Histoire socialiste/La Commune/10

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Chapitre IX.

Histoire socialiste
La Commune, chapitre X.

Chapitre XI.


LA COMMUNE EN PROVINCE


Pendant que la Révolution perdait sous les murs de Paris sa première bataille et de l’offensive était rejetée sur le terrain d’une défensive précaire, un à un s’éteignaient en province les foyers insurrectionnels qui s’étaient allumés durant les derniers jours de mars. La province n’était pas alors ce qu’elle est devenue. Le développement capitaliste n’avait pas encore entassé dans ses bagnes usines et ses bazars capharnaüm tout un peuple de salariés et d’exploités. Les agglomérations industrielles étaient plus clairsemées et moins denses et quelques-unes seulement avaient été touchées par la propagande des agitateurs prolétaires de l’Internationale ou autres. Ailleurs les travailleurs demeuraient plongés dans une passive inconscience. Ceci pour la France urbaine. Quant à la France rurale un monde de préjugés et de terreurs superstitieuses la séparait du socialisme. La mentalité paysanne n’avait guère variée depuis les temps où grâce à elle se refaisait l’Empire en 51 et 52 ; le travailleur des champs persistait à ne voir dans le travailleur des villes qu’un fainéant et un partageux qui voulait lui voler son bien et son épargne, lui ravir les fruits de sa terre, vivre et jouir à ses dépens. Il venait d’envoyer à l’Assemblée nationale quatre cents monarchistes contempteurs de toutes les idées modernes ; ce n’était pas pour adhérer deux mois après à la République démocratique et sociale. De plus une région entière, celle de l’Est et du Nord, se débattait encore sous le talon de l’étranger. La revue sera donc brève et nous reviendrons vite à Paris, car c’est là en somme que se déroula tout le drame. Il existait à l’époque une capitale socialiste ; il n’existait pas encore une France socialiste. Paris avait sur le restant de la nation une avance de vingt ans et plus.

Lyon s’ébranla dès l’abord : c’était la deuxième ville du pays, la seule, après Paris qui eut des traditions ouvrières et révolutionnaires. Ses canuts de la Croix-Rousse étaient les fils et petits-fils de ceux de 1832, les premiers insurgés de la misère. Dès le 21 mars, les officiers de la garde nationale réunis au nombre de deux cents, au Palais Saint-Pierre, avec les membres du Club central et assistés d’un délégué parisien, Albert Blanc, acclamaient la Commune et envoyaient au maire Hénon, une délégation qui lui tint ce langage : « Nous voulons la proclamation de la Commune, l’adhésion au mouvement parisien, le renvoi du préfet et de nouvelles élections générales ». Hénon, républicain de pacotille, se cabra. À 3 heures du soir, la délégation revenait appuyée par plusieurs bataillons de la Croix-Rousse et de la Guillolière, s’adressait au Conseil municipal en séance, et devant sa résistance le déclarait dissous. L’Hôtel de Ville était occupé, le docteur Crestin choisi comme maire, en place de Hénon, une Commune provisoire de onze membres constituée, le préfet Valentin arrêté et le drapeau rouge arboré. Le 22 et le 23, l’insurrection demeura maîtresse du terrain et tenta de s’organiser, mais l’élan populaire n’y était pas. La bourgeoisie, un instant déconcertée, se ressaisissait aux nouvelles et aux instructions parvenues de Versailles. Hénon, le maire révoqué, intriguait, protestant contre les violences dont lui et son Conseil avaient été l’objet ; la presse suivait. La garde nationale était partagée, hésitante. Le général Crouzat, commandant en chef des troupes régulières, se multipliait au contraire, souple et tenace, criant, selon la minute, « Vive la République ! » ou « Vive la Loi ! », brandissant le spectre de l’intervention prussienne, pour se donner le temps de concentrer les forces suffisantes en vue d’une action répressive. Le 24, il intervenait et se rendait maître, sans coup férir, de la situation. Les membres de la Commune lyonnaise abandonnés de tous, se réfugiaient en Suisse et les métiers se remettaient à battre au quartier de la Croix-Rousse. Lyon esquissera en avril un nouveau geste de révolte, mais plus aisément réprimé encore et plus cruellement. Cinquante prolétaires, cette fois, tomberont derrière les barricades de la Guillotière.

L’échec du mouvement à Lyon, exploité par le préfet de Saône-et-Loire, frère de Jules Ferry, entraînait l’échec du mouvement au Creusot où les ouvriers de l’usine Schneider avaient, le 26 mars, sous l’impulsion du maire Dumay, proclamé la Commune et décidé de seconder la Révolution parisienne. Charles Ferry avait promis l’amnistie générale. Son premier acte n’en fut pas moins, dès qu’il eût pénétré à l’Hôtel de Ville à la tête du 34e de marche, de mettre la main au collet de Dumay et de l’incarcérer.

À Saint-Etienne, l’alerte fut plus chaude. L’Hôtel de Ville demeura quatre jours, du 24 au 27 mars, aux mains des milices populaires et il est avéré que si des hommes de coup d’œil et de décision s’étaient levés parmi la foule qui eussent assumé la direction de l’entreprise, la cité stéphanoise peuplée d’ouvriers d’élite : armuriers. passementiers et ceinturée d’une banlieue industrielle : la Ricamarie, Firminy. Saint-Chamond où la révolte était en quelque sorte endémique eut fourni, dans toute la région un point d’appui sérieux à un mouvement général, ravivé l’incendie mal éteint à Lyon et créé une diversion éminemment utile à la cause parisienne. Malheureusement, il ne se trouva pas de meneurs à la minute voulue. Après le meurtre du préfet de l’Espée, tué par inadvertance dans une échauffourée impromptue, la classe ouvrière atterrée par l’incident lâcha pied, s’abandonna. Des troupes étaient arrivées sur ces entrefaites de Montbrison, de Lyon. Les arrestations commencèrent et l’ordre régna.

Dans le Midi, trois villes surtout s’agitèrent : Toulouse, Marseille et Narbonne. À Toulouse l’agitation demeura verbale et parlementaire, si l’on peut dire ; mais à Narbonne, et surtout à Marseille, elle aboutit à la résistance armée et à la bataille.

Toulouse et la Haute-Garonne avaient depuis le 4 septembre comme préfet Armand Duportal qui fit durant toute la guerre une vive opposition à Gambetta, pas des plus louables du reste, et qui jouissait d’une grande popularité auprès de ses concitoyens. Il inspirait et dirigeait un journal local, L’Emancipation, organe d’un républicanisme très net et menant lutte ouverte contre l’Assemblée nationale et ses manœuvres réactionnaires. Le 19 mars, en relatant les événements dont Paris avait été le théâtre la veille, l’Emancipation concluait à la déchéance de l’Assemblée versaillaise. Une vive effervescence se produisit aussitôt en ville. Les officiers de la garde nationale convoqués au Colysée, jurèrent de défendre la République et réclamèrent des cartouches pour leurs bataillons, requête à laquelle le maire Castelbou acquiesça. Le premier président du tribunal, un certain de Saint-Gresse, inquiet de la tournure des événements, télégraphiait alors à Versailles pour dénoncer Duportal et obtenir son remplacement, et Thiers saisissant la balle au bond, s’empressait d’expédier l’ex-préfet de police, de Kératry. Le choix était exécrable. Kéralry débarque à Toulouse le 23 ; mais il y est reçu par la garde nationale qui toute entière acclame à sa barbe Duportal et oblige le nouveau venu à rétrograder jusqu’à Agen. Dans l’intervalle, Duportal avait essayé d’obtenir du gouvernement versaillais sa réintégration, mais il avait essuyé un refus. Entraîné par le courant populaire, il accepte alors le titre de délégué de la Commune à la préfecture de Toulouse et la Commune est elle-même solennellement proclamée au Capitole. C’en était fait : Toulouse passait du côté de la Révolution. Les Saint-Gresse et les autres réacteurs dont le général de Nansouty, fardés d’un républicanisme d’occasion, tentent alors d’un mouvement tournant. Protestant de leur dévouement à la République pour laquelle ils sont prêts à verser tout leur sang », ils remontrent à la population toulousaine que tous les républicains notoires, de Grévy jusqu’à Louis Blanc, sont avec Versailles, que le Comité central de Paris n’est composé que d’inconnus venant on ne sait d’où, allant on ne sait où. Ils parviennent ainsi à jeter l’hésitation dans la garde nationale, engluent un certain nombre des officiers et aboutissent, la faiblesse de Duportal aidant, à imposer une façon de compromis d’après lequel la direction intérimaire du département serait confiée à un conseiller de préfecture et une municipalité provisoire installée, avec le chef de bataillon Valette à sa tête. Les deux parties acceptent et les bataillons rouges se retirent du Capitole. C’était là ce qu’attendait Saint-Gresse et sa bande. Sans perdre une minute, d’autres troupes, volontaires de l’ordre, rassemblées par le receveur général de Carbonel, occupent les principaux points stratégiques, et le lendemain, à 10 heures, Kératry apparaît avec trois généraux à sa suite et plusieurs milliers de soldats. Six canons l’accompagnent qu’il braque sur l’Hôtel de Ville. Duportal et ses amis sont pris comme en une souricière et il ne leur reste qu’à solliciter la bienveillance du vainqueur qui leur fut du reste accordée. Toulouse ne combattra pas pour la Commune et laissera les républicains à la Grévy et à la Louis Blanc égorger Paris de connivence avec les Vinoy et les Gallifet.

Narbonne fit mieux, parce qu’elle trouva un chef digne d’elle et de sa vaillance, Émile Digeon. Digeon était un proscrit de décembre, homme d’action simple et droit. Après le 18 mars, il voulut soulever Carcassonne où il résidait ; mais il en fut empêché par un de ses compagnons, l’avocat Marcou, qui ménageait son avenir, et n’avait pas tort, puisqu’il devait devenir plus tard député, sénateur. Peut-être même fut-il ministre : on ne sait plus : il y en a tant eu. Marcou, finaud, éloigna Digeon de Carcassonne et le rejeta sur Narbonne, lui représentant que cette deuxième ville était bien plus susceptible de se laisser entraîner que le chef-lieu du département. Le 23, Digeon arrivait à Narbonne et, de suite, à la tête de deux cents hommes résolus, s’emparait de l’Hôtel de ville dont il expulsait le Conseil municipal récalcitrant à la proclamation de la Commune. Le lendemain, 24, une compagnie du 52e l’attaquait ; mais, comme à Montmartre, les femmes se jetaient courageuses entre les soldats et les émeutiers et la ligne levait crosses en l’air, livrant ses officiers. Dans l’après-midi, une centaine de soldats déserteurs venait grossir les effectifs révolutionnaires. Le plan de Digeon, qui avait pris pour titre : commandant des forces républicaines de l’arrondissement de Narbonne, était simple. Maître de Narbonne, il ne voulait pas s’y enliser, attendre qu’on l’en vint déloger : il voulait, au contraire, prendre contact au plus tôt avec les centres d’alentour, de l’Aude et de l’Hérault : Carcassonne, Béziers, Cette, Montpellier, où il avait des intelligences, les solidariser, les fédérer et, poussant plus loin, tendre la main à Toulouse, à Marseille, debout déjà, et soulever tout le Midi. Chose possible, chose faite si le temps lui était laissé, si les troupes, dont le gouvernement versaillais pouvait disposer dans le sud de la France, étaient immobilisées autour de leur garnison respective et n’accouraient pas toutes ensemble l’accabler. Le 28, étaient arrivées deux compagnies de turcos, se ruant comme à une razzia : mais cela n’était pas encore un danger. L’Hôtel de ville avait été fortifié, les rues barricadées et les brutes en uniforme tenues en respect. Dans la rencontre, les insurgés n’avaient eu qu’un tué et trois blessés. Malheureusement, le 30, la situation changeait du tout au tout. On apprenait que l’insurrection était vaincue à Toulouse, comme à Lyon, comme à Saint-Etienne. Contre Narbonne, allait donc pouvoir porter l’effort total des généraux de l’ordre dans cette région. Le 31, le vainqueur de Toulouse, le général Zentz, se présente avec des forces imposantes. Bombardement ou reddition, c’est en ces termes qu’il s’annonce. Les soldats déserteurs, qui avaient rejoint Digeon les jours précédents, l’abandonnent. Les gardes nationaux, sentant la partie perdue, la résistance inutile, se retirent de leur côté. Digeon reste seul. Il refuse cependant de quitter l’Hôtel de ville. Des amis l’enlèvent par violence, lui procurent un asile : mais le vieux républicain ne consent ni à fuir, ni à se cacher. Le 2 avril, il est arrêté et emprisonné.

À cette date, hors Paris, une seule citadelle de la rébellion républicaine et ouvrière, Marseille n’avait pas succombé : À Marseille, l’insurrection s’était élargie immédiatement en une révolution véritable, présentant en raccourci dans sa marche hâtive toutes les péripéties qui avaient déjà marqué ou devaient marquer dans son développement la propre Commune de Paris. Depuis six mois, peut-on dire, Marseille n’avait pas cessé de vibrer à l’unisson de la Capitale. Au 4 Septembre, elle proclamait la République à l’heure même où sur les bords de la Seine le peuple envahissait le palais du Corps législatif, le 31 octobre, elle avait sa journée de sursaut patriotique contre les dirigeants incapables et traîtres. Maintenant, c’était l’Assemblée nationale sur qui elle avait concentré ses exécrations et ses colères. La nouvelle de la Révolution du 18 mars fut accueillie avec un enthousiasme confinant au délire. Le 22, dans une réunion tenue à l’Eldorado, devant un immense concours de peuple, Gaston Crémieux, l’Officiel de Paris en mains, commenta éloquemment les événements, soulignant les périls que courait la République en raison de l’attitude adoptée par le gouvernement de Versailles et invitant les citoyens à élever leurs cœurs à la hauteur des circonstances. Cette manifestation, suivie de démonstrations dans la rue, porta l’émoi et la crainte dans la partie réactionnaire de la population et sur les invitations du général Espivent de la Villeboisnet, le préfet, amiral Cosnier, crut qu’il importait à la cause de l’ordre de répondre par une contre-manifestation immédiate. Pour ce, il enjoignait dans la matinée du 23 au colonel Jeanjean de faire battre le rappel dans tous les quartiers, afin de rassembler la garde nationale en armes. C’était vouloir mettre le feu aux poudres, comme le lui représenta vainement le maire Bory, précipiter, forcer le mouvement. Les gardes nationaux de l’ordre épouvantés restèrent, en effet, terrés. Seuls se présentèrent les gardes nationaux des quartiers populaires. Ainsi mobilisés, les gardes nationaux ne voulurent pas se séparer avant d’avoir agi, manifesté avec éclat leurs convictions républicaines. Aux cris répétés de « Vive Paris ! Vive la République ! » ils se portent vers la Préfecture. Rien ne défend, ne protège le monument : les « civiques » y pénètrent et y trouvent le maire, le préfet, ses deux secrétaires, un général de brigade et le commandant de Place, qu’ils arrêtent et font prisonniers, sans avoir du reste à se servir une seule fois de leurs armes. Le coup de filet capturant tous les gros personnages officiels rendait la Révolution maîtresse de la place. Les gardes civiques en profitent pour nommer sur le champ une commission municipale composée de Gaston Crémieux, président, Job, Étienne père, tous trois déjà conseillers municipaux, Allerini, Guilhard et Maviel. Devant la foule grossie sans cesse, Crémieux, du haut du balcon de la préfecture, proclame la Commune, annonce que Lyon, Saint-Étienne, Bordeaux, Le Creusot en ont fait autant et indique que des délégués vont être envoyés à Paris pour mise en rapports réguliers du nouveau pouvoir marseillais avec le Comité central. Quelques heures après, le Conseil municipal réuni se ralliait et déléguait trois de ses membres Bosc, Desseroy et Sidore, pour s’adjoindre à la Commission départementale révolutionnaire. Le club républicain agissait à l’avenant, déléguant pour mêmes fins quatre de ses membres, Cartoux, Fulgeras, Barlhelet et Émile Bouchet, substitut du procureur de la République. Pressé de toute part, le préfet versaillais, Cosnier, signait enfin entre les mains de Mégy sa démission, apportant la consécration dernière aux faits accomplis. Ainsi, sans avoir versé une goutte de sang, du consentement unanime de la population, semblait-il, la Commune s’installait à Marseille, en pleine solidarité de pensée et d’intention avec la Commune de Paris. C’est ce que disait le lendemain la Commission départementale dans son très ferme et net manifeste : « Citoyens… on espérait nous diviser en deux camps. Marseille a été unanime à déclarer qu’elle soutiendrait le gouvernement républicain régulièrement constitué, qui siégerait dans la capitale. Après avoir échappé au danger, Marseille ne pouvait plus avoir confiance dans l’administration préfectorale :

La barricade de la place Blanche défendue par des Femmes.
D’après une lithographie du Musée Carnavalet.


avec le concours du Conseil municipal et de tous les groupes républicains, une Commission départementale provisoire a été instituée pour administrer la ville et le département… Nous veillons nuit et jour sur la République, jusqu’à ce qu’une autorité nouvelle, émanant d’un gouvernement régulier siégeant à Paris, vienne nous relever de nos fonctions. — Vive Paris ! Vive la République ! »

Les gens de l’ordre, les réacteurs, les bénéficiaires du régime capitaliste ne s’étaient cependant pas plus ralliés à Marseille qu’à Paris, et ils combinaient déjà les moyens en vue d’un retour offensif et d’une revanche. Comme à Paris, ils s’étaient terrés d’abord, comme à Paris, la force armée, les grands chefs se sentant débordés avaient évacué. Le général Espivent de la Villeboisnet ralliant ce qu’il pouvait de troupes, s’était retiré à Aubagne et comme à Paris, encore, les fonctionnaires obéissant à la consigne, s’étaient empressés de rejoindre dans ce petit Versailles, les traîneurs de sabre, faisant le vide autour de la Commission départementale, afin de la mettre dans l’impossibilité d’administrer. Toujours, comme à Paris, les bourgeois radicaux imprudemment montés, en une minute d’entrainement, sur la galère révolutionnaire ne tardaient pas à la fuir. Le substitut Bouchet sautait par-dessus les bastingages pour se sauver à la nage. Tous, les uns après les autres, l’imitaient et tiraient leur coupe vers Aubagne. Les conseillers municipaux revenaient sur leur adhésion, guettaient l’échappatoire. Au milieu de ces difficultés grandissantes, un homme seul ou à peu près, se débattait, luttait, s’efforçant de maintenir solidaires les éléments dont la cohésion, au début, avait fait le succès, Gaston Crémieux, esprit lucide et cœur chaud. Crémieux, en même temps qu’il travaillait à sauvegarder la situation à Marseille, cherchait, comme Digeon l’avait fait à Narbonne, à s’étendre, à rayonner alentour. Mais la confusion et l’anarchie devenaient telles qu’il ne pouvait bientôt plus les dominer. Ainsi qu’il en advint à ses émules parisiens, il se heurtait à l’universelle désorganisation des services, à l’inertie voulue de la bourgeoisie, à l’ignorance et à l’incapacité ouvrières. De guerre lasse, il allait quitter la partie peut-être, quand arrivèrent — c’était le 27 — les délégués du Comité central, Amouroux, Landeck et May, clamant la victoire du peuple dans la capitale. Cette venue, ces nouvelles optimistes réveillent un instant l’ardeur méridionale. Landeck prend la tête du mouvement, préconise les mesures extrêmes, et devant l’opposition de Crémieux, le décrète de modérantisme et veut l’arrêter. Crémieux se réfugie chez des amis, mais revient la nuit même à la préfecture. C’est lui, après tout, qui a provoqué la levée populaire ; la réaction doit le trouver à son poste à l’heure des responsabilités, qu’il pressent prochaine. Le 28, Espivent, au mépris des lois, déclare le département en état de siège. Landeck, au lieu d’organiser la défense, répond par l’arrestation d’un certain nombre de notables de la ville. Nouvelle collision avec Crémieux. Landeck passe outre. Poursuivant son cabotinage, il déclare Espivent hors la loi, le destitue et le remplace par un ancien sous-officier de chasseurs, Pélissier ; il ne prit pas d’autre mesure militaire.

Du 29 mars au 3 avril, la confusion est à son comble. Crémieux est de plus en plus impuissant à mettre quelque ordre dans ce chaos. C’est en vain qu’il s’emploie à rapprocher la Commission départementale du Conseil municipal, allant jusqu’à proposer à ce dernier de lui passer complètement la main. Celui-ci, pris de peur, ne répond pas, se dérobe. Les bourgeois radicaux sont passés corps et biens, comme à toutes les minutes décisives, dans le camp de la réaction. Il ne restait donc plus à la Commission départementale et aux délégués parisiens qu’un parti à prendre : se battre, disputer le terrain, organiser la défense, s’ils se sentaient impuissants à attaquer ; mais ce fut bien la dernière chose à laquelle ils songèrent. Ils auraient pu armer Notre-Dame de la Garde dont la forte position commande la ville et les environs ; ils n’en eurent pas plus souci que le Comité Central n’en avait eu de s’assurer la possession du Mont-Valérien. Eux aussi pensaient, tenace illusion, que les soldats ne marcheraient pas, qu’ils fraterniseraient avec le peuple. À tous, Landeck répétait cette antienne et s’en tenait là. L’événement seul détrompera ces illuminés.

Le 3, au soir, en son camp d’Aubagne, Espivent reçoit la nouvelle de l’échec des fédérés de Paris, repoussés et pourchassés jusque sous les murs de la capitale. Fouetté par ce télégramme, il donne aussitôt à ses troupes l’ordre de marche. À ce moment il avait sous son commandement 6 à 7.000 hommes, mal encadrés et peu solides, mais il savait par des espions que le parti de la révolution à Marseille était loin de pouvoir rassembler un pareil effectif, que miné par les divisions intestines, circonvenu par les intrigues radicales, il serait impuissant à l’heure suprême à mettre debout tout ou même une fraction appréciable de la garde nationale. De fait, il pénétra dans la place en se jouant. À la gare seulement, défendue par des francs-tireurs et des garibaldiens, il rencontra quelque résistance. La Commission départementale attérée, passant de l’optimisme le plus aveugle au sentiment opposé, délègue auprès du reître, pour traiter, Landeck, Crémieux et Pélissier. Traiter, il s’agissait bien de cela à ce moment. Espivent, au mépris de tout droit, voulut arrêter et fusiller les trois parlementaires. Finalement, il les renvoie avec cet ultimatum : « Que la préfecture me soit livrée dans dix minutes, où je la prends de force dans une heure ». Mais, au cours de ces pourparlers manques, Marseille s’était réveillée ; la foule emplissait les rues : gardes nationaux en armes, femmes ardentes qui apostrophaient les soldats redevenus hésitants et pacifiques. Espivent perçoit le danger et, pour couper court, lance, baïonnette en avant, à l’assaut de la préfecture où la Révolution conservait son quartier général, le 6e bataillon de chasseurs à pied, seul corps sur lequel il put vraiment compter. Les gardes nationaux de l’ordre, abrités dans les maisons du cours Bonaparte, dans l’établissement des Frères de la Doctrine chrétienne spécialement et au local du Club légitimiste, appuyent de leur fusillade ce mouvement offensif. La bataille est engagée et l’issue n’en est pas douteuse. Les fédérés n’ont plus d’autre choix que se rendre ou vendre chèrement leur vie. C’est ce dernier parti qu’ils adoptent. La préfecture tint dix heures contre l’assaut combiné de toutes les forces de l’ordre, soutenue par le feu d’une batterie de six obusiers placée sur la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et par la canonnade incessante du fort Saint-Nicolas. 280 projectiles furent ainsi lancés sur la préfecture. À 8 heures du soir enfin les marins de la Couronne et du Magnanime osèrent aborder le monument abandonné par ses derniers défenseurs. Ils y trouvèrent, en plus des cadavres des combattants, les otages de Landeck sains et saufs. Ce dernier avait décampé, pris le train pour Paris, laissant les Marseillais, Crémieux notamment, payer la casse. La répression fut implacable. À la lampisterie de la gare, dans les casernes, dans les forts, dans les prisons on fusilla sans autre forme de procès les vaincus saisis sur place. Le lendemain et le surlendemain, un millier de citoyens étaient arrêtés, conduits au Château d’If et au fort Saint-Nicolas. Parmi eux, Gaston Crémieux, auquel ses juges désireux d’un procès sensationnel, qui soulignât leur victoire, devaient faire attendre quelques mois la mort. Le 5, Espivent opérait son entrée triomphale dans la ville conquise et allait rendre grâce solennellement au Dieu des armées aux cris de : « Vive Jésus ! Vive le Sacré-Cœur ! » Ce galonné de sacristie, qui s’était montré si couard devant le Prussien, était complet.

Ce même jour, 5 avril, voyait aussi la défaite du prolétariat de Limoges qui, le 4, avait tenu la ville, empêché le 91e de ligne, mandé par Thiers, de se rendre à Versailles pour y renforcer l’armée de l’ordre et mis en déroute un ou deux escadrons de cuirassiers dont le colonel Billet tombait sous leurs coups mortellement atteint. Victoire sans lendemain, comme partout ailleurs.

Dans la Nièvre, dans le Cher, les agitations provoquées dans les milieux paysans, où les noms de Cambon et de Félix Pyat étaient familiers et populaires, n’avaient pas meilleure fortune.

Ainsi, au 6 avril, tout était fini. Le soulèvement provincial en faveur de la Commune de Paris avait échoué sur toute la ligne. Pour l’enrayer, le dissoudre, quelques jours avaient suffi et quelques régiments. Pourquoi ? Pour les raisons générales exposées au début de ce chapitre et qui se résument en ceci : que l’évolution politique accélérée qui s’était produite à Paris, sous l’Empire, et l’avait entraîné jusqu’au seuil du socialisme, ne s’était pas produite telle en province et que les deux milieux, par suite, ne correspondant pas à ce moment de l’histoire, ne pouvaient donc pas vibrer à l’unisson. Pour des raisons particulières que nous avons également notées ensuite au cours du récit, les retrouvant les mêmes à Lyon et à Saint-Étienne, à Toulouse, à Narbonne et à Marseille : l’absence de plan, d’organisation, de direction, l’incertitude sur le but et sur les moyens, la pénurie et l’insuffisance des meneurs, des chefs qui ne savent pas profiter de la victoire première, l’incurie et le flottement des masses qui s’abandonnent aussi vite qu’elles se sont exaltées et apparaissent incapables de fournir un effort de plus de quarante-huit heures. Mais peut-être ces raisons-là, les générales comme les particulières, n’auraient-elles pas ruiné aussi rapidement et aussi sûrement le mouvement insurrectionnel s’il n’en était venu s’ajouter une autre que Versailles exploita officiellement et que les Versaillais honteux de toute ville et de tout clan exploitèrent plus encore. Le tort de la Commune pour la France, sa tare rédhibitoire fut de ne pas avoir placé à sa tête de personnalités connues, de célébrités consacrées, de « gloires », comme on disait alors. On se demandait dans les départements ; les bourgeois et les ouvriers se demandaient : que sont ces nouveaux venus dont pour la plupart nous n’avons jamais entendu parler ? Que veulent-ils ? Où vont-ils ? C’est triste à dire ; mais c’est le fait : un Victor Hugo, un Louis Blanc, un Garibaldi embarqué dans le mouvement et la France marchait sans doute, s’associait à la levée d’armes parisienne. Le pavillon couvrait la marchandise. Les forces vives du pays allaient, en 1871, sous l’impulsion de Paris à la Révolution sociale, comme elles étaient allées, en 1789, et en 1830 et en 1848, à la Révolution politique.

Faute de cette caution bourgeoise, les prolétaires des départements ne comprirent pas. Après un passager sursaut, ils retombèrent à l’inertie, à la passivité et laissèrent la capitale supporter seule le choc de tout l’effort contre-révolutionnaire. Abandonnons donc cette province qui se raye elle-même de l’action et de la vie et revenons vers l’unique combattant, vers Paris.