Histoire socialiste/Consulat et Empire/24

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Jules Rouff (p. 582-592).


LA CAMPAGNE DE FRANCE ET L’ABDICATION

Une indicible angoisse s’était abattue sur la France : l’effroyable joug administratif et fiscal de l’Empire, les levées perpétuelles, l’oppression fiévreuse sous laquelle Napoléon, jamais rassasié de luttes, de sacrifices, d’aventures, d’héroïques folies, étouffait le pays, tout cela n’avait que trop contribué à répandre sur la nation une morne douleur, une consternation immense qu’aggravaient encore les pressentiments, hélas fondés, d’un avenir plus misérable.

L’Empereur était rentré en France le 9 novembre, laissant sur la ligne du Rhin des corps de troupes démoralisés, inférieurs en nombre aux contingents ennemis et incapables de résister à une offensive vigoureuse.

Pour ne point perdre de temps, et comme s’il eût souhaité mutiler la nation de ses propres mains, l’Empereur, sitôt revenu, décréta de nouveaux impôts et pressa l’exécution des mesures militaires qu’il avait précédemment fait ordonner par le Sénat. Le 14 novembre 1813, il reçut Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, que les Alliés avaient choisi comme intermédiaire auprès de lui. Les conditions offertes, moins avantageuses bien entendu que celles proposées au congrès de Prague, étaient cependant très acceptables, précisément dans un temps où la France exténuée se trouvait dans l’impossibilité d’en exiger la modification à son profit. Elles stipulaient que les frontières du pays seraient désormais constituées par les Alpes, le Rhin et les Pyrénées ; elles demandaient en outre l’abandon de toutes les prétentions françaises sur l’Allemagne, la cession pure et simple de l’Italie, de l’Espagne et de la Hollande. Napoléon ne se montra point intraitable, et cette adhésion, insuffisamment explicite d’ailleurs à de telles bases de convention, n’en constitua pas moins l’aveu singulièrement évident d’une déchéance et d’un délabrement graves. Caulaincourt fut désigné pour se rendre à Mannheim ; il eut, quelque temps, l’espoir de mener à bien des négociations qu’il croyait pouvoir tenir pour sincères ; mais force lui fut de se détromper au plus tôt. Les Alliés n’attendirent point la réponse de l’Empereur et les explications de Caulaincourt ; pressés par Metternich qui leur montrait combien les circonstances étaient propices à la ruine de la France, ils arguèrent de leur patience vaine, de leur longanimité, de l’impossibilité où ils étaient d’attendre plus longtemps ces déclarations loyales qu’on semblait cependant tout disposé à faire ; le 1er décembre, un manifeste, portant la signature des puissances alliées, fit connaître, contre toute vérité, que les propositions de paix n’avaient point été agréées comme il eût été désirable qu’elles le fussent ; qu’en conséquence, la lutte allait recommencer, mais que les coups n’en seraient point dirigés contre la France et se tourneraient contre Napoléon que l’Europe voulait châtier pour son impudente audace et ses méfaits despotiques. La note par laquelle Caulaincourt instruisait les alliés de l’acceptation de l’Empereur, en réponse aux propositions que nous avons relatées un peu plus haut, ne parvint que vingt-quatre heures après la déclaration du 1er décembre ; elle n’en atténua point les conséquences et ne retarda pas l’exécution des desseins de la coalition. Tandis qu’au-delà des frontières de France s’amoncelaient des tempêtes, tandis que la cause de la coalition, devenue celle de l’Europe entière, suggérait dans tous les cœurs d’incroyables passions, les événements les plus graves annonçaient à l’intérieur des périls inconnus jusque là. Une crise économique sévissait sur le pays, et la situation politique de la France à l’égard de l’Europe venait d’en aggraver encore les effets. Le crédit national subissait une déchéance considérable ; le marché financier n’était pas moins atteint, et les valeurs officielles françaises, étrangement dépréciées, tombaient à des taux et à des évaluations dérisoires.

Tandis que, désormais incapables d’être contenues, les haines éclataient contre l’Empereur, à l’intérieur du pays, tandis que les Bourbons, pressentant le déclin d’un régime qu’on commençait d’exécrer, menaient une active campagne pour le rétablissement de leur popularité et conséquemment de leurs privilèges dynastiques ; tandis que de toutes parts, et grâce au zèle empressé d’agents convaincus, on vantait les mérites pacifiques du futur Louis XVIII, la loyauté des desseins des Alliés, des nouvelles pathétiques achevaient d’angoisser les esprits et de semer partout l’épouvante : les armées coalisées venaient de franchir le Rhin, et une force de trois cent mille hommes répartis en deux corps, l’un sous Schwartzenberg, l’autre sous Blücher, envahissait le territoire national.

Les plus douloureux pressentiments affluaient de toutes parts ; alors qu’on eût souhaité jeter au plus vite contre les armées de l’invasion, des bataillons enthousiastes, susceptibles de les refouler ou de les maintenir, les renseignements fournis par les provinces témoignaient des difficultés insurmontables qui s’opposaient aux levées de conscrits décrétées par le Sénat. Enfin, l’opinion publique, s’associant dans une certaine mesure aux protestations des individus contre les désastres voulus qui nous menaçaient de tous côtés, se répandait en anathèmes contre l’Empire ; tandis que dans les campagnes, on se dérobait à l’enrôlement obligatoire par des défections sans nombre, dans les villes on résistait à l’accomplissement des mesures exigées par le fisc ; les finances publiques perdirent ainsi, dans les trois premiers mois de 1814, près de cinquante millions. C’est enfin vers cette époque, que les pamphlets inspirés tantôt par un libéralisme fougueux et imprégnés de souvenirs révolutionnaires, tantôt animés d’un zèle non déguisé en faveur des héritiers légitimes du trône de France, se multiplièrent.

Le désordre général, la défiance unanime, la rébellion ouverte des esprits dans les villes n’étaient pas les seuls pressentiments funestes que Napoléon avait attirés par ses fautes et les excès de son ambition. La détresse, en effet, régnait partout ; on ne savait où trouver des armes pour les hommes que la conscription venait de grouper en régiments improvisés ; les services d’intendance fonctionnaient d’une façon dérisoire ; rien n’était prêt ; quelque surprenants que fussent les prodiges d’activité fiévreuse accomplis, durant cette période, par Napoléon, la France épuisée, ruinée, ne pouvait lutter contre le destin ; une démoralisation complète envahissait l’armée.

Avant de rejoindre l’armée que sa présence devait, une fois encore, imprégner en quelque sorte de valeur et de courage, Napoléon, prescrivit l’exécution de mesures nouvelles ; ce furent des levées d’impôts, des ordres relatifs à l’administration et à l’armée, et ce fut surtout la fortification hâtive de Paris.

L’empereur fit ceindre la capitale à l’aide de plusieurs lignes de défense, qui ne devaient avoir qu’une médiocre efficacité en raison de l’insuffisance des matériaux employés, de leur résistance imparfaite et de la précipitation avec laquelle ces travaux furent exécutés.

Le 24 janvier 1814, après avoir remis le gouvernement entre les mains de l’impératrice, Napoléon fit de solennels adieux aux grands dignitaires de l’Empire rassemblés à cet effet aux Tuileries ; le lendemain, dès l’aube, il se mettait en route pour Châlons, où la nouvelle de graves événements l’attendait. Les alliés venaient, en effet, de faire éprouver à certains corps français des pertes considérables. Ils avaient d’ailleurs, dès le passage du Rhin, envahi le territoire français presque sans coup férir. Quelques villes avaient tenté de résister, mais s’étaient, au bout de quelques heures, rendu compte des dangers que cette vaine obstination leur faisait courir, et elles avaient aussitôt ouvert leurs portes à l’ennemi. Schwartzenberg, dont les troupes, réparties en plusieurs corps, avaient successivement gagné Langres, Dijon et Bar-sur-Aube, était assuré de la plus complète victoire. Victor, Macdonald et Marmont, que l’infériorité numérique et le découragement de leurs troupes mettaient vis-à-vis de l’ennemi dans la plus fâcheuse posture, reculaient de jour en jour, redoutant avec raison l’issue d’une bataille. Blücher, qui avait mené ses troupes par la Lorraine, arriva dans le même temps à Brienne. Ainsi rapprochées, les deux grandes armées coalisées allaient agir de concert et marcher concurremment sur Paris. La gravité de la situation n’échappa point à Napoléon, dont le génie de tacticien et de chef militaire ne fut jamais plus surprenant.

L’empereur, qui souhaitait pouvoir neutraliser les efforts des armées de Bohème et de Silésie en s’opposant à leur jonction, décida, dès son arrivée à Châlons, le 23, un mouvement ingénieux et hardi. À la tête de quarante mille hommes, il traversait Saint-Dizier que les alliés occupaient, et, quelques jours après, il parvint à joindre Blücher à Brienne.

L’attaque fut des plus vives, et les pertes que nos troupes infligèrent à l’ennemi excédèrent d’assez peu les nôtres. Néanmoins on tint la victoire des Français pour certaine, puisque Blücher reculait. Certes, il se repliait, mais habilement, puisqu’il fit sa jonction avec Schwartzenberg à Bar-sur-Aube. Le prestige de l’avantage remporté par les Français à Brienne ne devait pas être de longue durée. Le 1er février, Schwartzenberg et Blücher, à la tête de 130 000 hommes, marchèrent contre nos troupes qui se tenaient dans la plaine de La Rothière ; la résistance de nos troupes, écrasées par la supériorité numérique de l’ennemi, fut héroïque et ne dura pas moins de sept heures. Napoléon ordonna la retraite sur Troyes, et Marmont fut désigné pour la couvrir, ce qu’il fit en engageant dès le lendemain d’heureuses offensives, notamment contre les corps autrichiens de Wrède. Néanmoins, la journée de La Rothière avait été désastreuse, un grand nombre des nôtres étaient aux mains de l’ennemi ; plusieurs de nos contingents avaient subi une profonde désorganisation ; l’effet moral produit était pire ; tandis que nos troupes, abattues, découragées, acceptaient les plus sombres présages, l’exaltation des alliés était à son comble ; rien ne semblait plus s’opposer à leur investissement de Paris.

En même temps, Napoléon apprenait l’abandon de la Belgique par Maison, les échecs successifs de Soult, vigoureusement attaqué par Wellington et contraint de s’enfermer dans Toulouse. L’empereur, que tant d’infortunes eussent dû désespérer, ne paraissait cependant pas croire la partie perdue ; il remontait les uns, brusquait les autres, élaborait des plans d’attaque, déployait une inconcevable activité. En même temps, il renouvelait à Cambacérès et à son frère Joseph, qu’il avait investi, au moment de son départ, des fonctions de lieutenant-général de l’Empire, les injonctions les plus formelles concernant les travaux de défense de Paris ; il leur renouvelait, sans y ajouter beaucoup de foi, les assurances de la fortune que devaient à nouveau connaître ses armées, et il ne manquait pas en même temps, fort habilement d’ailleurs, de stimuler vivement leur activité pour qu’ils ne fussent point surpris par la soudaine réalisation des plus dramatiques éventualités.

De leur côté, les alliés, enthousiasmés par leurs succès, avaient résolu de ne point s’arrêter qu’ils ne se fussent installés en maîtres dans la capitale : la marche sur Paris avait été décidée au lendemain de la bataille de La Rothière. On avait incontinent adopté le plan de marche suivant : l’armée de Blücher, à laquelle de nouveaux contingents fort importants venaient de se joindre, s’engagerait le long de la Marne ; l’armée de Bohême, sous Schwartzenberg, suivrait le cours de la Seine. Tout d’abord Blücher, qui comprenait fort justement tout l’intérêt que pouvait avoir pour les armes des alliés une marche rapide et précipitée, se hâta, tandis que Schwartzenberg, circonspect à l’excès, avançait avec solennité. Le 6, ce dernier finit par occuper Troyes, d’où l’empereur s’était retiré sans pertes, mais au milieu d’une stupeur inconnue jusque là. Cependant Napoléon, dont rien n’a pu atténuer l’ardeur, observe scrupuleusement les moindres mouvements de l’armée ennemie ; pour éviter une rencontre brillante, assurément, mais peut-être funeste, il n’agira qu’à coup sûr. L’occasion ne se fait guère attendre. Blücher disjoint ses corps d’armée ; Napoléon quitte Nogent le 9 février et donne ses instructions à Victor, Oudinot, Marmont et Grouchy qui doivent agir avec lui de concert : des mouvements d’une fort habile stratégie sont combinés et exécutés le 10. Un corps russe appartenant à l’armée de Silésie est écrasé dans le bois de Champaubert ; plusieurs milliers de prisonniers restent entre nos mains ; 1 500 morts gisent sur le champ de bataille, et des trophées de toute nature attestent l’éclat de cette heureuse et soudaine victoire.

Le lendemain, Napoléon prévenu du mouvement rétrograde du corps de Sacken et d’York, gagne précipitamment Montmirail, où il les surprend. La victoire est plus décisive encore que celle de la veille, tant les notres déploient d’impétueuse ardeur. Près de 5 000 hommes sont tués ou faits prisonniers ; les coalisés se retirent en désordre, mais Napoléon s’élance à leur poursuite, et, le lendemain, à Château-Thierry, taille en pièces le corps d’armée d’York.

Les Français ne bougèrent pas de Château-Thierry durant toute la journée du 13. Napoléon méditait sur les résolutions auxquelles il devait s’arrêter ; il venait d’apprendre la retraite de Marmont, demeuré en arrière et pressé par Blücher qui se dirigeait sur Champaubert et Montmirail. Il n’y avait pas de temps à perdre. L’empereur s’éloigna de Château-Thierry, et fut à Montmirail le 14 au matin ; il brusqua l’attaque dans la plaine de Vauxchamp, où venait de s’engager l’armée de Blücher. L’empereur, aidé de Marmont et de Grouchy, commandant lui-même la garde, fait enfoncer les carrés ennemis. Les Prussiens sont cernés de toutes parts et attaqués avec furie. Malgré l’infériorité numérique de nos troupes et la résistance habile et valeureuse de l’armée de Silésie, la victoire est complète et les bandes ennemies mises en déroute, incapables de lutter plus longtemps, se retirent précipitamment sur Châlons.

Ces victoires successives avaient transformé le moral des troupes ; mais il n’y fallait, hélas ! pas voir le présage de la paix. La lutte ne faisait pour ainsi dire que commencer. La défaite infligée à Blücher par l’empereur ne permit pas à ce dernier une poursuite qu’il eût souhaité tenter. Il fallait aussi que les Français se repliassent en hâte sur Paris, que l’armée de Schwartzenberg s’efforçait de gagner précipitamment. On annonçait en même temps à l’empereur le mouvement rétrograde d’Oudinot et de Victor, refusant sagement le contact avec l’armée de Bohème. Il importait donc d’organiser et de réunir sans retard ces divers contingents, que leur cohésion seule pouvait, dans cet instant critique, avantager un peu. Napoléon le comprit parfaitement et n’attendit pas : le 16, il fut à Guignes, près de Meaux, où il réunit aux corps d’Oudinot, de Victor et de Macdonald la garde impériale. Le lendemain, Napoléon fait prononcer contre l’armée de Bohême un mouvement offensif fort heureux : la division russe de Pahlen est écrasée par Victor ; vingt-quatre heures après, deux divisions wurtembergeoises de Schwartzenberg sont culbutées par Gérard, tandis qu’Oudinot et Macdonald contraignent plusieurs contingents ennemis à une retraite rapide. Là encore, l’armée de Napoléon vient d’accomplir des prodiges de valeur qui ne laissent pas d’angoisser les chefs de la coalition.

Le 23 février, menacés par l’empereur, qui brûlait d’engager contre eux une action décisive, incertains sur l’issue d’une rencontre, et très insuffisamment protégés par leurs positions, les Austro-Russes, sous Schwartzenberg, firent prudemment retraite, refusant ainsi à Napoléon le contact qu’il cherchait. L’empereur réoccupa Troyes, le 24, aux applaudissements de la population.

Les alliés décidèrent dès le lendemain, à l’issue d’un conseil de guerre, que l’armée de Bohême se retirerait dans la direction de Langres et que l’armée de Silésie, accrue des contingents de Bülow et de Wintzingerode, qui avaient appartenus jusque là à l’armée du Nord, sous Bernadotte, continuerait la marche sur Paris, sous le commandement de Blücher.

Cette tactique audacieuse, à laquelle on reconnaît l’ordinaire impétuosité de Blücher, allait provoquer une recrudescence d’ardeur dans la lutte. Pour résister à ce mouvement sur la capitale et aux éventualités d’une attaque de l’armée de Schwartzenberg, Napoléon ne disposait que d’un petit nombre de troupes, dont son génie d’organisateur et de conquérant allait néanmoins faire le plus merveilleux usage. À une certaine distance en arrière de son armée se tenaient Marmont et Mortier, à la tête de 16 000 hommes environ. D’autres parties du territoire français étaient également occupées par des troupes bien disciplinées, et qui s’efforçaient de leur mieux à enrayer les progrès de l’invasion. Augereau avait près de 30 000 hommes avec lui, dans la direction du Rhône. Soult opposait aux Anglo-Espagnols de Wellington, cantonnés près de l’Adour, une troupe peu nombreuse, mais exercée. Suchet, à la tête de 40 000 hommes, maintenait en Espagne le respect de la domination française. Eugène agissait vigoureusement en Italie contre les Autrichiens, tandis qu’en Allemagne et en Hollande des garnisons françaises, disséminées dans un grand nombre de places fortes, infligeaient de sérieux et fréquents échecs aux troupes ennemies chargées de les déloger.

Ainsi, quelque graves que fussent les événements, quelque critique, que fût la situation de la France, cette coalition générale de l’Europe, cette levée de nations unanimes dans leurs ressentiments et leurs désirs de vengeance ne donnaient point les résultats triomphants et rapides que tous attendaient de leur commun effort. Certes, les alliés étaient au cœur du territoire, et la marche de Blücher sur Paris, si imprudente qu’elle ait été, avait alors une signification dont nul n’atténuait l’importance ; mais chaque fois que la coalition avait tenté contre les troupes impériales un effort décisif, elle avait essuyé un échec ou subi de graves pertes. La présence seule de Napoléon semblait infirmer à l’avance l’efficacité des offensives de l’ennemi.

Les campagnes étaient devenues le théâtre des plus sanglants exploits. De mémoire d’homme, on ne se souvenait point de violences pareilles : les barbares, qui formaient le meilleur des contingents russes et prussiens, s’abandonnaient aux crimes les plus exécrables, et donnaient libre cours à des instincts ignobles ; un compte rendu sommaire de leurs plus sinistres méfaits formerait le plus éloquent et le plus terrible procès qui soit de la guerre et de ses hideurs.

Tandis que l’invasion mettait ainsi le pays à feu et à sang, des négociations, ouvertes à Châtillon le 6 février, se prolongeaient sans résultat. Des deux côtés, la fourberie était pareille, et l’on ne sait quels mobiles invoquer pour justifier ces simulacres de bonnes intentions, dont le plus sûr résultat allait être un renouveau de fureur belliqueuse. Les conditions des alliés étaient dures : elles impliquaient à Napoléon le renoncement à toutes ses conquêtes, et l’imposition à la France des frontières de 1789. La diplomatie de la coalition n’ignorait point que ces conditions étaient inacceptables pour Napoléon, auquel elles infligeaient un déshonneur sans pardon.

Caulaincourt tenta donc vainement d’apporter dans les conférences de Châtillon une sincérité que rendaient inutile les dispositions secrètes des

Entrée solennelle de S. M. Louis xviii dans Paris, le 3 mai 1814.
(D’après un document de la Bibliothèque Nationale).
deux parties. Pendant ce temps, les alliés signaient à Chaumont un nouveau traité plus étroit que les précédents, plus avisé, et qui liait les contractants par des clauses très importantes. L’Autriche, la Prusse et la Russie, entre autres engagements, devaient maintenir sur le pied de guerre, chacune, un contingent de 150 000 hommes.

Le sud de la France était, dans le moment, le théâtre de l’agitation royaliste. Bordeaux, investi le 12 mars par Wellington, retrouva quelque chaleur pour saluer le duc d’Angoulême qui rentrait en France, à l’abri des baïonnettes anglo-espagnoles.

Ainsi qu’un conseil de guerre en avait décidé, et comme nous l’avons relevé plus haut, l’armée de Blücher se hâta vers Paris, dans les derniers jours de février, tandis que Schwartzenberg se retirait dans la direction de l’Aube. Marmont et Mortier, qui allaient se trouver en face du général prussien, avaient mission de le contenir, tandis que Napoléon tentait de le surprendre sur ses derrières. L’empereur comptait en finir avec lui en l’écrasant de la sorte ; le hasard devait déjouer ses plans.

À la tête de 30 000 hommes, Napoléon sortit de Troyes le 27 février ; il laissait Macdonald, Oudinot et Gérard dont les troupes devaient s’opposer à un retour offensif de Schwartzenberg. Pendant ce temps, Wintzingerode et Bulow s’efforçaient vainement de joindre Blücher. Celui-ci, serré par Napoléon, menacé par Marmont, semblait à la veille d’une défaite retentissante qu’il n’évita que par l’incompréhensible frayeur d’un certain général Moreau, lequel commandait Soissons et capitula, sans avoir combattu, livrant ainsi, dans ce moment suprême, la seule issue qui restât à l’ennemi. C’en était fait de ce grand projet de Napoléon : la veulerie de Moreau avait tout perdu ; l’empereur, furieux, ordonna de fusiller l’incapable, et se remit, avec une inlassable ardeur, à la poursuite de celui qu’il comptait briser d’un coup et qui venait de lui échapper miraculeusement.

Napoléon ne voulut point laisser de répit à Blücher ; il passa l’Aisne derrière lui, bien décidé à le contraindre à une lutte inégale certes, et plutôt défavorable aux Français, mais dont il escomptait de brillants et significatifs avantages. Il le joignit, non loin de Berry-au-Bac, dans les plaines de Cravonne où s’engagea, dès le matin du 7 mars, un combat dont les conséquences devaient être fort meurtrières. La position des alliés était excellente mais l’impétuosité des Français fut telle qu’ils ne s’y purent, maintenir et effectuèrent leur retraite dans la direction de Laon. À l’égal de l’ennemi, cette journée brillante pour nos armes, mais peu décisive, nous avait coûté plusieurs milliers d’hommes.

Blücher s’était retiré sur Laon, mettant à profit les accidents de terrain nombreux dans cette région ; il fit là sa jonction avec Bulow et Wintzingerode, et, à la tête d’une immense armée, attendit prudemment l’offensive des Français. Celle-ci ne se fit pas attendre ; le 9 mars, la bataille s’engagea et ne tarda pas à mettre douloureusement en lumière l’impuissance définitive de nos efforts. À mesure que notre artillerie décimait, au prix de tentatives incessantes et désespérées, les rangs ennemis, ceux-ci, continuellement accrus par des réserves jusque là dissimulées, se reformaient à nouveau et reprenaient contre nous une attaque plus vive. Jusqu’au soir, on ne sut préciser le côté de la victoire. La nuit allait cependant en décider autrement : une vigoureuse attaque, dirigée par York, fut menée, à l’improviste, contre les troupes de Marmont qui, surprises dans leurs cantonnements, furent complètement anéanties ; ceux que l’ennemi n’avait point atteints s’enfuirent en désordre en abandonnant l’artillerie qui tomba aux mains des Prussiens.

Cet échec, qui eut un retentissement lamentable, détermina le retour de l’empereur par Soissons. Là, tandis que les plus factieuses nouvelles lui parvenaient chaque jour, tandis qu’il apprenait les progrès de l’invasion, les reculades précipitées de plusieurs de ses lieutenants, l’impéritie, l’hésitation ou l’imprudence des autres, tandis qu’on lui annonçait les symptômes des soulèvements et les excès des passions politiques qui présageaient sa déchéance, il déploya une activité, une énergie indomptable, une miraculeuse présence d’esprit qui sont assurément les plus étonnantes manifestations de ce génie néfaste et singulier.

En deux jours, il rétablit l’ordre dans son armée et lui donna, au milieu des emportements d’un zèle fiévreux, une cohésion nouvelle. La nouvelle lui parvint en même temps de la marche sur Reims d’un corps de 15 000 Russes et Prussiens sous le commandement de Saint-Priest. Il se mit aussitôt en route, et infligea une sanglante défaite à ces contingents, dans une rapide rencontre au cours de laquelle Saint-Priest trouva la mort.

Cet avantage si brusquement remporté fit hésiter à nouveau les alliés ; Napoléon pensa qu’un atermoiement lui serait, en la circonstance, très funeste, en ce qu’il donnerait aux alliés le loisir de se remettre et d’élaborer de nouveaux plans. Quelque hasardeux que fût ce dessein, l’empereur résolut de tenter une action décisive contre Schwartzenberg, dont il espérait venir à bout, tant il connaissait son indécision et ses lenteurs. L’armée de Bohème comptait près de 100 000 hommes ; Napoléon n’avait guère avec lui que 30 000 soldats ; la disproportion de son effectif ne l’arrêta point dans son entreprise.

Napoléon se hâta vers l’Aube, comptant surprendre ceux qu’il cherchait ; mais les alliés avaient d’eux-mêmes décidé la retraite dans la direction de Troyes. L’empereur souhaitait vivement mettre à exécution le plan remarquable qu’il avait conçu : précipiter, par une défaite, la retraite des armées coalisées et opérer sa jonction avec les garnisons laissées dans les places fortes à mesure qu’il s’avançait vers les frontières. La réussite de ce dessein, c’était la délivrance du territoire, le salut de l’Empire et du prestige de Napoléon. Le 20 mars, l’empereur se heurta, à Arcis-sur-Aube, à Schwartzenberg qui, contrairement à sa coutume, et sûr cette fois de pouvoir résister à tous les assauts, donna l’ordre d’attaquer sans retard ; débordés de toutes parts et décimés par une artillerie nombreuse, nos cavaliers suspendent le mouvement en avant ; des carrés de la garde sont enfoncés ou anéantis ; Napoléon court à la tête de ses troupes et, au mépris des balles qui sifflent à ses oreilles, se bat comme un lion ; sous l’élan d’une héroïque folie, il se tient au plus fort de l’action et stimule les énergies défaillantes de ceux qui présagent déjà le désastre. La tuerie recommence le lendemain ; force est aux Français de repasser l’Aube, tandis que les canons de Schwartzenberg jettent sur eux une pluie meurtrière de boulets.

Néanmoins, la résistance des Français, leur intrépidité et la rapidité avec laquelle ils avaient, depuis le début de la campagne, renouvelé leurs attaques au lendemain même de leurs échecs, en avaient imposé aux alliés. Leur supériorité en nombre n’était pas même de nature à les affermir dans leurs desseins. On le vit bien lors du conseil de guerre réuni à l’instigation de Schwartzenberg après le combat d’Arcis-sur-Aube. Il semble qu’à cette conférence se soient fait jour les sentiments véritables des alliés à l’égard de Napoléon ; comme ceux-ci venaient d’être informés de l’occupation de Saint-Dizier par l’empereur et de ses desseins de jonction avec les garnisons des places fortes, il y en eut parmi eux qui proposèrent, tant l’issue de la campagne leur semblait en ce moment douteuse, la retraite sur Dijon et la frontière. Ce sentiment par trop timoré ne prévalut point, et les alliés furent contraints d’approuver le plan hardi et ingénieux que venait d’élaborer le czar Alexandre, Perdant le contact avec Napoléon, et laissant à Wintzingerode le soin de le suivre avec une petite troupe, les alliés, refusant ainsi à l’empereur la seule chance de salut qui lui restât, prononcèrent vigoureusement leur mouvement sur Paris ; l’armée de Blücher et celle de Schwartzenberg marchaient parallèlement. L’invasion allait désormais écraser tous les obstacles grâce à l’initiative hardie et périlleuse du czar.

Marmont et Mortier, qui s’efforçaient, obéissant en cela aux ordres de Napoléon, de joindre les troupes impériales, se heurtèrent, à Fère-Champenoise, le 25 mars, aux alliés ; il ne leur avait pas été possible d’éviter le combat, débordés de toutes parts par les masses ennemies. Les Français, dont l’effectif total ne dépassait guère 16 000 hommes, soutinrent le combat avec une incroyable énergie ; ils purent se replier sur Paris sans trop de pertes, grâce à l’intrépide intervention du général Pacthod, commandant de plusieurs divisions de la garde nationale, qui attira sur ses troupes le feu des régiments de Blücher. Cette nouvelle rencontre, si imprévue, surpassa en sanglants héroïsmes tout ce qu’on avait souffert et connu jusque là ; Pacthod et ses soldats, un peu plus de 4 000 hommes, après avoir pris vigoureusement l’offensive contre l’avant-garde de l’armée de Silésie, furent entourés par l’ennemi, taillés en pièces et massacrés sans merci ; quelques centaines à peine purent, le soir venu se mettre hors de la portée des boulets ; tout le reste avait péri.

La route désormais s’ouvrait libre, et rien ne devait plus s’opposer à l’arrivée des alliés sous les murs de Paris.
Henri Turot.