-fourneaux, dont la production était de 99 000 tonnes de fonte, fournissant 69 000 tonnes de fer marchand, alors qu’en 1787 la production de la fonte n’avait pas dépassé 61 000 tonnes.

La consommation de la houille avait passé de 25 000 tonnes à 929 000.

Tel est le brillant tableau que trace de la prospérité industrielle le rapport de Chaptal, document classique auquel se réfèrent la plupart des historiens. Nous avons pensé qu’il y aurait quelque intérêt à contrôler des assertions si uniformément optimistes, et nous avons trouvé aux Archives nationales des pièces bien intéressantes qui vont mettre quelques ombres au tableau enchanteur dont nous venons de donner l’esquisse.

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).

Déjà, à propos du Blocus continental, nous avons reproduit des documents significatifs, qui témoignaient d’une crise redoutable dans l’industrie et dans le commerce. Il nous faut revenir sur ce sujet, pour obtenir une idée aussi exacte que possible de la vie économique de la période que nous étudions.

Aussi exacte que possible, disons-nous, car il est assez malaisé d’arriver à une certitude en présence de renseignements aussi contradictoires que ceux qui résulteraient des deux pièces suivantes.

L’une est un rapport sur la situation de Lyon adressé à l’empereur par le ministre de l’Intérieur. Il est daté du 9 juillet 1810 :

2e DIVISION
bureau des arts
et manufactures
MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
Note pour Sa Majesté l’Empereur.
Paris, 9 juillet 1810.

« Le ministre de l’Intérieur a l’honneur de faire part à Votre Majesté des renseignements qui lui ont été transmis sur la situation florissante de la fabrique d’étoffes de soie de la ville de Lyon. Des négociants de Leipzig et de Francfort se trouvent en ce moment dans cette ville et y ont fait des commandes considérables. Il est arrivé des ouvriers d’Allemagne et d’Italie, et onze mille neuf cents métiers sont en activité. À la vérité, la récolte des soies n’a pas été abondante : elle n’est que la moitié de celle des années ordinaires ; mais il sera suppléé à cette insuffisance par les soies qui sont en magasin ; il ne faut maintenant, pour rendre complète la prospérité de la ville de Lyon, qu’augmenter le nombre des bras qui y sont employés.

« C’est ce dont le ministre de l’Intérieur va s’occuper, en soumettant à Votre Majesté, dans le projet de budget de la ville de Lyon, exercice 1810, la proposition de mettre à la disposition de l’administration municipale de cette ville une somme de 40 000 francs pour encourager les apprentissages. Si le nombre des métiers augmente encore, Lyon aura atteint le plus haut degré de prospérité auquel il doit parvenir. Car ce nombre s’est rarement élevé au-dessus de quatorze et quinze mille. »

Or, moins de quatre mois plus tard, voici la lettre qu’écrivait au même ministre de l’Intérieur, le vice-président du conseil général du commerce :

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR


Le vice-président du Conseil général du Commerce
à S. E, le ministre de l’Intérieur.

Paris, le 3 novembre 1810.

« Monseigneur,

« J’ai l’honneur de vous adresser un extrait du procès-verbal de la séance que le conseil général du commerce a tenue hier. Permettez qu’en cette circonstance, je ne me borne pas à une simple lettre d’envoi. L’aspect effrayant qu’en ce moment présente le commerce de la France sollicite vivement l’attention de Votre Excellence, et semble mettre au nombre de mes devoirs de lui présenter quelques réflexions dont elle appréciera le but avec sa sagacité ordinaire.

« Sur la principale place de commerce de l’Empire le discrédit plane, fait chaque jour des progrès et menace de grands malheurs. Lyon sollicite ardemment de prompts secours ; l’intérêt de l’argent y est monté à 12 %, quoique le Comptoir de la Banque y escompte à 5 de tous les moyens ; les négociants sages y refusent les affaires les plus sûres pour ne pas prendre des engagements ; il en est de même à Besançon et dans les villes circonvoisines, d’après la lettre que je reçus hier d’un membre du conseil général de commerce, dont la copie est jointe à celle-ci.

« À Paris, plusieurs maisons très connues éprouvent une gêne manifeste ; des valeurs accréditées sont offertes à 6 et 7 % l’an, quoique la Banque escompte à 4 % plus qu’elle n’a jamais fait.

« Cet état de choses est d’autant plus redoutable que, par nature, il ne peut que s’aggraver jusqu’à ce que ses causes cessent.

« Elles existent évidemment :

« 1° Dans l’essai que la Banque de France a fait de transmettre des billets à ses comptoirs avant qu’ils fussent nécessaires, ;

« 2° Dans la réduction de valeur des anciennes monnaies de France, qui a fait naître la crainte d’une prochaine démonétisation des espèces et provoqué leur envoi à l’étranger, où elles ont conservé leur ancien cours ;

« 3° Dans les mesures que les ordres du gouvernement ont fait prendre en Hollande, en Allemagne, en Suisse. Ces mesures enlèvent aux commerçants des sommes importantes ; si elles ne s’appesantissaient que sur ceux qui ont violé les lois, elles ne seraient qu’une juste punition ; mais, malheureusement, elles portent aussi sur des commerçants honnêtes, qui ont prêté leur bourse et leur crédit à des correspondants qui ne leur étaient connus que par leur exactitude à acquitter leurs engagements, et qui, aujourd’hui, devant beaucoup à Paris, à Lyon, feront participer leurs créanciers à leur infortune s’ils sont ruinés. Les capitalistes redoutent ce danger et retirent leurs fonds de chez les négociants. C’est ainsi que le commerce voit diminuer les moyens auxquels il est accoutumé, au moment où il aurait besoin de nouveaux secours.

« La Banque de France fait ce qu’elle peut pour aider Lyon et détruire les craintes chimériques qui y aggravent les circonstances générales, mais elle aperçoit aussi qu’à Paris les besoins se multiplient et que les valeurs qui lui sont présentées à l’escompte diminuent de solidité ; ainsi, lorsque la prudence lui prescrit d’augmenter de réserve envers les effets qu’elle escompte, les besoins du commerce lui demandent plus de facilités.

« Vainement la Banque chercherait-elle une juste proportion entre la prudence et les besoins, elle ne pourra satisfaire à l’une et aux autres. Toute la prévoyance ne saurait arrêter la progression du mal qui menace le commerce de Franco et la Banque elle-même de vastes contre-coups, dont l’étendue ne saurait être prévue si la puissante main du gouvernement n’y porte promptement remède. »

« Je suis, etc.

« Le vice-président du Conseil général du commerce,
« Signé : Martin, fils d’André. »

Il est vraiment impossible de concilier ces deux textes, à moins d’admettre — ce qui est invraisemblable — que la situation se soit brusquement modifiée en trois mois.

Aussi bien, nous allons voir par d’autres documents, ceux-là décisifs, que la lettre du vice-président du conseil du commerce est la seule conforme à la réalité des choses.

Mais nous voudrions auparavant ouvrir une parenthèse à propos d’un passage du rapport ministériel que nous avons reproduit plus haut.

Ce rapport constate « qu’il est arrivé des ouvriers d’Allemagne et d’Italie ». Et cette constatation éclaire en partie le problème que nous nous étions souvent posé à nous-même, nous demandant comment concilier l’augmentation croissante de la population industrielle avec les formidables saignées que faisaient inévitablement dans le prolétariat la conscription et tant de guerres sanglantes. À vrai dire, Chaptal indique quelques-unes des causes de cette surprenante augmentation.

« Depuis 25 ans, écrivait-il en 1818, il est prouvé que la population ouvrière a augmenté d’environ un sixième. Il faut en convenir, le spectacle des guerres sanglantes et continues, le tableau des dissensions civiles ne nous ont point préparés à de tels résultats : nous voyons pourtant dans le passé des causes de destruction, de dépopulation : nous ne trouvons nulle part la cause d’une reproduction aussi rapide, aussi extraordinaire.

« Cependant, si nous comparons le présent au passé, nous pouvons faire cesser cet étonnement.

« Autrefois un jeune homme ne pouvait s’établir qu’après 25 ans d’âge, parce que le compagnonnage et l’apprentissage étaient seulement terminés ; les difficultés d’acquérir la maîtrise présentaient de nouveaux obstacles et prolongeaient son existence de célibataire.

« Aujourd’hui, l’élève est pressé de travailler pour son compte, et il ne peut le faire qu’en s’associant à une femme, de sorte que les mariages des gens de métier sont devenus infiniment plus communs.

« D’après le recensement des ouvriers des divers métiers qui sont établis dans les villes, le nombre est plus que le double de ce qu’il était sous le régime des corporations, il n’est donc pas étonnant que la population se soit accrue. Si, à cette cause puissante de l’accroissement de la population, on ajoute la diminution de la mortalité que produit la vaccine, la division de la grande propriété rurale et les nombreux mariages qu’on a contractés pour se soustraire à la conscription, on réunira tous les éléments qui concernent la solution de ce problème. »

Les causes ainsi définies par Chaptal ont manifestement leur importance, et la dernière peut être appuyée par des chiffres certains : le désir d’échapper à la conscription poussa effectivement beaucoup de jeunes gens à se marier, en 1813 surtout, et le chiffre des naissances monta l’année suivante à 994 082 au lieu de 883 000 en 1812. Mais la phrase précitée du rapport ministériel n’en complète pas moins de façon décisive les observations de Chaptal, et nous pouvons considérer comme probable, certain même, que les usines étaient largement alimentées par la main-d’œuvre étrangère.

Dans quelle proportion ? Nous ne le savons point, et il ne faut pas demander beaucoup aux statistiques impériales ? Celles qui existent sont plus que suspectes, étant donné que les registres de l’état-civil furent, volontairement sans doute, laissés très incomplets. C’est ainsi que, quand nous parlons de l’augmentation de la population, il faut encore faire des réserves, tant il est manifeste que le chiffre officiel des décès est fort au-dessous de la réalité. Il est incontestable que, de 1806 à 1812, la guerre a fait une prodigieuse consommation d’hommes, et cependant les registres de l’état-civil n’en portent aucune trace ; on voit même que l’année où il y a le moins de décès inscrits est l’année 1810, l’année des guerres d’Espagne, d’Autriche, de Wagram, qui seul coûta 25 000 morts à chacune des deux armées. D’où il faut conclure, avec M. Levasseur, que les décès des soldats morts à l’étranger n’étaient pas régulièrement enregistrés en France.

Mais revenons, après cette courte digression, à l’étude de la situation industrielle et commerciale de la France que Chaptal présente comme si prospère.

Un document nous a déjà montré combien cet optimisme était exagéré. Les Archives nationales nous en fournissent d’autres plus décisifs encore.

Voici un long rapport émanant du ministère de la Police générale et daté de 1811. On excusera la longueur de la citation par l’intérêt du document qui montre de façon irréfutable les résultats détestables de la politique napoléonienne et de ce blocus continental, dont nous avons déjà, au début de notre travail, montré les désastreuses conséquences politiques et économiques.
MINISTÈRE DE LA POLICE GÉNÉRALE
Premier état des renseignements sur la situation du commerce et des manufactures
1811


État des manufactures : le nombre des ouvriers est-il plus considérable en 1811 qu’en 1810 ?

Loiret — Le nombre des ouvriers dans les manufactures de bonneteries de couvertures, de filatures est diminué. Les mécaniques en sont la cause. Les raffineries qui occupaient beaucoup d’ouvriers, sont sans activité faute de matière première.

Oise. — Les manufactures languissent ; le nombre des ouvriers en est considérablement diminué.

Somme. — Le défaut de débouchés aux produits des manufactures a fait cesser le travail ; les villes, bourgs et villages sont encombrés d’ouvriers sans occupation.

Eure. — Les manufactures, très nombreuses dans ce département, sont en général diminuées d’un quart ou d’un cinquième. Depuis un an, les draperies et les tanneries, branches principales d’industrie, sont diminuées d’un tiers ; on compte 11 069 ouvriers sans emploi.

Nièvre. — Il y a dans ce département 165 tant haut-fourneaux, forges, verreries que manufactures de faïence et de poteries, occupant 4 632 pères de famille. Une population a peu près semblable est occupée à l’exploitation et au transport des bois destinés pour Paris. La cessation presque absolue du commerce a presque anéanti ces établissements, et la majeure partie de ces ouvriers est sans travail.

Rhône. — Plus de 200 ouvriers viennent de quitter la manufacture de mousseline de Tarare. Les manufactures de soieries sont dans un triste état. En 1810, le nombre des métiers battans était de 14 694. En ce moment, il n’est que de 2 400 à 2 600. Cette diminution tient au défaut de commandes de la part de l’étranger.

Manche. — Les filatures de coton, les fabriques de calicot et de coutil sont dans la plus grande détresse et à la veille d’être fermées.

Nord. — En 1808, le nombre des ouvriers employés dans les manufactures s’élevait 68 161. Il n’est plus actuellement que de 43 054. La diminution tombe en majeure partie sur les fabriques de coton et, subsidiairement, sur celles de tabac.

Haute-Vienne. — Ce département a des manufactures de porcelaine, de papier, des fabriques de siamoise et de droguet, des filatures de coton et des usines. Mais ces établissements languissent faute de débouchés pour leurs produits. Le nombre des ouvriers est réduit de plus de moitié.

Meuse. — Les fabriques de bonneterie et de toile de coton occupent plus d’un tiers en moins d’ouvriers que l’année dernière. La stagnation du commerce, le défaut de crédit, la cherté des matières premières en sont la cause.

Deux-Nèthes. — Le coton, l’indigo et les bois de teinture sont rares et cette rareté entraîne la ruine des manufactures et des imprimeries. La principale occupait 1 300 ouvriers. Il en a été congédié environ 200 depuis le mois de janvier ; c’est la seule qui existe maintenant, les trois autres ont entièrement cessé leurs travaux.

Loire. — La plupart des manufactures et fabriques continuent d’être dans un état de stagnation qui laisse sans travail une grande quantité d’ouvriers. Il s’en faut d’un tiers que les ouvriers occupés soient aussi nombreux qu’en 1810.

Tarn-et-Garonne. — Les fabriques de Montauban sont en souffrance, la plupart des fabricants ont fermé leurs ateliers, et tous ont diminué le nombre de leurs ouvriers.

Ourte. — On compte dans ce département 50 613 ouvriers occupés principalement dans les fabriques de drap, de limes et d’acier, clouterie, extraction de houille.

Ces diverses fabriques souffrent par le défaut de débouchés et les nombreuses banqueroutes qui ont éclaté à Eupen, Verviers et Hordincourt.

Apennins. — Il n’y a dans les Apennins que des manufactures de toile et de soie ; celles-ci souffrent condidérablement ; les métiers sont réduits de 500 à 300 Les autres se soutiennent.

Orne. — Les beaux ateliers de MM. Richard et Lenoir-Dufresne souffrent beaucoup. Le nombre des ouvriers est diminué de moitié de ce qu’il était en 1810.

Aisne. — Le défaut des débouchés, la cherté et la rareté des matières premières ont considérablement diminué l’activité es manufactures de ce département. Celle de Saint-Quentin, qui occupait 10 796 ouvriers, en a renvoyé 2 500. La manufacture de glaces de Saint-Gobain conserve au contraire toute sa splendeur. Elle occupe 4 000 ouvriers.

Seine-et-Oise. — Il y a dans ce département 18 manufactures ou fabriques. Elles sont en activité, excepté celles dont la matière première se tire des colonies. Celles-ci souffrent beaucoup et le nombre des ouvriers qui y sont employés est moindre qu’en 1810.

Deuxième état des renseignements sur la situation du commerce et des manufactures
1811

Côtes-du-Nord. — Les belles manufactures de toile de Quintin sont dans l’état le plus languissant, faute de débouchés ; le cabotage et la pêche de la morue, sources de prospérité autrefois, sont presque nulles aujourd’hui.

Haute-Loire. — Les principales fabriques de ce département étaient celles de dentelles, de rubans et de toiles. Elles sont en état de stagnation ; le défaut de débit en est la cause. Le nombre des ouvriers est diminué en proportion de leur inactivité.

Po. — Le grand nombre d’ouvriers employés dans les manufactures de fer et d’acier, d’étoffes, de coton et de papiers et dans les tanneries est supérieur à celui qui existait en 1810, mais il ne fait pas compensation avec le nombre d’ouvriers sans travail par la stagnation des fabriques de soieries.

Roer. — Les manufactures de draps souffrent par suite de la défense d’en introduire en Russie ; cette cause et le grand nombre de mécaniques établies depuis peu ont beaucoup diminué le nombre des ouvriers.

Sambre-et-Meuse. — Les fabriques et manufactures sont dans un état inquiétant pour les maîtres et les ouvriers, à l’exception de la coutellerie de Namur qui prospère. Les forges, les verreries, les filatures de coton sont sans activité, et les ouvriers réduits de deux tiers.

Loir-et-Cher. — Les fabriques de drap de Romorantin et de Saint-Dié, celles de cotonnades de l’arrondissement de Vendôme sont presque dans l’inaction : les premières, faute de débouchés ; les secondes, de matières premières ; une population nombreuse se trouve sans travail, et cette inaction donne de l’inquiétude pour l’hiver prochain.

Escaut. — Le défaut de ventes et de matières premières porte un grand préjudice aux manufactures du pays et a contraint de congédier plus de la moitié des ouvriers.

Méditerranée. — Les manufactures se trouvent dans l’état le plus languissant, excepté celles de papier. Les savonneries, les tanneries, les fabriques d’étoffes, les ateliers d’albâtre et de corail sont sans activité, et le nombre des ouvriers beaucoup moindre qu’en 1810.

Haut-Rhin. — Les manufactures avaient, depuis 1802 jusqu’en 1810, atteint l’état de prospérité le plus satisfaisant ; depuis cette époque, leur activité est presque anéantie. Sur 59 418 ouvriers qui y travaillaient, les fabriques de coton en occupaient 44 400. Mais leur nullité met sans ouvrage une quarantaine de mille ouvriers.

Ardèche. — Ce département possède des tanneries, des papeteries, des manufactures de draps et surtout un grand nombre de fabriques de soie. Ces fabriques occupaient 2 500 ouvriers. Les petites fabriques en occupent 7 050, mais le défaut de débouchés (Lyon, entre autres, qui ne fait plus de demandes) laisse les établissements en stagnation et un grand nombre d’ouvriers sans travail.

Ardennes. — La manufacture d’armes de Charleville a reçu un accroissement considérable depuis la Révolution. Les fabriques de draps de Rethel qui, en 1810, occupaient 20 000 ouvriers, n’en ont aujourd’hui que 10 000. Celles de Sedan, au 1er janvier 1811, avaient 7 781 ouvriers. En ce moment, ce nombre est réduit d’un quart. La fabrique de Chappes, à Conches de Vouthiers, qui occupait 300 ouvriers, est totalement tombée.

L’assaut de Montmartre le 29 mars 1814
(D’après une vignette allemande).
(Document de la Bibliothèque Nationale.)

Calvados. — Les fabriques de dentelles, qui occupent près de 50 000 ouvriers de tout âge et de tout sexe, ont subi une diminution par le défaut d’exportation. Celles de frocs et de flanelles de Lisieux, celles de draps de Vire se soutiennent, parce que leurs produits sont consommés par les troupes. Les fabriques de coton de M. Richard ont réduit leur travail de moitié. Ce département est, en général, plus agricole que manufacturier.

Troisième état des renseignements sur la situation du commerce et des manufactures.
1811.

Dyle. — Les différentes fabriques et manufactures de ce département occupaient, en 1808, 15 715 ouvriers ; en 1811, 9 302, différence en moins 6 353. Les fabriques de dentelles sont celles qui ont le plus souffert. En général, le défaut de débouchés, le manque de confiance du capitaliste sont les principales causes de l’état de stagnation du commerce.

Arno. — 6 000 ouvriers travaillant en soie sont restés sans travail. La mauvaise récolte de l’année dernière en a été la cause. Sa Majesté y a pourvu en établissant à Florence des ateliers de charité. Plus de 15 000 ouvriers ont été renvoyés des ateliers de filature et de tissage de la ville de Prato, parce que la Grèce et la Turquie ne retirent plus de ces fabriques les bonnets que cette ville fournissait aux peuples de ces contrées.

Les manufactures de draps et de toile se soutiennent avantageusement.

Aube. — Le genre principal de fabrication dans ce département consiste en toileries et bonneterie de coton ; dix établissements de coton en mule-jenny, deux manufactures de grosses draperies, des impressions en indiennes, deux forges, trois verreries et quelques tanneries. En général, le nombre d’ouvriers dans ces divers établissements est diminué d’un tiers. Le défaut de consommation et la cherté des matières premières en sont les causes.

Nul ne pourrait contester un témoignage aussi écrasant. Si, pourtant, on voulait prétendre que le rédacteur de cette enquête avait l’esprit chagrin et des tendances pessimistes, nous avons encore d’autres témoins a citer qui, tous, confirment les renseignements fournis plus haut.

Voici une note du ministère de l’Intérieur sur la situation de la place de Rouen :

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
2edivision
BUREAU DES ARTS
& MANUFACTURES
Aperçu de la situation
commerciale de Rouen
Paris, ce 25 Février 1811.


Note pour Sa Majesté
.

« La place de Rouen a pu rester étrangère à la situation où se trouve momentanément notre industrie manufacturière. Le préfet du département de la Seine-Inférieure en a informé le ministre dans plusieurs lettres, dont la dernière annonce que cet état de choses empire tous les jours.

« Les petites fabriques isolées et disséminées dans les campagnes sont, jusqu’à ce jour, les seules qui ont dû succomber ; les ouvriers qu’elles alimentaient trouveront peut-être, dit le préfet, des occupations d’une autre nature. Mais la crise se prolonge, le désastre des grands ateliers de Rouen est également inévitable ; les ouvriers qu’ils occupaient n’auront d’autres ressources que la mendicité et le vagabondage.

« Dans cette position, le préfet a proposé au ministre de supplier Votre Majesté de vouloir bien faire des avances de secours à ceux des fabricants qui seraient en état d’en garantir le remboursement par des sûretés constatées au préalable. Le ministre a de suite invité le préfet à lui désigner les chefs de grands établissements qui pourraient être dans le cas d’avoir recours à la bienveillance de Sa Majesté, et lui a adressé à ce sujet les instructions nécessaires.

« D’un autre côté, le ministre examine en ce moment quelques autres moyens particuliers qui lui ont été proposés pour procurer de suite du travail à la classe indigente de Rouen ; mais, en attendant, il n’a cru devoir différer de mettre sous les yeux de Sa Majesté un aperçu de la situation de la place de Rouen ».

Comme Rouen, Lyon réclame aussi l’intervention gouvernementale pour être sauvée de la misère. Cela ressort d’une pièce intitulée : « Compte rendu des réclamations de la fabrique de Lyon » :

« Je mets sous les yeux de Votre Majesté, dit le ministre, les renseignements qu’elle a demandés sur l’état de la fabrique de Lyon.

« Elle verra que le nombre des métiers de Lyon et de ses faubourgs s’était successivement élevé jusqu’à 14 000 ;

« Que chaque métier fait vivre quatre individus ;

« Que sur les 14 000 métiers, la Chambre de commerce a obtenu des renseignements positifs pour les deux tiers et qu’on ne peut guère juger, du tiers restant que par analogie ;

« Que dans l’état actuel, la moitié des métiers est sans activité et qu’on peut craindre que cette progression de non activité croisse encore.

« Que les commandes manquantes pour cet hiver peuvent être être évaluées à 12 000 000 de francs, dont on peut rigoureusement espérer encore la moitié, de sorte que c’est à remplacer l’effet de commandes pour 6 000 000 que se borne en cet instant la demande de la fabrique de Lyon.

« J’aurais désiré un état circonstancié des demandes faites et de celles révoquées ou manquantes, mais les fabricants qui ont apporté le vœu de la ville de Lyon affirment que la chose est impossible, chacun gardant le secret de ses relations. »

Même note alarmante en ce qui concerne Bolbec :

« Les manufactures de Bolbec et des environs sont à peu près dans le même état que celles de Rouen. Les fabriques d’indiennes, celles de réserves (qui impriment sur siamoises) ne font plus que la moitié de ce qu’elles faisaient l’année dernière. Celles de calicots ont éprouvé encore une plus grande réduction.

« La fabrication des mouchoirs de fil et de coton a diminué de plus d’un tiers.

« Toutes ces manufactures employaient en masse une grande quantité d’ouvriers, mais chacune, en particulier, n’en avait pas un grand nombre, et, de plus, ces établissements n’étaient pas réunis sur le même point ; les ouvriers non employés ont pu trouver, plus facilement que ceux de Rouen, de l’occupation dans les campagnes ; plusieurs d’entre eux sont même allés travailler au Havre. Néanmoins, beaucoup, n’ayant pas assez de force pour ces travaux, sont obligés de mendier.

« Les grandes filatures filent à peu près le tiers de ce qu’elles filaient l’année dernière, mais filant plus fin, elles occupent encore la moitié de leurs ouvriers. Les petits établissements de ce genre sont nuls en ce moment.

« J’ai visité en détail la filature de MM. Le Maître, et j’y trouve encore assez d’activité. Cette manufacture, la plus ancienne et la plus considérable de ce pays, est située à deux lieues de Bolbec, et elle occupe en ce moment près de 300 ouvriers ; dans ce nombre sont comptés 110 ou 120 enfants tirés des hospices et des familles indigentes. Ces fabricants les nourrissent entièrement, et même leur font apprendre à lire. La réduction de leur fabrication ne leur permet plus d’en recevoir présentement.

Cet établissement se soutient par la grande activité de ses chefs et par les nombreuses correspondances qu’ils ont depuis longtemps.

« Les manufacturiers de Bolbec, comme ceux de Rouen, semblent désirer qu’il soit accordé une prime de sortie par kilogramme, sans désigner l’espèce qu’il est impossible de bien reconnaître Les prix varieraient seulement suivant la finesse du tissu.

« Tous s’accordent à dire que la crainte de nouvelles variations dans les droits d’entrée des matières premières les empêche de se livrer à des spéculations pour l’approvisionnement de leurs fabriques.

« Fait à Bolbec, ce 31 juillet 1811.

« Signé : Gourgaud. »
Officier d’ordonnance de Sa Majesté.

Il n’y a pas que les collectivités qui réclament : les industriels envoient sans cesse des pétitions pour dépeindre leur situation désespérée et réclamer des secours. Mais il faut savoir se borner et, parmi tant d’autres, nous ne recueillerons que la plainte du sieur Vandessel.

« Sire, dit un fonctionnaire, dans son rapport daté de Paris, le 15 avril 1811, j’ai l’honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté, une pétition du sieur Vandessel, fabricant de dentelles, à Chantilly, qui m’a été renvoyée par M. le ministre de l’Intérieur, et dans laquelle ce fabricant expose que ses magasins sont pleins de marchandises fabriquées dont il ne peut trouver le débouché, de sorte qu’il se voit obligé de renvoyer la majeure partie de ses ouvriers, ce qui réduirait à la plus affreuse misère environ 1 200 familles si le gouvernement ne vient à son secours. Il demande qu’il lui soit acheté pour une somme de 80 000 francs de ses articles propres au service de la maison de Votre Majesté.

M. le ministre de l’Intérieur annonce que M. Vandessel est un fabricant estimable qui a été à l’une des expositions des produits de l’industrie française, et recommande l’objet de sa demande d’une manière particulière.

« Si Votre Majesté daigne accorder la demande de M. Vandessel, comme le choix et l’emploi des articles qu’il propose concernent le service de M. le grand chambellan, et comme il n’existe aucun fonds sur lequel le paiement de ces objets puisse être imputé, je supplie Votre Majesté d’ouvrir à M. le grand chambellan un crédit de la somme qu’Elle voudra affecter à l’achat des dentelles de la fabrique de M. Vandessel, sous la condition qu’elles seront reconnues propres au service de la maison de Votre Majesté et que ce fabricant ne renverra pas ses ouvriers.

« Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté impériale et royale, le très humble, très obéissant serviteur et fidèle sujet. »

S’agit-il d’une crise momentanée, transitoire ? Voici, pour répondre a la question, de courts extraits d’un rapport daté de 1813. (Archives nationales, carton A. F. — 1062.)

Extraits du compte rendu sur les moyens de venir au secours des principales villes manufacturières de l’Empire :

« Amiens (Somme). — Il serait à désirer qu’il y eût un mouvement d’argent qui put donner de l’activité aux fabriques…

Il a paru nécessaire de recourir aux fabrications de lainage pour employer les bras sans travail…

Aucun des moyens reconnus susceptibles de procurer de l’occupation à la nombreuse population de cette ville ne sera négligé. Des ateliers de charité seront ouverts. 34 000 francs des fonds de la ville seront employés aux travaux de terrassement des anciens remparts.


Il sera prélevé sur les fonds de charité, à la disposition du bureau de bienfaisance, les fonds nécessaires pour entretenir 3 ou 4 000 ouvriers en tissage et lainage.

Brest (Finistère). — L’inactivité des ouvriers dans la ville de Brest pourrait inspirer des craintes s’ils étaient absolument sans ouvrage pendant l’hiver. M. le ministre de la Marine peut seul faire des proposition à Votre Majesté sur les moyens de leur assurer de l’occupation et du travail.

Bordeaux (Gironde). — La fermentation est plus grande à Bordeaux que la misère. Le préfet mande que la mauvaise saison ne se présente pas pour les malheureux sous des auspices défavorables.

Le bureau de bienfaisance a des ressources qu’il conviendrait d’augmenter par un secours extraordinaire de 30 ou 40 000 francs.

Marseille (Bouches-du-Rhône). — La misère dans les dernières classes du peuple est très grande. Le préfet réclame vivement les mêmes secours qu’en 1812. C’est une somme de 100 000 francs.

Paris. — D’après les recherches faites par M. le préfet de police, sur 32 000 ouvriers, 20 000 sont sans travail suffisant… Il y a 1 900 ouvriers en bijouterie qui sont très difficiles à occuper… Les travaux de Paris offrent peu de ressources à faire en ce moment : les démolitions seraient une ressource, mais il faut acheter avant de démolir ; ce ne serait donc qu’après avoir dépensé de fortes sommes, sans mouvoir aucun bras, qu’on pourrait espérer d’en employer ainsi.

Rouen (Seine-Inférieure). — La ville de Rouen présente de grands embarras, les travaux languissent, les fabricants même qui ne renvoient pas leurs ouvriers ne leur donnent que des portions de salaire, en ne les occupant que quelques heures par jour.

Comme la ville a des finances très embarrassées, si les circonstances deviennent plus graves, Votre Majesté serait priée d’accorder un secours extraordinaire, comme elle l’a fait en 1812 : c’était une somme de 100 000 francs.

Toulon (Var). — Sa population pourrait devenir inquiétante, si on la laissait sans occupation pendant la mauvaise saison. »

Après la lecture de documents si décisifs, la légende aura vécu de l’incomparable prospérité industrielle et commerciale du premier Empire.

Nous venons de voir les usines presque toutes en stagnation ou en décadence, le chômage croissant, la misère toujours plus grande. Et voilà que nous pouvons constater aussi le premier appel des grands industriels à la protection de l’État : les uns demandant des secours en argent sous forme d’avances directes, les autres réclamant le concours gouvernemental sous forme de primes, d’autres encore, comme le dentellier Vandessel, sollicitant des commandes de la cour.

De leur côté, les ouvriers sans travail commencent à faire entendre des rumeurs menaçantes aux oreilles des préfets : eux aussi attendent de l’État du travail ou du pain.

Si bien que voici d’accord ouvriers et patrons, capitalistes et prolétaires, pour reconnaître la nécessité de l’intervention de l’État dans le règlement de la production industrielle. N’est-ce pas là une manifestation timide, mais caractéristique, de la tendance vers le socialisme d’État, envisagé comme remède à la lutte ruineuse et brutale des initiatives individuelles abandonnées à elles-mêmes ?

À cette intervention gouvernementale, Napoléon, d’ailleurs, ne se déroba pas : aux appels des gros industriels, il vint largement en aide par des avances d’argent.

« Napoléon, dit Levasseur, essaya de tenir tête à l’orage. Il fit secrètement faire des achats de matières à Rouen, pour qu’on crût à une reprise des affaires ; avancer à des manufacturiers d’Amiens le prix des salaires, pour que leurs ouvriers ne restassent pas sur le pavé ; commander des soieries à Lyon, des articles d’équipement militaire à Paris : remèdes impuissants. Il en tenta un autre, malgré les représentations de Mollien, il fit des prêts aux manufacturiers : un million et demi d’abord ; puis, une seconde fois, un million et demi en 1810. Plus on donnait, plus il arrivait de demandes au ministère, quelque secret que l’on apportât dans ces opérations. On repoussa beaucoup de pétitions, et cependant, au commencement de l’année 1812, on avait employé à ces secours une somme de 18 millions pris sur la caisse du domaine extraordinaire ; à l’époque de la chute de l’Empire, la moitié de ces créances n’était pas encore recouvrée. »

On commençait à raisonner économie politique et l’on murmurait. Napoléon, qui lisait les lettres des négociants, le savait. Avant de s’engager dans la lointaine campagne de Russie, il fit venir les délégués du commerce et leur parla avec cette éloquente brusquerie qui déconcertait ses interlocuteurs :

« Il ne connaît que son métier de soldat, répétez-vous souvent : il n’entend rien au commerce et il n’a personne autour de lui pour lui apprendre ce qu’il ignore. Ses mesures sont extravagantes et ont causé notre ruine actuelle. Vous qui dites cela, c’est vous qui n’entendez rien au commerce et à l’industrie. Vous avez cru qu’on pouvait faire sa fortune en un jour, comme on la fait quelquefois à la guerre en gagnant une bataille. »

Il attribuait, avec quelque raison, la crise à la témérité des spéculateurs ; mais sans songer que la spéculation elle-même avait trouvé son stimulant dans les mesures du blocus continental ; il ajoutait :

« Je sais vos affaires mieux que vous ne savez les miennes. »

Et pour mieux les connaître encore, ces affaires commerciales, pour essayer de conjurer la crise, Napoléon décida la création d’un ministère de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie. (Janvier 1812.)

Le but de cette création est clairement expliqué dans le mémoire qui fut, sur ce point, présenté à l’empereur le 13 mai 1811. Voici comment l’auteur de ce mémoire justifie la création projetée :

« L’agriculture, le commerce et l’industrie auraient, dit-il, un point d’appui qui leur manque, un protecteur zélé, un défenseur impartial, un guide éclairé dont les avis seraient toujours respectés et dont l’influence pourrait leur donner une sage direction.

Un ministère de l’Agriculture, du Commerce et des Manufactures produirait encore cet heureux effet : c’est qu’il donnerait de la considération à des professions pour lesquelles on a toujours affiché une sorte de mésestime ; il y rappellerait les sentiments de probité et d’honneur qui seuls peuvent y attacher les gens de bien.

Une partie des maux que le commerce éprouve est peut-être due à la déconsidération dans laquelle il était tombé ; elle y éteint cette noble ambition de l’estime publique, cette bonne foi sans laquelle le commerce ne peut prospérer. N’ayant plus de considération à espérer, on a cherché des dédommagements dans la fortune, on a été trop impatient de l’atteindre, et on s’est livré à des exagérations qui ont tout détruit.

On se permettra d’indiquer comment on conçoit la composition du ministère qu’on propose.

La nature de ses attributions exige une organisation particulière.

L’agriculture, les manufactures, le commerce doivent composer les trois divisions essentielles de ce ministère.

Les renseignements qu’il doit recueillir et les avis qu’on peut lui demander exigent aussi qu’il réunisse une sorte de conseil administratif où les renseignements et les avis puissent être discutés.

On croit donc qu’il conviendrait que la direction des trois divisions principales fût confiée à trois personnes expérimentées et d’un dévouement éprouvé, auxquelles on donnerait le titre d’intendants, ou directeurs généraux de l’agriculture, des manufactures, du commerce.

Et de réunir auprès du ministre un conseil qui serait composé : 1° des trois intendants ou directeurs généraux ; 2° de trois cultivateurs ; 3° de trois manufacturiers ; 4° de trois négociants ; 5° de deux mécaniciens ; 6° de deux chimistes, auxquels on pourrait donner le titre de conseillers ordinaires de l’agriculture et du commerce.

Ce conseil serait présidé par le ministre.

C’est dans ce conseil que seraient discutés les renseignements dont il serait fait des tableaux annuels.

Il délibérerait aussi sur les questions qui lui seraient envoyées.

Le ministre prendrait le titre de ministre-directeur de l’Agriculture, des Manufactures et du Commerce. »

Il en fut ainsi ordonné : le ministère fut créé, et les conseillers de l’Agriculture et du Commerce se réunirent régulièrement dans de louables intentions.

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).
Mais que pouvaient-ils faire ? Ce qui fallait à notre industrie, à notre commerce, c’étaient la paix, la sécurité, la certitude du lendemain ! Et de nouvelles et folles expéditions militaires allaient bientôt précipiter la crise.

Quoi qu’il en soit, nous pouvons constater que Napoléon témoigna fréquemment, sa sollicitude pour les gros industriels et les riches commerçants ; par comparaison, nous allons trouver dans la réglementation ouvrière le témoignage de sa défiance et de sa haine contre le prolétariat.

Ce reflet de la pensée impériale, le voici d’abord dans un document extrêmement curieux et intéressant, intitulé Statistique émanant de la préfecture de police, troisième division, premier bureau, sur la situation des ouvriers à Paris (Archives nationales carton A. D. XI. 65).

En même temps que des renseignements précieux sur le taux des salaires à cette époque, nous y verrons avec quelle hostilité le fonctionnaire impérial apprécie la moralité des travailleurs qu’il surveille en un odieux esprit d’inquisition vexatoire.

Ce document de police mérite donc, à tous égards, que nous lui fassions large place et la citation ne paraîtra pas longue, tant elle est édifiante.

Le rapport étudie d’abord l’ordre des ouvriers qu’il catalogue sous le titre général de « bouche », c’est-à-dire d’alimentation ; ces ouvriers sont subdivisés en deux genres :

Premier genre : ouvriers de nécessité.

Les salaires sont les suivants :

Boulangers, 4 621 inscrits dont, à Paris seulement, 2 250 : 8, 9, 10 et 12 francs par semaine ; — bouchers : 10, 12, 15 francs par semaine ; — charcutiers : 10 francs communément ; — marchands de vin : 30 francs communément ; — marchands de vin traiteurs, restaurateurs et limonadiers : salaires variés, les profits sont calculés ; — épiciers ; 25, 30, 40 francs par mois ; — bouchonniers : 2 francs par jour ; — distillateurs : 3, 4 francs par jour ; — brasseurs : 2 fr. 50 par jour ; — vinaigriers : 2 fr. 50 par jour.

Le nombre total des ouvriers de cette catégorie est estimé à plus de 13 000, non compris les apprentis.

2e genre : objets d’agrément.

Pâtissiers : depuis 6 francs jusqu’à 15 francs par semaine ; chocolatiers : 3 à 4 francs par jour ; — confiseurs, 4 à 5 francs par jour ; — vermicelliers : 2 à 2 fr. 50 par jour ; — pain d’épice : au plus 2 francs par jour.

Rapport politique. — Les ouvriers de cet ordre ne présentent pas en général grand intérêt sous le rapport politique : ils peuvent rarement inquiéter.

Il faut cependant en excepter les boulangers et les bouchers ; les premiers à cause de leur ignorance crasse et de leur grossièreté, les seconds à cause du grand accord qui règne entre eux.

Une coalition des garçons boulangers pourrait avoir des inconvénients fâcheux, mais elle ne peut naître que parmi ceux qui, sans boutique, restent désœuvrés dans les auberges… Or, comme la police a les yeux plus particulièrement ouverts sur ceux-ci, tout mouvement qui naîtrait parmi eux serait bientôt comprimé.

Si les garçons bouchers étaient moins occupés et en plus grand nombre, ils pourraient quelquefois inquiéter, mais la dissémination des échaudoirs contribue beaucoup à leur tranquillité et plus encore la facilité qu’ils ont de se dédommager, par de petites infidélités, d’un refus d’augmentation de salaire.

Suit un rapport sur la situation physique de tous ces ouvriers, rapport qui constate l’affreuse situation sanitaire des ouvriers boulangers :

Les garçons boulangers, dit-on, sont très sujets aux maladies ; elles se guérissent assez ordinairement par le repos quand ils sont jeunes ; mais, à cinquante ans, ils sont presque tous décrépits, peu vivent au-delà de cet âge. Les catarrhes, l’asthme convulsif, le scorbut en tuent le plus grand nombre entre quarante et cinquante ans.

La cause de cette décadence physique est dans le défaut de sommeil, l’exposition presque continuelle à une chaleur artificielle excessive, l’inspiration constante et dans le travail du pétrissage et dans les manipulations préparatoires, d’une quantité de farine volatilisée, une insigne malpropreté, enfin dans les suites affreuses de la maladie vénérienne à laquelle ces malheureux s’exposent avec fureur lorsque la fatigue les force à prendre du repos ou lorsque, par paresse ou inconduite, ils sont sans travail. »

Si, d’après ce rapport de police, les garçons bouchers et charcutiers sont dans de meilleures conditions hygiéniques, les garçons pâtissiers, par contre, sont exposés à peu près aux mêmes causes mortifères qui déciment les boulangers. Les garçons marchands de vins subissent des fièvres gastriques, des entérites, des dysenteries qui terminent en général leur carrière avant cinquante ans !

Le policier envisage encore l’état moral de ces ouvriers et se livre à la savoureuse étude psychologique que voici :

« Ici les nuances sont encore plus multipliées : elles sont importantes à connaître parce qu’elles intéressent l’ordre social.

« Les garçons boulangers, par la nature même de leur travail, sont une espèce de troglodytes ; ils dorment le jour, travaillent la nuit et, par là, sont pour ainsi dire séquestrés de la société.

« Aussi forment-ils une classe à part de tous les autres ouvriers ; ils s’éloignent d’eux-mêmes de toutes les autres réunions sociales. Grossiers, brutaux, ils végètent quand ils sont occupés ; et, quand ils ne le sont pas, ils se jettent dans la crapule la plus effrénée.

« L’ivrognerie, le jeu, les plus dégoûtantes prostituées occupent tout leur être ; leurs querelles sont toujours sanglantes ; peu sont voleurs et une petite animosité les rend assassins. Chez eux la civilisation est dans l’enfance. Leurs maîtres même, en général, ne sont guère plus avancés.

« Il n’en est pas de même des garçons bouchers. L’expérience a appris combien, pour le plus grand nombre, est mal fondé le préjugé qui les fait regarder comme ayant une grande tendance à la férocité.

« Sans doute, parmi les garçons bouchers il en est quelques-uns dont le moral est dangereux ; mais le général est honnête et n’a pas les mœurs difficiles ; ils ne sont point ivrognes, peu querelleurs ; ils aiment les spectacles, les bals, mais leur fidélité a besoin de surveillance dans les petits détails ; malheur au maître qui leur accorde trop de confiance sur l’emploi des suifs et issues ! Le plus grand accord règne entre eux,aussi sont-ils promptement coalisés pour venger une injure faite à leur amour-propre et alors ils sont à craindre.

« Les charcutiers, pâtissiers, distillateurs, vinaigriers, chocolatiers, confiseurs sont très paisibles et ont les mœurs douces.

« Les vermicelliers sont très turbulents, de mœurs difficiles ; s’ils étaient en plus grand nombre, ils exigeraient de l’attention.

« Les marchands de vins sont grossiers et très enclins à l’infidélité.

« Les restaurateurs et limonadiers, avec des formes honnêtes et douces en général sont peu fidèles. Les goûts antiphysiques sont assez communs parmi eux, aussi présentent-ils, la plupart, l’aspect d’une nature très efféminée.

« Les autres ouvriers de cet ordre n’offrent, sous le rapport moral, rien de particulier. »

Le deuxième ordre d’ouvriers est catalogué sous le titre de « Bâtiment ».

Premier genre : Ouvriers de nécessité.

Les salaires sont les suivants :

Terrassiers : 1 fr. 50, 2 francs, 2 fr. 50 par jour ; — paveurs : 2 fr. 50 à 3 francs ; — maçons : de 2 à 4 francs ; — tailleurs de pierre : 3, 4, 5, 6, même 7 francs par jour ; — couvreurs : 2 fr. 50 à 3 francs ; — plombiers : 2 fr. 50 à 3 francs ; — charpentiers : 2 fr. 50, 3 et même 4 francs ; — scieurs de long : 2 fr. 50 ; — menuisiers en bâtiment : 2 fr. 50, 3 et 4 francs ; — parqueteurs : 3 et 4 francs ; — vitriers : 2 fr. 50 ; — carreleurs : 2 francs, 2 fr. 50 ; — plâtriers : 2 fr. 50, 3 francs ; — serruriers : 2 fr. 50 à 6 et 7 francs ; — vidangeurs : 2 francs, 2 fr. 50.

Deuxième genre : Ouvriers d’utilité.

Les salaires sont les suivants :

Peintres : 2 fr. 50 à 6 francs ; — fumistes : 2 fr. 50 à 3 francs.
Troisième genre : Ouvriers d’agrément.

Les salaires sont les suivants :

Marbriers : 3 à 4 francs ; — sculpteurs : 4, 5, 6, jusqu’à 10 et 12 francs ; — doreurs sur bois : 3 à 4 francs.

Le nombre total des ouvriers du bâtiment est estimé à 24 148.

Rapport politique. — C’est parmi les ouvriers de cet ordre que les coalitions, les rassemblements sont les plus prompts à se former, les plus difficiles à se dissiper. La raison s’en trouve dans la réunion presque constante de plusieurs, même d’un grand nombre de ces ouvriers dans un même point de travail ; un turbulent fait une proposition perturbatrice et, à l’instant, tous se font une sorte d’honneur d’y adhérer.

Rapport physique. — Presque tous les ouvriers de cet ordre sont forts, sains et bien constitués, parce que leurs travaux s’exécutent en plein air et exigent un emploi assez considérable de forces.

Rapport moral. — Rien de plus varié que le moral de ces différentes espèces d’ouvriers.

Les tailleurs de pierre, charpentiers, marbriers sont en général honnêtes, sages, point ivrognes, point débauchés. Aussi fraternisent-ils peu avec les autres qu’ils regardent comme au-dessous d’eux.

La plupart des tailleurs de pierre sont domiciliés dans le département du Calvados et de la Manche, ils viennent à Paris dans la belle saison ; quand l’hiver interrompt les travaux, ils retournent dans leurs foyers et y portent le produit de leurs épargnes.

Ceux des maçons que nous envoient les départements de la Creuse et de la Haute-Vienne sont également sages et de bonne conduite ; ils émigrent de leurs foyers et y retournent comme les tailleurs de pierre. Mais ceux qui résident habituellement à Paris sont assez mauvais sujets. L’hiver est pour eux une saison fatale parce qu’ils sont désœuvrés. Ceux-ci sont assez enclins au vol, à l’exception cependant des appareilleurs et de ce qu’on appelle maîtres compagnons.

Les couvreurs le sont bien davantage ; il semble que la disposition à ce vice naisse de la profession même.

Les serruriers offrent pour la plupart l’image de la grossièreté : ils sont ivrognes, voleurs, débauchés et très difficiles à conduire. Mais, dans ce tableau, on remarque une nuance à l’égard de ceux que l’émulation et l’amour-propre portent à bien faire ; on voit des garçons serruriers étudier le dessin, l’architecture, les moyens de réduire et de travailler le fer. Leurs mœurs contrastent singulièrement avec la grossièreté des autres.

Une démarcation assez analogue se fait remarquer parmi les menuisiers ; mais les routiniers de cette espèce sont cependant moins grossiers que les serruriers.

L’ivrognerie et la débauche sont les défauts dominants du peintre en bâtiment. Rien n’est plus étrange que le contraste de ces deux vices avec l’espèce de politesse gauche et de fausse instruction qu’ils affectent.

Les vitriers ont les mœurs douces, ils sont sages et point inconstants sur le choix des maîtres, et fidèles.

C’est principalement parmi les ouvriers de cet ordre que s’est maintenue cette ancienne institution connue sous le nom de « Compagnons du devoir ». Elle a été souvent prohibée et n’a jamais pu être détruite.

Cette institution consiste en une sorte de syndicat secret donnant des lois aux ouvriers qui veulent s’y soumettre et, pour prix de cette dépendance, leur donne aussi du secours quand ils en ont besoin.

Elle favoriserait de fréquentes coalitions si elle n’était contenue par une grande surveillance, mais aussi elle est d’une grande utilité pour les ouvriers malheureux. Elle a encore cela d’avantageux qu’elle repousse les hommes immoraux ; il est rare de voir un voleur ou un ouvrier sans conduite sous les lois du compagnon du devoir.

Le troisième ordre est étudie sous le titre général de « Toilette ».

Premier genre : Ouvriers de nécessité.

Les salaires sont les suivants :

Cordonniers : 25 à 40 sols par paire ; — bottiers : de 4 à 8, 10, 12 francs ; — tailleurs : 3 à 4 francs par jour ; — bonnetiers : 2 fr. 50 par jour ; — chapeliers : 2 fr. 50, 3, 4 francs par jour ; — fabricants de peignes : 2 fr. 50 ; — perruquiers et coiffeurs : 10, 12, 15, 18, 24 francs par mois.

Deuxième genre : Ouvriers d’utilité.

Les salaires sont les suivants :

Fourreurs : 3 francs par jour ; — gantiers : 2 fr. 50, 4 et 5 francs par jour ; — dégraisseurs : 2 fr. 50 à 3 fr.

Troisième genre : Ouvriers d’agrément.

Les salaires sont les suivants :

Parfumeurs : de 2 à 4, 5, et 6 francs par jour ; — fleuristes, plumassiers : de 3 à 4 francs.

Nombre total des ouvriers du troisième ordre : 17 804.

Rapport politique. — Les chapeliers sont les seuls dans cet ordre qui méritent attention sous le rapport politique. Cette espèce se subdivise en deux classes : les fouleurs et les appareilleurs. Ceux-ci sont, en général, doux, honnêtes et paisibles.

Les premiers, au contraire, sont toujours prêts à la coalition, aux violences, au trouble. Il règne parmi eux un esprit d’insubordination qui appelle souvent l’attention de l’autorité. Si les charpentiers et les tailleurs de pierre s’insurgent, c’est avec calme. Les chapeliers, au contraire, y apportent la plus grande turbulence.

Rapport physique. — La vie sédentaire des cordonniers, leur attitude dans le travail, la vapeur infecte des grosses chandelles avec lesquelles ils s’éclairent, la chaleur de leurs poêles, l’exiguïté des lieux où ils travaillent les rendent sujets à une foule de maladies des organes internes et externes. Les causes de ces maladies sont encore aggravées par leur profonde misère, leur excessive malpropreté et le passage fréquent des privations extrêmes à la débauche la plus crapuleuse. La phtisie pulmonaire, les obstructions, l’hydropisie de poitrine en moissonnent le plus grand nombre avant 45 ans ; un vieil ouvrier cotonnier est une rareté.

Les tailleurs sont, comme les cordonniers, sujets aux maladies que causent la vie sédentaire et une position gênée, mais ils gagnent davantage, vivent mieux, sont beaucoup plus propres et beaucoup moins crapuleux que les cordonniers.

La maladie vénérienne et ses suites exercent des ravages avec fureur parmi les garçons cordonniers ; il est peu d’ouvriers qui s’y exposent avec autant d’imprudence ; ses effets ne sont contrebalancés que par le repos qu’exige leur travail.

Les fabricants de bas ont aussi un genre de travail sédentaire ; mais ils n’ont point d’attitude forcée ; ils sont moins sujets aux maladies auxquelles elle donne lieu.

Depuis que l’usage de la poudre s’est beaucoup perdu, les perruquiers sont moins exposés à avoir les organes de la respiration affectés par sa volatilisation, mais, en revanche, la débauche en perd un grand nombre.

Des affections nerveuses, des tremblements sont le partage ordinaire des parfumeurs, même à un âge peu avancé.

Les autres espèces de cet ordre ne présentent rien de remarquable.

Rapport moral. — Presque toujours l’extrême misère, les privations habituelles sont accompagnées de l’ivrognerie ; il n’est point de classe d’ouvriers qui s’y livre plus crapuleusement que les cordonniers. Le penchant au vol est encore une suite de leur état misérable, il est commun parmi eux ; en général leur moral est mauvais sous tous les rapports.

Les bottiers sortent de cette catégorie, mais ils sont au plus haut degré querelleurs.

Les tailleurs, en général ont les mœurs douces ; il faut en excepter ceux originaires du département de l’Ourthe, de Jemmappe et de l’ancienne Flandre. Ceux-ci sont tapageurs, méchants, toujours prêts à se porter aux voies de fait : mais ils sont plus fidèles que les autres.

Les perruquiers se partagent pour ainsi dire en deux troupes : l’une douce, honnête, fidèle ; ceux qui la composent trouvent facilement à s’établir et c’est toujours le but auquel ils tendent ; l’autre composée d’ivrognes, de fripons, de tapageurs, de fainéans, de bavards portant par leurs propos et leur indiscrétion des germes de trouble et de division entre les citoyens, souvent entre les individus de la même famille ; il n’y a point de nuances entre ces deux classes.

Les goûts antiphysiques sont assez répandus parmi les tailleurs et les perruquiers, et ce sont ceux dont les mœurs paraissent les plus douces qui s’y livrent le plus.

Les fabricants de bas sont, en général, sages, paisibles et de bonne conduite.

Les chapeliers se divisent sous le rapport moral comme sous le rapport politique : autant les appareilleurs sont doux et tranquilles, autant les fouleurs sont méchants, vicieux et débauchés. Souvent en querelle entre eux, ils ne les terminent guère sans effusion de sang : ces vices ne sont pas même rachetés par leur fidélité.

Ils ont cependant un compagnon du devoir, mais peu s’y soumettent et ceux-ci sont beaucoup plus honnêtes, quoique plus dangereux sous le rapport des coalitions, parce qu’ils se donnent l’impulsion.

Les autres espèces de cet ordre ne marquent nullement dans le rapport moral.

Le quatrième ordre est constitué par les ouvriers des meubles que l’auteur du rapport subdivise suivant sa méthode habituelle :

Premier genre : Ouvriers de nécessité.

Les salaires sont les suivants :

Tapissiers : 2 fr. 50, 3, 4 francs ; — menuisiers : 3, 4, 5 francs ; — brossiers : 2 francs ; — vanniers : 2 francs ; — coffretiers : 3 francs ; — layetiers : 3 francs.

Deuxième genre : Ouvriers d’utilité.

Les salaires sont les suivants :

Ébénistes : 3, 4,5 francs ; — miroitiers : 3, 4 francs ; — tabletiers : 2 francs, 2 fr. 50 à 4 francs ; — fabricants de parasols : 2 francs, 2 fr. 50.

Troisième genre : Ouvriers d’agrément.

Les salaires sont les suivants :

Passementiers : 3,4 francs par jour ; — agréministes : 3, 4 francs par jour.

Tous ces ouvriers intéressent peu l’enquêteur de la police qui constate leur bonne conduite, c’est-à-dire leur peu de goût pour la coalition.

Le triomphe de l’Allemagne ou la glorieuse entrée des armées alliées dans Paris le 31 mars 1814.

Le cinquième ordre est formé par les ouvriers du transport, du roulage et de l’équitation.

Genre unique.

Les salaires sont les suivants :

Charrons : 2 fr. 50, 3, 4 francs par jour ; — maréchaux : 2 francs, 2 fr. 50, 3 francs ; — bourreliers : 2 francs ; — carrossiers et selliers : 3, 4, 5, 0 francs par jour ; — éperonniers : 3 francs ; — peintres en voitures : 4 francs.

Rapport moral. — Les charrons et maréchaux sont grossiers et, cependant, tranquilles, assez sages et constants.

Les bourreliers sont enclins à l’ivrognerie.

Les autres sont doux, paisibles et donnent rarement lieu à des plaintes.

Le sixième ordre est composé des ouvriers du bois.

Les salaires sont les suivants :

Tonneliers : 2fr. 50 ; — tourneurs : 2 francs au plus ; — graveurs : 4, 5 francs.

« Les tourneurs, affirme le rapporteur, sont misérables, malpropres et crapuleux et exposés à tous les maux physiques que peuvent amener ces trois causes.

« Les tonneliers sont méchants, querelleurs, peu fidèles : les voies de fait entre eux sont fréquentes et dangereuses. »

Avec le septième ordre, nous arrivons aux ouvriers des métaux.

Premier genre : Métaux grossiers.

Les salaires sont les suivants :

Arquebusiers : 2 fr. 50, 3, 4 francs ; — couteliers : 3.4 francs ; — batteurs de ressorts : 2 fr. 50, 3 francs ; — boulonniers : 2 francs, 2 fr. 50 ; — chaudronniers : 2 francs, 2 fr. 50 ; — fondeurs : 2 fr 50, 3 francs ; — fourbisseurs ; 2 fr. 50, 3, 4 francs ; — cloutiers et épingliers : 2 francs au plus ; — ferblantiers : 2 fr. 50, 3, 4 francs ; — machinistes : 3, 4, 5 francs ; — potiers d’étain : 2 fr. 50 ; — balanciers : 2 fr. 50, 3 francs ; — taillandiers : 2 francs, 2 fr. 50 ; — ouvrages d’acier : 2 francs, 2 fr. 50, 3, 4 francs.

Deuxième genre : Métaux fins.

Les salaires sont les suivants :

Batteurs d’or : 3 francs par jour ; — bijoutiers : 3 fr. 50, 4, 5 francs ; — ciseleurs : selon le talent ; — doreurs : 3 à 4 francs ; — graveurs : selon le talent ; — horlogers : selon le talent ; — joailliers : 4 et 5 francs ; — lamineurs : 2 fr. 50 à 3 francs ; — laveurs de cendres : 2 fr. 50 ; — orfèvres : 4, 5, 6 francs ; — émailleurs : 4 francs ; — planeurs : 2 fr. 50 ; — doubleurs et plaqueurs : 2 francs à 3 fr. 50 ; — metteurs en œuvre : 3, 4 et 5 francs.

Rapport politique. — On ne peut pas présenter tous ces ouvriers sous un rapport politique plus favorable qu’en disant que, malgré la stagnation des travaux, il n’y a pas eu parmi eux une proposition incendiaire ou dangereuse.

Rapport moral. — Les chaudronniers, les tourneurs, les cloutiers, les taillandiers sont grossiers, brutaux, difficiles à vivre et à conduire. L’avarice signale les chaudronniers, l’ivrognerie les cloutiers, la méchanceté les taillandiers ; les tourneurs et les cloutiers ont parmi eux quelques voleurs.

Les boulonniers sont paresseux et peu fidèles.

Le surplus des ouvriers du premier genre est assez tranquille et se conduit assez bien.

Dans le second, les lamineurs, laveurs et planeurs sont les moins civilisés ; mais, en général, ils sont probes.

Les orfèvres en vaisselle plate, les cuilleristes et bonetistes ont un degré supérieur de civilisation ; ils sont probes et constants.

Les orfèvres à la bosse se regardent comme des artistes, en ont l’amour-propre : ils ont une tenue distinguée et leurs mœurs se ressentent de cette élévation de caractère ; ils ne souffriraient pas parmi eux un homme suspect d’infidélité.

Il en est de même des ciseleurs et graveurs sur métaux fins.

Les bijoutiers sont légers, inconstants, d’assez mauvaises mœurs en général, presque tous fripons envers leurs maîtres dans le calcul des déchets.

Les joailliers, lapidaires sont hautains, aigres, querelleurs, insolents, joueurs, toujours prêts au duel et n’en sont pas plus fidèles.

Les metteurs en œuvre, les horlogers sont doux et tranquilles.

Les batteurs d’or sont des modèles de sagesse.

Les rapports qui existent entre eux présentent des singularités étranges, mais qui, sous le point de vue politique, expliquent un peu la cause de leur tranquillité.

Le ciseleur, l’orfèvre à la bosse dédaignent le joaillier qui le leur rend avec usure.

Les uns et les autres regardent comme fort au-dessous d’eux les bijoutiers.

Ceux-ci rougiraient de fraterniser avec l’orfèvre en vaisselle plate qui les méprise.

Les graveurs et les horlogers se croient des artistes d’académie et se moquent de tous les autres.

Cette désunion qui tient tout entière à l’amour-propre fait que les points de réunion des ouvriers de ces différentes espèces comme traiteurs, cafés, billards, maisons garnies sont absolument distincts et alors les coalitions générales sont presque impossibles.

Dans le huitième ordre entrent les ouvriers des tissus.

Ouvriers de nécessité.

Les salaires sont les suivants :

Fileurs : 1 fr. 50, 2 francs ; — tissus en toile et coton, couverture et lainage : à la pièce, il en est qui gagnent 1 800 francs et plus par an ; — gazes et foyers, rubans : 2 fr. 50, 3, 4 et même 5 francs par jour en travaillant aux pièces.

« Dans cet ordre, affirme le policier, les ouvriers sont de véritables machines. »

Rapport politique. — Les tissutiers en coton se font remarquer par une inconstance presque ridicule, par des prétentions et une insolence sans bornes envers leurs manufacturiers : les coalitions seraient fréquentes parmi eux, si les maîtres n’avaient pris le parti de faire et d’afficher des règlements de fabrique auxquels tous ces ouvriers doivent se soumettre en entrant, s’ils veulent avoir du travail. Mais il faut dire aussi que certains fabricants contribuent, en les débauchant, à leur donner ce caractère perturbateur.

Les autres ouvriers de cet ordre ne présentent rien d’important sous le rapport politique.

Rapport moral. — La misère des fileurs entraîne à sa suite les vices qu’elle fait naître ; ils sont adonnés au vin et au vol.

Les tissutiers se distinguent par une mauvaise foi insigne, par leur turbulence et leur infidélité ; ils ont besoin de la plus grande surveillance.

Les couverturiers sont grossiers, mais assez probes.

Les tissutiers en gazes et soie sont assez tranquilles et honnêtes.

Les rubanniers ont parmi eux beaucoup d’ivrognes et de tapageurs.

Le neuvième ordre comprend les cuirs et peaux.

Genre unique

Les salaires sont les suivants :

Tanneurs : 2 fr. 50 ; — corroyeurs : 2 fr. 50 ; — peaussiers-mégissiers : 2 fr. 50, 3 francs.

Rapport politique. — Les corroyeurs seuls marquent sous ce rapport. Cette espèce est difficile à conduire, assez disposée à l’insubordination et à la coalition et très turbulente dans son mécontentement.

Rapport moral. — Les tanneurs et les hongroyeurs sont en général honnêtes, constants, tranquilles.

Les corroyeurs sont ivrognes, débauchés, inconstants, querelleurs et infidèles pour moitié de leur nombre ; l’autre moitié est sage, laborieuse et rangée ; ils se partagent suivant l’esprit ou l’exemple des maîtres qui les emploient.

Partout où le maître est faible de caractère ou de mœurs relâchées, se trouvent des ouvriers turbulents et débauchés, et vice versa.

Dans le dixième ordre se trouvent l’imprimerie et la papeterie.
Premier genre : imprimerie.

Les salaires sont les suivants :

Imprimeurs en lettres : les compositeurs : 4 francs ; — les tireurs : 2 fr., 2 fr. 50 ; — imprimeurs en taille douce et imprimeurs sur toile : 2 fr. 50 ; — brocheurs et relieurs, non compris les femmes et les enfants : 2 francs, 2 fr. 50 ; fondeurs en caractères : 3 francs, 3 fr. 50.

Deuxième genre : ouvriers en papier.

Les salaires sont les suivants :

Cartiers et cartonniers : 2 fr. 50 ; — colleurs : 1 fr. 50, 2 francs ; — cire et pains à cacheter, non compris les femmes et enfants : 1 fr 50 à 2 fr. 50 ; — crayons : 2 fr. 50 ; — encres d’imprimerie : 2 francs ; — portefeuilles : 2 fr. 50 ; papetiers : 24 francs par mois, nourris ou 2 fr. 50 par jour ; — papiers peints : 2 francs, 2 fr. 50, 3 francs.

Rapport politique. — Les imprimeurs en lettres sont les seuls qui marquent sous ce rapport ; mais ils y marquent de manière à nécessiter des règlements particuliers pour eux ; il n’existe pas d’ouvriers plus insubordonnés, plus disposés à la coalition et au tumulte que ceux-ci.

Rapport moral. — Lorsque, par hasard, parmi les imprimeurs il se trouve un homme de bonnes mœurs, il doit s’attendre à des mauvais traitements tels qu il doit renoncer à cet état.

La presque généralité des ouvriers imprimeurs est adonnée à tous les vices anti-sociaux. Les compositeurs, qui devraient être plus civilisés, plus instruits, ne sont ni moins brutaux, ni moins crapuleux que les ouvriers à la presse. Presque tous sont voleurs dans leurs ateliers : ils sont excités par cette multitude d’imprimeurs affamés qui, n’ayant aucun moyen de s’assortir, leur payent à vil prix les caractères qu’ils volent à leurs maîtres. C’est l’avilissement moral de cet art si important qui a amené les ouvriers à ce point de dégradation sociale dont il sera difficile de les faire sortir.

Les imprimeurs en papiers peints se dérangent aussi quelquefois et par bandes ; mais, en général, ils sont assez tranquilles. Les autres ouvriers de cet ordre sont doux et honnêtes.

Le onzième ordre comprend les vases et cristaux (partie purement mécanique).

Genre unique.

Les salaires sont les suivants :

Poterie : 2 francs, 2 fr. 50 ; — faïence : 2 fr. 50, 3, 4 et 5 francs ; — porcelaine : 2 fr. 50 à 6 francs ; — verrerie et cristaux : 2 fr. 50 à 3 francs. Rapport moral. — Ces ouvriers sont en général assez honnêtes, les plus mauvais sont ceux en porcelaine : ils sont capricieux, entêtés et, en général, ont peu de conduite.

Classes isolées.

Les salaires sont les suivants :

Amidonniers : 2 francs, 2 fr. 50 ; — chandeliers et ciriers : 3 et 4 francs : — ouvriers en tabac : 2 francs ; — cordiers : 1 fr. 50 ; teinturiers : 2 fr. 50, 3, 4, 5 et 6 francs.

Rapport moral.
— Tous ces ouvriers sont doux, paisibles, tranquilles ; on ne leur connaît pas de mauvaises mœurs, hors quelques ouvriers qui sont ivrognes ou voleurs.
RÉCAPITULATION DU NOMBRE DES OUVRIERS
1er ordre………. 14.272 8e ordre………. 3.215
2e ordre………. 24.148 9e ordre………. 1.993
3e ordre………. 17.806 10e ordre………. 4.467
4e ordre………. 5.158 11e ordre………. 1.485
5e ordre………. 3.341 Classes isolées… 2.701
6e ordre………. 1.112 __________
7e ordre………. 11.238 Total… 90.936


Il ne faudrait pas prendre plus au sérieux qu’elle ne le mérite cette prose policière, où un enquêteur prétentieux et malveillant distribue l’éloge et le blâme avec de si ridicules généralisations. Toutefois, répétons-le, le rapport est intéressant, d’abord parce qu’il nous documente de façon précise sur le taux des salaires à Paris, surtout parce qu’il nous montre un prolétariat déjà conscient, de ses intérêts de classe, faisant effort pour l’amélioration des salaires, prêt à la coalition pour se dépendre contre l’exploitation capitaliste.

Ce n’est plus le lamentable troupeau de miséreux résignés qu’on peut impunément conduire à la corvée : ce sont des travailleurs capables de s’unir, de s’entendre pour la lutte.

L’empereur le savait bien, qui prit toutes ses mesures pour dompter de telles velléités de révolte, et qui multiplia les précautions pour enlever aux énergies populaires les moyens de s’affirmer par des actes décisifs.

Aussi pourrons-nous constater, depuis les débuts du Consulat jusqu’à la fin de l’Empire, une série de prescriptions qui, de plus en plus, limitent la liberté du travail, placent l’ouvrier sous la perpétuelle surveillance de la police, l’exposent à d’impitoyables pénalités en cas de coalition, considérée comme un délit. La liste en est consciencieusement établie dans l’ouvrage intitulé Les Associations professionnelles ouvrières (tome I), publié en 1899 par l’Office du travail.

C’est d’abord un arrêté du 30 mais 1800, qui décide que nul, à l’avenir, ne pourra exercer la profession de boucher à Paris sans être commissionné par le préfet de police. C’est ensuite L’arrêté du 19 vendémiaire an X (11 octobre 1801), qui applique la même règle aux boulangers. Une organisation identique fut imposée aux bouchers.

Par une ordonnance du 14 mars 1803, l’obligation du livret fut rétablie pour les garçons boulangers : un bureau particulier près le commissaire de police de la division des marchés était chargé de délivrer ces livrets. Les patrons boulangers se faisaient remettre le livret de l’ouvrier, y inscrivaient l’entrée en service et le remettaient ensuite au commissaire de police du quartier, qui le gardait tant que l’ouvrier travaillait chez le même patron. L’ouvrier ne pouvait quitter son emploi qu’après avoir averti son patron cinq jours à l’avance.

Le 17 novembre 1803, les garçons bouchers furent soumis aux mêmes prescriptions, avec une légère aggravation. Aucun étalier ou garçon boucher ne peut quitter son patron sans l’avoir averti à l’avance, savoir : l’étalier, un mois, et le garçon, huit jours. L’étalier quittant un étal où il était resté deux mois consécutifs, fut tenu de laisser au moins quatre établissements entre le nouveau où il entrait et ceux de tous les bouchers chez lesquels il avait travaillé.

D’ailleurs, la loi du 22 germinal an XI (avril 1803), relative aux manufactures, fabriques et ateliers, étendit l’obligation du livret à tous les ouvriers.

Ce n’était point seulement placer les ouvriers sous la continuelle surveillance de la police, c’était les livrer à toutes les fantaisies de l’arbitraire patronal. Les patrons eurent le droit d’exiger le dépôt des livrets entre leurs mains comme garantie de la fidélité et de l’exactitude de l’ouvrier, d’y inscrire les sommes d’argent avancées, et de ne le rendre que les avances remboursées, ou bien, en cas de renvoi, l’ouvrier ne pouvait être employé par un nouveau patron que si ce patron se portait garant de la dette inscrite sur le livret, et s’engageait à l’acquitter par la retenue d’un cinquième sur le salaire.

Mais rien ne décèle l’iniquité du régime impérial dans sa législation ouvrière comme les mesures prises contre la coalition.

Lisez les articles suivants de la loi du 22 germinal an XI :

Art. 6. — Toute coalition entre ceux qui font travailler des ouvriers, tendant à forcer injustement et abusivement l’abaissement des salaires, et suivie d’une tentative ou d’un commencement d’exécution, sera punie d’une amende de 100 francs au moins, et de 3000 francs au plus ; et, s’il y a lieu, d’un emprisonnement qui ne pourra excéder un mois.

Art. 7. — Toute coalition de la part des ouvriers pour cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans certains ateliers, empêcher de s’y rendre ou d’y rester avant ou après certaines heures, et, en général, pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, sera punie, s’il y a eu tentative ou commencement d’exécution, d’un emprisonnement qui ne pourra excéder trois mois.

Art. 8. — Si les actes prévus dans l’article précédent ont été accompagnés de violences, voies de fait, attroupements, les auteurs et complices seront punis des peines portées au Code de police correctionnelle ou au Code pénal, suivant la nature des délits.

Les pénalités qui, dans la loi du 14-17 juin 1791, étaient les mêmes pour les patrons et les ouvriers, diffèrent dans la loi de germinal an XI : aux ouvriers, la prison ; aux patrons, l’amende. De plus, toute tentative de coalition ouvrière est punie, tandis que la coalition patronale n’est poursuivie que lorsqu’elle se propose un abaissement injuste et abusif des salaires. Cette différence de traitement se retrouve dans les articles 414, 415 et 416 du Code pénal, promulgué en février 1810, articles qui ont remplacé la loi de germinal.

Art. 414. — Toute coalition entre ceux qui font travailler des ouvriers tendant à forcer injustement et abusivement l’abaissement des salaires, suivie d’une tentative ou d’un commencement d’exécution, sera punie d’un emprisonnement de six jours à un mois, et d’une amende de 200 à 3 000 fr.

Art. 415. — Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s’y rendre et d’y rester avant ou après certaines heures et, en général, pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, s’il y a eu tentative ou commencement d’exécution, sera punie d’un emprisonnement d’un mois au moins et de trois au plus. Les chefs ou meneurs seront punis d’un emprisonnement de deux à cinq ans.

Art. 416. — Seront aussi punis de la peine portée par l’article précédent, et d’après les mêmes distinctions, les ouvriers qui auront prononcé des amendes, des défenses, des interdictions ou toutes prescriptions sous le nom de damnations ou sous quelque qualification que ce puisse être, soit contre les directeurs d’ateliers et entrepreneurs d’ouvrages, soit les uns contre les autres.

Dans le cas du présent article et dans celui du précédent, les chefs ou meneurs du délit pourront, après expiration de leur peine, être mis sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus.

La coalition patronale n’était condamnée que lorsqu’elle était considérée comme injuste. La coalition ouvrière l’était toujours.

Ainsi encore, ce n’était que dans les coalitions d’ouvriers que les chefs ou meneurs voyaient leur peine augmentée et portée de deux à cinq ans d’emprisonnement. Aurait-on supposé, en 1810, que les coalitions de patrons surgiraient spontanément, en bloc, sans que quelqu’un en prit l’initiative ?

(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).

L’article 416 ne visait également que les ouvriers, et les conventions entre patrons pour proscrire les ouvriers restaient licites.

L’esprit qui animait les législateurs du premier Empire se manifeste encore dans l’article 1781 du Code civil, ainsi conçu :

« Le maître est cru sur son affirmation ; pour la quotité des gages ; pour le paiement du salaire de l’année échue, et pour les acomptes donnés pour l’année courante. »

La loi du 18 mars 1806 et le décret du 11 juin 1809 sur les conseils de prud’hommes, exigent que les patrons aient toujours un membre de plus, dans ces conseils ; que les chefs d’ateliers, contremaîtres ou ouvriers patentés. Les ouvriers proprement dits n’y étaient même pas représentés.

Le Code pénal n’abrogea pas la loi du 17 juin 1791, et il demeura interdit à des ouvriers de même métier de se réunir, même à un nombre inférieur à vingt, pour la défense de leurs intérêts professionnels.

Le régime napoléonien ménageait encore aux travailleurs une institution qui devait être une précieuse auxiliaire de la préfecture de police : nous voulons parler des bureaux de placement officiels qui, disait l’ordonnance du 10 février 1804, seraient établis pour les classes d’ouvriers à l’égard desquelles il serait jugé nécessaire.

Il ne s’agissait nullement, en l’espèce, d’une institution de placement gratuit destinée à venir en aide aux ouvriers en chômage, mais bien d’une organisation policière que les travailleurs devaient entretenir de leurs propres deniers. En effet, une ordonnance du 26 avril 1804 fixe à 2 francs la rétribution pour le placement des garçons marchands de vin : une autre fixe à 1 fr. 50 la rétribution pour le placement des ouvriers orfèvres, bijoutiers, etc. ; des ordonnances de même date fixent encore cette rétribution pour la plupart des catégories d’ouvriers.

D’ailleurs, à partir de ce moment, la réglementation ouvrière va devenir de plus en plus étroite et tracassière. Voici, par exemple, une ordonnance relative aux garçons marchands de vins (avril 1804).

Article premier. — Aucun garçon marchand de vins ou marchand de vins-traiteur ne peut quitter le marchand chez lequel il est placé sans l’avoir averti au moins huit jours d’avance, si ce n’est du consentement du marchand. Dans tous les cas, ce dernier devra lui en délivrer un certificat. (Ord. du 15 mars 1779, art. 5.)

Art. 2. — Il ne peut sortir, de chaque boutique, plus d’un garçon par semaine, si ce n’est du consentement du marchand. (Même ord., art. 15.)

Art. 3. — Tout garçon marchand de vins qui sortira de chez un marchand ne pourra, pendant l’espace d’une année, entrer chez un autre marchand, s’il n’existe un intervalle de quinze boutiques du même commerce entre le marchand de vins qu’il aura quitté et celui chez lequel il entrera. (Même ord., art. 6.)

Art. 4. — Tout garçon marchand de vins ou fils de marchand de vins qui désire acquérir ou former un établissement, sera tenu de laisser entre sa boutique et celle du marchand qu’il aura quitté un intervalle de 390 mètres (200 toises environ) en tous sens. (Lettres patentes du 7 septembre 1780, art. 14.)

Une autre ordonnance, relative aux garçons perruquiers, est encore plus rigide ; son article 5 est ainsi conçu :

« Il est détendu aux perruquiers et coiffeurs de femmes de se pourvoir de garçons ou aides, s’ils ne sont porteurs d’un bulletin de placement, à peine de 200 francs d’amende. »

D’où il résulte que l’ouvrier ne pouvait se placer directement : l’intermédiaire du préposé officiel était obligatoire.

Une autre intervention des pouvoirs publies qui mérite aussi d’être enregistrée est celle concernant la durée de la journée de travail pour les ouvriers du bâtiment.

L’ordonnance du 26 septembre 1806 est ainsi conçue :

Article premier. — Du 1er avril au 30 septembre, la journée des ouvriers maçons, tailleurs de pierre, couvreurs, carreleurs, plombiers, charpentiers, scieurs de long, paveurs, terrassiers et manœuvres commence à 6 heures du matin et finit à 7 heures du soir. Du 1er octobre au 31 mars, la journée commence à 7 heures du matin et finit au jour défaillant.

En été, les heures de repas sont de 9 à 10 heures et de 2 à 3 heures. En hiver, l’heure des repas est de 10 à 11 heures.

Art. 2. — La journée des ouvriers menuisiers commence, en toute saison, à 6 heures du matin et finit à 8 heures du soir, lorsqu’ils travaillent à la boutique. Elle finit à 7 heures du soir lorsqu’ils travaillent en ville. Dans ce dernier cas, les heures des repas sont de 9 à 10 heures et de 2 à 3 heures.

Art. 3. — Pendant toute l’année, la journée des ouvriers serruriers commence à 6 heures du matin et finit à 8 heures du soir.

Art. 4. — Les ouvriers en bâtiment qui sont dans l’usage de prendre l’ordre des maîtres, soit avant de commencer la journée, soit pendant le cours des travaux qui leur sont confiés, lorsque les travaux sont terminés, se rendront chez les maîtres une heure avant celles ci-dessus prescrites.

Ainsi la sollicitude impériale allait jusqu’à prescrire la durée de la journée de travail, fixée pour certains à quatorze et même quinze heures, mais le taux des salaires demeurait libre ; on voit ce que le patron pouvait exiger de travail de son ouvrier ; en échange, celui-ci n’avait aucune garantie contre l’exploitation patronale.

Nous avons vu plus haut que le rapport de 1807 signale les ouvriers du bâtiment comme les plus turbulents et les plus enclins à former des coalitions. En réponse à cette dénonciation policière, une ordonnance ne se fit pas attendre, et les charpentiers furent victimes de prescriptions particulièrement tyranniques, édictées le 7 décembre 1808.

En voici quelques échantillons :

5° Les outils de chaque maître charpentier seront marqués d’un poinçon particulier.

6° Les maîtres charpentiers feront graver deux poinçons qui porteront en toutes lettres leurs noms de famille.

L’un de ces poinçons sera déposé à la préfecture de police.

8° Il est enjoint aux maîtres charpentiers de ne se servir que d’ouvriers porteurs de livrets.

9° Défense est faite aux compagnons charpentiers de se coaliser pour suspendre, empêcher ou enchérir les travaux.

10° Il leur est également défendu d’emporter aucunes fouées, copeaux, bouts de bois et billots.

12° Tout propriétaire, locataire ou autre, qui voudra se servir de compagnons charpentiers, ne pourra les employer plus de deux jours sans en faire la déclaration à la préfecture de police.

Aucun compagnon charpentier ne pourra travailler pour son compte plus de deux jours à la même construction sans s’être assuré que la déclaration ci-dessus prescrite a été faite par celui qui l’emploie.

Une ordonnance du 15 janvier 1810 soumit à une réglementation identique les travaux de maçonnerie et, le 14 janvier 1812, une ordonnance fut rédigée pour les entrepreneurs de pavage. Enfin le poinçonnage fut également imposé aux chapeliers et aux boulangers.

Nous avons maintenant, et au point de vue du salaire et à celui de la durée du travail, ainsi que sur le régime de liberté dont pouvaient jouir les ouvriers, des renseignements assez précis en ce qui concerne le prolétariat parisien. La difficulté fut plus grande de rechercher les mêmes éléments d’information en ce qui concerne la province. Les seuls documents sur lesquels nous pouvons nous appuyer sont les travaux de statistique publiés par ordre de Sa Majesté empereur et roi et rédigés par les préfets.

Outre que cette source officielle est toujours plus ou moins suspecte, il reste seulement quelques traces de cette vaste enquête préfectorale, la plus grande partie ayant été détruite, dit-on, par ordre de Chaptal, peu soucieux de voir ainsi contrôler ses propres statistiques dont nous avons déjà montré l’inexactitude sur beaucoup de points.

Force est donc de nous contenter d’étudier les salaires dans quelques départements ; encore l’enquête porte-t-elle généralement sur la fin du Consulat et le commencement de l’Empire.

Pour le département de l’Ain, M. Bossi, préfet, donne les renseignements que voici, dans un volume imprimé en 1808 :

Filature et tissage de coton. — Il existe à Bourg une filature qui emploie 47 ouvriers des deux sexes, le plus grand nombre femmes et enfants. Le prix de la journée est de : 1 fr. 50 pour les hommes, 1 fr. 25 pour les femmes, 0 fr. 40 pour les enfants.

Papeterie. — Les 68 ouvriers papetiers sont logés, nourris et blanchis, ce qui est estimé pour chacun 200 francs par an. Leur salaire est de 24 francs par mois ou de 288 francs par an.

Le mémoire de M. Masson Saint-Armand, préfet de l’Eure, contient des renseignements plus intéressants : d’abord en ce qui concerne le travail des enfants.

« L’âge où les enfants commencent à être de quelque utilité, dit-il, varie suivant les localités et le genre d’industrie. Dans les villes manufacturières, un enfant de sept ans travaille déjà la laine, le coton, le fil ; au retour des écoles publiques où il va s’instruire, il retrouve la laine et le coton qu’on lui donne à éplucher, à filer, à dévider, à préparer pour la trame ; il contracte de bonne heure l’habitude du travail et d’une occupation sédentaire. Dans les campagnes, les enfants du même âge, appartenant à des parents indigents, conduisent au pâturage les vaches nourricières de la famille, cueillent les herbes dans les champs, reviennent à la maison soulager la mère des soins qu’elle donne à des enfants plus jeunes.

« Dans les communes riveraines des forêts, qui sont ordinairement très peuplées, les enfants, dès qu’ils peuvent marcher, accompagnent leur père à la loge ou atelier dans lequel il travaille, ils ramassent les copeaux ou les éclats de bois qu’ils apportent à la maison ; devenus plus forts, quand ils commencent à connaître les routes, ils cueillent la bruyère, cherchent le bois sec, font provision de tout ; et, s’ils ne sont éloignés que d’un myriamètre des villes, ils y apportent chaque jour le bois qui excède leur consommation, et s’en retournent gaiement montés sur l’âne paisible qu’ils ont promené dans les différents quartiers pour le débarrasser de son fardeau. Ce genre d’occupation, toujours nécessaire à l’existence de la famille, est un obstacle à l’instruction des enfants ; ils manquent ordinairement des connaissances élémentaires ; lorsqu’ils ne peuvent sortir ou qu’ils sont rentrés, on leur fait filer de la laine. »

Suivent deux tableaux assez curieux qui sont à consulter. Le premier est l’appréciation officielle du budget nécessaire aux citoyens des diverses classes sociales pour leur existence quotidienne.

« Somme nécessaire à chaque individu pour son existence par jour :

Jaures-Histoire Socialiste-6-p553.jpg

« Le second concerne les salaires :

Prix, au taux moyen, des journées de travail.

« Journaliers nourris. — À la ville : en 1789, 0 fr. 75 ; en l’an IX, 1 fr. 25.

« À la campagne : en 1789, 0 fr. 40 ; en l’an IX, 0 fr. 60.

« Journaliers se nourrissant. — À la ville : en 1789, 1 fr. 75 ; en l’an IX, 2 francs.

« À la campagne : en 1789, 1 franc ; en l’an IX, 1 fr. 20 »

D’où il résulte que les salaires, en l’an IX, sont inférieurs à la somme jugée nécessaire par le préfet pour l’existence quotidienne des journaliers se nourrissant eux-mêmes.

À noter, en passant, la hausse considérable du taux de l’argent qui, en 1789, rapporte 5 %, et en l’an IX produit un intérêt de 10 %.

La situation est à peu près la même dans le Doubs, où M. le préfet Debry donne les chiffres suivants :

Taux moyen de la journée d’un journalier.

« Nourri à la ville : en 1789, 0 fr. 75 ; en l’an IX, 1 fr. 25.

« Nourri à la campagne : en 1789, 0 fr. 50 ; en l’an IX, 1 franc.

« Sans nourriture, à la ville : en 1789, 1 fr. 25 ; en l’an IX, 2 francs.

« Sans nourriture, à la campagne : en 1789, 1 franc ; en l’an IX, 1 fr. 50.

Gages des domestiques.

« Mâles : en 1789, 90 francs ; en l’an IX, 150 francs.

« Femelles : en 1789, 40 francs ; en l’an IX, 60 francs.

« Intérêt de l’argent : en 1789, 5 % ; en l’an IX, 10 %. »

M. Marquis, préfet de la Meurthe, se félicite, en homme de sens, d’une amélioration sensible obtenue depuis la Révolution, en ce qui concerne le travail des enfants.

« Aux environs des manufactures, dit-il, on commence à tirer quelque parti des enfants vers neuf ou dix ans ; dans les verreries et les papeteries, c’est le moment où commence l’apprentissage ; ils peuvent déjà colorer les toiles dans les manufactures d’impression, et on les emploie à la filature dans les fabriques de laine et de coton.

« Les habitants des villes qui destinent leurs enfants à des métiers, les retirent ordinairement des écoles vers 12 ans au plus tôt et à 14 ans au plus tard, pour les mettre en apprentissage ; ils y restent communément trois ans.

« Toutes les remarques précédentes s’appliquent spécialement aux garçons. Quant aux filles, elles ne sont occupées, dans les campagnes, qu’aux soins du ménage, et proportionnellement à leurs forces ; dans les villes, on leur apprend de bonne heure à faire des ouvrages à l’aiguille propres à leur sexe, et elles sont plus tôt utiles à leur familles que les garçons.

« On doit encore à l’aisance qu’a répandue la Révolution un heureux changement dans l’emploi des forces de la jeunesse. La classe manouvrière, autrefois plus pressée par les besoins, était dans la nécessité de livrer trop tôt les enfants à des maîtres durs qui les excédaient par des travaux disproportionnés à leurs forces ; aujourd’hui, le travail mieux payé n’oblige pas le manouvrier et l’artisan à faire partager à leurs enfants des occupations trop rudes pour eux. Aussi remarque-t-on moins de ces infirmités qui ne sont dues le plus souvent qu’à l’abus de la précocité du travail. »

En ce qui concerne les salaires, M. Marquis ne nous renseigne que sur ceux des ouvriers verriers de la verrerie du Grand-Soldat :

« Soixante-dix ouvriers sont employés dans cette usine et leurs salaires journaliers sont :

« 1° Le maître verrier 3 francs ; — 2° l’attiseur 2 fr. 25 ; — 3° le bûcheron 1 fr. 50 ; — 4° le manouvrier 1 fr. 20 ; — 5° le potier 1 fr. 60 ; — 6° l’emballeur 1 fr. 50. »

Pour le département du Nord, M. Dieudonné, préfet, a écrit un long mémoire, publié en 1804, où abondent les renseignements. Nous sommes obligés, sous peine de nous étendre à l’excès, d’en recueillir seulement quelques-uns :

« Le salaire d’une fileuse en lin de gros, qui travaille toute l’année est de 0 fr. 30 à 0 fr. 60 par jour.

« Les ouvriers occupés au travail du lin fin sont payés à la botte : ce salaire est de 1 fr. 50. »

« Filature de coton à la mécanique. — Les ouvriers se divisent en deux classes : les uns sont à la pièce, les autres à la journée. Parmi les premiers, les hommes faits, intelligents et laborieux, peuvent gagner par jour de 1 fr. 50 à 2 fr. 50, quelquefois 3 francs. Les enfants de 12 à 16 ans à la pièce peuvent gagner de 0 fr. 90 à 1 fr. 10. Les ouvriers à la journée gagnent de 1 fr. 10 à 1 fr. 30. Les enfants de l’un et l’autre sexe, depuis 6 ans (jusqu’à 16 pour les filles) gagnent de 0 fr. 30 à 0 fr. 75, en proportion de leur âge, de leurs services et de leur intelligence.

« Travail de la batiste. — Un bon mulquinier peut faire une pièce de batiste en trois semaines ; il gagne depuis 15 jusqu’à 20 francs sur cette pièce, suivant la finesse de l’ouvrage et la solidité de son travail. Chaque métier battant occupe ordinairement un élève qui aide l’ouvrier en disposant les trames, c’est-à-dire en défilant le fil qui y est destiné sur des morceaux de paille, d’où il résulte une espèce de fuseau qui entre dans la navette. À défaut d’élèves, ce sont les femmes qui font cette besogne.

« Les garçons vont à l’apprentissage de 11 à 12 ans ; à l’âge de 14 ans, ils peuvent gagner de 8 à 10 francs par mois ; à 18 ans, ils gagnent de 12 à 16 francs.

« Dentelles. — Une ouvrière ordinaire emploie environ 10 mois pour faire une paire de manchettes d’homme en vraie Valenciennes. Le prix de ces manchettes varie suivant la perfection du travail : il y en a de 120 francs, il y en a de 300 francs. C’est donc le plus ou moins de perfection du travail de l’ouvrière qui détermine le plus ou moins de gain qu’elle fait, car la matière première n’est presque rien, à peine entre-t-il de 15 à 20 francs de fil dans une paire de manchettes, quelque belle qu’elle soit. Une bonne dentellière gagne facilement 300 francs par an ; il y en a qui en gagnent 400 ; aussi, on peut dire que le principal bénéfice de cette fabrique n’est pas pour l’ouvrière. Toutes ces dentellières travaillent pour le compte de commerçants en gros établis dans la ville. Ceux-ci ont chacun un certain nombre de dentellières ; ils ont leurs dessins qu’ils communiquent à ces dernières ; ils fournissent le fil, font des avances, payent des acomptes sur une pièce à mesure qu’elle se confectionne ; par ce moyen, les ouvrières sont liées au point de ne pouvoir travailler pour d’autres, et leur main-d’œuvre est toujours à un prix très modéré.

« Que si, la pièce étant achevée, le commerçant offre un prix qui ne convienne pas à l’ouvrière, celle-ci a la faculté de retirer sa pièce en payant la valeur du dessin sur lequel elle a travaillé, et en restituant les avances qui lui ont été faites. Cela arrive rarement, l’ouvrière devant naturellement craindre de n’avoir plus de nouveaux dessins et de ne pouvoir pas vendre sa dentelle dès qu’elle est finie. Il en résulte qu’elle est absolument dans la dépendance du fabricant.

« Une ouvrière dentellière travaille ordinairement depuis 5 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir ; en hiver, elle veille. Celle à qui cette longue journée de travail a rapporté 1 franc à 1 fr. 25 se trouve bien payée ; leur gain ordinaire est de 0 fr. 75 à 1 franc. »

On voit que l’exploitation capitaliste s’était déjà faite fort ingénieuse aux débuts du xixe siècle !

« Étoffes de coton. — Chaque métier emploie un tisserand dont la journée peut être évaluée de 1 fr. 50 à 2 francs par jour. Les autres ouvriers employés à cette fabrique sont :

« Les redoubleurs qui gagnent de 0 fr. 75 à 0 fr. 90.

« Les bobineurs, de 1 franc à i fr. 20.

« Les épeuleurs, 1 fr. 50.

« D’autres agents sont employés à retordre, teindre et ourdir, dont la journée peut être évaluée au prix moyen de 1 fr. 50.

« Filature de laine peignée. — En 1789, les ouvriers gagnaient 0 fr. 40 ; en l’an IX, les ouvriers gagnent 0 fr. 45.

« Fabrique de molletons. — Le salaire du tisserand était à Lille de 7 fr.50 par semaine en 1789, et de 10 francs en l’an IX ; celui moyen des autres ouvriers, de 0 fr. 75 par jour en 1789, et de 1 franc en l’an IX. Il paraît qu’à Tourcoing, Roubaix et Lannoi, les mêmes ouvriers gagnaient un peu moins.

Arrivée de monsieur le comte d’Artois à Notre Dame, le 4 avril 1814.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale).

« Bonneterie. — Le salaire d’un bon ouvrier au métier peut se porter à 1 fr. 50 et même plus par jour, tandis que la tricoteuse, qui ne peut guère faire qu’une paire de bas par semaine, au prix moyen de 2 fr. 40 la paire, ne gagne par jour que 0 fr. 40. »

C’est M. Colchen, préfet, qui nous renseigne sur le département de la Moselle.

M. le préfet, au début de ses observations, déplore, en une page assez pittoresque, l’influence fâcheuse sur la moralité du beau sexe de son entrée dans la concurrence industrielle :

« Quant aux femmes, dit-il, elles n’étaient pas toujours étrangères aux travaux pénibles ; mais, aujourd’hui, elles les embrassent presque tous à l’égal des hommes, et principalement dans les vignobles : les pertes causées par la guerre y ont contribué. D’ailleurs, les femmes de la campagne sont fortement constituées et en état de supporter la fatigue des travaux les plus rudes, mais ce genre de vie altère en elles la retenue modeste de leur sexe ; et la fréquentation habituelle qu’il nécessite avec l’autre est assez propre à entretenir dans les mœurs une certaine liberté qui en fait perdre prématurément l’innocence. Cette observation est sensible, actuellement surtout, où souvent les passions sont imprudemment éveillées, dans la tendre adolescence, par les agaceries des filles, à qui les armées ont enlevé les garçons de leur âge. Ces circonstances ont puissamment influé sur l’âge de la puberté qui, en général, est devancé dans le sexe masculin. Je crois pouvoir en indiquer une autre cause dans les exercices pénibles auxquels il est appliqué de bonne heure, dans la nourriture plus substantielle, dans les liqueurs fermentées dont ses exercices nécessitent l’usage et qui doivent accélérer le développement des forces. »

Ne plaisantons point la psychologie un peu rudimentaire de M. Colchen, et sachons lui gré plutôt de ses intéressantes études sur la situation du prolétariat urbain et rural de son département. C’est dans son travail que nous allons trouver le tableau le plus complet de la vie ouvrière en l’an IX (1801) de la première République.

Voyons d’abord le tableau des salaires :

« Avec nourriture. — À la ville : en 1789, » : en l’an IX.

« À la campagne : en 1789, 0 fr. 45 ; en l’an IX, 0 fr. 65.

« Sans nourriture. — À la ville : en 1789, 0 fr. 80 ; en l’an IX, 0 fr. 92.

« À la campagne : en 1780. 0 fr. 80 ; en l’an IX, 1 fr. 12.

Gages des domestiques.

« Mâles : en 1789, 82 fr. 77 ; en l’an IX, 128 fr. 44.

« Femelles : en 1789, 51 fr. 28 ; en l’an IX, 71 fr. 36.

« Les mineurs des minières de Saint-Pancré (fer) gagnent 2 francs par jour, mais ne peuvent, à cause du mauvais temps, travailler plus de 240 jours par an.

« Le salaire des tisserands était, en 1789, de 15 sous par jour, en l’an IX, de 20 sous.

« Verrerie. — Prix de la journée de travail du fabricant en 1780 : 2 francs ; en l’an IX, 2 fr. 50 ; — du manouvrier, en 1789 : 0 fr. 75 ; en l’an IX : 0 fr. 90.

« Faïencerie. — Prix de la journée de travail du fabricant, en 1789 : 1 fr. 50 ; en l’an IX : 1 fr. 75 ; — du manouvrier, en 1789 : 0 fr. 50 ; en l’an IX : 0 fr. 60.

« Mines de houille. — Évaluation de la journée de l’ouvrier mineur à Grosswald : 1 fr. 20 ; à Pettelange et Créange : 1 franc ; à Ostenbark : 1 fr. 25. »

Et maintenant, M. Colchen va nous établir le budget du travailleur, en insistant sur celui des journaliers ou manouvriers qui paraissent être le plus grand nombre dans le département :

Choses nécessaires à la vie d’un manouvrier.

« 1/4 de livre de lard, en 1789, au prix de 0. fr. 10 ; en l’an IX, 0 fr. 15 ; — 2 livres de légumes, en 1789, 0 fr. 17 ; en l’an IX, 0 fr. 15 ; — Pain bis, cinq livres, en 1789, 0 fr. 63 ; en l’an IX, 0 fr. 50 ; — Bois, en 1789, 0 fr. 06 ; — en l’an IX, 0 fr. 09.

« Soit, au total, le prix de 0 fr. 96 en 1789, et de 0 fr. 89 en l’an IX.

« On voit, par ces rapprochements, dit le préfet, que les objets de première nécessité ont moins coûté en l’an IX, et qu’en ajoutant au salaire du journalier la valeur du travail de sa femme, qu’on peut estimer à 0 fr. 20, il lui reste 0 fr. 23 centimes pour son logement, ses vêtements, son entretien et celui de sa famille.

« Mais, en 1789, sa condition était plus que dure ; car enfin, le salaire étant, par suite de l’usage établi, resté au taux ordinaire, il s’est trouvé, en réunissant celui de la femme, évalué à 0 fr. 15, inférieur de 0 fr. 06 aux derniers degrés de l’humanité, pour la nourriture seulement.

« Cette amélioration dans le sort du journalier l’a disposé à étendre le cercle de ses jouissances. Un certain luxe s’insinue dans son humble réduit ; ses vêtements sont meilleurs et plus propres, ses aliments sont quelquefois moins grossiers ; il use plus fréquemment de la viande, dont il ne mangeait presque jamais, de même que des liqueurs fermentées, mais celles-ci sont devenues, pour plusieurs, une passion funeste et ruineuse.

— Pour connaître ce que le journalier peut dépenser en amélioration de ces aliments dans l’augmentation de son salaire, il suffit de comparer le prix des journées avec et sans nourriture ; on verra que celle-ci n’était comptée, en 1789, que pour 0 fr. 35 ou les 10/29 du salaire ; et en l’an IX. pour 0 fr. 47 on les 10/22 ; la différence est de 0 fr. 12, et cette somme doit nécessairement être représentative des frais qu’occasionne l’amélioration de la nourriture à laquelle le journalier s’est habituée, et qu’il exige, par conséquent, de celui qui l’emploie. »

Et maintenant, un navrant tableau de misère campagnarde :

« Dans les cantons couverts du pays de Ritche, les hommes sont aussi misérables que le sol est ingrat : leur nourriture habituelle consiste en pommes de terre mêlées avec du lait caillé ; leurs vêtements sont des étoffes grossières de toile ou de laine qu’ils fabriquent chez eux ; ils ont des sabots pour chaussures, et des cabanes faites en clayonnage et en torchis ; chacun possède des terres communales acensées ou envahies ; ils ont une vache et un cheval pour les labourer ; ils les sèment en seigle ; ils les plantent de pommes de terre. On inclinerait peut-être à penser qu’ayant peu de besoins et se suffisant presque à eux-mêmes, le salaire du journalier doit être modique : loin de là, c’est la partie du département où il est le plus élevé. (Il est de 1 fr. 25 à 1 fr. 50.) Pour en découvrir la cause, il faut considérer que les demandes du travail sont relatives uniquement à l’exploitation et au flottage des bois ; qu’elles n’ont lieu qu’une partie de l’année ; que les habitants, n’étant point tourmentés par la nécessité de chercher de l’ouvrage pour leur subsistance, il ne s’établit pas entre eux de concurrence avantageuse à celui qui est obligé de les employer : de là vient le haut prix de la journée. D’ailleurs, c’est le seul canal par lequel le numéraire s’introduit et circule dans cette contrée. Enclins à l’ivrognerie, ils sont impatients de dépenser l’argent qu’ils reçoivent pour satisfaire cette passion plutôt que pour se procurer quelque aisance.

« Du reste, leurs mœurs sont aussi grossières que le pays est sauvage. Leur éducation est très négligée, pour ne pas dire abandonnée ; car on a peine à rencontrer dans chaque village un individu qui sache écrire. Ils sont d’un assez bon naturel, et dociles au joug de l’autorité : ils ont besoin seulement d’être incessamment contenus par une vigilante sévérité pour les empêcher de dévaster les forêts qu’ils étaient, pour ainsi dire, habitués à regarder comme leur patrimoine. »

Voilà des gens qui vont apprendre de M. le préfet les bienfaits du régime impérial :

« L’augmentation des salaires, ajoute M. Colchen, a été moindre dans les autres arrondissements ; leur terme moyen n’a varié que de 0 fr. 75 à 1 franc ; et dans les lieux où sont situées des manufactures et des usines, l’accroissement a été plus faible que dans ceux simplement agricoles, sans doute parce que les manouvriers, rassemblés en assez grand nombre sur un seul point, et ne profilant que très peu des pâtures et des biens communaux, sont restés à la discrétion de celui qui les faisait travailler.

« C’est d’ailleurs une vérité reconnue par cent observations locales que là où les propriétés sont réparties entre un plus grand nombre d’individus, la main-d’œuvre est plus chère ; chez les autres nations, elle n’augmente qu’en raison de la multiplicité des ateliers : ici, c’est le morcellement des terres qui, en occupant plus de bras que les grandes exploitations, en laisse moins à la disposition de l’industrie, de l’agriculture même, et les met dans la nécessité de subir la loi du journalier.

« Dans les villes, le prix de la main-d’œuvre excédait, avant 1789, celui de la plupart des campagnes ; il leur est actuellement inférieur. Le journalier des villes est devenu misérable et souvent désœuvré par la dispersion des capitaux et des fortunes qui y étaient rassemblés, tandis que celui des campagnes a recueilli tous les avantages de la Révolution : l’un est réduit à solliciter de l’ouvrage, tandis que l’autre a presque besoin d’être sollicité. »

Et le ton de M. Colchen s’assombrit singulièrement, comme on voit, en constatant une situation économique qui permet à des travailleurs d’imposer des salaires si élevés : 1 fr. 25 par jour !

Une dernière enquête nous est enfin fournie par M. Dupin, préfet des Deux-Sèvres. Celui-ci n’aime point d’abord que les enfants s’amusent, et il proteste contre le retard que mettent les parents à tirer profit de leur progéniture :

« À la honte du département, dit-il, on ne peut fixer qu’à quatorze ou quinze ans l’âge où les parents retirent quelque utilité de leurs enfants, si l’on excepte ceux des laboureurs employés dès l’âge de neuf ou dix ans à la garde des brebis ; jamais on ne les voit occupés, comme ailleurs, à fabriquer quelques cages ou paniers, quelques ouvrages en paille ; ils ne savent que couper les haies, écorcher les arbres, détruire les murs de clôture pour en retirer les limaçons, courir, jouer ou se battre.

« À la ville, une mère commence à retirer quelques services de sa fille à dix ans ; à la campagne, on attend jusqu’à douze, à moins qu’on ne l’emploie à la garde des brebis. »

Ce n’est pourtant pas l’élévation des salaires qui dicte aux parents une telle modération dans l’exploitation du travail enfantin. En voici le taux, presque identique à celui des départements précédemment étudiés :

« Journaliers nourris. — À la ville, en 1789 : 0 fr. 60 ; En l’an IX : 0 fr. 75.

« À la campagne, en 1789 : 0 fr. 50 ; en l’an IX : 0 fr. 60.

« Journaliers se nourrissant. — À la ville, en 1789 : 1 franc ; en l’an IX : 1 fr. 25.

« À la campagne, en 1789 ; 0 fr. 75 ; en l’an IX : 1 franc.

Salaires industriels.

« Salaire que l’employeur donne par jour à chaque ouvrier :

« Bimbelotiers, 0 fr. 75 ; bonnetiers, 0 fr. 30 ; carriers, 1 fr. 25 ; fabricants de chapeaux, 1 franc ; charpentiers, 1 fr. 25 ; cordiers de fil de chanvre, 1 fr. 25 ; faïenciers, 1 franc ; tulliers, 0 fr. 75. »

Tels sont les documents que nous avons pu recueillir sur la condition des travailleurs à Paris et dans les départements, pendant la première partie du régime impérial. Nous n’avons pu en trouver de décisifs en ce qui concerne les dernières années du premier Empire ; mais il est plus que probable, qu’en raison des terribles crises de chômage dont nous avons longuement parlé, les salaires eurent plutôt une tendance à baisser : dès lors, sans exagération, on peut prétendre que Napoléon, en partant pour l’île d’Elbe, laissa les travailleurs de France aussi misérables, sinon plus, qu’à la veille de la Révolution. La bourgeoisie, presque exclusivement, avait pu profiter de la chute de l’ancien régime : les serfs de jadis étaient restés des prolétaires taillables et corvéables à merci ; seul avait changé, pour eux, le nom de leurs exploiteurs.

Nous en aurions terminé avec cette étude trop incomplète, hélas ! de la classe ouvrière, s’il n’importait, avant de jeter un rapide coup d’œil sur la situation agricole, de rappeler, aussi brièvement que possible, la survivance à cette époque de la vieille institution du compagnonnage. N’était-ce point, au demeurant, le seul lien qui pût maintenir, parmi les ouvriers, le sentiment de l’association, depuis la suppression des corporations.

Le fameux décret de 1791, voté sur la proposition du député Le Chapelier, disait en son article 1er :

« L’anéantissement de toutes espèces de corporations des citoyens du même état et profession étant l’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit. »

Et l’article 2 précisait en ces termes :

« Les citoyens d’un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers d’un art quelconque, ne pourront, lorsqu’ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaire, ni syndic, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. »

La pensée de Le Chapelier, en proposant le vote d’un pareil décret, est clairement exprimée d’ailleurs dans son exposé des motifs. C’est la hausse des salaires qu’il veut éviter, et toute forme d’association lui paraît détestable, tant il redoute que, même sou la forme de société de secours, ne se dissimulent des efforts faits par les travailleurs pour l’amélioration de leur sort.

« Le but des assemblées d’arts et métiers, dit-il, est de forcer les entrepreneurs de travaux, les ci-devant maîtres, à augmenter le prix de la journée de travail, d’empêcher les ouvriers et les particuliers qui les occupent dans leurs ateliers de faire entre eux des conventions à l’amiable, de leur faire signer sur des registres l’obligation de se soumettre au taux de la journée de travail fixé par ces assemblées, et autres règlements qu’elles se permettent de faire. On emploie même la violence pour faire exécuter ces règlements ; on force les ouvriers de quitter leurs boutiques, lors même qu’ils sont contents du salaire qu’ils reçoivent. On veut dépeupler les ateliers et déjà quelques ateliers se sont soulevés, et différents désordres ont été commis.

« Les premiers ouvriers qui se sont assemblés en ont obtenu la permission de la municipalité de Paris. À cet égard, la municipalité paraît avoir commis une faute. Il doit sans doute être permis à tous les citoyens de s’assembler ; mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs. Il n’y a plus de corporations dans l’État, il n’y a plus que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général, il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation.

« Les assemblées dont il s’agit ont présenté, pour obtenir l’autorisation de la municipalité, des motifs spécieux ; elles se sont dites destinées à procurer des secours aux ouvriers de la même profession, malades ou sans travail ; ces caisses de secours ont paru utiles ; mais qu’on ne se méprenne pas sur cette assertion : c’est à la nation, c’est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin pour leur existence, et des secours aux infirmes. Ces distributions particulières de secours, lorsqu’elles ne sont pas dangereuses par leur mauvaise administration, tendent au moins à faire renaître les corporations ; elles exigent la réunion fréquente des individus d’une même profession, la nomination de syndics et autres officiers, la formation de règlements, l’exclusion de ceux qui ne se soumettraient pas à ces règlements ; c’est ainsi que renaîtraient les privilèges, les maîtrises, etc., etc.

« Votre comité a cru qu’il était instant de prévenir ce désordre. Ces malheureuses sociétés ont succédé à Paris à une autre société qui s’y était établie sous le nom de Société des Devoirs (compagnonnage). Ceux qui ne satisfaisaient point aux devoirs, aux règlements de cette société, étaient vexés de toutes manières. Nous avons les plus fortes raisons de croire que l’institution de ces assemblées a été stimulée, dans l’esprit des ouvriers, moins dans le but de faire augmenter, par leur coalition, le salaire de la journée de travail, que dans l’intention secrète de fomenter des troubles.

« Il faut donc remonter au principe, que c’est aux conventions libres, d’individu à individu, à fixer la journée pour chaque ouvrier ; c’est ensuite à l’ouvrier à maintenir la convention qu’il a faite avec celui qui l’occupe. »

Comment l’ouvrier pourrait-il, isolé, maintenir ce salaire contre la volonté patronale, Le Chapelier néglige de nous le dire et se borne à émettre des vœux pour que les salaires ne tombent pas jusqu’à « la privation des objets de première nécessité ».

Le décret de 1791, comme on vient de le voir, visait donc aussi bien le compagnonnage que les autres formes d’associations, et nous savons déjà que la législation napoléonienne se conforme, sous ce rapport et avec empressement, à la conception de la Constituante.

Et pourtant le compagnonnage survécut, sans doute parce que l’institution visait beaucoup plus à organiser le tour de France, à maintenir jalousement l’esprit de corps, à garder certaines traditions rituelles, qu’à défendre les intérêts professionnels des participants.

Ce serait pourtant une erreur de croire que le compagnonnage a été sans influence sur les conditions du travail : nous savons, au contraire, qu’il pouvait, dans une large mesure, faire varier la loi de l’offre et de la demande, en cas de différend aboutissant à une grève, par exemple, les compagnons quittaient presqu’aussitôt la ville en avertissant les compagnons des autres villes de ne pas se diriger vers la localité, siège du conflit.

Mais bien rares étaient les occasions d’une pareille intervention, et le compagnonnage, qui aurait pu donner au prolétariat une sorte de cohésion, un commencement d’organisation, se manifestait alors presqu’exclusivement par des rivalités farouches entre affiliés de rites différents. En 1801, 1802, 1803, 1804 et 1806, des rixes sanglantes éclatèrent à Nantes entre menuisiers et couvreurs, entre charrons et maréchaux-ferrants.

En 1808, les compagnons d’Angoulême, furieux de l’intrusion des cordonniers dans le compagnonnage résolurent d’exterminer les sabourins, comme on les appelait. La bataille s’engagea, dura huit jours et ne cessa que grâce à l’intervention des troupes.

Quelquefois, les compagnonnages rivaux d’un même métier, las de se battre, ont organisé des concours dont le prix était soit une somme d’argent, soit le droit de travailler dans une ville, à l’exclusion des vaincus ; au lieu d’amener l’apaisement, ces concours ont souvent été l’occasion de nouvelles luttes où la force brutale avait le dernier mot.

En 1803, à Montpellier, les menuisiers du Devoir et ceux du Devoir de Liberté décidèrent une trêve pendant laquelle les meilleurs ouvriers des deux camps feraient un chef-d’œuvre. Le travail à faire, des deux parts, était une chaire à prêcher. Mais avant que les travaux ne fussent achevés, les deux partis en vinrent aux mains et chacun prétendit avoir remporté la victoire. En fin de compte, les deux sociétés se trouvèrent plus irritées que jamais.

En 1808, à Marseille, concours entre les serruriers : les deux concurrents furent enfermés dans une chambre, les gavots gardant à vue le dévorant, les dévorants gardant de même le gavot. Jusqu’à la fin du travail, les deux ouvriers ne devaient recevoir du dehors que leurs aliments ; pas de communication par parole ou écrit. Après plusieurs mois de claustration, le compagnon dévorant avait terminé sa serrure avec sa clef ; l’autre n’avait encore,
Adieux de Napoléon à Fontainebleau.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)
fait que ses outils qui étaient, il est vrai, de petits chefs-d’œuvre. Les vaincus accusèrent leur champion de trahison et de s’être vendu aux dévorants ; il quitta Marseille et se cacha avec un tel soin qu’on ne sut pas ce qu’il était devenu. Ce concours engendra de nouvelles batailles.

On comprend mieux maintenant, après le simple rappel de ces quelques faits déplorables, pourquoi le compagnonnage inquiétait peu Napoléon, et comment il put, malgré les lois, se perpétuer presqu’ouvertement et échapper aux persécutions administratives et policières. C’est que ce ne pouvait pas être, aux mains du prolétariat, un instrument efficace d’émancipation.

L’AGRICULTURE

Pour l’agriculture comme pour l’industrie, nous allons trouver quelques contradictions évidentes entre l’optimisme des rapports officiels et la réalité des choses ; mais il nous faudra conclure pourtant en toute loyauté que la période napoléonienne fut, dans son ensemble, plutôt favorable à la prospérité agricole de la France.

Cette prospérité, d’ailleurs, est moins le résultat de l’intervention impériale que des circonstances antérieures et aussi des progrès réalisés alors dans la science de la culture.

« Personne ne saurait contester le progrès de l’agriculture en France depuis 30 ans, disait en 1810 le ministre de l’Intérieur, comte de Montalivet : l’aisance est plus généralement répandue, l’habitant des campagnes est presque partout devenu propriétaire : il avait peine à fournir à ses premiers besoins, aujourd’hui il connaît des jouissances. Les prairies artificielles, l’amélioration et la multiplication des engrais, le changement des assolements l’introduction de plusieurs plantes oléagineuses, la propagation des mérinos ont enrichi la France ! »

Plus tard, Chaptal renchérissait aussi sur ces constatations optimistes et il attribuait presque aux mêmes causes une telle prospérité.

« La culture des prairies artificielles, disait-il, a fait les plus grands progrès et a enrichi l’agriculture : elles fournissent une nourriture abondante aux troupeaux, permettant d’en élever davantage et par conséquent d’augmenter la fumure. »

Et plus loin :

« Le nombre prodigieux de mutations qui ont eu lieu dans les propriétés et la création d’un plus grand nombre de propriétaires ont contribué à l’amélioration de l’agriculture : le propriétaire nouveau soigne sa culture avec ardeur. Là où des propriétés d’une immense étendue suffisaient à peine à nourrir une famille, les événements ont fait opérer le partage, tout a été rendu à la culture et les récoltes ont décuplé. »

Et notons en effet que l’un des bienfaits les plus évidents de la transformation réalisée depuis la Révolution dans le régime de la propriété, c’est la mise en valeur d’une foule de terres laissées auparavant incultes et que les grands propriétaires gardaient pour le seul usage du gibier.

Ce sont des fantaisies que n’autorise plus avec raison le régime impérial et il convient d’enregistrer sur ce point un mot prononcé par Napoléon au Conseil d’État, mot curieux que peuvent recueillir les socialistes, peu accoutumés pourtant à abriter leurs doctrines derrière l’autorité d’une parole impériale :

« Je ne souffrirai pas, dit-il un jour, qu’un particulier frappe de stérilité 20 hectares de terrain dans un département fromenteux pour s’en former un parc. Le droit d’abuser ne va pas jusqu’à priver le peuple de subsistance. L’abus de la propriété doit être réprimé toutes les fois qu’il nuit à la société : c’est ainsi qu’on empêche de scier les bois verts, d’arracher les vignes renommées, etc., etc… »

Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient à cette phrase, nous ne saurions toutefois considérer comme négligeable une déclaration qui oppose l’intérêt de la société à l’intérêt individuel et se prononce fermement en faveur du premier : nous savons des hommes qui se disent les continuateurs des traditions de la grande Révolution et qui ne mettraient pas tant de hardiesse à proclamer les droits de la société vis à vis du caprice malfaisant d’un détenteur de la propriété.

Donc, Montalivet, d’abord, Chaptal, ensuite, voient dans l’augmentation du nombre des petits propriétaires une des causes de la prospérité agricole de la France.

De cet avis paraît être aussi M. le comte de Villeneuve, préfet des Bouches-du-Rhône, dont le mémoire statistique, il est vrai, ne fut publié qu’en 1829, mais qui étudie la situation du département pendant la période impériale.

Nous trouvons dans les quelques pages qui suivent un intéressant exposé des avantages respectifs de la grande et de la petite propriété :

« Dans plusieurs contrées un peu éloignées des grandes villes, dit M. de Villeneuve, dans ces lieux où les possesseurs des grandes fortunes ne forment point une concurrence capable de hausser hors de proportion le prix des terres, les journaliers peuvent, à force d’économies ou par des arrangements peu onéreux, se rendre propriétaires d’un petit champ. Ils le cultivent à temps perdu : ils y travaillent depuis l’aurore jusqu’à l’heure de commencer la journée qu’ils louent au bourgeois, et le soir ils trouvent encore le moyen d’employer une heure pour eux-mêmes. Les jours perdus pour les autres journaliers ne le sont pas pour eux. Ils possèdent une foule de provisions que les autres sont obligés d’acheter, et une sorte d’aisance règne dans leur ménage. Les femmes, les enfants s’y occupent utilement selon leurs forces, et, en général, dans les villages et les hameaux où le paysan est propriétaire, les mœurs sont meilleures ; il y a moins de jeux, moins de luxe et une habitude générale d’économie, tandis que, dans le voisinage des cités, la bourse du riche arrache au paysan le champ paternel par l’appât d’une quantité d’or qui, bien que supérieure à la valeur du champ aliéné, est bientôt dépensée en objets de frivolité, dont le goût séduit ces hommes entraînés par l’exemple du luxe que le brillant citadin tient chaque dimanche à étaler à leurs yeux.

« Dans tous les lieux où les possessions sont réduites à de petites surfaces, la petite culture est seule employée et tous les travaux y sont faits à la main. L’art des assolements y est employé depuis longtemps incognito, pour ainsi dire, et sans qu’on ait songé à lui donner un nom scientifique. Le propriétaire qui n’a qu’un petit champ n’est jamais trop embarrassé pour lui fournir les engrais nécessaires ; il a besoin de profiter de tout son terrain pour se procurer les denrées qui lui sont utiles, et chaque portion du sol est mise en valeur ; mais, l’exiguïté de cette surface ne fournissant pas de récoltes suffisantes pour faire subsister le propriétaire, celui-ci ne peut se passer de joindre à ce revenu quelque branche d’industrie qui lui fournira un supplément indispensable à l’entretien de sa famille : aussi les pays de petite propriété sont-ils, à ne considérer que la masse, plus productifs, plus industrieux, et, par suite, plus peuplés ; car la possession attache au sol natal et les fortunes divisées ne montrent point les extrêmes de la grande opulence et de la profonde misère, deux principaux motifs de l’abandon des campagnes.

« La grande culture, affectée aux vastes domaines, a, de son côté, de puissants avantages. Les riches capitaux des maîtres permettent les tentatives d’amélioration réclamées par les nouveaux besoins de la société. C’est là qu’on peut naturaliser, à force de soins et de dépenses, les produits des autres climats ; qu’on peut rassembler de grands troupeaux, multiplier les chevaux, essayer les croisements de races, pour parvenir enfin à affranchir le pays des tributs levés sur nous par l’industrie étrangère. L’agriculture n’est qu’un art dans les petites propriétés, elle devient une science dans les grandes. C’est là qu’on peut créer, comme par enchantement, des forêts et des pâturages, changer la nature du sol, amener des rivières, employer et faire valoir des fonds considérables ; et c’est là, enfin, qu’ayant à sa disposition les forces de la nature, l’opulence sert d’auxiliaire au génie : maîtresse de l’espace et du temps, elle alimente les sources de sa prospérité, répand le bonheur sur les contrées qu’elle vivifie, et fait jouir la nation du genre de gloire le plus doux et le plus conforme aux nobles destinées de l’homme civilisé.

« Les questions sur la grande ou la petite propriété sont subordonnées à des considérations nombreuses sur le talent, la capacité et les moyens du propriétaire, et ne peuvent recevoir qu’une solution relative et non absolue : mais on peut, en général, assurer que l’excès dans les deux cas est pernicieux : un bien trop petit n’attache pas ; les frais de culture, l’impôt y deviennent très sensibles et le propriétaire, plus sujet à s’en dégoûter, n’y donne plus les mêmes soins. Tandis que dans une trop grande étendue de terre appartenant au même possesseur, une partie est toujours négligée ou perdue, la surveillance ne saurait s’y exercer d’une manière efficace et souvent les moyens d’exploitation ne sont point en rapport avec les besoins du sol. Ici, comme partout, le mieux est entre les deux extrêmes. »

Nous avons déjà, en étudiant les conséquences de la création de la noblesse impériale, examiné la question de la grande et de la petite propriété et constaté, chez les préfets, une sorte d’hésitation à manifester leur préférence pour l’une ou pour l’autre, hésitation qui dura jusqu’au moment où Napoléon parut désireux de s’appuyer, grâce à la grande propriété reconstituée, sur une sorte de nouvelle féodalité.

À vrai dire d’ailleurs, il est certain qu’au début de l’empire, le morcellement de la propriété fut un grand progrès sur le régime antérieur à la Révolution, régime qui permettait de laisser incultes et improductifs des milliers d’hectares de bonne terre. Et il apparut ensuite, en dehors même de toute préoccupation politique, que la reconstitution de la grande propriété, non plus de la grande propriété improductive, mais de la grande propriété scientifiquement exploitée, réalisait à son tour un progrès sur la petite culture.

Un mémoire couronné à la Société centrale d’Agriculture en 1810 et que nous avons cité déjà, nous a montré sur ce point l’opinion dominante de l’époque : on peut encore trouver une confirmation de cet état d’esprit dans l’attention toute particulière qu’attache la Société d’Agriculture à un mémoire présenté par M. de Jumilhac, membre du Conseil général du département de la Dordogne.

« Propriétaire dans un pays de petite culture, M. de Jumilhac a opéré, il y a cinq ou six ans, la réunion de quatre de ses métairies, pour en former un seul domaine dont il a entrepris lui-même l’exploitation. À l’assolement généralement en usage dans le pays et qui consiste à faire alternativement succéder le seigle à la jachère, et la jachère au seigle, il en a substitué un, fondé sur les principes d’une saine théorie confirmés par les résultats de la pratique, et au moyen duquel la jachère est entièrement bannie de son exploitation.

« L’assolement de M de Jumilhac se compose de dix soles, qui se succèdent dans l’ordre suivant :

« 1° Seigle ; 2° raves ; 3° avoine semée avec du trèfle ; 4°, 5°, 6° trèfle qu’on retourne après le produit de la dernière année, vers la fin de juillet ; 8° pommes de terre ; 9° froment ou seigle ; 10° légumes divers.

« Ainsi, les plantes céréales ne se cultivent plus annuellement que sur les quatre dixièmes du terrain ; mais les six autres dixièmes, dont cinq eussent été improductifs, fournissent des racines, des légumes et du trèfle. On doit remarquer, parmi les avantages de cet assolement, que des champs qui n’avaient jamais produit que du seigle offrent aujourd’hui à M.de Jumilhac de belles récoltes de froment, et qu’il n’occupe pas plus de bras à l’exploitation de son grand domaine que n’en exigeait précédemment la culture d’une des quatre métairies dont il est composé. »

Quoi qu’il en soit, dans la petite comme dans la grande propriété, des progrès ont été réalisés et nous voulons encore citer un curieux exemple de la façon lente dont s’accomplit, au village, la pénétration des idées nouvelles. C’est M. Pichon, dont nous avons déjà plus haut invoqué le témoignage, qui, ici encore, nous fournit quelques pages fort intéressantes dans son mémoire couronné, le 15 juillet 1810, par la Société d’Agriculture, et intitulé : « Des améliorations introduites depuis 50 ans, dans l’agriculture et l’économie rurale de l’arrondissement de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais ».

L’auteur s’exprime ainsi dans son introduction :

« L’agriculture paraît avoir été longtemps négligée dans le ci-devant Boulonnais ; ce pays, couvert jadis de vastes forêts, de dunes de sable, de marais, de stériles pâturages, a dû présenter de très grandes difficultés à surmonter, et il a fallu nécessairement des efforts constants pour soumettre enfin à la culture tant de terrains qui semblaient n’en pas être susceptibles.

« Pendant plusieurs siècles, peut-être, une routine bornée tenait lieu de connaissances exactes, et les cultivateurs du pays compris dans l’arrondissement de Boulogne, séparés du reste de la France par le défaut de communications, ne jouissaient d’aucun des avantages que procurent la civilisation et le voisinage d’agronomes instruits et éclairés. Il y a 50 ans que l’état moral et physique du Boulonnais éprouva des changements importants, quoique insensibles dans les premières années, lorsque la grande route de Paris à Calais ( qui passait autrefois par Saint-Omer) le traversa dans toute sa longueur, et que d’autres routes furent ouvertes sur d’autres points. Des voyageurs nationaux et étrangers qui allaient en Angleterre ou qui en revenaient résidaient momentanément dans ce pays ou se fixaient dans ses villes : l’on doit attribuer au séjour et à la fréquentation de ces voyageurs les lumières qui commencèrent à se répandre dans l’arrondissement ; et Boulogne, en particulier, qui ne comportait auparavant que des propriétaires et des pêcheurs, vit sa population se composer d’hommes instruits et de quelques capitalistes empressés à répéter sur leurs propriétés des essais heureux et des découvertes utiles.

« L’administration des États du Boulonnais cherchait à exciter des améliorations dans l’agriculture : quelques privilèges sollicités par elle furent accordés aux habitants : l’exemption de la milice, de la gabelle, des tailles, etc. ; un octroi très productif, des dépenses sagement ordonnées, un clergé riche : tous ces avantages pouvaient procurer aux industrieux les moyens de former d’utiles entreprises et de faire faire des progrès à l’art qui est le père de tous les autres, si l’ignorance, les préjugés, l’habitude n’étaient pas placés partout pour arrêter les élans de l’esprit humain et suspendre les efforts du génie.

« Malgré les exemples donnés par nos voisins les cultivateurs anglais, malgré les publications des ouvrages des Rozier, Parmentier, Tessier et autres savants agronomes, chez presque tous les fermiers et propriétaires cultivateurs de l’arrondissement de Boulogne, un mauvais système de culture et d’économie rurale dirigeait, avant la Révolution, la plupart des opérations de l’agriculture : aucune prairie artificielle ne se faisait remarquer ; la médiocrité des pâturages naturels, le régime vicieux des bestiaux, la mauvaise application plutôt que le défaut de capitaux, la brièveté des baux de trois, six ou neuf années, l’usage assez général de changer fréquemment de fermiers pour multiplier les pots-de-vin, les habitudes routinières des cultivateurs, les jachères triennales, l’insuffisance des engrais, le mauvais état des chemins vicinaux, la dégradation des grandes routes : telles étaient avant 1789 les entraves qui s’opposaient aux progrès de l’agriculture. Ces obstacles subsistèrent encore quelques années, et le cours forcé du papier monnaie, l’inégale répartition des charges publiques, la hausse subite et disproportionnée du prix des salaires et, par conséquent, des denrées, la disette de bras occasionnée par les levées militaires, les réquisitions de chevaux, le transport et l’accumulation des propriétés rurales dans les mains de nouveaux acquéreurs dont la plupart se sont empressés de faire d’immenses abatis, d’épuiser leurs terres et leurs fermiers ; toutes ces causes et d’autres encore, produites par la Révolution, ont dû concourir à contrarier, pendant plusieurs années, l’influence que l’affranchissement de la terre et de la charrue devait exercer sur l’agriculture.

« Si l’on ajoute aux obstacles que nous venons d’indiquer ceux produits par les éléments et les maladies, la sécheresse de 1794, la disette de 1795 et 1796, les rigueurs de plusieurs hivers, en particulier de ceux de 1789, 1794 et 1799 ; les inondations et les épidémies de 1800, les épizooties de la même année, l’ouragan de 1801, etc. ; enfin, si l’on calcule les contrariétés que les cultivateurs et les propriétaires ont dû éprouver de la réunion de plus de 100 000 hommes de toutes armes dans ce pays pendant deux ans, on pourra se faire une idée de tout ce qu’il a coûté d’efforts à ses habitants pour réparer des pertes qu’ils n’avaient pu prévoir et dont il n’était pas en leur pouvoir d’empêcher les effets désastreux.

« Ne soyons donc pas surpris si, malgré les peines et les travaux des agronomes instruits répandus aujourd’hui sur toutes les parties de l’arrondissement de Boulogne, les progrès successifs de l’agriculture et les améliorations qui y ont eu lieu dans ses diverses branches sont restés peut-être en arrière de ce qu’ils auraient été dans d’autres circonstances. Avant d’entrer dans le détail de ces améliorations, nous avons cru devoir présenter dans un cadre resserré les divers obstacles périodiquement opposés, pendant plus de quarante ans, à l’industrie agricole de ce pays, afin de mettre les observateurs en état d’apprécier le mérite des perfectionnements que l’on remarque dans presque toutes les parties de l’agriculture et de l’économie rurale de l’arrondissement de Boulogne. »

Ces perfectionnements, ils consistent, là comme partout ailleurs, dans la création de nombreuses prairies artificielles permettant l’élevage des bestiaux, dans une méthode meilleure des assolements, dans l’usage de plus en plus généralisé des engrais.

Sur ce dernier point, nous pouvons constater que la Société d’Agriculture fit de louables efforts pour vaincre la routine des cultivateurs et leur faire adopter les méthodes nouvelles.

En 1808, la Société ouvre un concours sur l’abolition des jachères et prépare deux prix pour « les deux cultivateurs qui, par l’assolement le meilleur et le mieux approprié à la nature de leur terrain, et surtout par l’introduction des prairies artificielles, des racines et des plantes légumineuses, seraient parvenus à supprimer entièrement les jachères de leur exploitation, dans un pays où l’usage des jachères existait avant eux, et sur un domaine de cinquante hectares au moins ».

Dans un autre mémoire publié par la Société, nous retenons la déclaration suivante :

« La multiplication des engrais est évidemment un des plus grands moyens d’amélioration de la culture ; l’art de les augmenter devrait donc être connu de tous les cultivateurs et pratiqué par eux.

« La nature a favorisé la France d’un assez grand nombre de substances végétales et minérales dont les propriétés fertilisantes sont reconnues depuis longtemps mais dont l’usage est presque restreint dans les localités où elles ont été découvertes.

« La marne, le plâtre, la chaux ; les cendres de bois, de tourbe et de houille ; les terres, les tangues, les varechs, même le sel ; l’enfouissement de certains végétaux ; tous ces engrais ou amendements ne sont employés que dans certains cantons, et les uns ou les autres pourraient être adoptés avec les mêmes avantages dans les localité analogues. »

« Le but de ce concours était donc d’exciter l’introduction de ces différents moyens de suppléer ou d’augmenter les effets des fumiers dans tous les endroits où leur usage n’avait pas encore pénétré, et la Société a la satisfaction d’annoncer qu’il a déjà produit quelques heureux résultats. »

(D’après une aquarelle de la Bibliothèque Nationale).

Dès lors, nous comprenons aisément que, grâce à de pareils efforts et à un heureux concours de circonstances favorables, l’agriculture ait été, pendant la période impériale, incontestablement prospère.

Chaptal nous fournit quelques chiffres qu’il convient de recueillir :

« En 1808, dit-il, la récolte du vin est de 35 millions 1/2 d’hectolitres produits par 1 613 939 hectares plantés en vigne.

« Sur les 52 millions d’hectares qui constituaient alors la superficie de la France, on comptait 23 millions d’hectares de terres labourables, 3 millions 1/2 en pâturages, autant en prés ; environ 4 millions sont terres vagues, landes et bruyères ; 7 millions d’hectares sont occupés par les bois. »

La culture du lin avait augmenté et occupait environ 40 000 hectares. 100 000 hectares étaient ensemencés en chaume ; enfin, la betterave en occupa bientôt environ 100 000 également.

Nous avons vu plus haut, en effet, avec quel enthousiasme Napoléon avait accueilli l’invention de Delessert qui venait de découvrir le moyen de tirer du sucre de la betterave et comment l’empereur, enchanté à la perspective de n’être plus, pour cette denrée, tributaire de l’Angleterre, encouragea la culture de la betterave et la fabrication du sucre.

Qu’on nous permette d’y revenir en citant l’intéressant rapport adressé le 23 mars 1811 par le ministre de l’Intérieur Montalivet à « Sa Majesté l’empereur et roi ».

« Sire,

« De grands résultats et des succès inattendus doivent dans tous les genres signaler le règne de Votre Majesté : l’Industrie française se fait notamment remarquer par d’importants efforts, et cette époque si célèbre dans les fastes de l’histoire des nations pour l’art militaire et pour la politique, le sera aussi pour les arts utiles auxquels Votre Majesté aura donné la naissance et par ceux dont elle aura fixé le progrès. L’industrie agricole surtout, si favorisée par le sol et par le climat, s’est montrée jalouse de seconder vos projets généreux pour l’affranchissement du continent ; déjà à la voix de Votre Majesté, elle a commencé à faire naître le coton, dont la manutention venait d’être portée en France à un haut degré de perfection. Déjà le pastel renaît sur le sol qu’il enrichissait du temps de nos ancêtres et l’art d’en extraire l’indigo sort d’un long et profond oubli. Enfin, le sucre dont l’habitude a fait un besoin, était encore l’objet d’une immense exportation de numéraire ; le sirop de raisin fabriqué à l’envi sur tous les points de la France a procuré une substance sucrée jusqu’alors inconnue et qui, dès cette année, a diminué, d’une manière notable, l’emploi de ce sucre des colonies dont nos ennemis croyaient toujours nous faire payer le tribut. Un effort plus grand encore restait à faire. Votre Majesté a voulu qu’on trouvât, en France même, un sucre indigène qui remplaçât celui des colonies, elle a désiré que ce sucre fut aussi savoureux, aussi commerciable que celui de cannes et que son prix marchand ne fut pas plus élevé : le sucre de betterave dont je mets aujourd’hui des échantillons sous les yeux de Votre Majesté remplit toutes ces conditions et ce ne sont pas, Sire, de simples essais de laboratoire qui ont introduit ces résultats, ce ne sont pas des aperçus destinés seulement à faire partie du domaine de la science ; ici la fabrication est assez considérable et assez étendue pour garantir des succès, l’art a été parfait presque aussitôt qu’il a été créé, plusieurs entreprises se font remarquer en ce moment. Un regard de Votre Majesté assurera leur multiplication jusqu’au terme nécessaire pour fournir à la consommation de l’Empire. Tout semble présager à ce nouveau travail les plus heureux résultats, l’extraction du sucre de betteraves est moins difficile à opérer que celui des cannes même ; la plante qui fournit ce sucre est d’une culture aisée, elle convient à la plus grande partie des terres de la France, particulièrement aux départements du Nord, pour lesquels le climat semblait ne devoir jamais laisser espérer un semblable produit. La betterave est une des meilleures plantes qu’on puisse employer à la nourriture des bestiaux, elle est des plus productives, et elle exerce une heureuse influence sur l’amendement des terres et les dispose favorablement à la production des céréales. L’extension de sa culture doit être assurée par de si grands avantages et d’ailleurs la portion de terrain nécessaire à fournir les betteraves dont on pourrait extraire tout le sucre qu’il faut à notre consommation n’excédant pas trente cinq mille hectares, il suffit que chacun des départements de l’Empire fournisse un contingent de culture de ce genre, depuis cent hectares, pour ceux qui sont les moins propres à ce produit, jusqu’à quatre cents hectares, pour ceux que la nature a le plus favorisés sous ce rapport. Il faut deux cents hectares de terrain pour obtenir 88 800 kilogrammes de sucre, et former un grand établissement de ce genre ; en divisant les départements de l’Empire en quatre liasses, ainsi que j’ai l’honneur de le proposer à Votre Majesté, ceux de première classe, au nombre de 48, cultiveraient chacun 400 hectares et fourniraient, à l’entretien de deux grands établissements, ceux de seconde classe au nombre de 25 en cultiveraient seulement 300 et fourniraient à l’entretien d’un grand et d’un petit établissement, ceux de troisième classe et de quatrième cultiveraient 200 et 100 hectares et auraient des ateliers proportionnés.

« Je ne puis douter, Sire, que partout les préfets et leurs administrés n’aillent au delà du but qui leur est assigné et l’intérêt privé, si puissant encore pour déterminer les entreprises particulières, agira efficacement dans cette circonstance, puisqu’il est démontré, d’après les procédés dont Votre Majesté m’a autorisé à publier la connaissance, que le kilogramme de sucre brut ne coûtera plus que 98 centimes et que raffiné il reviendra au plus à un franc quarante centimes.

« Un des moyens les plus puissants, sire, de hâter et de consolider l’extension de cette heureuse découverte, serait de donner aux propriétaires et aux fabricants l’assurance que, pendant plusieurs années encore, les droits à l’importation du sucre et des autres denrées coloniales seront maintenus ; et même que le sucre de cannes sera à jamais prohibé, dès que la fabrication du sucre de betteraves sera suffisamment étendue. Cette mesure, qui ôtera aux ennemis de la France l’espoir d’exposer leurs marchandises en concurrence dans nos marchés, portera la sécurité chez nos fabricants, et excitera un zèle dont le prix ne sera pas incertain. Votre Majesté a daigné manifester l’intention de donner des récompenses directes à ceux qui se sont distingués dans cette lice honorable ; et sans doute le regard qu’elle leur promet, le bonheur d’avoir contribué à l’accomplissement de ses généreux desseins et de lui prouver leur amour et leur reconnaissance seront pour ceux qui se livreront à ce travail le plus grand véhicule et la première récompense.

« Néanmoins, pour encourager les plus timides, j’aurai l’honneur de proposer de décider qu’il sera accordé une prime sur les quantités de moscouade ou de sucre fabriqué.

« Dans un précédent rapport, j’ai soumis à Votre Majesté l’établissement de deux écoles pratiques dont l’État ferait les fonds, l’une dans le département du Nord, l’autre dans celui du Bas-Rhin. Les propriétaires et les manufacturiers adressés par les préfets y pourront suivre les procédés de la fabrication du sucre et les opérations se feront sous leurs yeux. Ils y concourront même autant que le local et l’ordre des travaux pourront le permettre.

« La réunion de ces divers moyens ne permet pas de douter que dans très peu d’années la France ne possède une source de richesse, tirée de son propre sein, et qu’il n’y reste annuellement 60 000 000 de francs au moins en numéraire qui sans cela passeraient à des peuples étrangers pour notre approvisionnement de sucre.

« Et ainsi, comme l’a dit Votre Majesté, l’administration anglaise aura perdu, par son obstination, plusieurs des objets importants de son commerce, et si à une certaine époque la découverte de l’Amérique a opéré une révolution dans quelques arts et dans quelques objets de consommation de l’ancien monde, la politique de l’Angleterre et les progrès de la chimie auront amené dans ces derniers temps une révolution contraire.

« Je suis avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté impériale et royale, le très humble, très soumis et très fidèle serviteur et sujet.

Signé : « Montalivet. »

Et voici le décret qui fut ensuite signé sur la proposition du ministre de l’Intérieur :

« Napoléon, empereur des Français et roi d’Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse,

« Voulant encourager la fabrication du sucre de betteraves qui, dans les départements du nord de notre empire, doit tenir lieu des produits ou sucre de raisin que la nature a ménagés aux départements du Midi.

« Sur le rapport de notre ministre de l’Intérieur, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

« Art. 1er. — Les droits d’entrée et de consommation sur le sucre des colonies, fixés par notre décret du 5 août 1810 sont maintenus et le seront encore pendant cinq ans au moins.

« Art. 2. — Il sera payé en 1811, à tout fabricant de sucre de betterave, une prime de vingt centimes par chaque kilogramme de moscouade qu’il aura confectionnée au-delà d’un quintal métrique.

« Cette prime sera augmentée de dix centimes par chaque kilogramme de moscouade porté à l’état de sucre raffiné, et ce pour les quantités excédant un quintal métrique.

« Art. 3. — Des avances pourront être faites aux propriétaires qui projetteront de fabriquer en grand, sous les conditions et avec les formalités convenables pour assurer la garantie des sommes prêtées et fixer les époques de remboursement.

« Art. 4. — La réalité des produits devra être constatée par les maires qui certifieront la quantité de betteraves employées, celle de la moscouade obtenue et la quantité de sucre de betteraves provenant de la même moscouade raffinée.

« Art. 5. — Pour l’exécution des mesures précédentes, il sera mis à la disposition de notre ministre de l’Intérieur un fonds de cinq cent mille francs en 1811.

« Ce fonds sera pris sur les produits du supplément du droit imposé par le décret du 12 décembre 1810 à l’entrée du coton de Naples.

« Art. 6. — Il sera statué sur de nouveaux encouragements pour en 1812, s’il y a lieu. Il nous sera présenté, à cet effet, un rapport en janvier ou février de la même année.

« Art. 7. — Nos ministres de l’Intérieur, des Finances et du Trésor, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des Lois. »

Tels furent les débuts de cette législation sucrière qui est demeurée, à notre époque, une des préoccupations dominantes des puissances qui se disputent encore le marché international du sucre.

Quant au coton, dont parle aussi Montalivet au début de son rapport, il devait avoir une fortune infiniment moins brillante que la betterave et, sans vouloir suivre pas à pas les vicissitudes de sa culture, il nous suffira de reproduire à son sujet une note officielle, présentée à l’empereur en 1813, et qui témoigne de l’échec presque complet des tentatives d’acclimatation :

« Dans les premières années de la culture du coton, dit cette note, tous les départements méridionaux ont manifesté beaucoup de zèle pour la propagation d’une exploitation qui les intéressait, et pour laquelle le gouvernement avait adopté des mesures de prospérité que les circonstances n’ont pu assez favoriser.

« Tout ce qu’il était possible de faire pour l’introduction de la culture du coton en France a été employé. Des anciens Maltais réfugiés, qui avaient l’habitude de cette culture et avaient choisi la France pour leur nouvelle patrie qui leur offrait des moyens d’existence, ont trouvé dans ce travail une occasion de faire valoir leur industrie particulière.

« Mais il paraît démontré que la culture du coton est sujette à beaucoup d’inconvénients, et pour la réussite certaine de laquelle il faut une continuation de chaleur pendant sept mois consécutifs, sans quoi on ne peut compter sur des résultats heureux, où la fréquence des intempéries, les gelées tardives et l’anticipation des hivers, trop communes dans tout l’empire, sont autant de causes de destruction qui ruinent les espérances des cultivateurs.

« Deux écoles ou établissements d’instruction ont été formés dans le département des Bouches-du-Rhône et dans celui des Pyrénées-Orientales. Dans ce dernier, on a réussi depuis quelques années à obtenir quelques succès, et il est probable que la récolte de 1813, dont on n’aura des résultats certains que dans les premiers mois de 1814, pourra procurer quelques avantages. Dans le département des Bouches-du-Rhône, quelques soins qu’ait pris le sieur Passali, agent pour cette culture, il n’a pu que reconnaître et déterminer quelles étaient les meilleures espèces, donner des instructions utiles aux cultivateurs, diriger le zèle des amateurs de cette culture et obtenir quelques faibles récoltes. Dans presque tous les autres départements où l’on a suivi cette exploitation, à raison des peines et des sacrifices attachés à cette culture et des résultats malheureux, on s’est déterminé à renoncer à un genre d’exploitation qui n’offre pas un dédommagement suffisant.

« On avait conçu l’espérance que les environs de Rome deviendraient une espèce de colonie propre à rassembler tous les moyens de donner à la culture du coton une extension très favorable. Une récolte abondante avait fait croire que cette culture pouvait être considérée comme parfaitement établie, et pour longtemps, dans un terrain qui lui semblait si propre ; mais l’année qui suivit cette récolte si abondante fut une année de stérilité, une sécheresse de plusieurs mois brûla tous les plants et, depuis ce moment, le dégoût fit abandonner la culture, non seulement dans les environs de Rome, mais encore dans le département de Trasimène. Le gouvernement a cependant tout fait pour vaincre les difficultés : secours, distribution de graines, primes d’encouragement, tout a été mis en usage, et il ne faut guère espérer de succès que lorsque le retour de saisons plus favorables aura ranimé l’espoir des cultivateurs.

« Au surplus, cette variation de température a existé et se maintient dans les départements méridionaux, où il est seulement permis de tenter la culture du coton,

« Dans cette circonstance, il semble que le gouvernement devrait se borner à donner la prime promise d’un franc par kilog. de coton récolté, épuré et prêt à être filé. La continuation de cette prime individuelle suffirait aux cultivateurs qui s’adonnent à une semblable exploitation, et leur conserverait une récompense que les circonstances pourraient leur permettre, d’attendre et de recevoir. »

Donc, en définitive, la culture du coton ne saurait entrer en ligne de compte dans ce rapide bilan que nous voulons tracer de la prospérité agricole d’alors. C’est l’élevage qui, nous l’avons déjà dit, réalisa les progrès les plus incontestables. L’introduction du mérinos avait eu les plus heureux résultats, et l’industrie fut mise en possession d’une grande variété de laines pouvant servir à la fabrication des tissus les plus fins comme les plus ordinaires.

En 1812, on évalue aux chiffres suivants le bétail de la France : 214 000 taureaux, 1 700 000 bœufs, 3 999 000 vaches, 850 000 génisses.

On estime que les divers travaux de l’agriculture occupent 1 500 000 chevaux.

La sériciculture est aussi en plein développement : on récolte en douze départements des cocons qui produisent 5 millions et demi de kilogrammes de soie représentant une valeur d’environ 15 millions et demi de francs.

Voulons-nous connaître maintenant les variations des cours du blé, de 1800 à 1813 ? Les voici telles qu’elles sont fournies par une statistique de l’Académie des sciences morales et politiques :

Prix de l’hectolitre de froment : 1800, 21 fr. 50 ; 1801, 24 fr. 37 ; 1802, 24 fr. 16 ; 1803, 18 fr. 81 ; 1804, 20 fr. 18 ; 1805, 20 fr. 18 ; 1806, 20 fr. 18 ; 1807, 18 fr. 60 ; 1809, 15 fr. 17 ; 1810, 19 fr. 61 ; 1811, 26 fr. 13 ; 1812, 34 fr. 34 ; 1813, 22 fr. 51.

On voit les écarts considérables qui se produisent entre certaines années, écarts qu’il est impossible d’attribuer uniquement à l’abondance ou à la faiblesse des récoltes. La spéculation sévissait, hélas ! cruellement dès cette époque, à ce point que Napoléon jugea nécessaire d’intervenir.

Comme il avait fait faire, en 1811, d’énormes achats de grains pour le ravitaillement des greniers de Paris, la spéculation profita du mouvement de hausse et parvint à pousser le cours de la farine jusqu’à 80 francs au lieu de 72.

L’administration s’émut et, pour faire baisser les cours, vendit des sacs de farine à 73 francs. Mais, comme au lieu de céder, la spéculation redoubla son effort au point de faire monter le prix de la farine jusqu’à 110 francs, en avril 1812, un décret de la même année mit fin à ces scandaleuses manœuvres en défendant aux particuliers de faire des achats de grains et de farine en vue de les garder pour la spéculation et en fixant à 32 francs l’hectolitre, c’est-à-dire à 95 francs le sac de farine, le prix du froment dans le département de la Seine et dans cinq autres.

Encore un cas où l’on voit, dès cette époque, l’intervention de l’État rendue nécessaire pour réglementer la marche normale des phénomènes économiques.

Il ne nous reste plus, pour terminer cet exposé rapide de la situation agricole, qu’à parler de la condition des travailleurs ; mais les documents sur ce point sont bien rares, et nous ne trouvons guère à citer que le mémoire statistique du préfet de l’Eure, qui fait des habitations rurales une peinture plutôt navrante :

« Les fermes établies pour l’exploitation rurale, dit-il, forment un enclos plus ou moins vaste, suivant la quantité de terres à cultiver ; elles contiennent depuis deux jusqu’à huit et dix hectares. Les maisons, les pressoirs, les granges, les écuries et les bergeries, assez ordinairement distincts par leur emplacement, sont bâtis en bois, couverts en tuiles, plus souvent en chaume. On voit avec peine que les habitations sont placées dans une situation malsaine. La maison du fermier est quelquefois au-dessous du niveau de la cour ; la porte d’entrée est obstruée par des tas de fumier ; les appartements sont éclairés par une petite croisée fixe, qui ne permet pas de renouveler l’air et de dessécher le pavé, souvent trop humide. Le corps de ferme est réuni dans un enclos de deux ou trois hectares, chaque bâtiment est distinct et occupe un emplacement séparé. Le logement du fermier se distingue des autres habitations par une ou plusieurs croisées au rez-de-chaussée, quelquefois par un étage au premier ; les écuries, les bergeries, les étables, les poulaillers n’ont d’autres ouvertures que la porte d’entrée ; les greniers, qui forment les toits, servent à serrer les pailles et la mangeaille des bestiaux. Le bâtiment le plus considérable de la ferme, c’est la grange, dont la construction et la distribution sont proportionnées au produit des récoltes. Souvent la grange à blé est distincte et séparée de la grange à maïs ; dans la première, on serre les blés, méteil et seigle ; dans la seconde, l’avoine, l’orge, les pois, la vesce, la mangeaille, etc. Au milieu de chaque grange, et vis-à-vis la porte d’entrée, est l’aire sur laquelle on bat les graines ; le pressoir et les celliers se trouvent sur d’autres points. Un des plus petits bâtiments est le four, toujours relégué dans un endroit isolé, à cause de la crainte du feu ; c’est sans doute par précaution contre cet accident que les bâtiments sont ainsi séparés les uns des autres.

« Il n’y a que les fermes des propriétaires riches et celles ayant appartenu à ce qu’on appelait les gens de mainmorte, qui sont construites avec goût et solidité, la pierre de taille et la brique, pour les chaînes et les fondations, le moellon et le silex sont les matériaux ordinaires de ces constructions. Ailleurs, les bâtiments en bois, dont les colombages sont remplis en bauge ou en terre, s’élèvent sur des fondements formés avec des pierres brutes jusqu’à un mètre du sol. On remarque néanmoins que les maisons construites depuis quelques années sont distribuées avec plus de soins et d’intelligence ; que l’habitation du cultivateur est plus commode, plus propre et plus salubre. »

Bivouac de Cosaques dans les Champs-Élysées à Paris, au mois d’avril 1814.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).

Le préfet du Nord ne nous donne pas des renseignements plus favorables :

« Parmi les maisons construites en terre, dit-il, on en voit rarement qui aient une certaine apparence de propreté. En général, elles présentent un aspect de pauvreté et de malpropreté qui inspire le dégoût et la tristesse. C’est surtout en parcourant les bourgades des environs de Douai que l’on éprouve ce sentiment pénible, et particulièrement dans les vallées où l’on exploite de la tourbe.

« Les murs de ces maisons en terre sont fort bas, on touche facilement le bord de la couverture avec la main, mais le faîte est très élevé. On donne ordinairement au comble une hauteur à peu près égale à la largeur de la maison, ce qui sort de toute proportion. Les fenêtres sont placées à toute sorte de hauteur et sans symétrie : toutes sont garnies de volets. »

Dans le mémoire du préfet du Nord, nous trouvons encore quelques indications sur les salaires des travailleurs agricoles :

« Ouvriers qui travaillent à la tâche :

« Les faucheurs, les moissonneurs, les batteurs en grange.

« Année commune, on peut calculer que le produit de la journée d’un faucheur et d’un moissonneur est dans la latitude d’un franc vingt-cinq à un franc cinquante centimes, outre la nourriture, et que celui de la journée des autres ouvriers à la tâche est d’un franc, nourriture non comprise. »

Indications insuffisantes d’ailleurs pour avoir une idée approximative des salaires sur les autres points du territoire français. Il faut donc nous contenter de l’affirmation de Chaptal, qui estime à 1 fr. 25 le salaire moyen de la journée de travail à la campagne.

Nous avons maintenant terminé cet exposé trop incomplet de la situation de l’agriculture pendant le premier Empire, et l’impression dominant qui nous paraît s’en dégager, c’est l’admiration sans borne que mérite une population assez laborieuse et assez vaillante pour n’avoir pas été davantage troublée dans sa tâche opiniâtre par les effroyables perturbations d’une époque où dominait si lugubrement la voix grondante des canons.